Les français peints par eux-mêmes, tome 1
Part 35
Non, ce n'est pas de Dieu que viennent les parias, mais des hommes. De tout temps il a fallu aux générations viriles des plaisirs faciles et des amours d'un instant. L'homme n'a plus soif des émotions pures, il ne s'attache qu'à ce qu'il pervertit, et il trouve une certaine joie à maculer les fruits auxquels il veut goûter. Notre intelligence blasée ne se contente pas de la jouissance, si elle n'a été précédée de la corruption; il semble que depuis la chute du premier homme nos plaisirs aient besoin d'une arrière-pensée de mal pour être complets, comme l'harmonie d'un tableau a besoin de l'ombre. Si la débauche actuelle est telle que nous venons de la dépeindre, il faut s'en prendre à la vulgaire dépravation de notre siècle: ce sont les Alcibiades qui font les Aspasies.
Il y a cependant dans ce que nous venons de dire des exceptions, et des exceptions assez nombreuses. On a vu quelquefois des femmes réaliser une fortune considérable dans la galanterie, et s'en retirer à un certain âge, comme un négociant qui abandonne les affaires après une vie utilement et laborieusement employée; d'autres, après avoir vécu pendant plusieurs années avec un homme, réussissent à s'en faire épouser. Ces femmes étaient cependant des courtisanes comme les autres; sans doute, mais elles avaient de plus que leurs compagnes l'habileté de leur propre corruption: elles exploitaient leurs passions au lieu de se laisser exploiter par elles. Leur attention était sans cesse éveillée à se ménager une issue par laquelle il leur fût permis de rentrer de temps en temps dans la vie ordinaire. L'une devait savoir la politique, afin d'être au courant des conversations de certains vieillards chez lesquels il est de tradition d'entretenir des femmes; l'autre devait probablement donner des leçons de piano ou de dessin en ville. De cette façon, le premier amant croyait payer des conseils et enrichir une femme d'esprit; le second s'imaginait épouser une artiste qui lui sacrifiait son avenir. L'homme se laisse facilement imposer des illusions auxquelles il obéit en aveugle. Mais combien ce résultat est difficile à obtenir par une femme! et la plupart de celles qui forment la classe des courtisanes savent-elles seulement ce que c'est qu'une illusion?
Mariette n'était qu'une femme galante ordinaire. Cependant, moins heureuse que ses compagnes que leur indifférence avait su préserver de ce malheur, elle appartenait à tout le monde, et à quelqu'un en même temps. Elle était la source cachée qui fournissait aux dissipations d'une de ces existences mystérieuses dont le secret se perd dans la nuit des alcôves inconnues. Son or, ses meubles, sa personne, étaient à la merci des caprices d'un de ces hommes dont nous tracerons aussi le portrait, mauvais génies qui semblent avoir reçu des mains de la Providence la mission de rendre au vice ce qui vient du vice, et qui sont sur la terre la punition de ces malheureuses auxquelles Dieu pardonnera peut-être dans les cieux. Il n'y a que les femmes bien lancées qui aient des liaisons de ce genre. Jugez maintenant ce que devait être Mariette, et elle n'avait que dix-neuf ans!
On s'use vite à ce genre de vie; la beauté s'en va, mais malheureusement les besoins restent, et, pour satisfaire à ces besoins inexorables, il n'est aucun effort qui paraisse trop difficile. Alors se présente un autre danger: on a été trompée par un vieillard, et l'on se trouve face à face avec une vieille femme. On ne fait que changer de corruption: le vieillard vous déshonorait dans son propre intérêt, la vieille femme n'agit que dans l'intérêt des autres. La pourvoyeuse de la débauche prend toutes les formes: elle pénètre dans les ateliers, dans les mansardes, quelquefois même sous le toit de l'épouse chaste et fidèle: c'est le Protée de l'infamie. Auprès de Mariette, la vieille femme prit le costume d'une revendeuse à la toilette; depuis longtemps elle guettait cette proie, et quand elle vit l'heure et le moment propices, elle entraîna la pauvre enfant au plus profond de l'abîme. O Mariette! hier encore on souriait quand vous passiez, pour vous saluer, aujourd'hui tout le monde va détourner la tête, et personne ne voudra vous avoir connue.
Hier, à la rigueur, Mariette s'appartenait encore; aujourd'hui elle est à tout le monde. Le matin une femme douée d'un embonpoint extraordinaire l'a conduite dans un bureau où elle a donné son nom, son âge, le lieu de sa naissance. Sur ce registre où sont venues se faire inscrire des femmes de tous les pays, depuis la blonde Scandinave jusqu'à la Turque, hôtesse indolente des harems parfumés; sur ce registre où l'on a vu quelquefois réunis le nom de deux soeurs, et, infamie inconcevable! celui de la mère et de la fille, Mariette est pour ainsi dire écrouée à tout jamais. Elle figure sur le livre de fer de la débauche universelle; désormais elle peut exercer en paix son industrie; on lui a délivré sa patente.
Pour ce qui concerne l'existence nouvelle de Mariette, nous n'avons pas besoin de vous dire ce qu'elle est, vous la devinez tous; elle vend de l'amour à tant par heure; elle porte une robe bleu de ciel, des cheveux blonds noués en tresse et bouclés par devant; son oeil fatigué brille à certains moments de quelques douces lueurs. Ceux qui l'ont vue dans ce temps-là nous ont assuré qu'elle était encore fort jolie. Pour nous, qui ne l'avons connue qu'au village, nous ne savons rien de positif à cet égard.
Il y a dans Paris deux cent vingt maisons, dont quelques-unes s'étalent au grand jour et se transmettent en héritage (comment des filles peuvent-elles en accepter un pareil de leur mère?) comme une étude d'avoué ou de notaire. Dans ces maisons, de pauvres filles sont enfermées, et rien de ce qu'elles gagnent ne leur appartient; on les loge, on les nourrit, on les habille, mais voilà tout. Ce sont des esclaves dont la charité n'a pu parvenir encore à briser les fers. C'est dans un de ces établissements que vivait Mariette; le jour, elle lisait des romans, chantait des romances folles, ou se disputait avec ses compagnes; le soir, elle était à la disposition de tous les désirs. Cette existence, si horrible en elle-même, avait encore cependant ses moments de plaisir. Parfois un jeune homme candide, poussé par de mauvais conseils ou de mauvais exemples à aller apprendre les secrets de l'amour sur l'oreiller du vice, se penchait vers elle en rougissant, et, ne sachant comment la nommer, l'appelait des plus doux noms qu'on prodigue à une première amante; d'autres fois encore, c'était un homme de lettres en train de ramasser des observations pour un prochain roman, qui l'interrogeait avec bonté, et lui parlait d'une vie meilleure; souvent aussi arrivait un voyageur qui, n'ayant pas le temps de songer aux amours difficiles, faisait de Mariette sa compagne momentanée, et lui proposait de furtives parties de plaisir. Puis venait le jour de liberté que la spéculation accorde chaque semaine à ses pensionnaires. Ce jour-là on avait un beau chapeau comme autrefois, une robe fraîche, et un sourire endimanché; on allait faire à la Chaumière une de ces passions qui durent une contredanse, puis on rentrait avec des souvenirs dans le coeur: pendant quelques heures, cette vie pouvait paraître supportable, elle se dorait encore des derniers reflets d'un passé plus agréable; mais bientôt la réalité reprenait tout son empire: par des disputes plus longues, par des chants plus fous, par des excès plus funestes encore, il fallait essayer d'échapper au sentiment d'une position terrible. Voilà ce que faisait Mariette; elle était forcée de se croire plus heureuse, parce qu'elle était plus bruyante. Cette agitation sédentaire apportait avec elle ses moments de sombre tristesse et de mélancolique ennui. Quelquefois ce vague chagrin de l'amour inassouvi, de la jeunesse mal employée, tourmentait la jeune fille: elle pensait à son village, à son enfant, à la tombe de sa mère, dont les dernières couronnes devaient s'être flétries depuis longtemps. Elle voulut fuir et retourner au pays; mais une force nouvelle la retint clouée au pilori: cette force, c'était la maladie, plaie honteuse et éternelle qui signale le commencement de la vengeance divine.
Un matin Mariette se réveilla sur le lit d'un hôpital. Comme elle souffrit quand il lui fallut étaler ses plaies devant la foule des élèves et des médecins! Ce moment de pudeur la rendit à elle-même: les soins des religieuses, la vue du crucifix placé au fond du dortoir, lui firent comprendre qu'elle accomplissait le premier degré de la pénitence qui lui était imposée. La solitude la fit redevenir femme: grâce à ce sentiment, elle découvrit sans en être atteinte tous ces honteux secrets que cache la couche du vice; elle échappa à ces infâmes amours qui prennent naissance à l'ombre solitaire des lits de fer; elle aurait pu sortir de l'hôpital pleine d'une pureté nouvelle, si la corruption ne l'avait pas attendue à la porte. Ces horribles industriels qui trafiquent des dépouilles de la mort, qui vendent les cheveux et les dents de ceux qu'ils ensevelissent, livrent aussi pour de l'argent le secret des convalescences brillantes. Cette même vieille qui avait tenté déjà Mariette l'attendait sous un autre costume au seuil de _la Pitié_; la jeune fille voulait rester vertueuse, mais il fallait manger. La première fois elle pécha par ignorance, la seconde par misère. Désormais elle était perdue sans retour.
Il y a dans la Cité des lieux de débauche sortis des premières boues de Paris; lieux humides, noirs, malsains, affreux gynécées où les voleurs vont chercher leurs amantes. C'est là que la vieille conduisit Mariette. Dans ce repaire, quelle vie! Là, plus de jeune homme candide, plus de poëte consolateur, plus de voyageur épicurien; de l'élégante corruption de la ville fashionable il fallut passer tout d'un coup à la brutale corruption de la ville ignorante. Là, plus d'inoffensives criailleries, plus de romances sentimentales; mais des querelles sanglantes, des chansons obscènes, toutes les dégoûtantes misères de cette galanterie qui dit _Je vous aime_, en argot. Sentir sans cesse sur sa tête les bras tatoués du charpentier en goguette, du tailleur de pierre aviné, ou du soldat économe qui a réussi à ramasser, aux frais de l'État, le salaire de sa débauche; reconnaître quelquefois une marque plus significative, apercevoir en tremblant sur une épaule nue l'infâme stigmate du bourreau, voilà en quoi se résumait la condition nouvelle de Mariette. C'est ainsi qu'elle vécut longtemps, se laissant prendre peu à peu à la boisson, ce dernier vice des femmes, jusqu'à ce qu'un homme se présentât de nouveau pour l'aimer.
Comment raconter cette liaison entre Mariette et Alfred Crochard dit _Main-Fine_, industriel fort connu de tous les agents de police qui surveillent les passages? La pauvre femme, heureuse d'être aimée, est bientôt à la merci du voleur: plus elle le voit, plus elle l'adore. La tête remplie des idées les plus romanesques, il lui semble, au milieu de son esclavage, qu'elle est dans la position de ces femmes mariées qu'une surveillance impitoyable retient loin de leurs amants, et qui n'ont que de rares instants à leur accorder. La malheureuse se faisait illusion, elle était mariée avec la honte; on ne la surveillait pas, mais on l'exploitait. Un jour qu'elle fait toutes ces confidences à M. Crochard, celui-ci, qui entrevoit de plus grands bénéfices pour son amour dans la réalisation du rêve de Mariette, l'engage à abandonner la maison qu'elle habite pour demeurer avec lui. «Sans toi je ne puis vivre, lui dit-il.--Je meurs éloignée de toi,» lui répond-elle. Dès cet instant Mariette devient la maîtresse d'un voleur.
En changeant de condition, elle change aussi de domicile. Le taudis qu'elle loue s'appelle _un garni_; une chambre obscure, dans un de ces immenses phalanstères du vice que, dans un but de prévoyance, la police tolère au milieu de la Cité, abrite le couple nouveau. Mariette n'a fait que changer de tyrannie: sa liberté consiste à aller la nuit exercer la mendicité du carrefour. Elle a non-seulement un amant, mais encore un trésorier sans pitié, qui sait combien de fois le soir elle monte les marches glissantes de son escalier tortueux, et qui lui rend sa recette en coups et en mauvais traitements. Outre cette tyrannie, Mariette en subira une bien plus cruelle encore, celle de la police. A chaque instant s'appesantira sur elle la volonté d'un despote. Ce despote s'appelle le règlement. Si elle dépasse d'une minute l'heure fixée, si elle s'arrête à parler un instant avec ses compagnes, si elle va trop vite, si elle marche trop lentement, le règlement, en habit bleu et en tricorne, la saisira brusquement et l'enverra à Saint-Lazare. Combien de fois la pauvre Mariette n'eut-elle pas à subir les cruelles atteintes du règlement pour toutes ces fautes que nous venons d'énumérer. On la faisait monter en voiture, on l'habillait de toile grise, et on la mettait à tisser des bretelles ou des chapeaux de paille. Courbée sur son travail, la malheureuse ne regrettait pas sa liberté, mais son amant. Son premier soin, quand on lui ouvrait les portes de la prison, était d'aller se remettre à sa disposition, et de recommencer à son profit les phases de sa pitoyable existence.
Et quel autre refuge aurait-elle trouvé, l'infortunée? Aujourd'hui il y a des gens qui soutiennent que la loi doit être athée: comment s'étonner qu'elle abandonne ceux qu'elle a frappés. Mariette dans la prison était entourée de soins pieux, d'exhortations religieuses. Une fois dehors, on la livrait à elle-même, seule, sans argent, sans ressources. Il y a des conversions qui exigent plus que des prières: celle de Mariette était de ce nombre. Elle entendait deux voix résonner dans son coeur, celle du prêtre et celle de la misère: l'une stérile, l'autre coupable; elle obéissait à cette dernière, n'osant choisir le fatal juste milieu qui existe entre le crime et la faim, le suicide!
Autrefois il n'en était pas ainsi: de nombreux refuges étaient ouverts au repentir. On appelait les pénitentes _Filles du Bon Pasteur_, ou _Filles de Madeleine_, pour désigner le pardon qui les attendait. Elles ne prononçaient que des voeux simples; on tâchait même de les marier quand elles le désiraient. Lorsqu'arrivait le jour de se donner à Dieu, on les revêtait de blanc, d'où on les nommait aussi _Filles Blanches_; on leur mettait une couronne sur la tête, et les lévites entonnaient le cantique: _Veni, sponsa Christi!_
Hélas! aujourd'hui la religion n'appelle plus l'épouse du Christ, et sa conversion est devenue une affaire de police.
Mais continuons la triste histoire de tous ces amours qui prennent naissance dans la nécessité de l'amour même. Vous croyez peut-être que l'intimité dans laquelle cette femme va vivre avec son amant, que la connaissance de ses défauts, la certitude de ses vices, vont la dégoûter de lui; nullement. A travers toutes les humiliations, toutes les souffrances, toutes les ignominies, elle poursuivra la réalisation de sa chimère, l'amour! Pour avoir quelqu'un qui lui appartienne, elle qui appartient à tout le monde, Mariette fera tous les sacrifices, elle s'imposera toutes les privations, elle se jettera en pâture à tous les besoins de Crochard, afin de pouvoir un jour pour toute récompense aller s'ensevelir avec lui dans quelque recoin de théâtre du boulevard, ou bien sous l'allée de quelque guinguette des Champs-Élysées, seul endroit où les voleurs aillent de temps en temps faire un peu de poésie.
Mariette subit le sort de toutes les femmes, même de celles qui descendent dans la rue: celles-là aussi, au milieu de leurs plus grands déréglements, sont condamnées à chercher l'amour; elles en demandent à ceux qui peuvent leur en donner. Leurs amants sont des voleurs; et qui donc serait-ce, sinon ceux que la société proscrit comme elles? Croyez-vous que le chevalier Desgrieux eût continué à aimer Manon Lescaut si, au lieu de la renfermer à l'hôpital, on lui eût donné tout d'abord la carte de la police! On s'est souvent demandé comment il se faisait que des femmes pussent aimer ceux qui les ruinaient ainsi, qui les accablaient d'invectives, qui les meurtrissaient de coups. L'amour ne meurt jamais dans le coeur d'une femme, mais il se déprave. Celles dont nous parlons sont si souvent méprisées qu'elles regrettent de n'être pas maltraitées: pour elles, la passion ne se formule plus dans un baiser, mais dans une contusion. D'ailleurs, chacun aime à sa manière. Les amours du tigre ne ressemblent pas à celles de la colombe.
Pour s'expliquer jusqu'à un certain point la dégradation de Mariette, il faut envisager les progrès qu'a faits la démoralisation à notre époque. De nos jours, par exemple, le vol a pris des allures spirituelles, que disons-nous, le vol? l'assassinat lui-même s'est humanisé. Comment voulez-vous que des femmes, et surtout des femmes avilies, aient peur d'un homme qui est gai, content, sans souci, qui sait se composer un costume pittoresque avec des haillons, qui est au courant de tout, de la politique, de la littérature et des pièces nouvelles? Lacenaire, le soir même de son crime, fut se distraire un instant aux Variétés; il aurait pu tout aussi bien écrire des vers légers pour sa maîtresse. Malheureusement Lacenaire n'aimait pas les femmes.
Depuis que le remords a été destitué, la justice n'a plus qu'une pourvoyeuse active: c'est la jalousie. Une trahison qui répond à une autre trahison, c'est l'histoire ordinaire de la jalousie qui se venge. Dans ce monde impur des forçats et des prostituées, la passion exerce ses ravages comme partout ailleurs. Là on n'a qu'une seule manière de se venger: c'est d'aller révéler le secret d'une complicité terrible à la police. La prison vous débarrasse d'un rival et punit une infidèle. Sans ce contre-poids nécessaire, la sécurité publique serait gravement compromise; si les vingt-quatre mille forçats libérés, qui vivent tous d'une industrie plus ou moins coupable, n'avaient chacun une maîtresse, il serait impossible d'habiter Paris.
Mais le moment est arrivé où Mariette va être obligée de donner des preuves véritables de son amour. Crochard a été arrêté, Crochard est en prison sous le poids d'une accusation de vol; il est soumis au dur régime des détenus, il n'a que le pain noir et l'eau claire de la geôle pour toute nourriture et pour toute boisson. Le coeur de Mariette saigne: elle redouble d'activité, de travail, d'abnégation. Par ces terribles soirs d'hiver pendant lesquels on dit que les chiens mêmes ne sortent pas, elle descend dans la rue, elle reçoit la pluie sans s'en apercevoir; le froid passe sur elle sans l'atteindre. Elle attend ainsi, pendant des heures entières, l'aumône aléatoire de la débauche. Si la soirée a été bonne, vous la verrez passer le lendemain de grand matin, dans la tenue d'une grisette qui se rend à l'ouvrage. Ne la regardez pas, cette femme, qui le soir regarde tout le monde: elle rougirait, soyez-en sûr, car elle va commettre une bonne action; elle court consacrer son gain de la veille au soulagement d'un pauvre prisonnier. Elle lui achètera une bouteille de vin, un pâté, une livre de tabac, tout ce qui peut flatter ses goûts, enfin; et, en rentrant chez elle, sa faim se contentera d'un morceau de pain. C'est ainsi que la charité se fait souvent la complice du crime.
Crochard a été acquitté. Ce succès l'encourage à méditer de plus grandes entreprises: Crochard ne tardera pas sans doute à devenir assassin; il parle de ses projets tout haut, il cherche des complices; une mort fatale l'attend. Mariette va-t-elle enfin comprendre toute l'atrocité de son amour? Hélas! cet effort est au-dessus de ses forces. Elle a commencé par aimer Crochard parce qu'elle avait besoin de s'attacher à quelqu'un; elle a continué à l'aimer parce qu'il était malheureux; elle lui sera fidèle parce qu'il est proscrit! Comment voulez-vous qu'une femme résiste au triple attrait de l'amour, de la charité et du romanesque? Il lui semble qu'elle est l'héroïne du dernier roman qu'elle a lu autrefois. Son amant ne peut la voir que dans les ténèbres; les agents de police lui font l'effet de sicaires apostés par un tuteur barbare; les juges ne sont pour elle que les représentants de la force; elle envisage la guillotine comme le poignard d'un mari outragé qui frapperait dans l'ombre. Elle est heureuse et fière d'être l'unique refuge, la Providence d'un homme. Un jour viendra où cet échafaudage fantastique s'écroulera! On surprendra l'assassin chez sa maîtresse: alors Mariette oubliera tout pour le sauver; elle offrira aux gendarmes son argent, ses bijoux, et, poussée à bout, elle ira jusqu'à se croire vertueuse: elle perdra de vue son passé et son présent, offrira sa personne, comme si sa personne avait une valeur, et comme si de tout temps il n'avait pas fallu des caresses de vierge pour attendrir les bourreaux!
Ce jour-là ne vint, hélas! que trop tôt pour Mariette; Crochard fut condamné à mort. Arrêtée comme sa complice, ses juges l'acquittèrent. Sur la pente où elle était placée, il lui était bien difficile de s'arrêter. Le procès de son amant avait été assez célèbre pour lui permettre de trouver un asile opulent au comptoir de quelque limonadier désireux d'achalander sa boutique. Renvoyée au bout de deux mois, que serait-elle devenue? peut-être l'espionne des galériens, la pourvoyeuse du crime, l'entremetteuse de l'assassinat!
Dieu la sauva de cette fin misérable par la mort. Épuisée par cinq années de débauches, Mariette expira sur le grabat d'une prison, entre un médecin et une soeur de charité. On l'enterra dans la fosse commune, car personne ne devait venir prier sur le tombeau de la femme sans nom!
TAXILE DELORD.
LA JEUNE FILLE.
L'ÉLÉGIE a raison; oui, la vie est amère, La tristesse est durable et la joie éphémère. Vainement on aspire à des destins meilleurs. Dans les plus purs ruisseaux un limon se dépose; Le serpent vit dans l'herbe, et le ver dans la rose, Et le chagrin dans tous les coeurs.
Oui, dans ce siècle étroit, tout sublime courage Étouffe et manque d'air, comme un lion en cage. Nos yeux sont fatigués du spectacle du mal: Personne ne comprend l'homme à haute pensée; Il est traité de fou par la foule insensée, Comme le Tasse à l'hôpital.
Plus d'amour éternel, plus de rêves mystiques; Le souffle de la foi, dans les temples antiques, Ne vient plus soulever le pieux labarum, Et la fille du Christ, l'Égalité sacrée, A des pharisiens sans pudeur est livrée L'ange est au pandémonium.
Mais pour nous consoler des misères humaines, Pour faire que, plié sous le fardeau des peines L'homme ne doute point de la Divinité; Comme en un ciel obscur deux étoiles dorées Dieu nous donna deux soeurs en ce monde adorées, La jeunesse avec la beauté.
De nos afflictions vous êtes le remède, O trésors fugitifs! celle qui vous possède A de quoi réjouir notre oreille et nos yeux. Qui ne s'épanouit à voir la jeune fille, Et son visage d'ange, et son oeil qui pétille A l'ombre d'un réseau soyeux?
Que de charme en son air, en sa démarche! il semble Que Dieu, pour la former, ait voulu joindre ensemble Ce qu'ont de plus suave et la terre et les eaux, Riches teintes des fleurs, doux regard des gazelles, Corsage gracieux comme les demoiselles Qui voltigent sur les roseaux.
Avant quelle ait parlé, de sa bouche de rose Est prête à s'échapper quelque charmante chose, Comme sort d'un beau vase un nectar précieux. Sa parole a du miel, et sa voix est plus douce Que le gazouillement du bouvreuil dans la mousse, De l'alouette dans les cieux.
Sur son pudique front se reflète son âme; D'une charité sainte elle ressent la flamme, Elle sait de bienfaits peupler son souvenir; Ses mains sont pour donner ouvertes à toute heure; Les pauvres mendiants au seuil de sa demeure Ne passent point sans la bénir.