Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De

Chapter 20

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La troupe joyeuse serait encore restee bien longtemps dans ce sejour qui semblait enchanteur, si le devoir ne l'avait appelee ailleurs. M. de La Touche remit a la voile le 5 aout et se dirigea d'abord vers le nord-ouest pour prendre connaissance des depeches qu'il ne devait ouvrir qu'a cette hauteur, avant de continuer sa route. Or ces depeches lui enjoignaient de faire la plus grande diligence, d'eviter tout combat, et de remettre avec la plus grande celerite possible au comte de Rochambeau et au marquis de Vaudreuil le plan d'une nouvelle campagne. Il se repentit, mais trop tard, du temps qu'il avait perdu, laissa aller le vaisseau marchand par la voie ordinaire, et voulut prendre au plus court en dirigeant les fregates directement vers l'ouest. Il se trompait dans ses previsions, car des calmes frequents lui firent perdre plus de quinze jours, en sorte que le vaisseau marchand qu'il avait laisse aller seul, et qui etait pousse par les vents alises, arriva en meme temps que lui a l'entree de la Delaware.

Les deux fregates se trouvaient du 4 au 5 septembre a la hauteur des Bermudes, lorsqu'on signala un homme a la mer. C'etait un matelot de l'_Aigle_, que l'on parvint a sauver en allumant des fanaux et en lancant un canot a la mer. On eteignit aussitot les feux, comme on le faisait toujours dans a nuit. Mais cet instant avait suffi pour appeler sur les fregates l'attention d'un vaisseau anglais, qui commenca immediatement l'attaque. C'etait l'_Hector_, de soixante-quatorze canons, recemment pris sur le comte de Grasse, et qui emmenait un convoi de prisonniers francais. La _Gloire_ supporta seule pendant trois quarts d'heure le feu de l'ennemi et lui resista heroiquement, puis l'_Aigle_ vint a son tour soutenir la lutte jusqu'au jour. Malgre la superiorite de son armement, le vaisseau anglais aurait ete pris si l'on n'avait apercu au loin une flotte nombreuse dont on redoutait les atteintes. On apprit plus tard que l'_Hector_ avait ete tellement maltraite qu'il avait coule a trois cents lieues de la cote. Un batiment americain qui se trouva dans ces parages sauva le capitaine et une partie de l'equipage.

Cette brillante affaire valut les plus grands eloges a M. de La Touche, et a M. de Valongne le grade de capitaine de vaisseau.

La perte des deux fregates etait d'environ trente ou quarante tues et cent blesses. La _Gloire_ etait aussi fort endommagee et faisait eau de toutes parts. On parvint pourtant a reparer assez bien ses avaries. La terre n'etait pas eloignee. On l'apercut le 11 septembre. Le 12, on reconnut l'entree de la Delaware, et l'on se preparait a mouiller contre le cap May lorsque le vent contraire s'y opposa. Au meme moment, une corvette anglaise vint se placer etourdiment entre les deux fregates francaises, qu'elle croyait de sa nation. Elle fut prise apres un echange de quelques coups de canon. Son amarinage, par la grosse mer qu'il faisait, prit un temps tres-long. M. de La Touche fut force de mouiller le long de la cote pendant qu'il envoyait un canot chercher des pilotes pour entrer dans la Delaware. Le vent brisa ce canot contre la cote; l'officier[225] et deux matelots seulement purent se sauver a la nage. Je laisse pour le reste de ce recit la parole au prince de Broglie.

[Note 225: M. Gandeau, capitaine marchand qui servit de second a M. de Valongne pendant la traversee. Il s'etait distingue dans le combat contre l'_Hector_ et avait peut-etre sauve l'_Aigle_ par une habile manoeuvre.]

XXVIII

"Le lendemain, a la pointe du jour, une flottille anglaise, composee d'un vaisseau de soixante-quatre, d'un de cinquante, de deux fregates et de deux autres batiments legers, parut a deux portees de canon et au vent; elle etait commandee par le capitaine Elphinston et portait sur un de ses vaisseaux le prince William-Henry. L'apparition d'une aussi nombreuse compagnie forca M. de La Touche a appareiller au plus vite avec la _Gloire_ et a penetrer sans delai dans la Delaware, bien qu'il n'eut pas de pilote. La navigation est fort dangereuse dans ce fleuve, a cause des bancs de sable mouvant qui encombrent son lit; nous primes en outre le mauvais chenal; l'_Aigle_ toucha deux fois, et la route que nous suivions parut si dangereuse a l'ennemi meme qu'il prit le parti de mouiller a deux grandes portees de canon de nous. M. de La Touche en fit autant, et il nous arriva enfin des pilotes.

"Il se tint un conseil de guerre a bord de l'_Aigle_, dans lequel, vu l'extreme danger de la position, M. le baron de Viomenil prit le parti d'ordonner a tous les officiers passagers sur les deux fregates de s'embarquer sur-le-champ dans des canots et de le suivre a terre. Il ordonna en meme temps que les chaloupes fussent employees a porter a terre les 2,500,000 livres dont les fregates etaient chargees. Le premier de ces ordres fut execute sans delai, et nous arrivames sur la cote d'Amerique le 13, environ a six heures du soir, sans valets, sans chemises, et avec l'equipage du monde le plus leste. Nous nous arretames d'abord chez un gentleman nomme Mandlau[226], qui nous donna a manger: apres quoi M. de Viomenil, qui se decida a passer la nuit dans ce lieu, envoya tous les jeunes gens dans le pays, les uns pour faire rassembler quelque milice, les autres pour trouver des chariots et des boeufs ou des bateaux, afin de transporter le lendemain l'argent que les chaloupes devaient apporter pendant la nuit. Nous partimes, le comte de Segur, Lameth et moi, pour remplir cet objet, sous la conduite d'un negre, et nous fimes pendant la nuit environ douze milles a pied, pour arriver a une espece d'auberge assez mal pourvue nommee Onthstavern, appartenant a un Americain nomme Pedikies. Je trouvai le moyen d'y rassembler trois chariots atteles de quatre boeufs, et le lendemain, a quatre heures du matin, je grimpai sur un cheval que l'on me donna a l'essai, pour amener mon convoi d'equipage au general.

[Note 226: Mes recherches pour verifier ce nom sont restees infructueuses.]

"Je n'etais plus qu'a une lieue du bord de la mer, lorsque je rencontrai M. de Lauzun qui me dit que l'argent etait arrive a trois heures du matin et qu'on en avait deja depose sur la plage environ la moitie, lorsque deux chaloupes armees, qu'on soupconnait pleines de refugies, avaient paru; qu'elles s'etaient avancees avec resolution vers le lieu ou nos batiments charges de nos richesses etaient mouilles: que M. de Viomenil, n'ayant avec lui que trois ou quatre fusiliers, ne s'etait pas avec raison cru en etat de defense; qu'il avait fait jeter a la mer environ douze cent mille livres qu'on n'avait pas encore eu le temps de debarquer, et que ce general, muni du reste du tresor, l'avait d'abord place sur quelques chevaux, ensuite sur un chariot, et se sauvait avec vers Douvres; ou lui, Lauzun, allait le devancer.

"Cette information m'engagea a changer de route; je resolus d'aller avertir mes compagnons de ce qui se passait; je payai les conducteurs de chariots, et je commencais a galoper de leur cote, lorsque j'entendis des cris dans le bois a cote de moi. J'arretai et je vis des matelots et deux ou trois valets qui, se croyant poursuivis par l'ennemi, fuyaient a pied de leur mieux. Ils s'etaient crus coupes en m'entendant galoper devant eux; je les rassurai et j'appris d'eux que M. le marquis de Laval, M. de Langeron, Bozon et quelques autres menaient aussi dans le bois une vie errante et inquiete. Je quittai ces effarouches en croyant apercevoir un chariot que je pouvais imaginer etre celui du baron de Viomenil... Je rejoignis enfin mes compagnons, auxquels j'appris la suite de mes aventures, et ils se deciderent aussitot a gagner Douvres, qui paraissait le rendez-vous.

"Nous partimes de suite pour nous rendre a cette ville, qui est eloignee de dix-sept milles. J'avais pour tout equipage un portefeuille assez gros qui m'incommodait beaucoup a porter, lorsque je rencontrai un matelot de la _Gloire_ qui, effraye ainsi que les autres, s'etait enfui et mourait de faim. Comme le besoin rend tendre, il se jeta a mes genoux ou plutot a ceux de mon cheval pour me demander d'avoir soin de lui; je l'accueillis en bon prince; je lui donnai d'abord a manger, puis, considerant que j'etais absolument denue de serviteur, je jugeai convenable de faire de ce malotru completement goudronne le compagnon intime de mes infortunes. En consequence, je louai un cheval pour mon ecuyer; il s'amarra dessus de son mieux; je lui confiai mon portefeuille, et je commencai a me prevaloir, vis-a-vis de mes camarades, de l'avantage que mon nouveau confident me donnait sur eux.

"Nous etions a moitie chemin de Douvres, lorsque nous rencontrames un aide de camp de M. de Viomenil qui nous dit que ce general venait de recevoir avis que les ennemis et la maree s'etant retires en meme temps, il etait possible d'essayer de repecher les barriques d'argent qu'on avait jetees a la mer, et que le general retournait au lieu du debarquement pour presider a ce travail. L'aide de camp ajouta que M. de Viomenil nous chargeait de conduire a Douvres le premier convoi d'argent, qu'il abandonnait a nos soins. Ce convoi nous joignit quelques moments apres. Il etait d'environ quinze cent mille livres nous le fimes repartir sur trois chariots expedies par M. de Lauzun, et nous arrivames ainsi fort doucement mais tres-surement a Douvres, ou le general ne nous joignit qu'a onze heures du soir; il etait parvenu a sauver le reste de ses millions.

"Nous sejournames ce jour-la a Douvres, petite ville assez jolie, qui compte environ quinze cents habitants. J'y fis mon entree dans la societe anglo-americaine sous les auspices de M. de Lauzun. Je ne savais encore dire que quelques mots anglais, mais je savais fort bien prendre du the excellent avec de la meilleure creme; je savais dire a une demoiselle qu'elle etait _pretty_ et a un gentleman qu'il etait _sensible_, ce qui signifie a la fois bon, honnete, aimable: au moyen de quoi j'avais les elements necessaires pour reussir.

"Nous ne savions pas encore ce qui etait advenu de nos fregates; leur sort nous inquietait, et je resolus d'aller en reconnaissance sur le bord de la mer avec ma lunette. En arrivant sur une espece de morne, j'eus la douleur de voir l'_Aigle_ rasee comme un ponton, echouee sur un banc et encore entouree d'embarcations anglaises, qui etaient venues pour l'amariner et la piller. La _Gloire_, plus heureuse et plus legere, avait touche mais s'etait echappee. Je la revis trois jours apres a Philadelphie [227], ou M. de Viomenil me depecha pour porter des lettres a M. de Lauzun et avertir sur la route les commandants des milices provinciales de fournir des detachements pour l'escorte et pour la surete du convoi d'argent.

[Note 227: M. de La Touche fut fait prisonnier en defendant l'_Aigle_, qu'il avait fait echouer; il avait appris aussi que le batiment marchand qui portait la dame de ses pensees etait tombe entre les mains des Anglais a l'entree de la Delaware.]

"Je marchai assez vivement pendant deux jours pour me rendre a Philadelphie. Il faisait fort chaud; mais la beaute des chemins, l'agrement du pays que je parcourais, la majeste imposante des forets que je traversais, l'air d'abondance repandue de toutes parts, la blancheur et la gentillesse des femmes, tout contribuait a me dedommager par des sensations delicieuses des fatigues que j'eprouvais en trottant continument sur un mauvais cheval. Enfin, le 13 aout, j'arrivai a Philadelphie, cette capitale deja celebre d'un pays tout nouveau. M. de La Luzerne me mena prendre le the chez Mme Morris, femme du controleur general des Etats-Unis. Sa maison est simple, mais reguliere et propre; les portes et les tables, d'un bois d'acajou superbe et bien entretenu; les serrures et les chenets de cuivre, d'une proprete charmante; les tasses rangees avec symetrie; la maitresse de la maison d'assez bonne mine et tres-blanchement atournee; tout me parut charmant. Je pris du the excellent, et j'en prendrais, je crois, encore, si l'ambassadeur[228] ne m'avait pas averti charitablement, a la douzieme tasse, qu'il fallait mettre ma cuillere en travers sur ma tasse quand je voudrais que cette espece de question d'eau chaude prit fin; "attendu, me dit-il, qu'il est presque aussi malhonnete de refuser une tasse de the quand on vous la propose, qu'il serait indiscret au maitre de la maison de vous en proposer de nouveau quand la ceremonie de la cuillere a marque quelles sont vos intentions sur ce point."

[Note 228: M. de la Luzerne.]

"M. Morris est un gros homme qui passe pour avoir beaucoup d'honnetete et d'intelligence. Il est au moins certain qu'il a beaucoup de credit et qu'il a eu l'adresse, en paraissant se mettre souvent en avance de ses propres fonds pour le service de la republique, de faire une grande fortune et de gagner plusieurs millions depuis la revolution. M. Morris parait avoir beaucoup de sens; il parle bien, autant que j'ai pu en juger, et sa grosse tete semble, comme celle de M. Guillaume[229], tout aussi bien faite qu'une autre pour gouverner un empire.

[Note 229: Le roi d'Angleterre.]

M. Lincoln, ministre de la guerre, est aussi fort bien nourri; il a fait preuve de courage, d'activite et de zele en plusieurs circonstances de la guerre, et surtout devant York-Town. Son travail n'est pas immense, car tous les points importants sont decides par le Congres. Cependant M. Lincoln passe pour peu expeditif en fait d'ecritures, et il m'a paru qu'on avait deja songe a lui donner un successeur.

M. Livingston, ministre des affaires etrangeres, est aussi maigre que les deux personnages ci-dessus sont etoffes. Il a trente-cinq ans; sa figure est fine et on lui accorde beaucoup d'esprit. Son departement sera plus etendu et plus interessant au moment de la paix, lorsque les Etats-Unis prendront un rang dans le monde; mais comme toutes les decisions importantes emaneront toujours du Congres, le ministre des affaires etrangeres demeurera, ainsi que ses collegues, un agent secondaire, une espece de premier commis.

Le president du Congres de cette annee parait un homme sage, mais peu lumineux; de l'avis unanime des gens qui meritent quelque confiance, le Congres est aussi compose de personnes fort ordinaires; cela tient a plusieurs causes: 1 deg. a ce que si dans le debut de la revolution, les tetes les plus vives et les caracteres les plus vigoureux eussent fait partie de l'assemblee generale, ils y eussent prime les autres et fait valoir leurs seuls avis; 2 deg. que les gens de merite ont trouve le secret de se faire confier les places, les gouvernements et les postes les plus importants, et qu'ils ont ainsi deserte le Congres--Les assemblees particulieres semblent eviter d'envoyer au Congres les gens les plus distingues par leurs talents. Elles preferent le bon sens et la sagesse, qui en effet valent, je crois, mieux au bout de l'annee.

Un des hommes qui m'ont paru avoir beaucoup d'esprit et de nerf parmi ceux que j'ai rencontres a Philadelphie est un M. Morris, surnomme _governor_. Il est instruit et parle assez bien le francais; je crois cependant que sa superiorite, qu'il n'a pas cachee avec assez de soin, l'empechera d'occuper jamais de place importante[230].

[Note 230: Il s'agit ici de _Gouverneur_ Morris, dont j'ai deja cite les Memoires, _ante_, p. 68. Il fut plus tard ambassadeur en France.]

Les dames de Philadelphie, quoique assez magnifiques dans leurs habillements, ne sont pas generalement mises avec beaucoup de gout; elles ont dans leur coiffure et dans leurs tetes moins de legerete et d'agrements que nos Francaises. Quoiqu'elles soient bien faites, elles manquent de grace et font assez mal la reverence; elles n'excellent pas non plus dans la danse. Mais elles savent bien faire le the; elles elevent leurs enfants avec soin; elles se piquent d'une fidelite scrupuleuse pour leurs maris, et plusieurs ont beaucoup d'esprit naturel."

XXIX

MM. de Lauzun, de Broglie, de Segur, vinrent rejoindre l'armee francaise a Grampond, a quelques jours de distance, ainsi que tous leurs compagnons de voyage. Leur grande preoccupation, des ce moment fut de savoir si l'on ne terminerait pas la campagne par une entreprise quelconque contre l'ennemi. Mais les ordres de la cour, remis par M. de Segur, etaient formels. Si les Anglais evacuaient New-York et Charleston, ou seulement l'une de ces places, le comte de Rochambeau devait embarquer l'armee sur la flotte francaise, pour la conduire a Saint-Domingue, sous les ordres du general espagnol don Galvez. Or on annoncait alors l'evacuation de Charleston. Le comte de Rochambeau avertit donc M. de Vaudreuil qu'il eut a se mettre a sa disposition pour embarquer l'armee a Boston. Elle partit en effet le 12 octobre de ses cantonnements de Grampond. Sept jours apres elle etait a Hartford, ou l'on sejourna quatre ou cinq jours. La, M. de Rochambeau rendit publique sa resolution de retourner en France avec M. de Chastellux et la plus grande partie de son etat-major.

Mais M. de Vaudreuil n'etait pas pret. Il declara meme qu'il ne le serait qu'a la fin de novembre, et qu'il ne pourrait embarquer que quatre mille hommes, y compris leurs officiers et leur suite. Le comte de Rochambeau proposa alors au baron de Viomenil et a son frere de se mettre a la tete des deux brigades d'infanterie et d'une partie de l'artillerie pour les conduire aux Antilles. Il laissa le corps de Lauzun avec l'artillerie de siege, qui etait restee detachee a Baltimore, au fond de la baie de Chesapeak, sous les ordres de M. de La Valette, et il chargea le duc de Lauzun du commandement des troupes de terre qui resteraient en Amerique aux ordres du general Washington.

Le 4 novembre l'armee se porta de Hartford a Providence, ou elle prit ses quartiers d'hiver, et le 1er decembre le baron de Viomenil, reste seul chef de l'armee, fit lever le camp de Providence pour se rendre a Boston. Le 24 decembre, il mit a la voile, et la flotte, apres avoir couru bien des dangers, vint aborder le 10 fevrier 1783 a Porto-Cabello, sur la cote de Caracas, ou elle devait se joindre au comte d'Estaing et a l'amiral don Solano[231].

[Note 231: "Lorsque l'armee partit, a la fin de 1782, dit Blanchard, apres deux ans et demi de sejour en Amerique, nous n'avions pas dix malades sur cinq mille hommes. Ce nombre, inferieur a celui des soldats qui sont ordinairement a l'hopital en France, indique combien le climat des Etats-Unis est sain."]

De son cote, le comte de Rochambeau, apres avoir dit adieu a ses troupes, retourna a New-Windsor voir une derniere fois le general Washington, et alla s'embarquer sur une fregate qui l'attendait dans la baie de Chesapeak. Les Anglais, qui etaient prevenus de son embarquement, envoyerent quelques vaisseaux de New-York pour arreter la fregate qui le portait; mais le capitaine, M. de Quenai, sut dejouer ces tentatives, et Rochambeau arriva a Nantes sans difficulte.

Aussitot apres son arrivee en France, le general de Rochambeau se rendit a Versailles, ou le roi le recut avec beaucoup de distinction. Il lui dit que c'etait a lui et a la prise de l'armee de Cornwallis qu'il devait la paix qui venait d'etre signee. Le general lui demanda la permission de partager cet eloge avec un homme dont les malheurs recents ne lui avaient ete appris que par les papiers publics, mais qu'il n'oublierait jamais et priait Sa Majeste de ne point oublier que M. de Grasse etait arrive, sur sa simple requisition, avec tous les secours qu'il lui avait demandes, et que, sans son concours, les allies n'auraient pas pris l'armee de Cornwallis. Le roi lui repliqua sur-le-champ qu'il se souvenait tres-bien de toutes ses depeches; qu'il n'oublierait jamais les services que M. de Grasse y avait rendus concurremment avec lui; que ce qui lui etait arrive depuis etait une affaire qui restait a juger. Il donna le lendemain au comte de Rochambeau les entrees de sa chambre; peu de temps apres, le cordon bleu de ses ordres au lieu du cordon rouge, et le commandement de Picardie qui devint vacant un an apres.

Les officiers generaux, les officiers subalternes et les soldats du corps expeditionnaire recurent aussi des titres, des pensions, de l'avancement ou des honneurs[232]. Par une inexplicable exception, dont M. de Lauzun se plaint amerement dans ses _Memoires_, sa legion seule n'obtint aucune faveur. La disgrace dont fut frappe ce brave colonel apres la mort de son protecteur, M. de Maurepas, n'etait que la consequence forcee d'un de ces revirements si communs a la cour a cette epoque. M. de Lauzun n'en parut du reste pas trop surpris. Mais en etendant indistinctement a tous les officiers et soldats de la legion l'injustice commise envers son chef, le gouvernement francais donna une preuve nouvelle de l'influence que pouvaient avoir sur ses decisions la jalousie et l'intrigue. Peut-etre pourrait-on faire remonter au mecontentement de Lauzun en cette circonstance, mecontentement qui trouvait un aliment dans les idees liberales qu'il venait de puiser en Amerique, la cause du peu de soutien qu'un preta a l'autorite royale lorsque, dix ans plus tard, elle etait battue en breche. On sait que Lauzun, devenu duc de Gontaut-Biron, fut general en chef d'une armee republicaine destinee a combattre les Vendeens. On sait aussi que la sincere ardeur avec laquelle il accepta les reformes nouvelles ne la sauva pas de l'echafaud.

[Note 232: Voir la deuxieme partie de cet ouvrage.]

Parmi les principaux officiers recompenses, le baron de Viomenil fut fait lieutenant general. MM. de La Fayette, de Choisy, de Beville, le comte de Custine, de Rostaing, d'Autichamp, furent faits marechaux de camp. MM. d'Aboville, Desandroins, de La Valette, de l'Estrade, du Portail, du Muy de Saint-Mesme et le marquis de Deux-Ponts furent faits brigadiers. Tous les colonels en second eurent des regiments; le vicomte de Rochambeau en particulier fut fait chevalier de Saint-Louis et obtint d'abord le regiment de Saintonge, puis celui de Royal-Auvergne, dont son pere avait aussi ete colonel.

La prise d'York-Town fut decisive pour la cause de l'independance americaine. Les Anglais, qui occupaient encore New-York, Savannah et Charleston, se tinrent sur la defensive.

Sur d'autres points, le duc de Crillon prenait Minorque. Le bailli de Suffren, envoye aux Indes orientales pour sauver les colonies hollandaises, gagnait sur les Anglais quatre batailles navales, de fevrier a septembre 1782.

Dans les Antilles, les Anglais ne conservaient d'autre ile importante que la Jamaique. De Grasse voulut la leur enlever, comme je l'ai dit. Mais attaque pres des Saintes par des forces superieures commandees par Rodney, il fut battu et fait prisonnier le 12 avril 1782.

La defense de Gibraltar fut un dernier succes pour les Anglais. Un frere de Louis XVI, le comte d'Artois, s'y etait porte avec 20,000 hommes et 40 vaisseaux. 200 canons du cote de la terre et 10 batteries flottantes ouvrirent le 13 septembre un feu terrible contre la citadelle, admirablement defendue par sa redoutable position et par le courage du gouverneur Elliot. La place allait etre obligee de ceder lorsqu'un boulet rouge fit sauter l'une des batteries flottantes. L'incendie gagna les batteries voisines et les Espagnols detruisirent les autres pour ne pas les laisser aux ennemis. Gibraltar resta aux Anglais.

Cependant la dette de l'Angleterre etait considerablement accrue. Lord North dut quitter la direction des affaires pour ceder la place a un ministere whig qui demanda la paix au cabinet de Versailles. La France, qui n'etait pas moins epuisee, accepta ces propositions. Les preliminaires furent arretes a Paris, le 30 novembre 1782, entre les plenipotentiaires des puissances belligerantes, au nombre desquels etaient pour les Etats-Unis Franklin, John Adams, John Jay, et Henry Laurens. Le traite definitif fut signe le 3 fevrier 1783.