Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De

Chapter 8

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Le plus ancien des officiers volontaires sur lequel j'aie des donnees positives est M. de Kermovan. Le 24 mars 1776[91], M. Barbue-Dubourg ecrit de Paris au docteur Franklin, a Philadelphie: "Je pense tres-serieusement que le chevalier de Kermovan est un des meilleurs hommes que votre pays puisse acquerir. Il a deja embrasse ses sentiments, et il ne demande rien avant d'avoir fait ses preuves; mais il a l'ambition d'obtenir un rang quand son zele et ses talents seront eprouves. Il est dispose a s'exposer a tous les dangers comme simple volontaire aussi bien que s'il avait le commandement en chef. Il me parait bien instruit dans l'art militaire."

[Note 89: Ce Tronson du Coudray dont il est question ici obtint en effet la permission d'aller en Amerique comme volontaire, et partit avec une troupe d'officiers francais pour rejoindre l'armee de Washington. Ils etaient sur le premier batiment frete par Beaumarchais, parti du Havre en janvier 1777. Le 17 septembre 1777 il traversait le Schuylkill sur un bateau plat, lorsque le cheval trop fringant qu'il montait se mit a reculer et precipita son cavalier dans le fleuve, ou il se noya. Son aide de camp, Roger, tenta de le sauver. Du Coudray fut enterre aux frais des Etats-Unis. Il etait tres-mecontent des procedes de Beaumarchais envers lui. _Silas Deane en France_, p. 33.

La Fayette (_Memoires_, page 19) dit que Du Coudray partit avec lui. Du Coudray vint en Amerique avant La Fayette, en janvier 1777, sur l'_Amphitrite_, premier batiment frete par M. de Beaumarchais pour les Americains, selon M. de Lomenie. Silas Deane laisse en doute par quelle voie Du Coudray partit, p. 35. Voir aussi _Notices biographiques_.]

[Note 90: _Notices biographiques_.]

[Note 91: Arch. americaines.]

Il quittait la France le 6 avril, et le 21 juin 1776, le _board of war_, ayant juge que le chevalier de Kermovan avait donne des preuves indubitables de son bon caractere et de son habilete dans l'art de la guerre, le recommande au Congres comme ingenieur, et croit que les autorites de Pensylvanie doivent l'employer aux constructions de Billingsport, sur la Delaware. Il fut commissionne dans ces conditions le 4 juillet 1776.

Citons encore parmi les volontaires qui accompagnerent La Fayette, le precederent ou le suivirent de tres-pres: De Mauroy, qui l'avait accompagne dans sa fuite de France; De Gimat, son aide de camp intime; Pontgibaud, qui fut aussi son aide de camp; Armand de la Rouerie, plus connu sous le nom de _colonel Armand_, que sa bravoure chevaleresque, son caractere liberal et ses aventures rendirent populaire en Amerique; de Fleury, le heros de Stony-Point; Mauduit du Plessis, le heros de Redbank; Conway, Irlandais au service de la France, "homme ambitieux et dangereux," dit La Fayette[92]. Il fut entraine dans des intrigues qui avaient pour but d'opposer Gates et Lee a Washington[93], et justifia dans ces tristes affaires la mauvaise opinion que son general avait de lui; de Ternant, de La Colombe, Touzard, le major L'Enfant et d'autres.

Enfin, parmi les etrangers: Pulaski et Kosciusko, qui ont tous deux joue des roles importants dans les revolutions de Pologne; de Steuben[94], officier prussien, venu vers le commencement de 1778, et qui organisa la discipline et les manoeuvres dans l'armee americaine[95].

[Note 92: _Memoires_.]

[Note 93: Pour connaitre les intrigues qui avaient pour but de renverser Washington et de lui substituer Charles Lee, ou Gates, ou tout autre, intrigues dont je parlerai plus longuement dans une autre partie de mon travail, voir les ouvrages suivants:

_M. Lee's Plan._--March. 29, 1777, ou _la Trahison de Charles Lee_, par George H. Moore. New-York, 1860.

_Proceedings of a general court Martial_, for the trial of major-general Lee. July, 1778. Cooperstown, 1823.

_Vie de Charles Lee_, pages 227-229, pour la lettre de Joseph Reed.

_Vie de Washington_, par Irving, II, 284. Sparks, vol. V, _passim._]

[Note 94: M. de Lomenie, dans _Beaumarchais et son temps_, a blame le peuple des Etats-Unis et leur gouvernement pour leur ingratitude et leur injustice envers Beaumarchais. Il n'appartient pas a cette petite monographie d'entrer dans une discussion a ce sujet, dont M. de Lomenie dit qu'il a une parfaite connaissance. Mais pour montrer combien Beaumarchais Rendait desagreables, depuis le commencement, ses relations avec le Congres, je donne ici l'extrait suivant des _Memoires_ (du comte de More) Pontgibaud:

"Le gouvernement francais se decida alors a reconnaitre l'independance des Etats-Unis et a envoyer M. Gerard pour ministre aupres du Congres. Il etait temps, car l'on etait tres-peu satisfait des secours que la France faisait parvenir par l'intermediaire du sieur Caron de Beaumarchais. La correspondance de cet homme choquait universellement par son ton de legerete qui ressemblait a l'insolence. J'ai conserve la copie d'une de ces lettres.

Messieurs, je crois devoir vous annoncer que le vaisseau l'_Amphitrite_, du port de 400 tonneaux, partira au premier bon vent pour le premier port des Etats-Unis qu'il pourra atteindre. La cargaison de ce vaisseau qui vous est destine consiste en 4,000 fusils, 80 barils de poudre, 8,000 paires de souliers, 3,000 couvertures de laine; plus quelques officiers de genie et d'artillerie, item un baron allemand, jadis un aide de camp du prince Henri de Prusse; je crois que vous pourrez en faire un general et suis votre serviteur,

"C. DE BEAUMARCHAIS."

Le Congres fut indigne de cette maniere d'ecrire, et nous eumes tous connaissance de cette impertinente lettre, moins impertinente encore que ne le fut toute la vie de l'homme qui l'ecrivit.

L'officier allemand dont il parlait si cavalierement etait le baron de Steuben, grand tacticien, qui arriva accompagne du chevalier de Ternant, officier tres-distingue; il y avait peu de Francais encore a cette epoque."

L'ouvrage de M. de Lomenie a ete critique et refute sur une autre phase de la vie de Beaumarchais par M. Paul Huot: _Beaumarchais en Allemagne_, Paris, 1869. Un autre jugement assez severe sur Beaumarchais a ete exprime par un de ses compatriotes dans la _Revue retrospective_, Paris, 15 mars 1870, p. 168.--Voir aussi _Notices biographiques_ et _Silas Deane en France_, p. 73.]

[Note 95: J'ai consacre une notice detaillee a chacun de ces hommes et a un grand nombre d'autres moins connus, dans les _Notices biographiques_.]

Le Congres, rassure sur le sort de Philadelphie, etait rentre dans cette ville le 27 fevrier 1777, apres la bataille de Trenton. L'arrivee des volontaires europeens apportait plutot aux Americains un secours moral qu'une aide effective. Ils etaient de beaucoup inferieurs en nombre a leurs adversaires; mais l'habilete des chefs et l'opiniatrete des soldats suppleerent a cette inferiorite numerique.

Des le mois de juin 1777, on apprit que sir William Howe, parti de New-York, se dirigeait avec seize mille hommes sur les cotes de la Pensylvanie. Il debarqua ses troupes dans le Maryland, et Washington s'avanca au-devant de lui avec onze mille hommes. Les deux armees ne tarderent pas a se rencontrer sur les bords de la Brandywine, et le 11 septembre elles se livrerent un combat dans lequel les generaux americains furent battus en detail. Le comte Pulaski s'y distingua, et La Fayette, qui marchait encore en simple volontaire a la tete d'une brigade, eut la cuisse traversee d'une balle, ce qui ne l'empecha pas de continuer la lutte, de tenter de rallier les fuyards et de quitter l'un des derniers le champ de bataille. Sir William Howe entra a Philadelphie et le Congres se transporta a Lancastre.

D'un autre cote, le general Gates avait succede a Saint-Clair dans le commandement des troupes qui avaient abandonne Ticonderoga au debut de la campagne. Il se reunit aux generaux Arnold et Morgan, qui avaient du abandonner le Canada, et resolut de s'opposer a la marche hardie du general Burgoyne. Celui ci, qui avait remplace Carleton, attendit les Americains sur les hauteurs de Behmis-Hights. Une bataille opiniatre s'y livra le 19 septembre[96].Les Anglais furent battus, sans perdre toutefois leur position. Mais, vaincu dans un nouveau combat livre le 7 octobre a Saratoga, Burgoyne, enveloppe sans espoir de secours, fut oblige de capituler avec son armee. C'etait le plus beau succes que les Americains eussent encore remporte depuis le commencement de la lutte: une artillerie nombreuse, des armes et dix mille prisonniers tomberent en leur pouvoir.

[Note 96: On trouva sur le champ de bataille le cadavre d'une femme qui avait ete tuee dans les rangs des milices americaines; ses armes etaient encore disposees pour le combat et ses mains etaient pleines de cartouches. (Fait rapporte par le cap. Anbury, des troupes royales; _Voyages_, Londres, 1789, I, 437; Paris, I, 311).]

Cependant Washington reprenait l'offensive. Au moment ou les Anglais le croyaient en pleine retraite, a la suite de sa defaite de Brandywine, il s'approcha d'eux par une route detournee et les attaqua avec vigueur dans leurs lignes. Un brouillard qui mit le desordre dans ses corps d'armee lui ravit une victoire certaine. Il fut force a la retraite apres avoir fait essuyer a l'ennemi des pertes bien superieures aux siennes a Germantown (4 octobre 1777).

C'est a cette meme epoque qu'il faut placer la belle defense du fort Red-Bank par le capitaine volontaire Duplessis-Mauduit a la tete de quatre cents hommes, contre le colonel Donop, d'un regiment hessois qui ne comptait pas moins de seize cents soldats. Ce regiment fut en partie detruit et son colonel tue. Les Americains durent pourtant abandonner cette place, ainsi que le fort Mifflin.

La victoire de Saratoga determina Louis XVI a ceder aux instances de ses ministres et de Franklin. Le 6 fevrier 1778 il signa avec les Etats-Unis un traite de commerce, auquel etait joint un traite d'alliance offensive et defensive pour le cas ou l'Angleterre declarerait la guerre a la France. Cette mesure doit etre attribuee en grande partie a l'impulsion que La Fayette avait donnee a l'opinion publique en France, et au revirement d'idees qui s'etait produit dans les esprits a la suite de ses rapports favorables aux Americains. La nouvelle en parvint le 3 mai au Congres. Elle fut accueillie par des rejouissances publiques et provoqua le plus vif enthousiasme.

En Angleterre, lord Chatham se fit transporter a la Chambre et proposa de declarer immediatement la guerre a la maison de Bourbon. Son discours termine, il tomba evanoui et mourut dans la meme journee. Sa motion fut adoptee et l'ambassadeur anglais pres la cour de Versailles immediatement rappele. Lord North voulut conjurer le peril en offrant aux colonies ce qu'elles avaient demande depuis 1774, avec une amnistie illimitee. Les Americains repousserent tout arrangement qui n'avait pas pour base la reconnaissance de leur independance. La guerre continua avec un caractere de plus en plus violent.

IX

C'est a ce moment surtout que la France put apprecier les bons effets de l'administration de Choiseul. Sa marine put lutter avec avantage contre celle de l'Angleterre. Une flotte de douze vaisseaux et de quatre fregates partit de Toulon pour l'Amerique, sous les ordres du comte d'Estaing. Une autre fut rassemblee a Brest pour combattre dans les mers d'Europe. Enfin on prepara une expedition pour faire une descente en Angleterre. Le combat de la _Belle-Poule_ (capitaine de La Clochetterie) ouvrit glorieusement les hostilites. Le comte d'Orvilliers, sorti de Brest avec trente-deux vaisseaux, tint la fortune indecise, dans la bataille d'Ouessant, contre l'amiral Keppel (27 juillet 1778). L'Angleterre, effrayee de voir la France reparaitre sur mer a armes egales, fit passer son amiral devant un conseil de guerre.

En Amerique, Clinton, menace d'etre enveloppe dans Philadelphie par l'armee de Washington et par la flotte du comte d'Estaing, se replia sur New-York, ou il ne rentra toutefois qu'apres avoir essuye un echec a Monmouth (28 juin 1778). Pour diviser les forces qui le poursuivaient, il envoya le colonel Campbell dans la Georgie, et la guerre s'etendit alors aux colonies du Sud.

Le general anglais Prevost vint rejoindre Campbell, et le chef des milices americaines, Lincoln, fut force de leur abandonner, avec la Georgie, toute la Caroline du Sud. Les Anglais faisaient de ce cote une guerre d'extermination qui soulevait contre eux les populations, aussi le general Lincoln put-il bientot reprendre l'offensive et forcer l'ennemi a lever le siege de Charleston (mars 1779).

En meme temps, sir H. Clinton envoyait des detachements sur les cotes de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre pour tout ravager. Ils ne reussirent que trop dans cette barbare mission. Ce general concentra ses troupes sur le bord de l'Hudson et vint attaquer les forts de Verplanck et de Stoney-Point. Cette derniere place fut prise, puis reprise par Wayne. Le lieutenant-colonel de Fleury se precipita le premier dans les retranchements qu'il avait fait construire et saisit le drapeau anglais. Les Americains, non moins genereux que braves, accorderent la vie sauve a la garnison anglaise, bien qu'elle eut commis d'horribles massacres. Washington dut pourtant abandonner ce poste apres en avoir enleve les munitions et en avoir detruit les defenses.

Aux Antilles, le marquis de Bouille deployait une activite et des talents que l'imperitie des amiraux et les mauvais temps paralyserent souvent, mais qui jeterent pourtant sur les armes francaises un eclat nouveau. La Dominique fut prise; mais les Anglais s'emparerent de Sainte-Lucie que d'Estaing ne put recouvrer[97].

[Note 97: _Histoire raisonnee des operations militaires et politiques de la derniere guerre,_ par M. Joly de Saint-Vallier, lt-col. d'infanterie. Liege, 1783.--L'auteur (pages 70 et 99) fait un grand eloge de M. de Bouille.

Voir _Notices biographiques_ et aussi _la Vie de M. de Bouille._ Paris. 1853.]

C'est a cette epoque que La Fayette demanda au Congres l'autorisation de retourner en France, soit pour servir d'une maniere plus efficace a la Cour la cause americaine, soit pour reprendre du service dans son pays si la guerre devenait continentale. Il s'embarqua a Boston, sur _l'Alliance_[98], le 11 janvier 1779, comble des remerciements et des felicitations du Congres. Il revint quelques mois plus tard sur _l'Hermione_ a Boston, le 28 avril 1780, reprendre son poste dans la guerre de l'independance, precedant les secours en hommes, en effets et en argent qu'il avait obtenus du gouvernement francais.

[Note 98: La fregate _l'Alliance_ fut achevee specialement pour ramener La Fayette en France en 1779.]

D'Estaing compensa la perte de Sainte-Lucie en s'emparant des iles de Saint-Vincent et de la Grenade, en presence de la flotte commandee par l'amiral Byron. Il lui livra ensuite une bataille navale, le 6 juillet, qui mit les vaisseaux anglais hors d'etat de tenir la mer. Le pavillon francais eut en ce moment l'empire de la mer dans les Antilles et d'Estaing put se diriger vers les cotes de la Georgie pour reconquerir cette province en soutenant le general Lincoln. Le siege de Savannah (septembre 1779), attaque infructueuse, qui fit couler tant de sang francais sur le territoire des Etats-Unis, fut immediatement entrepris.

Le comte d'Estaing declara plusieurs fois qu'il ne pouvait pas rester a terre plus de dix ou quinze jours. La prise de Savannah etait regardee comme certaine. Pleine de cet espoir, la milice se mit en campagne avec une ardeur extraordinaire. Les Anglais avaient coule a fond dans le canal deux vaisseaux armes, quatre transports et plusieurs petits batiments. Les grands vaisseaux du comte d'Estaing ne pouvaient s'approcher du rivage et le debarquement ne put s'effectuer que le 12 septembre avec de petits vaisseaux envoyes de Charleston[99].

[Note 99: Ms. de Dupetit-Thouars.]

Le 16, Savannah fut somme de se rendre _aux armes de France_. Cette sommation ne fut ainsi faite que parce que l'armee americaine n'etait pas encore arrivee; mais les loyalistes en prirent pretexte pour accuser les Francais de vouloir faire des conquetes pour leur propre compte.

La garnison demanda vingt-quatre heures pour reflechir a une reponse. Cette demande n'avait d'autre but que de donner le temps a un detachement commande par le lieutenant-colonel Maitland de se joindre a l'armee anglaise dans Savannah. Cette jonction s'opera en effet avant l'expiration du delai, et le general Prevost se crut alors en etat de resister a un assaut.

Les assiegeants, reduits a la necessite de faire une brusque attaque ou de faire un siege en regle, se virent contraints de prendre le premier parti. La distance ou etait leur flotte et le defaut de voitures leur firent perdre un temps d'autant plus precieux que leurs adversaires travaillaient avec une grande activite a augmenter leurs moyens de defense. Plusieurs centaines de negres, sous la direction du major Moncrief, perfectionnaient chaque jour les ouvrages de la ville. Ce ne fut que le 23 au soir que les Francais et les Americains ouvrirent la tranchee.

Le 24, le major Graham a la tete d'un faible detachement des assieges fit une sortie sur les troupes francaises, qui le repousserent sans difficulte; mais ceux-ci s'approcherent si pres des retranchements de la place qu'a leur retour ils furent exposes a un feu tres vif qui leur tua plusieurs hommes.

La nuit du 27, une nouvelle sortie eut lieu sous la conduite du major Mac-Arthur. Elle jeta un tel trouble chez les assiegeants que les Francais et les Americains tirerent quelque temps les uns sur les autres.

Assiegeants et assieges se canonnerent sans grand resultat jusqu'au 8 octobre. Ce jour-la, le major L'Enfant emmena cinq hommes et marcha a travers un feu tres-vif jusque contre les ouvrages de la place pour mettre le feu aux abattis. L'humidite du bois empecha le succes de cette tentative hardie dans laquelle le major fut blesse.

Sur les instances des ingenieurs, qui ne croyaient pas a la possibilite d'un succes rapide par un siege en regle, et sur les representations de ses officiers de marine, qui lui montraient les perils auxquels etait exposee la flotte, le comte d'Estaing se determina a livrer l'assaut.

Le 9 octobre au matin, trois mille cinq cents hommes de troupes francaises, six cents de troupes continentales et trois cent cinquante de la milice de Charleston conduits par le comte d'Estaing et le general Lincoln s'avancerent avec la plus grande intrepidite jusqu'aux lignes ennemies. En meme temps la milice du pays etait occupee a deux fausses attaques. Le feu des Anglais fut si violent et si bien dirige que le front de la colonne d'attaque fut mis en desordre. Il y eut pourtant deux etendards de plantes dans les redoutes anglaises. En vain le comte Pulaski, a la tete de deux cents hommes a cheval, voulut-il penetrer dans la ville en passant au galop entre les redoutes. Il fut atteint d'une blessure mortelle[100]. Enfin les assaillants, apres avoir soutenu le feu des ennemis pendant cinquante-cinq minutes, firent une retraite generale.

Le comte d'Estaing recut deux blessures et ne dut son salut qu'au devouement du jeune Truguet[101]. Six cent trente-sept hommes de ses troupes et deux cent cinquante-sept des troupes continentales furent tues ou blesses. Des trois cent cinquante de la milice de Charleston, quoiqu'ils fussent des plus exposes au feu de l'ennemi, il n'y eut de tue que le capitaine Shepherd et six blesses.

[Note 100: Notices biograph.]

[Note 101: Idem.]

Pendant le jour de la sommation, _il n'y avait pas dix canons de montes_ sur les lignes de Savannah. Aussi la defense de cette place fit-elle le plus grand honneur au general Prevost, au lieutenant-colonel Maitland et au major Moncrief. Celui-ci mit une telle activite dans ses preparatifs de defense, qu'en quelques jours il avait mis plus de quatre-vingts canons en batterie.

La garnison comptait de deux a trois mille hommes de troupes regulieres anglaises, avec cent cinquante miliciens seulement. Les pertes qu'elle eprouva furent insignifiantes, car les soldats tiraient a couvert et beaucoup des assaillants n'eurent pas meme l'occasion de faire feu.

Immediatement apres le mauvais succes de cette entreprise, la milice americaine retourna dans ses foyers. Le comte d'Estaing rembarqua ses troupes avec son artillerie et ses bagages et quitta le continent.

Cependant les succes des Francais aux Antilles avaient eu un grand retentissement en Europe. L'amiral Rodney se trouvait alors a Paris, ou il etait retenu par des dettes qu'il ne pouvait payer. Un jour qu'il dinait chez le marechal de Biron, il traita avec dedain les succes des marins francais, en disant que s'il etait libre il en aurait bientot raison. Le marechal paya ses dettes et lui dit: "Partez, monsieur; allez essayer de remplir vos promesses; les Francais ne veulent pas se prevaloir des obstacles qui vous empechent de les accomplir." Cette generosite chevaleresque couta cher a la France[102].

[Note 102: _Anecdotes historiques sur les principaux personnages anglais._ 1 vol. in-12,1784.]

En effet, apres le rappel de l'amiral Byron, Rodney fut envoye pour le remplacer aux Indes occidentales[103].

[Note 103: Il emmenait a son bord le troisieme fils du roi, Guillaume-Henri, qui passa par tous les grades. L'amiral ravitailla Gibraltar sur sa route, et prit, devant cette place, quatre des huit vaisseaux espagnols qui la bloquaient. Un de ces vaisseaux se trouvant trop faible d'equipage pour manoeuvrer par un gros temps et etant sur le point de perir ou d'echouer, les Anglais voulurent forcer les prisonniers espagnols qu'ils avaient enfermes a fond de cale, de les aider a sauver le vaisseau. Les prisonniers repandirent tous qu'ils etaient prets a perir avec leurs vainqueurs, mais qu'ils ne leur donneraient aucune assistance pour les tirer du danger, a moins qu'ils n'eussent la liberte de ramener le vaisseau dans un des ports de l'Espagne. Les Anglais furent forces d'y consentir et les Espagnols ramenerent leurs _vainqueurs_ prisonniers a Cadix. (Saint-Valier, _Hist._, page 86.)]

Il livra au comte de Guichen, l'annee suivante, trois combats indecis, mais meurtriers, et s'empara de Saint-Eustache sur les Hollandais. Cette petite colonie, a peine defendue par cent hommes, fut honteusement pillee par le vainqueur, qui tendit en outre une sorte de piege aux vaisseaux hollandais en laissant flotter sur l'ile le pavillon de leur nation. L'Angleterre ne profita pas pourtant du fruit de ces rapines auxquelles ses amiraux n'etaient que trop habitues. Le convoi envoye par Rodney, charge d'un butin d'une valeur de plus de soixante millions, porte par plus de vingt batiments, fut pris tout entier en vue des cotes d'Angleterre par l'amiral La Motte Piquet. Cette deconvenue vint mettre un terme a la joie ridiculement exageree que les habitants de Londres avaient manifestee a la nouvelle de la facile conquete de Saint-Eustache[104].

[Note 104: L'amiral Rodney revint en 1781 a Londres. York-town venait d'etre prise et il se montra neanmoins a la Cour comme un triomphateur. Il tirait son plus grand eclat des depouilles des malheureux habitants de Saint-Eustache; mais comme cette ile fut reprise le 26 novembre 1781 par les Francais, on distribua aux soldats la somme d'argent considerable que L'amiral anglais y avait laissee, dans l'impossibilite ou il s'etait trouve de pouvoir l'emporter.]

La diversion tentee par Clinton dans la Georgie avait completement reussi par l'echec de d'Estaing devant Savannah. Ce general profita du moment ou Washington etait reduit a l'inaction par la misere de son armee pour faire quitter New-York a une partie de ses troupes et pour s'emparer de Charleston, dans la Caroline du Sud, ou il fit 5,000 Americains prisonniers (mai 1780). Il laissa ensuite dans cette province lord Cornwallis, qui battit tous ceux que le Congres chargea de le chasser.