Les français peints par eux-mêmes, tome 1
Part 2
Et le salon, où est-il? et de la conversation parisienne, cette supériorité toute française, dont nous étions si fiers à bon droit, qu'en avons-nous fait, je vous prie? Il me semble que je suis admis dans un de ces beaux salons d'autrefois, à l'hôtel de Rambouillet, chez mademoiselle de Lenclos, chez madame de Sévigné: quel spirituel et poétique murmure! Tous les genres d'esprit sont admis; les médisants, les satiriques, les bons plaisants, _pièce rare_; les éloquents, les moralistes, les savants, les futiles, les _puristes_ eux-mêmes. La politesse et l'élégance sont le centre unique de ces réunions heureuses où Bossuet prononça son premier sermon, où Molière fit la première lecture du _Tartufe_. Mais aujourd'hui, holà! prenez garde! fuyez, madame! défendez votre dentelle et votre écharpe; vous n'êtes pas assez loin, fuyez encore! car voici la cohorte de nos jeunes gens à la mode qui envahit le boulevard, l'éperon au pied, le cigare à la bouche, le chapeau cloué sur la tête! trop heureuse si, couverte de fumée et la robe déchirée, ces galants jeunes gens ne vous jettent pas sur le bitume, en passant.
Il n'y a même pas jusqu'à ce simple mot, _un riche_, qui n'ait tout à fait changé de nom. Autrefois était riche qui pouvait manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage et mettre un duc dans sa famille. Etre riche, aujourd'hui, c'est jouer à la bourse, habiter un second étage, aller au spectacle avec un billet donné, et demander pour son fils la fille d'un usurier.
Autrefois, le _manieur d'argent_, l'homme d'affaires, était un ours qu'on ne savait apprivoiser; aujourd'hui l'homme d'affaires est jeune, élégant, bien frisé; il dîne au Café de Paris, et il va à l'Opéra.
Autrefois quand on disait: _Cinquante mille-livres de rentes!_ chacun ouvrait de grands yeux; aujourd'hui, nul ne se retourne: c'est si commun! Autrefois il y avait les _partisans_ qui finissaient par être princes, de laquais qu'ils étaient; il y a aujourd'hui des banquiers qui finissent par être laquais, de princes qu'ils étaient d'abord.
Aujourd'hui cependant, comme hier, comme toujours: «faire fortune est une si belle phrase, qu'elle est d'un usage universel; on la reconnaît dans toutes les langues; elle plaît aux étrangers et aux barbares: il n'y a point de lieux sacrés où elle n'ait passé, point de solitude où elle soit inconnue!»
Vous avez donc, à ce sujet, à nous raconter les voies nouvelles de la fortune, la banque, la bourse, les actions, les actionnaires, les annonces, les prospectus, les faillites, les rabais, les misères, les spéculations sans fin sur le rien et sur le vide, et autres commerces que ce bon dix-neuvième siècle a gardés pour lui-même, ne voulant pas s'exposer à la malédiction des siècles à venir.
Vous avez dit, à propos de ce chapitre effacé, _de la Cour_, que la race _des grands_ est perdue. Il est vrai qu'avec M. le prince de Talleyrand est mort le dernier gentilhomme de ce pays _éminemment_ constitutionnel. Ne cherchez donc plus cette race à part de gens heureux qui étaient de toute nécessité les seuls riches, les seuls braves, qui avaient à eux seuls les riches ameublements, la bonne chère, les beaux chevaux; comme aussi ne cherchez plus ni les rieurs, ni les nains, ni les bouffons, ni les flatteurs qui les amusaient: la race est perdue, et en son lieu et place s'est élevée, tout armée de ses droits et de ses pouvoirs, la grande nation des épiciers.
L'homme d'argent a remplacé le grand seigneur. Aujourd'hui, c'est l'homme d'argent qui se pique d'ouvrir une allée dans une forêt, de soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un coeur content, de combler une âme de joie, de prévenir des extrêmes besoins ou d'y remédier, la supériorité des hommes d'argent de nos jours, non plus que des grands seigneurs d'autrefois, ne s'étend pas jusque-là.
Mais, pour n'avoir pas ce qu'on appelle vulgairement de grands seigneurs, notre époque a pourtant ce qu'elle appelle ses grands hommes. Ceux-là sont si heureux, qu'ils n'essuient pas, même dans toute leur vie, la moindre contrariété, du moins, tant qu'ils obéissent aux passions populaires, dont ils sont les très-humbles esclaves. Ils font le métier d'un drapeau dans des mains habiles: comme les grands d'autrefois _ils croient seuls être parfaits_, ils ne sont jamais que sur un pied, mobiles comme le mercure; on les loue pour marquer qu'on les voit de près. Malheureusement ce sont des grandeurs viagères; un rien les a créées, un rien les tue: moins que rien! une boule noire dans une élection ou un article de journal.
Ce sont là certainement de notables différences, et qu'il sera très-bon de signaler, chemin faisant, dans l'étude des moeurs. Quant au chapitre du _Souverain_, dans les _Caractères_ de La Bruyère, qui a été longtemps le dernier mot de la science politique et de l'opposition, j'aurais trop beau jeu à vous faire remarquer quel profond abîme sépare ce chapitre, écrit en plein Versailles, de la Charte de 1830. Ce seul mot, la Charte, le gouvernement représentatif, a créé chez nous, et comme par enchantement, toute une série nouvelle de moeurs, étranges, incroyables, dont les temps passés ne pouvaient avoir et n'avaient en effet aucune idée, pas plus que nous n'avons l'idée, nous autres, des salons du vieux Paris, dans lesquels tous les moralistes du grand siècle, et à leur tête Molière et La Bruyère, ont trouvé les héros de leur comédie, Tartufe, Célimène, M. Orgon, Alceste, M. Jourdain et sa femme, Sganarelle, Valère, Élise, Marianne, Ménalque le distrait, Argyre la coquette, Gnaton le glouton, Ruffin le jovial, Antagoras le plaideur, le noble de province, si inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même; Adraste, libertin et dévot; Triphile, bel esprit comme tant d'autres sont charpentiers ou maçons. Vous en avez encore, il est vrai, des uns et des autres, mais modifiés, corrigés, tantôt moins ridicules, quelquefois plus odieux; et puis aussi, il faut le dire, votre âme se sent quelque peu contrariée en relisant d'horribles détails devenus impossibles aujourd'hui. Ce portrait-là, par exemple, dans lequel il s'agit du paysan de nos campagnes: «L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes!» Eh bien! cet animal n'existe plus, Dieu merci; il a relevé la tête, il est devenu tout à fait un homme; à certaines heures de l'année, les ambitieux le vont visiter, non pas dans sa _tanière_, mais dans sa maison, sollicitant son sourire et son suffrage; il n'y a pas même longtemps qu'un de ces animaux a été nommé chevalier de la Légion d'honneur pour une charrue de son invention.
Dans La Bruyère, le chapitre _de la Mode_ est naturellement un des chapitres qui ont le moins vieilli. Il en est de ce sujet éternel comme des images que reflète le _daguerréotype_, l'instrument tout nouveau. Ce sera bien, si vous voulez, le même paysage que reproduira la chambre obscure; mais, comme pas une heure du jour ne ressemble à l'heure précédente, pas un de ces tableaux représentant le même aspect de la terre ou du ciel ne sera semblable aux tableaux précédents. Du temps de La Bruyère, la _viande noire_ était hors de mode; aujourd'hui la mode, qui s'attache à tout, n'oserait plus s'attacher à la viande: autrefois le fleuriste cultivait la _tulipe_, le camélia l'emporte aujourd'hui sur la tulipe; avant-hier, les dalhias avaient tous les honneurs de la culture; il n'y a pas huit jours, c'étaient les roses. En ce temps-là, le bouquiniste avait sa maison pleine de livres du haut en bas; aujourd'hui le bouquiniste choisit ses livres. Mais c'est toujours, dans le fond de l'âme, le même fleuriste, le même bouquiniste; comme aussi c'est toujours le vieil amateur de vieilleries, _dont les filles, à peine vêtues, à peine nourries, se refusent un tour de lit et du linge blanc_. C'est toujours celui-ci qui aime les oiseaux; sa maison en est égayée, non pas empestée; cet autre qui aime les insectes, _le premier homme du monde pour les papillons_; ce troisième est duelliste; son voisin est grand joueur; l'un est fou et ridicule, _il rêve la veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour suivant_. Onuphre est un hypocrite, Zélie est riche, et elle rit aux éclats; Syrus, l'esclave, a pris le nom d'un roi, il s'appelle Cyrus. Nous aussi nous avons nos magistrats coquets et galants, nos avocats déclamateurs, nos calomniateurs à gages, nos ragoûts, nos liqueurs, nos entremets; nous avons Hermippe qui a porté si loin la science de l'ameublement et du comfort, qui a trouvé le secret de monter et de descendre autrement que par l'escalier; nous avons nos médecins à spécifiques: ils font de l'homoeopathie aujourd'hui, autrefois ils vendaient des drogues; nous avons nos devins et nos devineresses: seulement nous croyons un peu moins à la magie que La Bruyère n'y croyait lui-même; nous avons aussi nos révolutions de grammaires et de dictionnaires, les mots de la langue qui ont la destinée de la feuille des arbres, qu'un automne emporte, qu'un printemps ramène. Ce que nous n'avons plus, c'est la chaire chrétienne, ce sont les grandes assemblées qui se faisaient autour de l'orateur évangélique; mais en revanche, nous avons la tribune politique, autour de laquelle sont soulevées tant de passions. Aujourd'hui comme autrefois, les hommes sont les dupes de l'action et de la parole et de tout l'appareil de l'auditoire. Il faut dire aussi que nous n'avons plus d'esprits _forts_. Un homme qui se poserait aujourd'hui comme un _esprit fort_, qui crierait par-dessus les toits: _Il n'y a pas de Dieu!_ cet homme-là serait tout au plus ridicule: autrefois il était un sujet d'épouvante; on faisait contre ce malheureux de très-gros livres. En revanche, s'il n'y a pas d'esprits forts, il y a les disciples de Robespierre, de Marat ou de Danton, d'honnêtes jeunes sans-culottes qui ne voudraient pas tuer une mouche, et qui désirent tout haut que le genre humain n'ait qu'une tête pour la couper d'un seul coup; d'où il suit qu'il est très-nécessaire d'être indulgents pour les anciens, en songeant combien nous aussi nous aurons besoin d'indulgence. Il ne faut pas prendre trop en pitié les moeurs et les usages de nos pères; car nous aussi nous serons quelque jour des ancêtres. En fait de moeurs, nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé; nous sommes trop proches des moeurs présentes pour les juger à une distance équitable. Acceptons donc toutes les méthodes dont nos devanciers se sont servis pour écrire les _caractères_ de leur époque, soit qu'ils aient appelé à leur aide la comédie ou le drame, le roman ou le chapitre; qu'ils aient procédé par des définitions, par des divisions, des tables et de la méthode; ou bien qu'ils aient réduit les moeurs aux passions, ou encore qu'ils se soient occupés à discerner les bonnes moeurs d'avec les mauvaises, à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible ou de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de saint et de louable; soit enfin que, laissant là toute analyse, ils aient adopté le pittoresque: toujours est-il que nous devons être reconnaissants pour ceux qui ont entrepris cette tâche difficile. Il n'y a même pas jusqu'à la satire, jusqu'à la personnalité, jusqu'à l'offense, qui n'ait son utilité et sa valeur, car tout compte et tout sert dans cette étude de l'homme; seulement il faut plaindre les misérables qui, dans cette analyse de la vie humaine, au lieu d'employer le scalpel, se servent du poignard.
De nos jours, cette science de la comédie, trop négligée au théâtre, s'est portée partout où elle a pu se porter, dans les histoires, dans les romans, dans les chansons, dans les tableaux surtout. Le peintre et le dessinateur sont devenus, à toute force, de véritables moralistes, qui surprenaient sur le fait toute cette nation si vivante, et qui la forçaient de poser devant eux. Pendant longtemps, le peintre allait ainsi de son côté, pendant que l'écrivain marchait aussi de son côté; ils n'avaient pas encore songé l'un l'autre à se réunir, afin de mettre en commun leurs observations, leur ironie, leur sang-froid et leur malice. A la fin cependant, et quand chacun d'eux eut obéi à sa vocation d'observateur, ils consentirent d'un commun accord à cette grande tâche, l'étude des moeurs contemporaines. De cette association charmante il devait résulter le livre que voici: une comédie en cent actes divers, mais tout habillée, toute parée, toute meublée, et telle, en un mot, que, pour être complète, la comédie se doit montrer aux hommes assemblés. Songez donc que dans cette étude des moeurs publiques et privées, il y a des époques entières de l'histoire de France qui ne sont guère représentées que par des images plus ou moins fidèles: Boucher et Watteau, par exemple, ne sont-ils pas autant les historiens des moeurs du siècle passé, que Diderot ou Crébillon fils? Que sera-ce donc quand ces deux façons de peindre seront réunies dans un seul et même livre? et quel livre charmant et surtout fidèle c'eût été là, un roman de Crébillon fils illustré par Watteau?
Je vais plus loin: quel que soit le talent de l'écrivain, et certes je ne prétends pas le rabaisser ici; quelles que soient l'exactitude et la vérité de la page historique, un temps arrive où de ces tableaux dont les originaux sont si faciles à reconnaître pour les contemporains, quelques traits s'effacent toujours. Les habits changent de forme et de couleur; les armes disparaissent pour faire place à d'autres armes; la laine est remplacée par le velours, le velours par la dentelle, le fer par l'or, la misère par le luxe, l'art grec par l'art de la renaissance, Louis XIV par Louis XV, Athènes par Rome. En un mot, que ce soit un siècle, que ce soit un vice qui fasse la différence entre une époque et une autre époque, le moyen, je vous prie, qu'un pauvre historien, livré à lui-même, saisisse au passage toutes ces nuances? Autant vaudrait lui imposer la tâche de retenir toutes les chansons diverses que chantent les oiseaux dans les bois. Certes, quand vous lisez les admirables chapitres du vieux Théophraste, mort à cent cinquante ans, et se plaignant du peu de durée de la vie des hommes, cela vous étonne de voir dans ces pages si vives, et cependant si pleines d'esprit et de sel, grouiller tout le peuple athénien. Les simples chapitres de Théophraste vous font mieux connaître ce peuple d'Athènes que toutes les histoires de Xénophon et de Thucydide; mais cependant quelle joie serait la vôtre si vous les pouviez voir maintenant, ces bons bourgeois, vêtus, meublés, nourris, posés comme ils l'étaient du temps de Théophraste, et tels qu'il les a vus lui-même! Votre joie serait-elle donc gâtée si vous les pouviez voir passer dans la rue, ces braves gens qui ont posé sans le vouloir devant le philosophe grec: le _flatteur_, l'_impertinent_, le _rustique_, le _complaisant_, le _coquin_, le _grand parleur_, l'_effronté_, le _nouvelliste_, l'_avare_, l'_impudent_, le _fâcheux_, le _stupide_, le _brutal_, le _vilain homme_, l'_homme incommode_, le _vaniteux_, le _poltron_, les _grands de la république_! Que celui-là eût été bien avisé, qui eût accompagné de quelques dessins fidèles ces personnages si divers! Que d'intérêt il eût ajouté au récit de Théophraste, et combien nous reconnaîtrions plus facilement ces originaux, si vivement dépeints!
Mais, Dieu nous protége! ce que nos devanciers n'ont pas fait pour nous, nous le ferons pour nos petits-neveux: nous nous montrerons à eux non pas seulement peints en buste, mais des pieds à la tête et aussi ridicules que nous pourrons nous faire. Dans cette lanterne magique, où nous nous passons en revue les uns et les autres, rien ne sera oublié, pas même d'allumer la lanterne; en un mot, rien ne manquera à cette oeuvre complète, qui a pour objet l'étude des moeurs contemporaines, et dont La Bruyère lui-même, notre maître à tous et à bien d'autres, nous a en quelque sorte dicté le programme quand il dit quelque part[1]: «Nos pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes offensives et défensives, et des autres ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie. Nous ne saurions reconnaître cette série de bienfaits qu'en traitant de même nos descendants.»
JULES JANIN.
[1] _De la Mode_, chapitre XIII.
L'ÉPICIER.
D'AUTRES, des ingrats, passent insouciamment devant la sacro-sainte boutique d'un épicier. Dieu vous en garde! Quelque rebutant, crasseux, mal en casquette, que soit le garçon, quelque frais et réjoui que soit le maître, je les regarde avec sollicitude, et leur parle avec la déférence qu'a pour eux le _Constitutionnel_. Je laisse aller un mort, un évêque, un roi, sans y faire attention; mais je ne vois jamais avec indifférence un épicier. A mes yeux, l'épicier, dont l'omnipotence ne date que d'un siècle, est une des plus belles expressions de la société moderne. N'est-il donc pas un être aussi sublime de résignation que remarquable par son utilité; une source constante de douceur, de lumière, de denrées bienfaisantes? Enfin n'est-il plus le ministre de l'Afrique, le chargé d'affaires des Indes et de l'Amérique? Certes, l'épicier est tout cela; mais ce qui met le comble à ses perfections, il est tout cela sans s'en douter. L'obélisque sait-il qu'il est un monument?
Ricaneurs infâmes, chez quel épicier êtes-vous entrés qui ne vous ait gracieusement souri, sa casquette à la main, tandis que vous gardiez votre chapeau sur la tête? Le boucher est rude, le boulanger est pâle et grognon; mais l'épicier, toujours prêt à obliger, montre dans tous les quartiers de Paris un visage aimable. Aussi, à quelque classe qu'appartienne le piéton dans l'embarras, ne s'adresse-t-il ni à la science rébarbative de l'horloger, ni au comptoir bastionné de viandes saignantes où trône la fraîche bouchère, ni à la grille défiante du boulanger: entre toutes les boutiques ouvertes, il attend, il choisit celle de l'épicier pour changer une pièce de cent sous ou pour demander son chemin; il est sûr que cet homme, le plus chrétien de tous les commerçants, est à tous, bien que le plus occupé; car le temps qu'il donne aux passants, il se le vole à lui-même. Mais quoique vous entriez pour le déranger, pour le mettre à contribution, il est certain qu'il vous saluera; il vous marquera même de l'intérêt, si l'entretien dépasse une simple interrogation et tourne à la confidence. Vous trouveriez plus facilement une femme mal faite qu'un épicier sans politesse. Retenez cet axiome, répétez-le pour contre-balancer d'étranges calomnies.
Du haut de leur fausse grandeur, de leur implacable intelligence ou de leurs barbes artistement taillées, quelques gens ont osé dire _Raca!_ à l'épicier. Ils ont fait de son nom un mot, une opinion, une chose, un système, une figure européenne et encyclopédique comme sa boutique. On crie: Vous êtes des épiciers! pour dire une infinité d'injures. Il est temps d'en finir avec ces Dioclétiens de l'épicerie. Que blâme-t-on chez l'épicier? Est-ce son pantalon plus ou moins brun rouge, verdâtre ou chocolat? ses bas bleus dans des chaussons, sa casquette de fausse loutre garnie d'un galon d'argent verdi ou d'or noirci, son tablier à pointe triangulaire arrivant au diaphragme? Mais pouvez-vous punir en lui, vile société sans aristocratie et qui travaillez comme des fourmis, l'estimable symbole du travail? Serait-ce qu'un épicier est censé ne pas penser le moins du monde, ignorer les arts, la littérature et la politique? et qui donc a engouffré les éditions de Voltaire et de Rousseau? qui donc achète _Souvenirs et Regrets_ de Dubufe? qui a usé la planche du _Soldat laboureur_, du _Convoi du pauvre_, celle de l'_Attaque de la barrière de Clichy_? qui pleure aux mélodrames? qui prend au sérieux la Légion d'honneur? qui devient actionnaire des entreprises impossibles? qui voyez-vous aux premières galeries de l'Opéra-Comique quand on joue _Adolphe et Clara_ ou _les Rendez-vous bourgeois_? qui hésite à se moucher au Théâtre-Français quand on chante _Chatterton_? qui lit Paul de Kock? qui court voir et admirer le Musée de Versailles? qui a fait le succès du _Postillon de Longjumeau_? qui achète les pendules à mameluks pleurant leur coursier? qui nomme les plus dangereux députés de l'opposition, et qui appuie les mesures énergiques du pouvoir contre les perturbateurs? L'épicier, l'épicier, toujours l'épicier! Vous le trouvez l'arme au bras sur le seuil de toutes les nécessités, même les plus contraires, comme il est sur le pas de sa porte, ne comprenant pas toujours ce qui se passe, mais appuyant tout par son silence, par son travail, par son immobilité, par son argent! Si nous ne sommes pas devenus sauvages, Espagnols ou saint-simoniens, rendez-en grâce à la grande armée des épiciers. Elle a tout maintenu. Peut-être maintiendra-t-elle l'un comme l'autre, la république comme l'empire, la légitimité comme la nouvelle dynastie; mais certes elle maintiendra. Maintenir est sa devise. Si elle ne maintenait pas un ordre social quelconque, à qui vendrait-elle? L'épicier est la chose jugée qui s'avance ou se retire, parle ou se tait aux jours de grandes crises. Ne l'admirez-vous pas dans sa foi pour les niaiseries consacrées! Empêchez-le de se porter en foule au tableau de Jeanne Gray, de doter les enfants du général Foy, de souscrire pour le Champ-d'Asile, de se ruer sur l'asphalte, de demander la translation des cendres de Napoléon, d'habiller son enfant en lancier polonais, ou en artilleur de la garde nationale, selon la circonstance. Tu l'essaierais en vain, fanfaron Journalisme, toi qui, le premier, inclines plume et presse à son aspect, lui souris, et lui tends incessamment la chatière de ton abonnement!