Les français peints par eux-mêmes, tome 1
Part 47
La fruitière a le coeur sur la main; son amitié est solide, son obligeance est éprouvée; tous les petits services qu'elle peut rendre, elle les rend avec empressement. Bien que son commerce soit plus qu'un autre un commerce en détail et ne supporte pas les longs crédits, elle ne laisse pas d'avancer à de pauvres voisines quelques liards et même quelques sous, elle, pour qui les sous et les liards sont des francs. A l'ouvrier indigent, à la veuve ou à l'orphelin, la brave femme fera, comme on dit, _bonne mesure_.--Aumône magnifique, noblement et délicatement déguisée, dont personne ne lui saura gré, et pour laquelle elle ne recevra pas même un _merci_; car ceux qu'elle oblige ainsi ne s'en doutent pas!
Les écoliers, les _gamins_ des carrefours qui s'arrêtent avec admiration devant les merveilles opulentes de l'épicier, contemplent avec une convoitise plus naturelle et mieux sentie les bonnes choses que vend la fruitière; souvent même ils organisent de petits vols à ses dépens: la maraude réussit presque toujours, et les voilà qui fuient, en se pressant d'anéantir le corps du délit. L'épicier dépêcherait son garçon à leurs trousses; il s'élancerait lui-même après eux, en dépit de sa gravité, et, d'un air formidable, il les conduirait au _violon_. La fruitière, avertie trop tard, accourt, comme l'araignée, du fond de son domaine, et apparaît, les deux poings sur les hanches et le bonnet légèrement posé de travers: elle crie _au voleur_ et _à la garde_, et poursuit les maraudeurs de sa voix glapissante. Si un voisin officieux parvient à les attraper et les amène tout confus devant leur juge, elle les charge d'imprécations; elle leur prédit l'échafaud, et finit souvent par les renvoyer avec un bon sermon et une poignée de cerises.
Qui comprendra les joies, les soucis de cette existence paisible, où tous les jours se ressemblent, où les contre-coups des plus grandes convulsions viennent s'amortir? Napoléon prétendait qu'il y avait peut-être, dans quelque coin de Paris, un être isolé qui n'avait pas entendu le retentissement de son nom. Eh bien! la fruitière, qui sait tant de choses de la vie usuelle, ne sait presque rien des événements politiques; bien différente de la portière sa voisine, qui a les prétentions et le savoir d'un homme d'état. Parfois, dans ses heures de désoeuvrement, elle emprunte à celle-ci une moitié de vieux journal. Elle lit rarement, et ne sut jamais bien lire; elle épelle donc à grand'peine, et en estropiant les mots: elle ne comprend pas beaucoup; mais c'est sans doute la faute du journal; et puis la fin de la phrase ou de la page lui expliquera ce qui lui semble obscur et incohérent. La phrase finit, la page s'achève, et la lectrice n'a recueilli que des termes étranges, des noms qu'elle a entendu prononcer, mais dont elle ignore l'histoire. Lasse enfin et découragée, elle abandonne cet exercice fatigant pour ses yeux et pour son intelligence, et en revient à son vieux livre de prières, livre qu'elle sait par coeur, ce qui ne veut pas dire qu'elle le comprenne. Qu'importe au surplus? où l'esprit manque, le coeur suffit.
Elle sort rarement de sa boutique: tant de monde s'y donne rendez-vous, qu'elle a toujours compagnie. Le dimanche, quand un beau soleil a séché les pavés, la fruitière, assise devant sa porte, tient salon dans la rue, à l'ombre des hautes maisons et à la fraîcheur des _bornes-fontaines_ qui coulent en petits ruisseaux. Tout en discourant avec ses voisins, elle jette un regard de complaisance sur son jardin potager. Que d'autres courent à la _barrière_ et se ruinent en danses et en plaisirs de toute sorte; ses jouissances à elle sont plus intimes. Trouver, découvrir une _belle partie_ de légumes; pouvoir exposer des prunes mieux colorées, des oeufs plus gros, des choux plus massifs; mettre devant sa porte, comme une enseigne, quelque potiron monumental, que l'on se montre du doigt, dont on parle dans le quartier, et à l'aspect duquel les curieux ébahis s'arrêtent avec respect: voilà sa joie, son orgueil, son triomphe, ce qu'elle aime à voir et à entendre.
Faut-il qu'un si beau caractère ait ses taches et ses défauts! elle est jalouse: elle a le coeur de _César_, et ne veut pas être la seconde dans sa rue. Les _primeurs_, qu'une rivale parvient à étaler quelques jours avant elle, l'empêchent de dormir. Ces boutiques ambulantes de légumes, ces petits comptoirs improvisés sous les portes cochères et devant les _allées_, et qui ne payant ni loyer ni patente peuvent vendre à meilleur marché, contristent la fruitière et lui causent des déplaisirs mortels. Elle incrimine le commissaire de son quartier, les agents de police et _môsieur_ le préfet de police lui-même, et dans l'excès de la passion elle s'écrie: «Si j'étais gouvernement!...»
On lui reproche encore de se livrer immodérément à l'interprétation des songes, et de se demander chaque matin, après de longs efforts de mémoire: Ai-je rêvé chien, chat ou poisson?--Ne rions pas trop de cette faiblesse, nous qui faisons les esprits forts. N'est-ce pas une récréation innocente, une source intarissable d'émotions qui ne coûtent rien à personne? heureux qui, au milieu des tristes réalités de la vie, s'inquiète d'un songe! Il y a là plus de bonhomie, plus de naïveté, plus de poésie peut-être que dans tout un poëme. Eh bien, oui: malgré de trop nombreuses déceptions, la fruitière croit aux rêves. Ne lui parlez pas, ne la questionnez pas: gardez-vous surtout de rire devant elle, et de chercher à la tirer de cette humeur chagrine où elle semble se complaire. Ce jour est un jour funeste. Ses fruits se moisiront: on viendra lui échanger une pièce fausse; elle trouvera une pierre frauduleusement cachée dans sa motte de beurre. A quoi ne doit-elle pas s'attendre? Apprenez qu'elle a fait un rêve, et qu'elle a vu quelque chose d'effrayant, dont le souvenir la poursuit; quelque chose enfin qui la menace de tous les malheurs et qu'elle ne peut interpréter d'une manière un peu rassurante.--C'était un matou, un matou noir!
La nature de quelques-uns de ses articles ne lui permet pas d'avoir un chat, cet ami déclaré, ou, si l'on veut, cet ennemi du fromage; car tant d'amour ressemble presque à de la haine. Elle remplace souvent le luxe d'un perroquet par un _geai_ ou une _pie_, ces perroquets de la petite propriété; oiseaux babillards, qui lui font une concurrence redoutable. Mais, le plus communément, elle suspend à côté de sa porte une cage qui renferme un chardonneret ou un serin. Le petit chanteur, bien fourni de mouron et de millet, et entouré de verdure, se croit au milieu d'un jardin, et, dans cette douce illusion, il ne se tait pas de tout le jour.
Il est des fêtes réservées où la fruitière s'arrache enfin à cet étroit domaine qui est pour elle un univers; des occasions solennelles où elle s'aventure à visiter les Tuileries, les musées, et, mieux encore, le Jardin des Plantes. Il ne faut rien moins que l'arrivée à Paris d'une parente à qui l'on veut faire les honneurs de la _capitale_. La fruitière s'est parée de ses plus brillants atours; son mari, cet être de raison, apparaît enfin en chair et en os, et entièrement semblable aux autres hommes. Il est chargé d'un ample parapluie rouge, et donne le bras à sa femme. Le couple patriarcal s'avance lentement au milieu des merveilles que le progrès enfante tous les jours; il jouit de l'étonnement de la _provinciale_, que la vue de tant de belles choses semble pétrifier, et s'étonne lui-même à l'aspect des maisons et des trottoirs élevés et construits depuis sa dernière excursion. Il reconnaît à peine les quartiers qu'il a parcourus autrefois; il s'égare au milieu des rues nouvelles, et se voit contraint de demander son chemin dans Paris. Pour des _Parisiens_ quelle humiliation! Les tableaux de nos musées, qu'il s'efforce de comprendre et qu'il explique à sa manière, lui causent plus de fatigue que de plaisir. Il n'est véritablement heureux qu'au Jardin des Plantes: il se pâme d'admiration devant les ours; il ne les quitte que pour aller à l'éléphant, et de là à la girafe qu'il s'obstine à appeler _girafle_; il tressaille d'effroi au rugissement du tigre et du lion, et se communique mainte réflexion sur la férocité de l'hyène et le naturel licencieux du singe.
Ainsi vieillit la fruitière. Peu à peu l'âge a courbé sa taille et roidi ses membres. Elle est encore rieuse et d'humeur facile; mais elle a perdu la vivacité de ses mouvements. Qui lui succédera? Elle a une fille dont elle est fière, et qu'elle déclare être son vivant portrait. Simple et prosaïque en ce qui la regarde elle-même, à force d'amour maternel elle devient romanesque, et rêve pour _son enfant_ un état propre et sans fatigue, une vie sans travail et, finalement, un riche mariage. Les blanches mains, les doigts effilés de son _Angélina_ sont-ils faits pour soulever de grossiers légumes? Non, sans doute. Aussi mademoiselle sait-elle lire, écrire et broder. Elle sera ouvrière en robes, modiste, artiste peut-être; elle ne sera pas fruitière, ce qui eût été plus sûr.
Un matin la boutique s'ouvre plus tard qu'à l'ordinaire, et l'on y voit avec étonnement un homme qui va et vient d'un air effaré au milieu des légumes, marchant sur les uns, culbutant les autres et ne sachant où trouver ceux qu'on lui demande: c'est le mari devenu _fruitière_, tandis que sa femme malade s'inquiète et se tourmente, et souffre moins de son mal que de la contrariété d'être retenue dans son lit. A cette nouvelle, le quartier s'attriste et s'émeut: la rue n'est point jonchée de paille pour amortir le bruit des passants, effort impuissant de la richesse contre la douleur, vaine précaution que dissipe le pied des chevaux et qu'emportent les roues des voitures; mais les voisines, mais les bonnes amies, mais les commères de la brave femme se pressent en foule à sa porte. Elles accablent de leurs questions, elles étourdissent de leurs conseils le malheureux mari qui ne sait à laquelle entendre. Toutes lui recommandent une recette différente, une recette infaillible dont la vertu est souveraine et qui ne peut manquer de guérir la malade: c'est un bruit, une confusion, un mélange bizarre de paroles, jusqu'à ce que la troupe bruyante, cessant de s'entendre, baisse subitement la voix et se taise tout à coup, pour recommencer quelques instants plus tard.
Le jour où la fruitière est rendue à ses pratiques est un jour de fatigue et de joie. Il lui faut dire elle-même et raconter de point en point, bien que son mari l'ait racontée cent fois, toute l'histoire de sa maladie. L'auditoire en cornette, debout et le panier au bras, écoute avidement, et fait sur les moindres circonstances de longs et savants commentaires. La _Faculté_ elle-même en serait à bon droit étonnée. On apprend alors quelle est la voisine dont la recette a été suivie de préférence. Approchez-vous, prenez votre part du spectacle. Regardez cette mortelle extraordinaire, contemplez son visage, étudiez ses traits pendant qu'elle se laisse complaisamment admirer. Tous les yeux sont fixés sur elle; on l'envie, on lui en voudrait presque de son succès. Voilà une réputation faite, voilà une femme dont on parlera dans le quartier, et qu'on viendra consulter de toutes les rues avoisinantes. Désormais sa clientèle est assurée. Elle jouit déjà de sa célébrité: elle triomphe, elle est heureuse.--C'est elle qui a guéri la fruitière!
Avertie par cet accident, celle-ci prend enfin le parti de vendre sa boutique, et elle abandonne le quartier qu'elle aima si longtemps. Une autre succède à sa popularité et à son importance. C'est un grand événement dans la rue. Mais quoi! tout s'oublie. Peu à peu on parle moins de l'ancienne fruitière, suivant l'usage de ce monde inconstant qui ne sait pas se souvenir de ceux qu'il ne voit plus. Elle disparaît; elle se retire aux extrémités de Paris, et s'enferme dans un petit enclos qu'elle sème et qu'elle arrose, où elle s'entoure de fleurs, où elle cultive, sans les vendre, ces légumes bien-aimés qu'elle vendit pendant tant d'années sans les cultiver. Elle reste fidèle à ses goûts et à ses habitudes, et jusqu'au bout elle est, du moins à l'endroit du _chou_, comme ces honnêtes lapins de Boileau
Qui, dès leur tendre enfance élevés dans Paris, Sentaient encor le chou dont ils furent nourris.
FRANÇOIS COQUILLE.
LE COMMIS-VOYAGEUR.
ET d'abord, qu'est-ce qu'un commis-voyageur?
Par le temps qui court, un commis-voyageur est un être essentiellement malléable et cosmopolite, auquel on a donné une forme, une qualité et un nom. Le commis-voyageur est voué au culte de l'aune et du kilogramme, de la canne à sucre et du gingembre, de la toile peinte et du calicot. Le commis-voyageur est l'expression la plus active de la civilisation mercantile, le _nec plus ultra_ de l'honneur et de la dignité du magasin; l'élément artériel du fabricant, du consignataire et du négociant en gros; le _vade semper du double emploi_, _du rossignol_ et _du trop plein_; le pourvoyeur aimé du caissier-emballeur, du commissionnaire de roulage et du camioneur; le messie chéri de l'hôtelier, de la servante et du décrotteur; le despote de la table d'hôte, le privilégié de la tabagie, surtout du billard; le....... Mais que n'est donc pas le commis-voyageur? s'est-il jamais fait sans lui un calembour, un coq-à-l'âne, un logogriphe ou un rébus? S'est-il jamais dit sans lui un bon mot, une facétie ou un joyeux lazzi? Non. Vous devez donc reconnaître que le commis-voyageur est un être éminemment agréable et utile.
L'espèce commis-voyageur se divise à l'infini, en catégories, en sections, en types et en prototypes; mais on en distingue particulièrement sept sortes, qui sont: le voyageur _patron_, le voyageur _intéressé_, le voyageur à _commission_, le voyageur _libre_, le voyageur _fixé_, le voyageur _piéton_, le voyageur _marottier_.
Le voyageur _patron_ se reconnaît à la sévérité de son visage, à la prudence de ses manières, à la dignité de son maintien. Il se place, à l'hôtel, au bout le moins habité de la table, mange tranquillement, ne dit pas un mot, observe en dessous, fronce le sourcil, plie méthodiquement sa serviette, prend un cure-dent, se lève et va stimuler la pratique endormie. Son entrée dans une maison est digne, calme, et mesurée sur l'importance de ses relations avec elle. D'un coup d'oeil il a vu, il a calculé les besoins du commettant, et déjà, avant que celui-ci ait eu le temps de récapituler ce qui lui manque, le voyageur patron a inscrit sur son carnet une kyrielle d'articles, en disant: «Il vous manque telle chose, vous vendez bien tel objet; je vous enverrai cette pièce, nous y ajouterons cette autre.» Cela s'appelle une commission à la _patron_, prise d'assaut, sans que le commettant, fasciné par le prestige, ait pu placer le mot _refus_...... Et puis, diable! c'est le chef de la maison, il peut faire des avantages, des concessions, et l'on ne peut décemment pas le laisser passer _en blanc_, c'est-à-dire sans commission. Le voyageur patron obtiendra une commission là où il n'y a rien à _gratter_ pour son pauvre représentant. Quelque zèle, quelque amour-propre qu'y déploie celui-ci, l'autre l'emportera toujours sur lui; effet de certaines petites influences auxquelles le commettant cède involontairement.--Le costume du voyageur patron n'est ni pincé, ni bouffant, ni voyant; il est propre, luisant, bien brossé, et surtout bien étoffé.
Le voyageur patron n'a jamais qu'une main de gantée, un gant neuf et un gant troué. De nos jours, et surtout depuis la révolution de 1830, il risque le foulard, le foulard de soie, impression de Lyon, un véritable foulard.
Quant au voyageur _intéressé_, il est d'un âge problématique; il vogue le plus ordinairement entre trente-cinq et quarante ans, indubitablement orné d'un toupet _Tibierge_ et d'une dentition _Billard_; si, par aventure, il ne porte ni perruque ni fausses dents, il a le soin de se munir d'un petit peigne de plomb à l'aide duquel, pour parer aux dégradations du temps..., il ramène sur le devant les mèches isolées qui vont s'égarer sur l'occiput; puis, il s'exprimera de manière à ne jamais ouvrir la bouche plus qu'il ne faut pour permettre à la langue d'exécuter son jeu. Le voyageur intéressé est un bipède intéressant, ordinairement petit, un peu _boulot_, un peu ventru, mais en résumé bon garçon. Il est coquet dans sa mise, sent l'eau de Cologne, quelquefois le patchouli, met une cravate blanche, un gilet blanc, un pantalon noir et un habit idem,--toute la rhétorique d'autrefois. A l'index de sa main droite, vous remarquerez une chevalière or massif; à sa chemise, des boutons de nacre ou de dent d'hippopotame, et à son gousset une chaîne plate à la Vaucanson. A table, il cause peu, mais bien et posément; c'est-à-dire que ses paroles sont empreintes d'un certain ton prétentieux et saupoudrées d'une légère couche de _menterie_ qui glisse, s'infiltre et prend racine sous un air de bonhomie et de véracité. Le voyageur intéressé ne fraye pas avec le menu fretin de la confrérie; il prend sa demi-tasse à table d'hôte, se lève, va causer un instant avec le maître d'hôtel, appelle le garçon, afin que celui-ci donne un coup de brosse à ses bottes, et demande un gamin pour porter _sa marmotte_. Chez le commettant, il est, comme partout, poli, prévenant, obséquieux; il embrasse le bambin morveux, caresse le chien caniche, dit une douceur à la demoiselle de comptoir, et offre une prise de tabac au patron. Il s'informe de l'état des vignes, prédit le résultat de la saison, entreprend une dissertation agronomique sur le cours des blés, des avoines et des cantalous, demande des nouvelles de madame, et engage monsieur à le venir voir à Paris. «Nous irons dîner au Rocher de Cancale,» dit-il en riant d'une manière calculée; puis il ajoute, mais dans le tuyau de l'oreille: «Et nous décollerons la fine fiole d'Aï frappé, hein!» Bref, il obtient une commission, souvent une bonne commission.
Le voyageur à _commission_ était, au temps de l'empire, un être apocryphe, idéal, ou tout au moins dubitatif; à la restauration, il se matérialisa, prit un corps, une tête et des bras; enfin, depuis _les glorieuses_, il s'est tellement identifié avec son rôle, et il a si scrupuleusement embrassé la perfectibilité de notre époque, qu'il est parvenu à se rendre la terreur des boutiquiers, des magasins et du commerce en général. Or, pour vous faire une idée de cette ingénieuse procréation du siècle, imaginez un être qui frise la cinquantaine, un peu plus, un peu moins, mais plutôt plus que moins. Cet être est propriétaire d'une tête couronnée d'une auréole de cheveux gris, gras et collant sur les tempes; il est en outre revêtu d'un habit râpé, d'un pantalon à plis, d'un col crinoline Oudinot, d'un chapeau blond et de bottes éculées. Avec cet accoutrement quelque peu Robert-Macaire, il fait le merveilleux, l'incroyable, et secoue fréquemment le tabac de son jabot fané, afin d'avoir occasion de faire briller le chaton doré de la bague de cheveux que lui a donnée sa dernière conquête. Le voyageur à commission a longtemps parcouru le monde entier; il a tout vu, tout examiné, tout observé, tout apprécié. Il connaît tous les moyens, toutes les ressources, toutes les marches et contre-marches, les points et les virgules, les entrées et les sorties, en un mot tous les arcanes de son métier, de son état, de son art. Parlez-lui d'une maison importante, alors il n'hésitera pas seulement; en guise de préambule obligé, il se balancera un instant sur sa chaise, puis, introduisant un doigt dans l'entournure de son gilet velours-coton, à boutons ciselés, il vous répondra en clignant de l'oeil: «Telle maison? connu! j'ai été commis avec le patron en l'an IX.» Citez-lui le nom d'un négociant: «Connu! il était _placier_ au moment où je faisais l'expédition pour l'étranger.» Nommez-lui un banquier: «Connu! c'était un garçon de caisse que déjà je...» Le voyageur à commission a tout fait, tout été, et en résumé il ne fait rien et n'est rien. Par exemple, il faut lui rendre cette justice, il sait par coeur tous les hôtels de France, leurs bonnes et mauvaises qualités; il connaît tous les _chefs_, les plats où ils excellent, les mets qu'ils servent le mieux; enfin il est très-bien avec les _bonnes_. Non qu'il soit généreux; au contraire, la générosité! allons donc! la civilisation et le positivisme l'ont abolie; mais, par contre, il est doucereux, bavard et séducteur. Il vante en termes congrus les charmes de la chambrière, exalte emphatiquement les sauces du chef, et débite force compliments à l'hôtelier.
Règle générale, il hante de préférence les jeunes voyageurs, les nouveaux émoulus. Pourquoi? Parce qu'il connaît par A plus B le domino, le whist, l'écarté, et surtout le doublé au billard, et qu'une fois au café, il est sûr de _passer_ au débutant et la demi-tasse, et le petit verre, et le cigare, et la bouteille de bière, toutes dépenses quotidiennes qui viennent d'autant ménager son maigre budget. Le voyageur à commission (nous lui en demandons bien pardon, mais la vérité avant tout), le voyageur à commission est de moeurs particulièrement diogéniques: si vous entendez à table une conversation dénudée, débraillée et sans fard, une de ces conversations qui vous clouent la bouche et obligent votre voisine à baisser les yeux, regardez au bout, tout à fait au haut bout, et là vous remarquerez un être crasseux, barbe inculte, nez bourgeonné, menton gibbeux, l'oeil glauque et terne comme de la nacre sale: cela s'appelle un voyageur à commission; c'est le Roger Bontemps, l'Arétin ressuscité, le narrateur graveleux qui ne sait respecter ni le lieu où il se trouve, ni les personnes qui l'approchent, ni les femmes qui peuvent être auprès de lui. Nous l'avons dit, chez la pratique on le voit avec humeur, avec effroi, la fièvre en prend; pour se débarrasser de sa présence, on lui accorde une commission, petite il est vrai, mais qu'importe! N'a-t-il pas le soin de la doubler en l'envoyant à la maison qui a eu le malheur de lui confier des échantillons. Aussi, la commission faite, partie, arrivée, le commettant reconnaît la fraude, peste, jure, envoie le voyageur à tous les diables, et _laisse le tout pour compte_. Pendant ce temps, le voyageur à commission est rentré au logis; il a réclamé son 2 ou 3 pour 100, ses bénéfices sont réalisés, c'est tout ce qu'il lui faut; il a _enfoncé_ la pratique et _floué_ le patron; il n'en demande pas davantage. A d'autres!