Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De
Chapter 5
De La Salle, homme resolu et energique, muni des pouvoirs les plus etendus, que lui avait accordes le ministre de la marine, Seignelay, partit en 1682 de Quebec. Il se rendit d'abord chez les Illinois, ou, du consentement des Indiens, il construisit un fort. Pendant qu'une partie de ses hommes remontaient le Mississipi en suivant la route du P. Hennequin, il descendit lui-meme ce fleuve jusqu'au golfe du Mexique. Il recut partout des Indiens le meilleur accueil et en profita pour etablir un magasin dans la ville des Arkansas et un second chez les Chicachas.
L'annee suivante il voulut retourner par la voie de mer vers l'embouchure du Mississipi. Mais les vaisseaux qui portaient les soldats et les colons qu'il ramenait de France le laisserent avec sa troupe dans une baie qu'il appela Saint-Louis. Le territoire riant et fertile sur lequel il s'etablit prit le nom de Louisiane. Il allait chercher des secours aupres de ses etablissements du Mississipi, quand il fut massacre par les gens de sa suite. Les Espagnols etablis au Mexique detruisirent les germes de cette colonie.
Dix annees s'ecoulerent avant que d'Iberville reprit le projet de La Salle sur la Louisiane. Crozat et Saint-Denis, en 1712, continuerent son oeuvre et cette possession fut connue en France sous de si bons rapports qu'elle servit de base au systeme et aux speculations du fameux Law, de 1717 a 1720. C'est a cette epoque que fut fondee la Nouvelle-Orleans[54].
[Note 54: J'ai trouve de curieux renseignements non imprimes, dans la _Relation concernant l'etablissement des Francais a la Louisiane_, par Penicaud, manuscrit inedit. Le P. Charlevoix parle de cet ouvrage, VI, 421, et la copie que j'ai dans les mains a ete signalee a une vente a Paris en 1867, comme mise au net par un nomme Francois Bouet.]
Ainsi, bien que la France eut cede a l'Angleterre, par le traite d'Utrecht, l'Acadie et la baie d'Hudson, elle avait encore le Labrador, les iles du golfe Saint-Laurent et le cours du fleuve, la region des grands lacs comprenant le Canada et la vallee du Mississipi, designee sous le nom de Louisiane. Mais les limites de ces possessions n'etaient pas bien definies. Les Anglais pretendaient etendre les limites de l'Acadie jusqu'au fleuve Saint-Laurent; les Pensylvaniens et les Virginiens, franchissant les monts Alleghanys, s'avancaient a l'ouest; jusqu'au bord de l'Ohio. Pour les contenir dans un demi-cercle immense, les Francais avaient relie la Nouvelle-Orleans a Quebec par une chaine de postes sur l'Ohio et le Mississipi.
Le territoire sur lequel on etablissait ces forts avait ete decouvert par La Salle, comme nous l'avons vu. Suivant le droit des gens de cette epoque, il envoya un officier francais, Celeron, pour en prendre officiellement possession. Cet officier parcourut les vallees de l'Ohio et du Mississipi et la region des lacs, en un mot tout le pays compris entre la Nouvelle-Orleans et Montreal. Partout sur son trajet il enfouissait des plaques[55] de plomb, comme souvenir et en temoignage de l'etablissement de la domination francaise sur ce territoire.
[Note 55: _Vie de Washington_, par Sparks, II, 430. La date est 16 d'aout 1749.]
Les Anglais, justement alarmes de semblables pretentions, pretextant que de tels etablissements portaient atteinte a leurs droits, envahirent brusquement le Canada (1754).
C'est alors que parait pour la premiere fois dans l'histoire le nom de Washington. Il commandait, avec le titre de colonel, un detachement de Virginiens. Ainsi, par une singuliere coincidence, ce grand homme porta d'abord les armes contre ces memes soldats qui devaient aider a l'affranchissement de sa patrie, et s'efforca de soumettre a la domination anglaise ces memes Canadiens qu'il appelait vainement plus tard a l'aider a la delivrance commune.
Washington surprit un detachement de troupes francaises envoye en reconnaissance aupres du fort Duquesne, l'enveloppa, le fit tout entier prisonnier et tua son chef, Jumonville[56]. Assiege a son tour dans son camp, aux Grandes-Prairies, par de Villiers, frere de Jumonville, il fut oblige de capituler, et se retira toutefois avec les honneurs de la guerre[57].
La seconde expedition[58], dirigee la meme annee contre le fort Duquesne par le general anglais Braddock, eut une issue plus malheureuse pour celui-ci. Cet officier, qui meprisait les milices de la Virginie, s'engagea sur un territoire qu'il ne connaissait pas et fut enveloppe et tue par les Francais, aides des Indiens. Le colonel Washington rallia les fuyards et opera sa retraite en bon ordre.
[Note 56: Ce fut l'etincelle qui alluma la guerre de Sept Ans. Laboulaye, _Hist. des Etats-Unis_, II, 50, 297.]
[Note 57: Cette capitulation donna naissance a une horrible calomnie qui, malgre les protestations reiterees de Washington, cherche a s'acharner encore contre sa memoire, en depit de la noblesse universellement reconnue de son caractere: je veux parler du pretendu _assassinat_ de Jumonville. Plusieurs ouvrages publies en France (_Memoire, precis des faits, pieces justificatives_, etc. Paris, 1756,)--reponse officielle aux observations de l'Angleterre, repetent et propagent cette erreur, et bien qu'elle ait ete reconnue et signalee comme telle dans les ecrits les plus consciencieux, je crois qu'il est de mon devoir de dementir encore une fois une affirmation si invraisemblable et si contraire au jugement que les contemporains de Washington et la posterite ont porte sur ce grand homme.
La capitulation que signa Washington avec une entiere confiance etait redigee en francais, c'est-a-dire dans une langue que n'entendaient ni le colonel Washington ni aucun des hommes de son detachement. L'interprete hollandais qui en donna la lecture aux Americains traduisit le mot _assassinat_ pour l'equivalent de _mort_ ou _perte_, soit par ignorance, soit par une manoeuvre coupable; et l'on considera comme un aveu de Washington ce qui ne fut que l'effet de sa bonne foi surprise.
M. More de Pontgibaud, dans ses memoires deja cites (p. 15), justifie Washington de l'accusation qu'il avait entendu porter contre lui en France. "Il est plus que constant dans la tradition du pays, dit-il, que M. de Jumonville fut tue par la faute, par l'erreur et le fait d'un soldat qui tira sur lui, soit qu'il le crut ou ne le crut point parlementaire, mais que le commandant du fort ne donna pas l'ordre de tirer; la garantie la plus irrecusable est le caractere de douceur, de magnanimite du general Washington, qui ne s'est jamais dementi au milieu des chances de la guerre et de toutes les epreuves de la bonne ou de la mauvaise fortune. Mais M. Thomas (de l'Academie francaise) a trouve plus poetique et plus national de presenter ce malheureux evenement sous un jour odieux pour l'officier anglais." V. aussi _Histoire des Etats-Unis_, par Ed. Laboulaye. Paris, 1866, II, 50, ou cette affaire est examinee.]
[Note 58: Dont le meilleur recit est _Braddock's Expedition_, par Winthrop Sergant, publie dans les _Memoires_ de la Societe historique de Pensylvanie, 1855.]
Enfin, en 1755, toujours sans que la guerre eut ete encore declaree, l'amiral anglais Boscawen captura des vaisseaux de ligne francais a l'embouchure du Saint-Laurent, tandis que les corsaires anglais, se repandant sur les mers, s'emparaient de plus de trois cents batiments marchands portant pour pres de trente millions de francs de marchandises et emmenaient prisonniers sur les pontons plus de huit mille marins francais. En presence d'une si audacieuse violation du droit des gens, malgre son apathie et sa honteuse indifference pour les interets publics, le roi Louis XV fut oblige de declarer la guerre a l'Angleterre[59].
[Note 59: 1756. Juin le 9.]
Il etait de l'interet de la France de laisser a la lutte son caractere exclusivement colonial. Mais sa marine etait presque ruinee. Elle ne pouvait donc secourir ses colons. L'Angleterre ne lui laissa pas d'ailleurs la liberte d'en agir ainsi. L'or donne par Pitt au roi de Prusse Frederic II alluma la guerre continentale connue sous le nom de guerre de Sept Ans. Ainsi forcee de combattre sur terre et sur mer, la France fit de vigoureux efforts. Malheureusement les generaux que le caprice de Mme de Pompadour placait a la tete des armees etaient tout a fait incapables, ou portaient dans les camps les querelles et les intrigues de la cour. Aussi les resultats de cette guerre furent-ils desastreux.
Memes revers au Canada que dans les Indes orientales. Les marquis de Vaudreuil et de Montcalm enlevent les forts Oswego et Saint-Georges, sur les lacs Ontario et Saint-Sacrement (1756). Montcalm remporte meme une victoire signalee sur les bords du lac Champlain, a _Ticonderoga_ (1758); mais il ne peut empecher la flotte de l'amiral Boscawen de prendre Louisbourg, le cap Breton, l'ile Saint-Jean et de bloquer l'entree du Saint-Laurent, pendant que l'armee anglo-americaine detruit les forts de l'Ohio et coupe les communications entre la Louisiane et le Canada.
En 1759, Montcalm et Vaudreuil n'avaient que cinq mille soldats a opposer a quarante mille. Ils etaient en outre prives de tous secours de la France, soit en hommes, en argent ou en munitions. Les Anglais assiegent Quebec. La ville est tournee par une manoeuvre audacieuse du general Wolff. Montcalm est blesse a mort. Le general anglais tombe de son cote et expire content en apprenant que ses troupes sont victorieuses. Vaudreuil lutte quelque temps encore. C'est en vain. Le Canada est definitivement perdu pour la France.
Un habile ministre, le seul homme qui dans ces temps de desordre et de corruption prenne a coeur les interets de sa patrie, Choiseul, arrive au pouvoir, appele par la faveur de Mme de Pompadour. Son premier acte est de lier comme en un faisceau, par un traite connu sous le nom de _Pacte de famille_ (15 aout 1761), toutes les branches regnantes de la maison de Bourbon, ce qui donnait de suite a la France l'appui de la marine espagnole. Celle-ci, immediatement en butte aux attaques de l'Angleterre, essuya de grandes pertes.
Cependant toutes les nations de l'Europe etaient epuisees par cette guerre, qui avait fait perir un million d'hommes. La France y avait depense pour sa part treize cent cinquante millions. Par le traite de Paris elle ne conserva que les petites iles de Saint-Pierre et Miquelon avec droit de peche pres de Terre-Neuve et dans le golfe Saint-Laurent. Elle recouvra la Guadeloupe, Marie-Galante, la Desirade, la Martinique; mais ceda la partie orientale de la Louisiane aux Espagnols.
L'Angleterre avait atteint son but; l'expulsion complete des Francais du continent americain et la ruine de leur marine.
Choiseul eut a coeur de relever la France de cet abaissement. Il essaya de reorganiser l'armee en diminuant les dilapidations et en constituant des cadres sur de nouvelles bases. Il souleva un mouvement patriotique dans les parlements pour que chacun d'eux fournit un navire a l'Etat, et l'Angleterre vit avec douleur renaitre cette marine qu'elle croyait a jamais perdue.
Sous son administration la France acquit soixante-quatre vaisseaux et cinquante fregates ou corvettes qui firent sentir a l'Angleterre, pendant la guerre d'Amerique que les desastres de la guerre de Sept Ans n'avaient pas ete irreparables[60].
En meme temps que Choiseul soutenait l'Espagne dans son antagonisme contre l'Angleterre, il se tenait au courant des rapports des colonies americaines avec leur mere patrie. Sa correspondance nous le montre perseverant dans sa haine pour la rivale de la France, etudiant les moyens les plus propres a abaisser sa puissance, inquiet surtout du developpement de ses colonies. Il encourageait de tout son pouvoir et par des agents qui, comme de Pontleroy[61], de Kalb[62], Bonvouloir[63], ne manquaient ni de talents, ni d'energie, l'opposition naissante de ces colonies qui, des 1763, semblaient deja pretes a passer a l'etat de revolte contre la metropole[64].
[Note 60: C'est sous son ministere que la France s'empara de la Corse et que naquit dans cette ile, deux mois apres, le plus grand ennemi de l'Angleterre, Napoleon. On trouve dans les _Memoires imprimes sous ses yeux, dans son cabinet, a Chanteloup,_ 1778, ses raisons pour l'acquisition de la Corse, I, 103.]
[Note 61: _Pontleroy,_ lieutenant de vaisseau au departement de Rochefort, charge en 1764, par M. de Choiseul, d'aller visiter les colonies anglaises d'Amerique. M. le comte de Guerchy, ambassadeur a Londres, par une depeche du 19 octobre 1766, demande de nouveau pour ce meme Pontleroy des lettres et un passe-port, au nom de _Beaulieu_, qu'il portait en Amerique. Durand ecrivait un peu auparavant a M. de Choiseul que Pontleroy n'avait pas le talent d'ecrire, mais qu'il pourrait utilement lever les plans des principaux ports d'Amerique et meme d'Angleterre, en se mettant au service d'un negociant americain qui lui donnerait a commander un batiment. Il s'entendait bien a la construction, au pilotage et au dessin. Il ne demandait que le traitement accorde aux lieutenants de vaisseau. Ces propositions furent agreees par M. de Choiseul, et Pontleroy ou Beaulieu partit peu de temps apres.]
[Note 62: De Kalb etait un officier d'origine allemande, qui servait en qualite de lieutenant-colonel dans l'infanterie francaise. On ne pouvait douter ni de son courage, ni de son habilete, ni de son zele. Sa connaissance de la langue allemande devait faciliter ses relations avec les colons originaires du meme pays que lui. Ses instructions, datees du 12 avril 1767, lui enjoignaient de partir d'Amsterdam et, une fois arrive a sa destination, de s'informer des besoins des colonies tant en officiers d'artillerie et en ingenieurs qu'en munitions de guerre et en provisions. Il devait etudier et stimuler le desir des colons pour rompre avec le gouvernement anglais, s'informer de leurs ressources en troupes et en postes retranches, de leurs projets de soulevement et des chefs qu'ils comptaient mettre a leur tete. "La commission que je vous confie, lui dit Choiseul, est difficile et demande de l'intelligence; demandez-moi les moyens necessaires pour l'accomplir; je vous les fournirai tous."
Apres avoir servi la France en diplomate, de Kalb se fit un devoir de prendre a cote des Americains sa part des dangers qu'il les avait engages a affronter. Il servit comme volontaire, avec rang de major-general, et fut tue a la malheureuse bataille de Camden. _(Notices biographiques.)_]
[Note 63: Un autre agent de la France en Amerique fut Bonvouloir (Achard de), officier francais, engage volontaire dans le regiment du Cap. Une maladie l'obligea a quitter Saint-Domingue pour revenir dans des climats plus doux. Il visita d'abord les colonies anglaises, ou on lui offrit de prendre du service dans les armees rebelles. Il n'accepta pas cette fois, mais, venu a Londres en 1775, il fut mis en rapport avec M. le comte de Guines, ambassadeur de France, qui obtint de lui d'utiles renseignements sur la situation des colonies revoltees, et ecrivit a M. de Vergennes pour etre autorise a faire de Bonvouloir un agent du gouvernement francais en Amerique.
Le ministre francais donna en effet a Bonvouloir une somme de 200 louis pour un an et un brevet de lieutenant, antidate, pour qu'il put entrer avantageusement dans l'armee des rebelles. Il partit de Londres pour Philadelphie le 8 septembre 1775, sous le nom d'un marchand d'Anvers. Il trouva a Philadelphie un M. Daymond, Francais et bibliothecaire, qui l'aida dans ses recherches. Il ecrit en donnant des renseignements a M. de Vergennes, qu'il est arrive deux officiers francais menant grand train, qui ont fait des propositions au Congres pour des fournitures d'armes et de poudre. Nul doute qu'il ne s'agisse de MM. de Penet et Pliarne, cites dans une lettre de Barbue Dubourg a Franklin. (_Archives americaines_.)]
[Note 64: V. _Vie de Jefferson_, par Cornelis de Witt, Paris, 1861, ou la politique de Choiseul est tres-habilement developpee. Toutes les pieces importantes sont imprimees dans l'appendice.]
De 1757 a 59 parurent des lettres, que l'on disait ecrites par le marquis de Montcalm a son cousin M. de Berryer, residant en France, dans lesquelles on trouve une appreciation bien juste de la situation des colonies d'Amerique et une prediction bien nette de la revolution qui se preparait. "Le Canada, y est-il dit, est la sauvegarde de ces colonies; pourquoi le ministre anglais cherche-t-il a le conquerir? Cette contree une fois soumise a la domination britannique, les autres colonies anglaises s'accoutumeront a ne plus considerer les Francais comme leurs ennemis."
Ces lettres eurent le plus grand retentissement dans les deux continents. Grenville et lord Mansfield, qui les eurent en leur possession, les crurent reellement emanees de Montcalm. De nos jours encore, le judicieux Carlyle[65] n'a pas hesite a en citer des extraits dans le but de vanter la sagacite du general francais et la justesse de sa prophetie. Mais le style de ces lettres, l'exageration de certaines idees, l'absence de tout caractere qui denote leur provenance, et la comparaison qui en a ete faite avec toutes les pieces relatives aux affaires du Canada et a Montcalm, ne permettent plus de croire a la verite de l'origine qui leur fut attribuee des leur apparition. Nous voyons la une manoeuvre habile du ministre Choiseul, qui esperait, par cette brochure, semer la division entre les deux partis, augmenter leur defiance reciproque et hater un denoument qu'il prevoyait d'autant plus volontiers qu'il le desirait plus ardemment.
[Note 65: _Vie de Frederick the Great_. XI, 257-262. Leipzig, edition 1865. Bancroft les qualifie nettement de contrefacons, IV (ch. ix), 128, _note_. V. aussi _Vie du general James Wolfe_, par Robert Wright, 601. London, 1864.]
Les officiers francais, qui parcouraient pour la derniere fois le Canada et la vallee du Mississipi, en jetant un regard d'adieu sur ces fertiles contrees et en recevant les touchants temoignages d'attachement des Indiens ne pouvaient s'empecher de regretter le territoire qu'ils etaient obliges de ceder. Le duc de Choiseul pensait tout autrement. Il lisait dans l'avenir[66]. Il le faisait sans arriere-pensee, avec la conviction qu'il prenait une bonne mesure politique. Il pensait que le temps etait proche ou tout le systeme colonial devait etre modifie: "Les idees sur l'Amerique, soit militaires, soit politiques, sont infiniment changees depuis trente ans," ecrivait-il a Durand, le 15 septembre 1766. Il etait persuade que la liberte commerciale et politique pouvait seule desormais faire vivre les Etats du nouveau monde. Ainsi, du jour ou un acte du Parlement etablit des taxes sur les Americains, la France commenca a faire des demarches pour pousser ceux-ci a l'independance[67].
Mais ce ministre contribua a l'expulsion des jesuites de France en 1762. Cette puissante compagnie laissa derriere elle un parti qui ne lui pardonna pas sa fermete dans cette circonstance[68]. Le Dauphin, leur eleve, lui etait hostile. Le duc d'Aiguillon, a qui il avait fait oter son gouvernement de Bretagne, le chancelier Maupeou et l'abbe Terrai, controleur des finances, formerent contre lui un triumvirat secret qui eut pourtant ete impuissant sans le honteux auxiliaire qu'ils trouverent dans la nouvelle favorite[69].
[Note 66: Choiseul, signant l'abandon du Canada aux Anglais, dit: _Enfin, nous les tenons_. C'etait, en effet, delivrer les colonies americaines d'un voisinage qui les forcait a s'appuyer sur la metropole.]
[Note 67: Il detacha le Portugal et la Hollande de l'alliance anglaise et prepara cette union des marines secondaires qui devait, quelques annees plus tard, devenir la ligue des neutres contre ceux qui s'appelaient les maitres de l'Ocean.]
[Note 68: _Raisons invincibles_, publiees 8 juillet 1773, dont une analyse est dans _Memoires secrets_, VII, 24. Londres, chez John Adamson.]
[Note 69: Mme de Pompadour etait morte en 1764, et Choiseul, qui lui avait du son credit, refusa de plier devant la cynique arrogance de la Du Barry qui lui succeda. Choiseul ressentit bientot l'influence fatale de cette femme sur l'esprit affaibli du roi.
Il faut lire dans les memoires du temps la juste appreciation des miserables influences qui presidaient aux affaires publiques et au milieu desquelles se jouait la fortune de la France. Une nouvelle favorite avait ete sur le point d'etre choisie. Devant les cris d'effroi du controleur general Laverdie, l'attitude et la fermete de Choiseul, le roi avait du ceder, mais il battait froid a son ministre. Plus tard il ceda a regret aux instances reiterees de ses courtisans, ameutes par les rancunes de la compagnie de Jesus. Il comprenait tout ce dont il se privait en renvoyant son ministre, et quand il apprit que la Russie, l'Autriche et la Prusse venaient de se partager la Pologne, il s'ecria: "Ah! cela ne serait pas arrive si Choiseul eut encore ete ici." _Vie du marquis de Bouille, Memoires du duc de Choiseul_, I, 230. _Memoire inedit._]
Malgre l'origine de sa faveur, les defauts que l'on peut trouver a son caractere et les erreurs qu'il commit dans son administration multiple, ce ministre jette un eclat singulier et inattendu au milieu de cette cour corrompue ou tout etait livre a l'intrigue et d'ou semblaient bannis toute idee de justice et tout sentiment du bien public. Il comprenait d'ailleurs le peu de stabilite de sa situation, et n'esperait guere que l'on reconnaitrait a la cour les services qu'il pourrait rendre a son pays. On en trouve la preuve dans un memoire qu'il adressa au roi en 1766, et dans lequel il ose s'exprimer avec une certaine impertinence hautaine que l'on est heureux de retrouver en ces temps de basse courtisanerie et de lache servilite.
"Je meprisais, autant par principe que par caractere, dit-il au roi, les intrigues de la Cour, et quand Votre Majeste me chargea de la direction de la guerre, je n'acceptai ce triste et penible emploi qu'avec l'assurance que Votre Majeste voulut bien me donner qu'elle me permettrait de le quitter a la paix."
Le ministre entre ensuite dans le detail de son administration qui avait compris la guerre, la marine, les colonies, les postes et les affaires etrangeres, pendant six annees.--La premiere annee, il reduisit les depenses des affaires etrangeres de 52 a 25 millions.
Quant a l'Angleterre, Choiseul en parle avec une certaine crainte. "Mais la revolution d'Amerique, dit-il, qui arrivera, mais que nous ne verrons vraisemblablement pas, remettra l'Angleterre[70] dans un etat de faiblesse ou elle ne sera plus a craindre."
"Votre Majeste m'exilera", dit-il a la fin. Cette prediction ne se realisa que cinq ans apres: en 1770, Choiseul fut exile dans ses terres.
[Note 70: La politique de Choiseul et de Vergennes fut suivie par Napoleon. Quand il songea a ceder la Louisiane aux Etats-Unis, il prononca ces paroles:
"Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de l'Angleterre, il faut la contre-parer par une puissance maritime qui devienne un jour sa rivale; ce sont les Etats-Unis." _Les Etats-Unis et la France_, par Edouard Laboulaye. Paris, 1862.]
VI
La guerre se fit a la fois sur trois points du continent americain: aux environs de Boston, de New-York et de Philadelphie; dans le Canada, que les Americains voulaient cette fois entrainer dans leur cause et d'ou les Anglais partirent pour prendre a revers les revoltes; enfin dans le Sud, autour de Charleston et dans les Carolines.