Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De
Chapter 2
Quant au nom de l'auteur, je crois pouvoir affirmer que c'est Cromot-Dubourg, et voici sur quelles raisons repose mon opinion.
Les aides de camp de M. de Rochambeau, etaient, au rapport de Blanchard[11], de Dumas[12] et de M. de Rochambeau lui-meme[13]:--De Fersen,--de Damas,--Charles de Lameth,--de Closen,--Collot,--Mathieu Dumas,--de Lauberdieres,--de Vauban,--de Charius,--les freres Berthier,--Cromot-Dubourg.
La lecture du journal dont il s'agit nous apprend que son auteur passa en Amerique sur la fregate _la Concorde_[14]. Cette fregate portait le nouveau chef de l'escadre francaise, M. de Barras, le vicomte de Rochambeau[15] et M. d'Alpheran, lieutenant de vaisseau[16]. Je n'ai pu trouver aucune trace de la liste des passagers de la _Concorde_, ni dans les archives de la Guerre, ni dans celles de la Marine, ni dans aucun des nombreux ouvrages que j'ai consultes. J'observe de plus par la lecture de ce manuscrit que son auteur etait jeune, age de vingt-cinq a trente ans _et qu'il n'avait pas encore assiste a une seule action, ni entendu de coups de feu_.
[Note 11: Manuscrit journal.]
[Note 12: _Souvenirs_, publies par son fils. Paris, 1839, I, 25, 70.]
[Note 13: _Memoires de Rochambeau_, 2 vol. Paris, 1809.]
[Note 14: Partis de Brest le 26 mars 1780. _Mercure de France_.]
[Note 15: Tous les memoires s'accordent sur ces deux noms.]
[Note 16: Journal de Blanchard.]
Ces indications me permettent d'eliminer de suite de ma liste: MM. de Fersen, de Damas, de Lameth, de Closen, Mathieu Dumas, de Lauberdieres, de Vauban, Collot et de Charlus.
Ces officiers vinrent en effet en Amerique avec M. de Rochambeau sur l'escadre aux ordres de M. de Ternay. Leurs noms sont cites parmi ceux des passagers par Blanchard, dans son journal et par Mathieu Dumas.
De plus, ils avaient tous servi et _avaient vu le feu_ pendant la guerre de Sept Ans ou en Corse[17].
[Note 17: Voir les _Notices biographiques_.]
Enfin, si quelques-uns ne rentrent pas dans l'une ou l'autre de ces categories, ils sont cites par l'auteur du manuscrit chaque fois qu'ils se trouvent charges de quelques fonctions relatives a leur emploi; et, comme cet auteur parle toujours a la premiere personne, il n'est pas possible de le confondre avec l'un d'eux.
On pourrait croire que mon anonyme est le vicomte de Rochambeau lui-meme, qui avait ete passager de la _Concorde_ et auquel on donne aussi dans quelques ouvrages la qualite d'aide de camp de son pere. Mais cette hypothese doit etre rejetee de suite, car le vicomte de Rochambeau avait servi en Allemagne et en Corse, et d'ailleurs le ton general du journal ne s'accorde en aucun point avec la parente de son auteur et du general en chef. Enfin le vicomte de Rochambeau a tenu devant York, au recit de Dumas, une conduite qui n'est pas relatee dans ce manuscrit.
Il reste a examiner les noms de Berthier et de Cromot-Dubourg.
J'ai opine quelque temps pour le premier nom. Le futur marechal de France, ami de Napoleon, fit en effet ses premieres armes en Amerique. Il n'y passa pas sur l'escadre aux ordres de M. de Ternay; et comme le nom de Cromot-Dubourg ne se trouve cite ni dans les _Memoires de Rochambeau_ ni dans ceux de Dumas[18], et qu'au contraire je trouve dans ces ouvrages que les freres Berthier vinrent plus tard et furent adjoints a l'etat-major, j'avais cru que c'etait par erreur que M. de Rochambeau ajoutait, "_le 30 septembre 1780, avec M. de Choiseul_." Il y avait bien la en effet une erreur, car le 30 septembre 1780, c'est M. de _Choisy_ et non de _Choiseul_ qui arriva de Saint-Domingue a New-Port sur la _Gentille_, avec neuf autres officiers. Mais la lecture du _Journal_ de Blanchard me convainquit de l'exactitude des faits enonces dans les _Memoires_ de Rochambeau. G. de Deux-Ponts[19] reporte aussi au 30 septembre l'arrivee de la _Gentille_ avec neuf officiers, parmi lesquels il cite M. de Choisy et M. de Thuillieres, capitaine du regiment de Deux-Ponts.
[Note 18: Voir _Souvenirs du lieut.-gen. comte Mathieu Dumas_, publies par son fils, 3 vol. Paris, 1839.]
[Note 19: _Mes Campagnes en Amerique_, page 19.]
En presence de la concordance des versions de M. de Rochambeau et de Blanchard relatives a l'arrivee des freres Berthier, par la _Gentille_, le 30 septembre, je n'avais plus a hesiter. L'aine des freres ne pouvait etre l'auteur du manuscrit, et le second etait a peine age de dix-sept ans. En outre, nulle part dans ce journal, l'aide de camp dont nous cherchons le nom ne fait mention d'un frere qui l'accompagnerait.
Quant a Cromot-Dubourg, c'est le seul dont la situation reponde a toutes les conditions dans lesquelles doit etre place mon personnage. En se reportant aux notes que m'ont fournies les archives du ministere de la guerre, je trouve qu'il faisait ses premieres armes et qu'il rejoignit l'armee en Amerique. Son nom ne se trouve pas cite dans le manuscrit, ce qui se comprend, si les notes originales etaient redigees par lui-meme.
Enfin Blanchard, apres avoir donne la liste des aides de camp de M. de Rochambeau, sauf Collot, dont il ne parle pas du tout, mais qui n'etait plus jeune et qui, au rapport de Dumas, partit des le debut, Blanchard ajoute: "M. Cromot-Dubourg, qui arriva peu de temps apres nous, fut aussi aide de camp de M. de Rochambeau[20]."
RELATION DU PRINCE DE BROGLIE. Copie d'un manuscrit inedit[21].
Elle m'a ete fournie par M. Bancroft, l'historien bien connu de sa patrie, ambassadeur des Etats-Unis a Berlin. Grace a la bienveillance de M. Guizot, j'ai trouve que quelques parties de cette relation avaient ete imprimees[22]. Neanmoins, par une comparaison attentive, j'ai pu me convaincre que les deux relations n'avaient de communs que quelques passages. Certains morceaux importants du manuscrit de M. Bancroft n'existent pas dans la relation imprimee, tandis que celle-ci contient de longs paragraphes que je ne possedais pas. En retablissant ces omissions dans ma copie, je l'ai rendue aussi complete que possible.
[Note 20: Ce manuscrit est indique dans le cours de cet ouvrage: M. An. (Manuscrit anonyme.)]
[Note 21: Voir _Notices biographiques_: BROGLIE.]
[Note 22: V. _Revue francaise_. Paris, juillet 1828. Dans mon exemplaire l'article est attribue, au crayon, au duc de Broglie.]
Bien que le prince de Broglie ne soit passe en Amerique qu'en 1782, avec le comte de Segur, et apres la partie la plus utile et la plus importante de l'expedition, les renseignements qu'il fournit sur l'etat de la societe americaine a cette epoque meritent d'etre cites. Je dois ajouter que ces notes ont une grande analogie et sont quelquefois presque identiques avec celles de M. de Segur[23]. J'en ai extrait les passages les plus interessants.
[Note 23: _Memoires du comte de Segur_, 3 vol. Paris, 1842.]
JOURNAL D'UN SOLDAT. Manuscrit anonyme et inedit.
L'auteur, probablement un soldat allemand, donne en mauvais francais un recit assez ecourte du siege d'York et de la marche des troupes pendant leur retour vers Boston. Je n'ai trouve d'autres renseignements sur le meme sujet que dans le _Journal_ de Blanchard.
Ces pages inedites font partie de la collection du general George B. Mac-Clellan, ancien commandant en chef de l'armee des Etats-Unis, qui a bien voulu me les communiquer.
MEMOIRE ADRESSE PAR CHOISEUL A LOUIS XV sur sa gestion des affaires et sur sa politique apres la cession du Canada a l'Angleterre.
Une circonstance fortuite m'a mis a meme de connaitre des extraits de ce curieux document, dont l'original n'a pas ete imprime. Les plus importants passages de ce memoire ont ete cites dans un article de la _Revue francaise_[24]. Mon exemplaire de cette publication porte les noms des auteurs ajoutes au crayon, par un ancien possesseur, et ce savant inconnu donne M. de Barante comme l'auteur de l'article dont il s'agit. Cela me semble tres-probable, parce que M. Bancroft, en parlant de ce manuscrit dans son histoire, dit qu'il en doit la communication verbale a M. de Barante[25].
[Note 24: Juillet 1828.]
[Note 25: Voir _Hist. des Etats-Unis_, IV, 240 note.]
MEMOIRES DE COMTE DE M***[26]. Paris, 1828.
Ce livre, tres-rare et tres-peu connu, a exerce ma perspicacite pour decouvrir le nom veritable de son auteur, qui se presente comme engage volontaire dans les rangs des Americains et aide de camp de La Fayette. Des considerations qu'il serait superflu de developper ne me laissaient plus guere de doutes sur le nom de Pontgibaud, plus tard comte de More-Chaulnes, lorsque M. le comte de Pontgibaud, arriere-petit-neveu de l'auteur, et aujourd'hui seul representant de cette famille, m'a confirme dans l'opinion que je m'etais formee, par une lettre qui est elle-meme un document utile[27].
[Note 26: Cet ouvrage est cite dans mon travail comme etant de Pontgibaud.]
[Note 27: Voir les _Notices biographiques_.]
Ces memoires, ecrits avec l'_humour_ et presque le style d'une nouvelle de Sterne, ne sont pas seulement curieux par ce qui a rapport a la guerre de 1777 a 1782, mais aussi parce que l'auteur, emigre de France a Hambourg en 1793, ayant appris que le Congres americain payait l'arrerage de solde du aux officiers qui avaient ete a son service, retourna aux Etat-Unis vers cette epoque, et qu'il fait un tableau aussi caustique qu'interessant de la situation et du caractere de ceux de ses compatriotes qu'il trouva sur le continent americain, ou les evenements politiques les avaient forces a chercher un refuge.
L'exemplaire dont je me suis servi m'a ete prete par M. Edouard Laboulaye, de l'Institut, a qui je dois beaucoup de reconnaissance pour les utiles indications qu'il m'a fournies avec le plus gracieux empressement.
MES CAMPAGNES EN AMERIQUE (1780-81), par le comte Guillaume de Deux-Ponts.
Ces interessants memoires ont ete publies en 1868, a Boston, par les soins de M. Samuel A. Green, et tires a trois cents exemplaires.
MEMOIRES DE LAUZUN (manuscrit).
Trois editions de ces memoires ont ete publiees jusqu'a ce jour, et je les range parmi les livres connus qu'il etait de mon devoir de relire et de consulter. Le manuscrit que j'ai acquis a ete probablement ecrit du vivant de l'auteur. Il m'a ete tres-utile, bien que je me sois servi de l'edition si soigneusement annotee par M. Louis Lacour[28].
[Note 28: Paris, 1859.]
LOYALIST LETTERS, ou collection de lettres ecrites par des Americains restes fideles a la cause du Roi (1774-1779).
J'avais eu, il y a quelques annees, l'intention de faire imprimer ces lettres a un petit nombre d'exemplaires; mais les faits auxquels elles ont trait sont trop rapproches de nous pour que les parents des signataires puissent rester indifferents a leur publication. Il m'a paru convenable d'obtenir auparavant l'agrement des personnes dont le nom aurait ete rappele, et je m'abstiendrai jusqu'a une epoque plus opportune. M. Bancroft, a qui j'ai communique ces lettres, a augmente ma collection des copies de quelques autres qu'il a en sa possession.
PAPERS RELATING TO THE MARYLAND LINE
Ces papiers ont ete imprimes par mes soins a Philadelphie en 1857. Ils ont ete tires a cent cinquante exemplaires pour la _Seventy-Six Society._ Plusieurs des pieces de ce recueil concernent les operations militaires en Virginie.
LA CARTE ajoutee a ce travail a ete dressee, en principe, d'apres celle qui se trouve a la fin du premier volume de l'ouvrage de Soules[29]. J'ai vu aussi un autre exemplaire de la carte de Soules aux archives de la Guerre, annote par un archiviste. Mais cette carte contient certaines erreurs que j'ai corrigees d'apres les cartes du manuscrit que j'attribue a Cromot-Dubourg et d'apres des cartes americaines.
[Note 29: _Histoire des troubles de l'Amerique anglaise,_ ecrite d'apres les Memoires les plus authentiques, par Francois Soules, 4 vol. Paris, 1787. Les passages qui touchent l'expedition de Rochambeau semblent etre ecrits sous la dictee du general lui-meme, car l'identite des expressions des deux livres est tres-frappante.]
III
Les premieres tentatives de colonisation sur le territoire occupe par les Etats-Unis, au commencement de la guerre, furent faites par des Francais de la religion reformee, a l'instigation du celebre amiral Coligny. Celui-ci obtint en 1562, du roi Charles IX, l'autorisation de faire equiper des navires qui, sous la conduite de Jean Ribaud, vinrent aborder a l'embouchure de la riviere appelee encore aujourd'hui Port-Royal. Non loin de la fut construit par ces premiers emigres le fort Charles, ainsi nomme en l'honneur du roi de France; la contree elle-meme recut en meme temps le nom de Caroline, qu'elle a conserve. Mais cette tentative n'eut pas plus de succes qu'une seconde, dirigee sous le meme patronage, par Rene de Laudonniere, l'annee suivante. La misere, le fanatisme des Espagnols et l'hostilite des Indiens eurent bientot raison du courage de la petite troupe de Francais isolee sur cette terre nouvelle. Les Espagnols, sous la conduite de Pedro Melendez, vinrent attaquer la colonie protestante etablie a l'embouchure du fleuve Saint-Jean et en massacrerent tous les habitants. Indigne d'un tel acte de barbarie, un gentilhomme de Mont-de-Marsan, Dominique de Gourgues, digne precurseur de La Fayette, equipe a ses frais trois navires en 1567, les fait monter par deux cents hommes, et vient exercer de sanglantes represailles sur les soldats de Melendez. Cette vengeance fut cependant sterile dans ses resultats, et les persecutions dont son auteur fut l'objet a son retour en France furent le seul fruit qu'il recueillit de son patriotisme.
C'est aux Anglais qu'il etait reserve de creer en Amerique des etablissements florissants. En 1584 Walter Raleigh fonda la colonie de la Virginie, ainsi nommee en l'honneur de la reine Elisabeth. Le roi Jacques Ier partagea ensuite tout le territoire compris entre le 34e et le 45e degre de latitude, entre deux compagnies dites de Londres et de Plymouth, qui esperaient decouvrir la comme au Mexique des mines d'or et d'argent. La peche de la morue au nord et la culture du tabac au sud dedommagerent ces premiers colons de leur deception. La fertilite du sol en attira de nouveaux, tandis que les evenements politiques en Angleterre favorisaient l'emigration vers d'autres points.
En 1620, des puritains, fuyant la mere patrie, vinrent s'etablir au cap Cod, aupres de l'endroit ou s'eleva, quelques annees plus tard, la ville de Boston. En meme temps qu'ils prenaient possession des Bermudes et d'une partie des Antilles, les Anglais fondaient les colonies connues depuis sous le nom de Nouvelle-Angleterre. Sous Cromwell, ils enlevaient aux Espagnols la Jamaique et aux Hollandais le territoire dont ils firent les trois provinces de New-York, de New-Jersey et de Delaware (1674). Charles II donna la Caroline, plus tard partagee en deux provinces, a plusieurs lords anglais, et ceda de meme a William Penn le territoire qu'il appela de son nom Pensylvanie (1682). La Nouvelle-Ecosse, Terre-Neuve et la baie d'Hudson furent occupes en 1713, a la suite du traite d'Utrecht, qui enlevait ces contrees aux Francais; enfin la Georgie recevait en 1733 ses premiers etablissements.
Toutes ces colonies se developperent avec une telle rapidite qu'a l'epoque de la guerre de l'Independance, c'est-a-dire apres un peu plus d'un siecle, elles comptaient plus de deux millions d'habitants. Mais, composees d'elements tres-divers et dont nous etudierons bientot la nature, fondees a des epoques differentes et sous des influences variables, elles etaient loin d'avoir une population homogene et une organisation uniforme. Ainsi, tandis que le Maryland, la Virginie, les Carolines et la Georgie, au sud, etaient administrees par une aristocratie puissante, maitresse de vastes domaines qu'elle faisait exploiter par des esclaves et qu'elle transmettait suivant les coutumes anglaises, au nord, la Nouvelle-Angleterre possedait l'egalite civile la plus parfaite et etait regie par des constitutions tout a fait democratiques. Mais toutes ces colonies avaient les institutions politiques fondamentales de l'Angleterre, et exercaient par des representants nommes a l'election les pouvoirs legislatifs. Toutes aussi etaient divisees en communes, qui formaient le comte; en comtes, qui formaient l'Etat. Les communes decidaient librement de leurs affaires locales, et les comtes nommaient des representants aux assemblees generales des Etats.
La Virginie, New-York, les Carolines, la Georgie, New-Hampshire et New-Jersey recevaient bien des gouverneurs nommes par le roi; mais ceux-ci ne possedaient que le pouvoir executif: les colonies exercaient toujours le droit de se taxer elles-memes. C'est librement et sur la demande des gouverneurs qu'elles votaient les subsides necessaires a la mere patrie, et il faut reconnaitre qu'elles lui payaient un lourd tribut. Outre les subsides extraordinaires les colons payaient en effet un impot sur le revenu; tous les offices, toutes les professions, tous les commerces etaient soumis a des contributions proportionnees aux gains presumes. Le vin, le rhum et les liqueurs etaient taxes au profit de la metropole qui recevait aussi des proprietaires un droit de dix livres sterling par tete de negre introduite dans les colonies. L'Angleterre tirait enfin des profits plus considerables encore du monopole qu'elle s'etait reserve d'approvisionner les colonies de tous les objets manufactures.
Les Americains supportaient sans se plaindre, sans y songer meme, ces lourdes charges. La fertilite de leur sol et le prodigieux essor de leur commerce leur permettaient de racheter ainsi, au profit de la mere patrie, les libertes et les privileges dont ils etaient jaloux et fiers. Mais l'avidite de l'Angleterre, jointe a une aveugle obstination, vint brusquement tarir cette abondante source de revenus[30].
[Note 30: Edward Shippen, juge a Lancaster, ecrit au colonel Burd, sous la date du 28 juin 1774: "Les negociants anglais nous regardent comme leurs esclaves, n'ayant pas plus de consideration pour nous que n'en ont pour leurs negres, sur leurs plantations des iles occidentales, les _soixante-dix riches creoles_ qui se sont achete des sieges au Parlement. "Il est de notre devoir de travailler pour eux,--les negociants,--et, tandis que nous, leurs serviteurs, blancs et noirs, leur envoyons de l'or et de l'argent, et que les creoles leur envoient des alcools, du sucre et des melasses, etc., tant que nous fournissons, dis-je, les douceurs a ces gens, de facon a ce qu'ils s'amusent et se prelassent en voiture, ils sont satisfaits."]
Deja, sous Cromwell, la suppression de la liberte commerciale et l'etablissement d'un monopole pour le commerce anglais avaient excite des mecontentements. Les lois restrictives du Protecteur ne furent meme jamais bien observees, et l'Etat de Massachusets osa repondre aux ministres de Charles II: "Le roi peut etendre nos libertes, mais non les restreindre [31]." A l'epoque ou se termina la guerre de Sept-Ans, l'Angleterre, qui en avait tire politiquement de grands avantages, vit sa dette considerablement accrue: elle etait d'environ deux milliards et demi et exigeait un interet annuel considerable. Pour faire face a une situation aussi critique, sous le ministere de George Grenville, le Parlement se crut en droit de prendre une mesure que Walpole avait repoussee en 1739. Il etablit pour les colonies, et sans les consulter, un impot qui forcait les Americains a employer dans tous les actes un papier vendu fort cher a Londres (1765).
[Note 31: En 1638, cet Etat avait deja l'imprimerie, un college de hautes etudes, des ecoles primaires par reunion de 50 feux et une ecole de grammaire dans chaque bourg de 100 feux.--La Pensylvanie, fondee en 1682, organisait les ecoles des 1685.]
Deja mecontentes de certaines resolutions prises par le Parlement, l'annee precedente, pour grever de taxes le commerce americain, devenu libre avec les Antilles francaises, et pour limiter les payements en papier-monnaie, les colonies ne se continrent plus a cette nouvelle. Elles considererent l'acte du timbre comme une atteinte audacieuse portee a leurs droits et un commencement de servitude si elles ne resistaient. Apres des mouvements populaires tumultueux et des deliberations legales, elles se deciderent a refuser l'emploi du papier timbre, chasserent les employes charges de le vendre et brulerent leurs provisions. Les journaux americains, deja tres-nombreux, publierent qu'il fallait _s'unir ou succomber_. Un congres compose de deputes de toutes les colonies s'assembla le 7 octobre 1765 a New-York et, dans une petition energique se declara resolu, tout en restant fidele a la couronne, a defendre jusqu'au bout ses libertes. Les Americains s'engagerent en meme temps a se passer des marchandises anglaises, et une _ligue de non-importation_, bien concue et bien executee, rompit commercialement les relations avec l'Angleterre. La metropole dut ceder. Mais elle ne renonca pas toutefois aux droits exorbitants qu'elle s'etait attribues de prendre de semblables mesures. Elle s'obstina a pretendre que le pouvoir legislatif du Parlement s'etendait sur toutes les parties du territoire britannique. C'est en vertu de ce principe que, dans l'ete de 1769, le gouvernement anglais mit un droit nouveau sur le verre, le papier, les couleurs, le cuir et le the.
Les colons, alleguant de leur cote le grand principe de la constitution anglaise, que nul citoyen n'est tenu de se soumettre aux impots qui n'ont pas ete votes par ses representants, refuserent de payer ces nouveaux droits. Partout on s'imposa des privations. On renonca a prendre du the, on se vetit grossierement. On refusa les objets de commerce de provenance anglaise et l'on ne consomma que les produits de l'industrie americaine qui venait de naitre. Lord North, devant cette resistance, proposa de revoquer les nouvelles taxes, en ne maintenant que celle du the. Cette demi-concession ne satisfit personne. Philadelphie et New-York refuserent de recevoir les caisses de the que leur expediait la Compagnie des Indes. Boston les jeta a la mer. Le gouvernement anglais voulut ruiner cette derniere ville. Le general Gage vint s'y etablir, pendant qu'une flotte la bloquait. En meme temps on levait en Angleterre une armee veritable pour reduire les colonies a l'obeissance.
L'indignation fut au comble en Amerique. Toutes les colonies resolurent de sauver Boston, et la Virginie se mit a la tete de ce mouvement.
Pendant qu'un armee de volontaires accourait s'opposer aux mouvements du general Gage un congres general s'assemblait a Philadelphie, capitale la plus centrale des colonies, le 5 septembre 1774. Il etait compose de cinquante-cinq membres choisis parmi les hommes les plus habiles et les plus respectes des treize colonies. La on decida qu'il fallait soutenir Boston et lui venir en aide par des troupes et de l'argent, et l'on publia cette fameuse _declaration des droits_ que revendiquaient tous les colons en vertu des lois de la nature, de la constitution britannique et des chartes concedees. Cette declaration solennelle fut suivie d'une proclamation a toutes les colonies et d'une petition au roi George III, qui resta inutile comme les precedentes.
Comme l'avait prevu William Pitt, qui s'etait efforce de concilier l'integrite de la monarchie britannique avec la liberte des colonies americaines, la guerre eclata.
IV