Les français peints par eux-mêmes, tome 1

Part 34

Chapter 343,795 wordsPublic domain

Au milieu de ce cercle, il est une créature à qui _l'ami_ en question est spécialement fâcheux. C'est une jeune-première non moins éternelle que le printemps de l'antique Idalie. Notre homme nourrit pour elle une passion platonique et malheureuse. Il a vieilli dans cet amour routinier, la flèche de Cupidon s'est rouillée dans sa poitrine, et la plaie s'est refermée. Cet amant caduque ne trouve plus de mots pour la louer; il sait par coeur tous ses rôles, chaque succès de l'objet aimé est gravé, avec la date fatale, en traits de feu dans sa mémoire, et dès que survient un nouveau triomphe, le tendre historiographe enchanté amène à cette fête toutes les ovations du temps jadis. Alors il est question d'_OEdipe_, de _la Vestale_, du _Philinthe_, du _petit Chaperon-Rouge_, des _Visitandines_; hélas!... de _Rose et Colas_, et... du _Mariage de Figaro_!...

Quel supplice pour cette ingénue qui vient tout à l'heure d'être embrassée sur le front par une mère dont elle serait l'aïeule! Le rouge lui en déteint sur les pommettes, et ses faux cheveux se dressent d'horreur au milieu des roses qui y sont mêlées! Comme elle n'a pas vieilli, cette déesse, comme elle persiste dans l'ingénuité la plus primitive, comme elle persévère dans le trille et la roulade, _l'ami des artistes_ accroche ses vieux ressouvenirs à ce buisson d'immortelles, et il prend le crépuscule du soir pour l'aurore aux doigts de rose. Quant à sa vie, à lui, il la dira sans peine.

Cet homme n'a jamais rien fait, rien. Officier en 82, au régiment de la reine, il se lia, au voyage de Cherbourg, avec l'intendant des menus, lequel, au retour, lui donna à souper chez des filles d'opéra. Il a connu Molé, mademoiselle Clairon, et encouragé les débuts de la petite D***... ici présente et toujours adorable (la petite D*** fait une grimace diabolique). Depuis lors, il n'a pas quitté les coulisses; il sait tout le vieux répertoire, c'est lui qui a enseigné a Talma son «Qu'en dis-tu?» Il croit entendre encore Le Kain s'écriant:

Et sa tête à la main demande son salaire.

Bien qu'il fût jeune alors, le geste du tragédien qui semblait se décapiter et manier la tête entre ses doigts, le son de cette voix vibrante, le saisissent encore d'une poétique horreur.

Puis il se tourne vers la jeune-première qu'il idolâtre à perpétuité; il lui reproche tendrement les soupirs qu'elle lui a dérobés, cette enfant toujours belle, divine, surnaturelle, mais inhumaine. Et l'on sourit à cette constante affection. Pauvre ami! hélas, il eut naguère quelques lueurs d'espoir. Un jour, après un souper champêtre, on avait montré quelque pitié, on devait se revoir, un rendez-vous même... Mais les destins jaloux ont tout renversé, et... la catastrophe du 10 août...

Personne ne connaît le surplus de cette histoire, car à cet endroit critique la jeune-première, appelant à l'aide un catarrhe peu éloigné, tousse d'une haute façon en roulant des yeux peu langoureux; l'ami laisse la narration brisée dans sa poche, d'où il retire une bonbonnière, et tout finit par

Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse?

car l'_ami des acteurs_ n'omet pas une occasion de citer, et d'ordinaire la citation le conduit à l'anecdote, et l'anecdote à la biographie.

L'ami de la vieille scène lyrique et tragique a eu plusieurs passions, plusieurs amitiés admiratives: son mobilier en fait foi. Rien de plus hétérodoxe. Chacun de ses meubles est le legs d'un grand acteur ou une acquisition faite à sa vente après décès. Sur les murailles sont accrochés d'affreux petits portraits en taille-douce, encadrés dans le _bois noir_ de l'amitié, selon le précepte de Jean-Jacques. Bien qu'il soit riche, cet étrange mortel vit sobrement; ses revenus passent en cadeaux considérables qu'il faisait jadis à l'instar des ducs tel et tel. Or, il ne veut pas déroger. D'ailleurs, les attentions de ce genre lui rapportent des caresses douces à son coeur; et puis, _nous autres_ artistes, nous jetons l'or par les fenêtres.

Quand toutes les gloires ses contemporaines ont disparu, quand il se trouve enfin seul, sans artistes à coudoyer, il se retire à son tour, _il abandonne le théâtre_. Son capital est endommagé, il a vécu plus longtemps qu'il ne comptait, et il est forcé d'aller prendre sa retraite dans certain château délabré dont il porte le nom, et qu'il n'a jamais vu. Ses habitudes s'y trouvent dérangées, le silence le glace, les regrets le minent; comme _il fut toujours vertueux, il aime à voir lever l'aurore_; ce régime le fatigue, et il meurt avec les feuilles.

C'est là l'antique _ami des artistes_, doux, poli, sensible, modeste, et d'une éducation irréprochable. Aujourd'hui ce type est rare. Les acteurs n'aimant qu'eux-mêmes sont leurs seuls amis; et leur morgue, qui dédaigne les auteurs et protége leurs lauriers, rebute l'humble lierre qui voudrait s'attacher à eux. L'ami des acteurs du jour est journaliste ou capitaliste. Dans le premier cas, on l'appelle _canaille_ dès qu'il a le dos tourné; dans le second, on s'en rit comme d'une dupe. Cependant les vieux poëtes ont encore de vieux amis à qui ils lisent de vieux poëmes sur de vieux sujets, et de vieilles mains applaudissent ces chefs-d'oeuvre inconnus. Ils s'accordent, auteurs et admirateurs, à déplorer le méchant goût du siècle et à excommunier, à exorciser les jeunes gens qui n'en sont pas reconnaissants, les ingrats!

Quand une fois l'ami d'un artiste a vécu trente ans à ses côtés, il est plus qu'un parent, plus que la femme et les enfants. A force de suivre son idole, de l'écouter, de l'examiner, il est parvenu à la connaître, il sait les replis de cette âme, et il ne s'isole plus de cet autre lui-même. Le vieil ami de l'artiste pense alors avoir acquis des droits sacrés.

Après la mort de mademoiselle Duchesnois, quelqu'un fit rencontre d'un vieillard qu'il avait connu chez elle. Cet homme était pâle, abattu, consterné. On s'efforça de le consoler, mais en vain. «Ce n'est pas tant, s'écriait-il, sa perte qui m'afflige, que son horrible ingratitude. Croiriez-vous, monsieur, qu'elle est morte sans me rien léguer dans son testament... à moi! A moi qui depuis trente ans _dînais chez elle trois fois par semaine_?...»

Malgré la ferveur de ces sympathies pieuses, Dieu vous garde, artistes, des questions et de la logique de l'ami fatal! C'est le malin qui l'a suscité pour vous induire au péché d'impatience et de colère.

Un tel travers, nous l'avons dit, est le résultat d'un orgueil puéril, d'un enthousiasme immodéré et d'une impuissante ambition. La paresse y contribue souvent. Par malheur, on ne devient point habile par l'acquisition d'une teinture générale des choses de la science, et l'érudition à deux sous ne conduit qu'au bavardage, à la fausseté du jugement, la pire des qualités et la première de celles qui constituent _l'ami des artistes_.

FRANCIS WEY.

LA FEMME SANS NOM.

Et ecce occurrit illi mulier ornatu meretricio, præparata ad capiendas animas, garrula et vaga.

(PROVERBIA SALOMONIS, cap. VII, vers. 10.)

Excepit blanda intrantes atque æra poposcit.

(JUV.)

QUEL nom, en effet, lui donner à ce type si fécond et si misérable, si poétique et si abject, si moral et si repoussant; énigme vivante que n'ont pu éclairer ni les recherches de la science, ni les dévouements de la charité, ni les efforts de l'intelligence! Pendant bien longtemps encore cette femme, dans laquelle viennent se résumer tous les dévouements et toutes les bassesses, toutes les délicatesses de la passion et toutes les corruptions de l'âme, se dérobera à la triple investigation de la science, de la religion et de la morale; elle demeurera toujours comme un des plus grands mystères du coeur humain et des nécessités sociales.

Le meilleur moyen de la faire connaître, cette femme, c'est de ne pas la nommer, tant est grand le dégoût qu'elle soulève alors que l'on parle seulement d'elle, et cependant combien de motifs devraient nous conseiller l'indulgence à son égard! combien de gens la repoussent aujourd'hui, la malheureuse, après avoir été les complices de sa chute première, et les instruments de sa dégradation progressive! Disons donc quelques mots de la femme sans nom; aussi bien a-t-elle une trop grande part d'influence dans la société moderne pour échapper à cette galerie, qui a la prétention de réfléchir l'époque actuelle dans son ensemble et dans tous ses détails.

Pour le public en général, la créature dont nous parlons est corrompue, ignoble, avilie, et tout cela sans compensation, sans espoir de retour: pour les uns, c'est la débauche en robe de soie, la paresse en chapeau de satin; pour les autres, c'est la gourmandise qui sourit, l'ivrognerie qui marche; pour tout le monde, ce n'est qu'un amas de vices qui battent sous des oripeaux, et auxquels on fait bien de jeter l'éternel anathème. Sans doute tout cela est vrai; mais croit-on que cette lèpre de la débauche envahisse l'âme tout à coup et s'y maintienne sans espoir de guérison? Une pareille pensée serait impie. Dieu, qui envoie aux femmes l'ignorance et la misère qui les perdent, leur garde aussi quelquefois à leur dernière heure le repentir, comme une compensation céleste. Écoutez plutôt l'histoire de Mariette.

Dans une petite ville de province vivait une veuve qui n'avait que sa fille pour soutien. Mariette était jeune et jolie; son corps semblait être fait d'une goutte de lait, et ses yeux, des rayons d'une étoile. La mère de Mariette vint à mourir. La voilà donc seule au monde, sans parents, sans amis, sans soutiens. Quand elle eut versé bien des larmes sur le corps de sa mère, et tressé bien des couronnes pour orner la croix de bois de son tombeau, un voisin se présenta chez elle. Cet homme était riche; il se dit l'ami de la famille, et offrit à Mariette de la prendre chez lui: la jeune fille accepta avec reconnaissance. Le premier jour, l'ami de la famille pleura avec elle; le second, il lui prit le menton; le troisième, il essaya de l'embrasser. Le voisin avait cinquante ans.

Mariette avait un cousin qu'elle croyait aimer; poussée au désespoir, elle voulut se tuer pour rejoindre sa mère. Le voisin parvint à la calmer; il lui avoua son amour, et lui promit de l'épouser si elle voulait se rendre à ses voeux: Mariette, ignorant parfaitement ce que c'était que se rendre aux voeux d'un homme, ne vit qu'une chose dans tout cela, son mariage prochain. On lui avait dit dans maintes chansons que les jeunes gens étaient des trompeurs; le voisin était marguillier de sa paroisse, et de magnifiques cheveux blancs ornaient son front. Mariette se rassura donc, et ne songea plus à aller rejoindre sa mère. A force d'être rassurée, elle devint enceinte: au bout de neuf mois, elle mit au monde une fille. Le voisin en cheveux blancs, l'ami de la famille, le marguillier vertueux, envoya l'enfant à l'hôpital; et quand la mère fut rétablie, il lui mit un louis dans la main, la plaça dans la rotonde, et recommanda au conducteur de la faire conduire, à son arrivée à Paris, chez un de ses amis, qui était préparé à la recevoir. Comme Mariette pleurait beaucoup en quittant le voisin, tout le monde crut que c'était par reconnaissance. Le dimanche suivant, le curé cita au prône le vénérable marguillier, et quelques jours après ses concitoyens l'élevèrent à la dignité de maire. C'était à l'écharpe municipale à couronner tant de vertus.

Voilà donc Mariette à Paris. Elle est triste, car elle songe à sa pauvre fille, qui est morte, à ce que lui a dit le voisin prudent. Deux jours se sont à peine écoulés depuis son arrivée, que l'ami du voisin, autre philanthrope en cheveux blancs, la presse déjà de céder à ses voeux. Avec celui-là il n'est nullement question de mariage; mais il promet à Mariette de lui faire un sort. Mariette, curieuse de savoir ce que c'est qu'un sort, cède aux voeux du philanthrope de Paris; et elle s'aperçoit bientôt que ce que les philanthropes appellent un sort consiste en une chambre à un troisième étage de la rue Tiquetonne, une commode, un lit, un canapé fané, et quatre lithographies coloriées représentant l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.

Mariette se mit alors à pleurer; elle voulut encore aller rejoindre sa mère. Heureusement, le philanthrope avait un coquin de neveu, prédestiné, comme tous les neveux, à enlever la maîtresse de son oncle. Arthur vit Mariette; il l'aima, la conduisit rue Notre-Dame-de-Lorette, et lui meubla un appartement somptueux, le tout avec des lettres de change payables à la mort de l'oncle en question.

Mariette est enfin heureuse: son amant est jeune et passionné; elle est jeune aussi, belle, riche, et enviée; de nombreuses amies l'entourent, qui ne s'affublent plus, comme autrefois, d'une qualification nobiliaire, mais qui ont tout simplement conservé le nom de leur père, tant le métier qu'elles exercent leur semble naturel. La première, Adèle Bourgeois, est pleine d'esprit et de verve folâtre; elle fait le calembour et chante la chanson grivoise à ravir; elle est au courant de tout, de la littérature, des théâtres et des arts: aussi, n'est-il pas de lord spleenetique, pas de boyard désireux de se faire une idée de la gaieté française, pas d'agent de change en train de se soustraire aux ennuis des affaires, qui ne connaisse Adèle Bourgeois: c'est l'héroïne des parties de campagne, l'Hébé des soupers de carnaval, la Vénus des cabinets particuliers. Pour jouer un pareil rôle, il faut avoir reçu une excellente éducation. Aussi Adèle Bourgeois a-t-elle été élevée à Saint-Denis. Son père est un vieux militaire qui a acheté au prix de vingt blessures le droit de faire instruire sa fille aux frais de l'État; Adèle a quitté Saint-Denis à dix-neuf ans. Rentrée dans la maison paternelle, une triste réalité s'est dressée devant ses yeux: son père est pauvre, c'est un soldat grossier, un invalide grondeur, un homme qui ne comprend la vie que le sabre à la main. Adèle a pris au contact de ses compagnes des idées au-dessus de son état; elle se croyait grande dame, il faut qu'elle redevienne grisette. Trop pauvre pour se marier, trop jolie pour rester fille, en butte aux ardeurs de la jeunesse, amoureuse du luxe, avide des plaisirs qu'elle n'a fait qu'entrevoir, c'est son imagination qui la livre au vice. L'éducation perd quelquefois une femme, comme l'ignorance. Adèle est maintenant une courtisane femme d'esprit; elle fait partie de l'élite de la galanterie.

La seconde, Julie Chaumont, a une autre spécialité: dans le jour, elle promène au milieu des rues bien fréquentées une élégance pleine de richesse et de bon goût. Pendant que son costume dément toutes les suppositions fâcheuses, son regard seul trahit la vérité par d'habiles et imperceptibles invitations; le soir, elle s'étale aux concerts, aux avant-scènes des théâtres dans tout l'éclat d'une toilette princière. Vous la prendriez pour la femme d'un ambassadeur si un ami plus au fait que vous de la rouerie parisienne ne vous donnait son adresse tout bas. Julie n'a, du reste, ni intelligence, ni coeur; elle sait qu'elle est belle, et elle ne comprend pas qu'il y ait un autre usage de la beauté, que celui de la vendre. Julie est froide et régulière comme une statue; elle poserait dans les ateliers, si elle ne posait dans les rues. Il n'y avait dans cette femme que l'étoffe d'un modèle ou d'une femme galante.

La dernière, Arsène Drouet, un peu plus âgée que les deux autres, suit aussi une carrière bien plus épineuse. Nulle mieux qu'elle ne sait dans une table d'hôte verser à ses voisins le champagne qui mousse, ou proposer une partie au bois, ou faire allumer à propos les bougies de la bouillotte; elle devine tout de suite l'homme qui lui prêtera un louis, ou qui lui permettra de s'intéresser gratis dans sa partie. Est-elle associée avec le propriétaire de la maison, ou bien se contente-t-elle d'exercer pour son propre compte? Il est probable qu'elle fait les deux choses à la fois. Celle-ci est encore plus joueuse que courtisane. Depuis que Frascati n'existe plus, son métier est devenu très-difficile; Arsène fera peut-être comme les joueurs sans espoir, elle se précipitera du haut d'un quatrième étage sur le pavé. Il n'est pas encore reçu que les femmes se brûlent la cervelle.

Mariette est la compagne de ces trois femmes: elle goûte alternativement les plaisirs de leur triple spécialité; elle est bien forcée d'agir ainsi, la pauvre fille, car son amant s'est marié. Elle s'est habituée au luxe, au plaisir, à la paresse, et la voilà qui passe du cabinet particulier à la table d'hôte, de la table d'hôte à la table de jeu, de la table de jeu à son alcôve; Mariette a dix-neuf ans. C'est l'âge heureux des femmes, c'est l'époque où la vie est la plus belle, où l'ange gardien des jeunes filles répand sur leur tête les fleurs les plus fraîches des innocents désirs. C'est alors que l'inquiète curiosité du coeur prête à l'existence le charme d'un gracieux mystère; on ne veut rien savoir, mais on veut tout deviner, et la pudeur, qui s'éveille, soulève au fond de l'âme tout un monde de rêves flottants, d'émotions vagues, d'aspirations indéfinies: frais papillons qui secouent longtemps leurs ailes avant de trouver cette fleur divine sur laquelle ils doivent se poser, et qui s'appelle l'amour! Sainte ignorance, qui faites battre le sein des enfants, et qui faites passer sur la joue des jeunes filles tantôt l'incarnat de la rose, tantôt la blancheur des lis, Mariette vous avait perdue sans avoir goûté vos ineffables douceurs, et sans avoir compensé cette perte par la science de la vie. Elle était tout simplement une femme galante, c'est-à-dire une créature n'ayant ni la conscience de la veille, ni celle du lendemain; vivant dans cette espèce d'ivresse que donnent le luxe, les plaisirs, et par-dessus tout l'incessante flatterie de l'homme auquel la civilisation fait un devoir d'acheter la satisfaction de ses sens au prix d'un éternel mensonge.

A dix-neuf ans elle n'avait plus rien à connaître: elle avait brûlé l'éclat de ses beaux yeux aux reflets des rampes de tous les théâtres, laissé les lambeaux de sa voix aux chansons de cent orgies; elle ne comptait plus les baisers, et ignorait le nombre de ses amants; elle usait de toutes les jouissances sans les éprouver: voilà le sort de toutes ces femmes que nous voyons autour de nous, et que nous aimons même quelquefois. Il y a quelque chose au monde de plus affreux que la matière brute, c'est la matière qui usurpe la grâce, c'est cette affreuse confusion de tout ce qu'il y a de plus noble avec ce qu'il y a de plus dégradé que l'on retrouve à un si haut degré dans la femme galante. Pour elles, il n'y a plus non-seulement ni honneur ni vice, mais encore ni beauté ni laideur. Apollon et Ésope ne leur représentent qu'une certaine quantité d'or, et cependant elles ne sont point avares: cet or, elles le dépensent comme elles l'ont gagné, sans savoir comment. On leur pardonnerait si on pouvait leur trouver un vice: ces femmes-là ne personnifient qu'une chose, le néant!

Cependant la femme galante est belle, elle séduit à la fois l'amour-propre et les sens; souvent elle est aimée avec ardeur, avec passion, souvent elle empoisonne l'existence d'un homme de coeur dont la vigilance s'est endormie et dont l'âme s'est laissé surprendre. Malheur à celui qu'un pareil sentiment consume! Avenir, fortune, honneur même, il sacrifiera tout pour une créature qui ne lui donnera en échange qu'oubli et abandon, non point par cruauté, non point par méchanceté véritable, mais par ignorance, parce qu'elle aura trouvé tout naturel que son amant se ruinât pour elle, parce qu'enfin, pour comprendre qu'un homme vous a donné son honneur et son avenir, il faut connaître soi-même l'honneur et savoir ce que c'est que l'avenir. On cite quelques femmes galantes qui ont partagé leur richesse avec un amant devenu pauvre: ces exemples ne sauraient rien prouver contre l'égoïsme de la masse. Un sacrifice suppose l'amour, et la femme qui parvient à aimer cesse aussitôt d'être femme galante.

L'industrie qui s'exerce dans la rue en plein jour ou à l'éclat des réverbères nous a semblé toujours moins dangereuse pour la société et moins immorale peut-être que celle qui s'étale fièrement au milieu des promenades publiques, dans les théâtres, dans les concerts, comme si le luxe pouvait sauver de l'ignominie. Dans le premier cas, si les femmes ne craignent pas de se mettre au-dessus de la pudeur, il y a dans les conditions au moyen desquelles elles achètent la tolérance qu'on leur accorde une sorte de honte officielle qu'on peut considérer comme un châtiment et comme une précaution sociale; dans le second cas, au contraire, les inconvénients que l'on cherche à prévenir existent sans aucune espèce de garantie pour l'ordre moral. Ceci, dira-t-on, est bien plutôt la faute des moeurs que celle du législateur: on s'est habitué à séparer le vice en deux classes; on a pitié de la première, et l'on méprise la seconde. Mais, alors, pourquoi les hommes ne manifestent-ils pas plus souvent, et d'une façon plus énergique, cette pitié et ce mépris, sentiments puissants qui pourraient éviter bien des malheurs, et faire naître bien des conversions.

Arrivé à ce degré de l'échelle des vices que nous nous sommes imposé le devoir de parcourir, nous ne pouvons nous empêcher d'insister sur le caractère fatal et incompréhensible de ce qu'on appelle une femme galante de nos jours. Autrefois, une courtisane, c'étaient Marion Delorme et Ninon de l'Enclos, c'est-à-dire des femmes sages par raison, libertines par tempérament ou par faiblesse, se désolant le lendemain de la sottise de la veille, passant toute leur vie à aller du plaisir au remords, du remords au plaisir, sans que l'un parvînt à détruire l'autre, et n'échappant qu'à leurs derniers instants à ces deux grands ennemis. Aujourd'hui la galanterie n'est pas même une spéculation, c'est presque une manière de tuer le temps, une façon de mener la vie d'artiste. Beaucoup, parmi celles dont nous parlons, si elles pouvaient changer de sexe, deviendraient des rapins chevelus, des jeunes-premiers de la banlieue, ou des poëtes incompris; d'autres, et c'est le plus grand nombre, jetées dans cet état par hasard, le continuent toute leur vie sans le comprendre. Si la destinée l'eût voulu, elles auraient pu faire des épouses irréprochables. Chez ces organisations, tout dépend de la première impression: le vice ou la vertu ne sont pour elles qu'une habitude. Ce sont des automates en chair.

Autrefois le monde des courtisanes ne s'ouvrait qu'à l'élite de la société: aujourd'hui toutes les classes y sont admises; il ne faut donc pas trop s'étonner de la banalité de manières, de l'insuffisance d'esprit qui caractérisent les femmes galantes à notre époque. Dans l'antiquité, Phryné, Laïs, Aspasie, si elles avaient la corruption, possédaient au moins l'intelligence; mais Louise, mais Athénaïs, mais Laure, mais Adèle, toute la galanterie moderne, par quel côté ne touchent-elles pas à la matière, par quel point se rattachent-elles à l'humanité? Est-ce par la paresse, par la gourmandise, par la luxure? Paresseuses! ont-elles le temps de l'être, leur travail n'est-il pas incessant, continu? Gourmandes! elles le sont à leurs moments perdus, et, pour ainsi dire, par distraction. Quant au dernier vice dont nous venons de parler, la physiologie a démontré depuis longtemps qu'il était chez les femmes une exception qui servait rarement de prétexte à leurs désordres. Est-ce Dieu qui, par hasard, a voulu qu'il y eût sur la terre des âmes ainsi déshéritées, afin qu'elles pussent servir d'exemple?