Les français peints par eux-mêmes, tome 1
Part 48
Le voyageur _libre_ est grand, jeune et blond; c'est le damoiseau, le dandy, le Lovelace de la partie. Il a de beaux appointements, une allocation quotidienne indéterminée, et la confiance de son patron. Souvent il a fait ses études, et alors il lui est difficile d'échapper au pédantisme de son éducation; souvent il est bachelier de l'illustre académie, et alors il affectera un purisme d'élocution qui eût mis en joie Vaugelas et Letellier. A chaque ville où il s'arrête, il prend un bain, se soigne comme une petite maîtresse, et renouvelle l'air de ses coussins élastiques. Toujours il fume le vrai Havane, cigare à quatre sous, porte des gants paille, un binocle octogone et un flacon d'alcali. A table, il boit du bordeaux-médoc et de l'eau de Seltz, ne touche pas aux gros plats, dédaigne les mets ordinaires, et se réserve pour les pots de crème, biscuits, macarons et autres chatteries, lorsqu'il y en a. En somme, il parle peu, mange peu, sort de table avant les autres. En le voyant, à sa démarche importante, à sa mise boulevard de Gand, à ses manières polies et légèrement dédaigneuses, au luxe de sa table et aux égards que partout dans l'hôtel on a pour lui, on se dit: «C'est le représentant d'une bonne maison.» Habituellement il ne va point au café, ou, s'il y va, c'est pour lire les journaux et de là _filer_ à ses affaires. En entrant dans une maison, il salue avec courtoisie, fait ses offres de service avec aisance; mais sans bruit, sans fracas, s'y annonçant ainsi: «Monsieur, je représente telle maison.» Là s'arrête sa formule sacramentelle: si le commettant a envie de lui confier une commission, il la lui donne; autrement le voyageur libre sait trop bien la dignité de sa maison pour descendre à la supplication, pour se résoudre à _faire petitement l'article_. En diligence, le voyageur libre prend le coupé, toujours le coupé; il est galant avec les dames et honnête avec tout le monde, même avec le conducteur et le postillon. C'est le type, aujourd'hui perdu, du voyageur élégant, du bon voyageur. L'art de Watt et la concurrence l'ont étouffé; il a disparu, on n'entend plus parler de lui, son règne est fini.
Le voyageur _fixé_ vous représente un écolier de dix-huit à vingt-deux ans; cet écolier est habituellement un petit avorton, suffisant, barbu, cambré et beau parleur. C'est le papillon de la confrérie, frisé, musqué et vantard. Il est bien mis: pantalon collant, bottes vernies et gilet court. Dans sa main frétille une canne de houx tordu, et sa tête est décorée d'une chevelure à la Périnet ou à la malcontent, suivant la pluie, le soleil ou le vent. Par jour, on lui alloue de 10 à 12 francs, et, par an, de 1,000 à 1,200 francs. On lui trace un itinéraire; il doit rester tant de jours dans une ville, tant dans une autre, et s'arranger de manière à ce que ses affaires soient faites pendant le laps de temps qu'on lui a accordé. En descendant de diligence (la rotonde toujours), voici la distribution de son temps: 1º Il va se promener, flairer la ville, prendre le vent et récolter de l'appétit; il est réellement trop matin pour aller voir la pratique: elle n'est pas levée, on est paresseux en province, on aime, on savoure le _far niente_. L'argent s'y gagne lentement, c'est vrai; mais aussi bien facilement, il faut en convenir. 2º Il rentre pour déjeuner, déjeuner longtemps et bien; ce qui n'est pas défendu, d'autant que ça ne coûte pas un centime de plus. Ayez de l'appétit ou n'en ayez pas, aux yeux de l'hôtelier, vous en avez toujours. Aussi, le voyageur fixé sait-il si bien cela, qu'il aimerait mieux consommer pour deux que de ne pas manger pour un. 3º Il se rend au café, prend la demi-tasse de rigueur, la joue, perd; joue contre, perd encore; joue de nouveau, et fait la récolte générale. Il a _régalé_ toute la société; aussi a-t-il mangé 18 francs: or, il faudra, quoi qu'il arrive, récupérer cette perte, et, pour cela, rester un jour de plus dans une ville. En ville, il faut jouer au café, on fait des économies; ce sont les diligences qui assomment. 4º Une heure sonne; on va voir la pratique, bien! mais la pratique ne sympathise pas avec le voyageur fixé. «Monsieur, lui dit-on, nous n'avons besoin de rien..... Monsieur, vous repasserez demain..... Oh! monsieur, des voyageurs et des chiens, on ne voit que cela dans les rues..... Des voyageurs, ne m'en parlez pas, j'en ai _plein le dos_!» A toutes ces observations plus ou moins flatteuses, le voyageur fixé s'incline et remercie. On lui dit: «Vous nous.....;» il répond, «Monsieur, c'est un dessin nouveau, exclusif à notre maison.» On lui crie: «Vous nous fatiguez.....» et lui de répliquer avec enthousiasme: «Trois mois et trois pour cent, chose que jamais personne ne vous fera.--Mais, mon cher monsieur, vous perdez votre temps.--Monsieur, je voyage pour cela!» Quand un commettant devine au fumet ou entrevoit le nez d'un voyageur fixé, avant que celui-ci ait mis la main sur le bouton de la porte, il lui crie: «Monsieur, c'est inutile, absolument inutile; nous avons tout ce qu'il nous faut!» Et souvent il n'a pas une aune de marchandise dans ses rayons, pas une once de cassonade dans ses casins, pas un kilo de vitriol vert ou d'indigo. En vérité, convenons-en, on ne ferait pas pire accueil au marchand d'aiguilles, au repasseur de couteaux-ciseaux ou à l'étameur, voire au propriétaire à l'échéance du terme.
Observation essentielle, le voyageur fixé doit sortir par la porte et rentrer par la fenêtre, jusqu'à ce que commission s'ensuive; cela est renfermé dans ses prescriptions. _Labor omnia vincit improbus._ Par contre, c'est le patron qui doit payer le café, le blanchissage, le spectacle, et autres menues dépenses portées sous un pseudonyme décent au débit du compte du voyage. Cela est connu de tous, excepté du patron. Le patron croit ou ne croit pas à la sincérité de son commis; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il paye toujours le compte que ce dernier lui présente infailliblement, c'est-à-dire les frais d'un voyage de cinq mois au lieu de trois. Le voyageur fixé traite le patron comme la pratique.
Le voyageur _piéton_ est un honnête garçon, malicieux quoique franc, et roué quoique plein de dévouement. Il est ordinairement Picard et riche de vertus. On lui _passe_ 6, 7 ou 8 francs, suivant les saisons et les affaires. Il endosse une blouse, met des guêtres, s'arme d'un gourdin, et, le gousset garni de quelque menue monnaie, juste de quoi humecter son gosier aux bouchons de la route, il part, léger comme l'oiseau et heureux comme le poisson dans l'eau. Il remet ses échantillons et ses effets aux petites voitures, économie commerciale, profits et pertes. Arrivé dans une ville, il se décrasse, essuie la poussière qui macule ses souliers, fait sa barbe, prend sa marmotte, et court à la pratique. Le voyageur piéton, reconnu paisible et peu dangereux, quoiqu'à tort, est, par suite de cette conviction du commettant, admis dans tous les magasins. Il commence, en entrant, par déposer sa carte, ôter son chapeau, et dire familièrement au patron, avant que celui-ci lui ait seulement adressé la parole: «Ça va pas mal, et vous? Et le patron de répondre dignement: «_Môsieu_, j'ai bien l'honneur d'être le vôtre.» Le voyageur piéton ne voit que les petites maisons, les _margoulins_, et les margoulins sont plus fiers que les négociants en gros. Le voyageur piéton est sans gêne: il s'assied sur le comptoir, bat la mesure avec ses talons ferrés, parle du beau et du mauvais temps, et entame la politique. C'est alors que le front de la pratique commence à se dérider: le margoulin est profond politique; de son côté, le voyageur piéton, qui est carliste avec le carliste, républicain avec le républicain, philippiste avec le philippiste, le voyageur piéton n'en _pince_ pas trop mal. Or donc, la discussion s'ouvre, s'élève, s'échauffe, s'irrite, se gonfle; un voisin vient y prendre part, y émettre son opinion, y mêler sa dialectique et ses théories. On fait des suppositions, des rêves creux, des utopies à perte de vue. Le voyageur piéton est d'abord de l'opposition; il parle avec chaleur, il pérore avec enthousiasme, en français ou non, peu lui importe assurément; il fait le Mirabeau, gesticule, s'exténue, se démène comme un énergumène; sa voix prend du volume, de l'extension; ses paroles jaillissent à tort et à travers: ce sont des étincelles, des éclairs; il fait du bruit, de l'effet; il en impose à son auditoire ébahi: c'est tout ce qu'il veut. Ensuite, lorsque la discussion est arrivée à son apogée, à son dernier degré d'exaltation (savante stratégie!) il baisse de suite pavillon, et accorde au commettant une victoire qui chatouille d'autant plus l'amour-propre de celui-ci, que cette victoire a été rudement disputée. Le commettant est flatté, enchanté, entraîné; impossible à lui de refuser une commission.
Le voyageur piéton poursuit son triomphe jusque sur la personne du commis (le commis est un être prépondérant chez le commettant margoulin); il le traite de «mon cher ami!» il lui promet une place à Paris, il lui offre le verre d'absinthe, il va à la salle d'armes avec lui; il lui démontre mathématiquement _le chausson_, il lui explique, ex-professo, la manière d'utiliser _les armes de la nature_, etc. Le voyageur piéton est peut-être de tous les voyageurs celui qui obtient le plus de commissions.
Le voyageur _marottier_, ou marchand ambulant, est une espèce d'Alcide emblousé de bleu à mille raies. Pour armes offensives et défensives, il porte à la main un fouet, verge de houx, corde de cuir. Il se reconnaît particulièrement à la toile cirée qui protége son chapeau, au pantalon de velours bleu qui couvre son fémur, aux brodequins ferrés qui _cothurnent_ ses pieds, et au juron traditionnel _domiciliairement_ établi sur ses lèvres. Débarqué dans une sous-préfecture (les sous-préfectures sont ses ports de mer, ses _endroits_ de prédilection), il s'enquiert d'un magasin temporaire. Les auberges où il descend ordinairement ont une chambre réservée _ad hoc_ pour cette espèce de voyageurs à petites journées. Une fois pourvu, le marottier déballe et range ses marchandises dans des rayons enfumés, et sur lesquels le jour n'a jamais pénétré en plein midi. Tant mieux! la pratique n'a pas besoin de voir le grain écrasé d'un _double-boîte_ ou la paille d'un rasoir, la reprise d'une dentelle ou le mauvais teint d'un madras alsacien. C'est fait exprès, c'est superbe! et l'acheteur vient se prendre là comme un oiseau à la glu. Ces préliminaires achevés, le marottier va _allumer_ le chaland: pour cela, il le flatte, le caresse, le cajole, l'_endort_ à sa manière, suivant ses moyens, rudement, durement, rondement; il ne fait assurément pas de fleurs de rhétorique, et ne prend pas de roses pour point d'exclamation. Mais enfin, pourvu qu'il réussisse, c'est tout ce qu'il demande, c'est tout ce qu'il lui faut; et il réussit, parce que le chaland de la sous-préfecture aime mieux choisir lui-même que s'en rapporter au choix du voyageur. Le voyageur marottier conserve toujours le même vêtement, hiver comme été; il mange avec les rouliers, boit avec les rouliers, couche dans sa _marotte_ avec sa _limousine_, sa femme et son chien. De cette manière, il amasse des puces, mais il économise 50 centimes par nuit. Le jour, il travaille comme un galérien, va liardant comme un Grandet, et, au bout du compte, il n'en est pas plus riche. Autrefois, il faisait fortune la balle de laine sur le dos; aujourd'hui, il a une voiture, trois fois plus de marchandises, et trois fois moins de bénéfices.
Que si vous nous demandez maintenant ce que devient sur ses vieux jours le commis-voyageur, nous vous répondrons: Sauf de très-rares exceptions, le voyageur patron devient goutteux, millionnaire et juge de paix de son quartier. Après avoir distribué aux commettants, et du madapolam, et de l'orseille, et du trois-six, il distribue aux plaideurs, et des sermons et des exhortations, et du papier timbré. Il n'a point changé de métier; la forme est toujours la même, il n'y a que le fond qui ait varié.
Le voyageur intéressé devenu septuagénaire a passé par toutes les étamines de la partie, et a finalement obtenu pour sinécure la place d'instrumentiste dans quelque théâtre du boulevard; il a su ainsi mettre à profit un talent problématique, mais qui lui procure l'avantage d'employer ses soirées, d'assister aux répétitions, et de s'occuper des aventures de coulisses. Après avoir été intéressé, il s'intéresse aux autres, ce qui fait que sa condition est à peu près toujours la même.
Le voyageur à commission naît, vit et meurt, ou mourra en diligence: pour lui l'état doit être immuablement héréditaire; aussi est-il inhérent à la marmotte, comme la marmotte est inhérente à lui, aussi ne saurait-il _pas plus_ abandonner la bâche de l'impériale que le vétéran sa guérite et son coupe-chou; aussi, tant que, comme feu le Juif errant, il aura 5 sous dans sa poche et un commettant en perspective, sera-t-il toujours heureux, content, sans chagrins, sans soucis et sans envie d'en avoir. La diligence est tout pour lui, sa patrie, sa famille et ses amis; la diligence doit donc, recevant son premier sourire, accepter en fin de compte son dernier soupir.
Le voyageur libre, rentré à la maison, est devenu _magasinier_, débitant de rubans, de briquets phosphoriques ou de graines de sain-foin; puis il a succédé à son patron, s'est plongé jusqu'au cou dans les délices du _primo mihi_, a ramassé de quinze à vingt mille livres de rente, et est ainsi arrivé à l'âge de quarante ans, âge raisonnable qui lui a permis de devenir député, et, pour ne pas sortir de son rôle primitif, d'aller défendre à la Chambre la liberté du pays.
Le voyageur piéton s'est métamorphosé en boutiquier Saint-Denis, en fabricant de bougies diaphanes ou de bonnets de coton; alors il a eu l'ambition de suivre le progrès. Il possède donc une épouse, des marmots qui l'appellent _papa_, et un chien basset qui fait l'exercice en douze temps, et porte un panier entre ses dents, à l'instar de défunt l'illustrissime Munito.
Quant au voyageur marottier, à force de glisser dans l'_estipot_ le liard rouge, le gros sou et la pièce blanche, il a résumé un petit _saint-frusquin_ qu'il a expédié pour le pays (presque toujours l'Auvergne ou le Limousin); puis, lorsque son soixantième hiver, comme disait Dorat, lui a fait sentir le besoin du repos, il vend voiture et cheval, bagage et vieux fonds, et revient au milieu de ses pénates, riche de 450 francs de rente, d'un demi-arpent de vignes et de douleurs rhumatismales laborieusement amassés pendant quarante années d'inquiétudes et de privations.
Tel est le septemvirat du commis-voyageur, tel qu'il a été, tel qu'il est, tel qu'il sera longtemps encore, en dépit des vicissitudes de la fortune et de l'animadversion du commettant ingrat. Autrefois, au bon vieux temps, où, lorsqu'il s'agissait de franchir les frontières du département, l'on dictait son testament par-devant notaire, on savait si bien apprécier toutes les qualités de cet ordre estimable et dévoué, que chaque matin, le commettant venait très-humblement s'informer à l'hôtel de l'arrivée du voyageur. Le commettant tenait toujours sa commission prête huit jours d'avance; il priait, il suppliait pour que cette commission fût acceptée; il se serait volontiers mis à genoux pour arriver au but de ses désirs; il s'évertuait jusqu'à offrir _ad rem_ le dîner du ménage, jusqu'à payer la demi-tasse et le petit verre, y compris le _bain de pied_; il recommandait à ses commis d'être polis, prévenants, affectueux; à sa femme, d'ôter ses papillotes et de mettre un bonnet ruché; à sa progéniture, de faire la révérence et d'envoyer un baiser avec la main; à son caissier, de conduire le voyageur au café pour prendre la bouteille de bière, au spectacle pour entendre les vaudevilles de M. Scribe; à la cathédrale, pour voir les vitraux coloriés; au Musée, pour ne rien voir du tout; enfin, c'était un déploiement de luxe inouï, de complaisances mirobolantes et de frais à bon marché, attendu que le voyageur payait partout; tandis qu'aujourd'hui les rôles sont, ma foi! bien changés. Les astres, les hommes et les commis-voyageurs ont subi la plus étrange des transubstantiations: les astres sont bouleversés, les hommes se bouleversent encore, et les commis voyageurs les ont précédés, les suivent et les suivront _in extremis_, dans ce bouleversement général.
Naguère le commettant ne connaissait Paris, Reims et Amiens que de nom, rien que de nom. Les commis voyageurs, ces canaux de l'industrie française, éparpillaient partout les produits hétérogènes qui sortaient de leurs _marmottes_ comme les bonbons de la corne d'abondance à la porte du confiseur, et le provincial, en voyant affluer chez lui ces merveilles de la création humaine, trônait avec fierté sur son comptoir de bois blanc ou de sapin. C'est qu'un colifichet né à Paris était une oeuvre particulièrement exotique que l'on avait en grande vénération; aussi cette vénération rejaillissait-elle sur le commis voyageur, l'heureux et bien estimable dispensateur des plus féeriques productions. Mais aujourd'hui, _ô tempora! ô mores!_ aujourd'hui que Satan a soufflé au cerveau de l'homme je ne sais trop quelle diabolique invention qui permet au timide indigène de Brives ou d'Avallon de se faire transporter à Paris en moins de temps qu'il n'en faut pour fermer les yeux, les rouvrir, éternuer ou aspirer une prise de tabac, il n'est plus possible que le commettant se prive du voyage de la capitale. Le _margoulin_ seul, ce petit débitant à demi-once ou à demi-aune, cette infime traduction de l'industrialisme et du comptoir, le margoulin seul en est encore à redouter Paris, son brouhaha, son tohubohu, et surtout les dépenses _conséquentes_ qu'il faut y faire pour vivre plus chétivement qu'à Laval ou à Bar-le-Duc, avec le pot au feu, les confitures ou la poule au riz. Aussi dans son quiétisme béotien le margoulin est-il le sauveur, la providence du pauvre voyageur. En effet, que deviendrait ce dernier sans la petite commission à 150, 200, et quelquefois même 300 francs?
Tel est pourtant le résultat de la civilisation et du progrès: la civilisation a tué le modeste boutiquier, et de la chrysalide de celui-ci est sorti un négociant ambitieux; le progrès a enfanté les diligences, qui conjointement avec le bas prix du transport, ont tué les commis voyageurs; la civilisation a étouffé l'obséquieux marchand, et des cendres de celui-ci s'est échappé l'orgueilleux commettant; le progrès a innové les chemins de fer, qui tueront les diligences, et finalement, grâces à Gréen et à Margat, céderont le pas aux aéronautes et aux ballons. Et ainsi de suite, jusqu'à ce que la perfection, donnant un démenti à l'impossible, rencontre en elle-même sa destruction.
Voilà ce qui fait que, de nos jours, les commis voyageurs qui ont pu échapper au naufrage deviennent les martyrs, les souffre-douleurs, les victimes expiatrices des insatiables besoins de leurs patrons; voilà ce qui fait que les commis voyageurs deviennent les frères récolteurs, ou mieux les mendiants rebutés, bafoués, honteux de la maison qu'ils représentent ou essaient de représenter. «Va donc, pauvre hère, va, moyennant 12 francs par jour y compris la nourriture à table d'hôte et le logement en diligence, va prostituer ton caractère, va vendre ta conscience, va mesurer la sincérité de tes protestations sur la qualité de tes sucres et le bon teint de tes étoffes. Cours de porte en porte quêter le sourire de l'un, la poignée de main de l'autre, une commission de tous, pour, en résumé, ne rien obtenir. Cours, toi qui n'as ni foi ni loi, ni principes ni religion; non, car quelle foi peut te guider, quelle loi peux-tu suivre, quels principes peux-tu professer, et quelle est la religion qui t'inspire? Tu n'as rien, rien ne t'appartient; tu ne dois pas même avoir d'opinion à toi. Tout doit te venir du commettant, foi, loi, principes et religion; caméléon, tu te mires sur la pratique, tu reflètes ses couleurs, tu copies son langage, tu reproduis ses manières, tu marches à sa remorque, tu la suis pas à pas, tu es à elle, tout à elle, rien qu'à elle; c'est la divinité, ton idole, ton étoile bienfaisante, c'est ton espoir, ta boussole et ton appui; c'est ta désolation, ton bon ange et ton ancre de salut... Salut donc à elle, la toute-puissante! puisse-t-elle être reconnaissante de cette servile dévotion à sa personne sacrée; puisse-t-elle récompenser ton abnégation personnelle en faveur, et, par la remise d'une bonne commission, répandre le baume de sa confiance sur les blessures qu'elle a faites si souvent à ton amour propre et à ton repos!»
RAOUL PERRIE.
LA REVENDEUSE A LA TOILETTE.
UNE femme passe, puis derrière elle un jeune homme provincialement gauche et timide; cette femme est de celles qui méritent d'être audacieusement escortées et suivies, mais suivies sans réflexion d'abord, puis d'instinct et comme on suit d'un oeil distrait les élans capricieux de la demoiselle ou l'essor fantasque du papillon. Elle voltige, se cadence en marchant plus qu'elle ne marche; sa taille souple et sinueuse tient à la fois de la guêpe et de la couleuvre; son pied est mignonnement relié dans un brodequin en maroquin cuivré. Si vous vous approchez d'elle, vous respirez le patchouli et le musc: certes, en voilà plus qu'il n'en faut pour éblouir, exalter un jeune homme sensible et clerc d'avoué, qui n'a encore risqué près d'une femme aucune témérité en plein air; en un mot, ce qu'on est convenu d'appeler, dans les familles de départements, _un bon sujet_, et dans le monde dissolu des nymphes de l'aiguille et des tapageurs de la Grande-Chaumière, _un jobard_.
Mais voici que tout à coup ce jeune homme métamorphose ses moeurs et amende la coupe de ses habits: il devient _gant jaune_, casse intrépidement l'angle de son faux col et se permet à la boutonnière l'oeillet rouge républicain. D'où viennent ces équipées subites de maintien et de costume? C'est qu'il a rencontré sur un trottoir, et suivi de toutes les fibres de son être, une de ces inconnues parfumées dont la rencontre devait équivaloir pour lui à une révolution complète de vocation et de destinée. Il la revoit et la rencontre sans cesse, elle flotte et se balance dans les brillants atomes de son cerveau, il caracole avec elle au bois de Boulogne et bâille dans sa loge au dernier ballet de l'Opéra. Tout cela est daté du poêle de l'étude et se confond même quelquefois avec la grosse d'un jugement en séparation de corps. Au bout de quelques mois de passion sans espoir, ce jeune homme dépérit et s'étiole; il est perdu pour la procédure; bientôt sa figure, devenue convulsive et plombée, s'encadre d'un magnifique collier moyen âge; il sera peut-être vaudevilliste, écrivain dramatique, mais assurément son avenir d'avoué est manqué: tout cela pour avoir rencontré au détour d'une rue une impossibilité de sentiments, une inclination musquée ou vanillée; le musc a engendré bien des gens de lettres!
Actuellement la scène change et se passe aux carreaux d'un magasin à prix fixe: les étoffes en tous genres roulent, ruissellent et bouillonnent à l'étalage, taffetas, lévantines, cachemires, mousselines brochées, crêpes roses, foulards chinés, peckinets, gros de Naples, satins jaspés, valenciennes, malines, mousselines-laine, mousselines-coton, etc.... tout cela chiffré, numéroté au grand rabais, rien n'a été oublié pour allumer les imaginations féminines, dénaturer l'innocence d'un jeune coeur et implanter les désirs, les rêves, l'envie, l'ambition, ces monstres de la coquetterie aux dents de diamants qui rongent et dévorent la jeunesse et l'inexpérience d'une jolie femme.