Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De
Chapter 16
La joie ne fut pas moindre a Philadelphie quand on apprit cette nouvelle. M. de Damas, qui y etait reste apres le depart des troupes, raconta a son retour qu'il etait difficile d'imaginer l'effet qu'elle y avait produit. L'enthousiasme etait tel que la population s'etait portee a l'hotel du ministre de France et que M. de la Luzerne avait ete oblige de se montrer a son balcon aux acclamations de la foule.
XVII
Au moment ou le comte de Grasse arriva dans la baie de Chesapeak La Fayette marcha rapidement sur Williamsburg, se fit joindre par le corps du marquis de Saint-Simon, fort de trois mille deux cents hommes et d'un corps de hussards d'environ trois cents hommes. Des qu'il fut debarque a Jamestown, il fit repasser la riviere au corps du general Wayne et le reunit au sien; puis il placa un corps de milices de l'autre cote de York-River, en face de Glocester. L'armee anglaise se trouva ainsi serree a la fois de tous les cotes, et lord Cornwallis n'eut plus de salut possible que dans une entreprise tres-hasardeuse. Il reconnut cependant la position de Williamsburg avec dessein de l'attaquer; mais cette position etait solidement etablie. Deux criques se jetant, l'une dans James, l'autre dans York-River. resserrent beaucoup la peninsule en cet endroit. Il eut fallu forcer ces deux passages bien defendus. Deux maisons et deux batiments publics de Williamsburg, en pierres, etaient bien places pour defendre le front. Il y avait cinq mille hommes de troupes americaines et francaises, un gros corps de milices et une artillerie de campagne bien servie. Lord Cornwallis ne crut pas devoir risquer l'attaque. Il aurait pu passer a Gloucester ou remonter York-River, le comte de Grasse ayant neglige d'envoyer des vaisseaux au-dessus; mais il eut fallu abandonner artillerie, magasins et malades. La Fayette avait du reste pris des mesures pour lui couper la retraite en quelques marches. Il se decida donc a attendre l'attaque. Il aurait pu trouver encore une chance de salut dans une attaque precipitee, si La Fayette eut cede a une sollicitation bien tentante. Le comte de Grasse etait presse de s'en retourner; l'idee d'attendre les generaux et les troupes du Nord le contrariait beaucoup. Il pressait vivement La Fayette d'attaquer l'armee anglaise avec les troupes americaines et francaises a ses ordres, lui offrant pour ce coup de main non-seulement les detachements qui formaient la garnison des vaisseaux, mais autant de matelots qu'il en demanderait. Le marquis de Saint-Simon, qui, quoique subordonne a La Fayette par la date de sa commission, etait bien plus ancien que lui d'age et de service, reunit ses instances a celles de l'amiral. Il representa que les ouvrages de lord Cornwallis n'etant pas acheves, une attaque de forces superieures enleverait suivant toute apparence York-Town, ensuite Glocester. La tentation etait grande pour le jeune general de l'armee combinee, qui avait a peine vingt-quatre ans. Il avait un pretexte irrecusable pour faire cette attaque, dans la declaration que lui faisait M. de Grasse qu'il ne pouvait attendre les generaux et les forces venant du Nord. Mais il pensa que si cette attaque pouvait avoir un succes brillant et glorieux pour lui, elle couterait necessairement beaucoup de sang. Il ne voulut pas sacrifier a sa gloire personnelle, les soldats qui lui etaient confies. Non-seulement il refusa de suivre les conseils du comte de Grasse, mais il chercha a lui persuader d'attendre l'arrivee des generaux Washington, Rochambeau et Lincoln, tous ses chefs ou ses anciens. Il y perdrait le commandement en chef, mais la reduction de Cornwallis deviendrait une operation certaine et peu couteuse. L'amiral de Grasse se rendit quoique a regret a ces raisons.
De leur cote, les generaux Washington et Rochambeau haterent la marche de leurs troupes.
Le 6 elles partirent de Chester pour Wilmington (11 milles), ou elles arriverent apres avoir laisse a leur droite le champ de bataille de _Brandywine_. Le 7 au soir elles etaient a _Elk-Town_, ou les attendait un officier porteur des depeches de M. de Grasse. Le 8 on s'occupait de trouver des batiments de transport pour en embarquer le plus possible. On etait encore en effet a plus de cent lieues du point ou l'on devait se reunir a M. de La Fayette, et il etait important de ne pas le laisser dans une position critique. Or, la plus courte voie en meme temps que la moins fatigante pour les troupes etait la mer. Mais les Anglais dans leurs differentes incursions avaient tellement detruit toutes les barques americaines qu'il fut impossible d'en rassembler assez pour embarquer plus de deux mille hommes. C'etait a peine suffisant pour convoyer les deux avant-gardes des deux armees. On les fit monter sur toutes sortes de bateaux. M. de Custine eut le commandement de l'avant-garde francaise, qui se composait des grenadiers, des chasseurs et de l'infanterie de Lauzun, en tout douze cents hommes. Le general Lincoln suivait a petite distance avec les huit cents hommes de son avant-garde[195]. Le duc de Lauzun, qui etait impatient d'arriver des premiers sur le champ de bataille, demanda a partir avec son infanterie, et il laissa sa cavalerie suivre la voie de terre avec l'artillerie et le gros de l'armee aux ordres des deux Viomenil. Le meme jour les generaux Washington et Rochambeau prirent les devants pour rejoindre La Fayette par terre. Ils n'emmenerent chacun que deux aides de camp. Ceux du general francais etaient MM. de Damas et Fersen. M. de Rochambeau permit du reste aux autres de prendre la voie qu'ils voudraient. MM. de Vauban et Lauberdieres s'embarquerent avec M. de Custine, tandis que Closen et du Bourg prenaient des chemins de traverse avec la cavalerie de Lauzun et que Dumas continuait les fonctions d'aide-major aupres de l'armee.
[Note 195: Toutes les provisions que l'on put se procurer a grande peine dans ce pays, qui ressemble plutot a un desert qu'a une contree faite pour l'habitation de l'homme, furent quelques boeufs dont on fit cuire la moitie et saler le reste; il y en avait pour quatre jours. Pour suppleer aux vivres du reste de cette traversee, il fut donne a chaque homme, officier comme soldat, une livre de fromage; cela etait accompagne d'un peu de rhum et de biscuits pour dix-sept jours. (_Mercure de France_, sept. 1781.)]
Le 9, tandis que les avant-gardes embarquees quittaient par mer Head-of-Elk, les troupes restees a terre se remettaient en marche. La colonne des equipages dut etre separee de celle des troupes, a cause de la difficulte du passage du Ferry de la _Susquhanna_. Dumas, etait charge de diriger ce passage. Ayant appris par les gens du pays que cette large riviere etait gueable dans la belle saison un peu au-dessous des chutes, il remonta a sept milles au-dessus de _Lower-Ferry_, ou les bacs transportaient lentement les hommes et les chevaux, et, ayant sonde le fond de la riviere avec beaucoup de precaution, il n'hesita pas a conseiller aux generaux d'y faire passer les chariots et l'artillerie, ce qui s'executa sans trop de pertes. Les soldats, prives de leurs bagages pendant plusieurs jours par suite de cette separation, durent se passer de tentes et accepterent gaiement leur situation provisoire.
Le 10 septembre on campa a _Burch Hartford_ ou _Burch-Tavern_ et le 11 a _Whitemarsh_, ou les chariots et les tentes rejoignirent l'armee. Le 12 on etait a Baltimore.
Le baron de Viomenil chargea aussitot le colonel de Deux-Ponts et le comte de Laval de verifier et de faire l'estimation exacte des hommes que chacun des bateaux mis a sa disposition pouvait contenir. On reconnut bien vite que l'embarquement de toute l'armee etait impossible. On fit meme un essai le 13 septembre, et les generaux se convainquirent qu'ils ne pouvaient pas exposer les troupes a la position genante et perilleuse dans laquelle elles seraient obligees de se tenir pendant plusieurs jours sur de petits bateaux tres-mal equipes. Le baron de Viomenil se determina donc a reprendre sa marche par terre.
Le 13 seulement, les equipages, partis avec Dumas au passage de la Schuylkill, rejoignirent cette division. Le 15 on apprit que les grenadiers et les chasseurs embarques a Head-of-Elk avaient ete forces par le mauvais temps de relacher a Annapolis apres un voyage de trois jours. M. de Custine, presse d'arriver le premier, prit un sloop bon voilier et navigua sans s'arreter jusqu'a la riviere de James. Il laissait ainsi sans direction le convoi dont il avait le commandement. Il est vrai que le duc de Lauzun pouvait l'y suppleer; mais rien n'avait ete convenu entre ces officiers, et Lauzun se trouvait sans ordres ni instructions. Les bateaux etaient en si mauvais etat que deux ou trois chavirerent et qu'il y eut sept ou huit hommes de noyes. Neanmoins tout ce convoi allait remettre a la voile lorsque M. de Lauzun recut un courrier du general Washington qui lui recommandait de faire debarquer les troupes et de ne repartir que sur de nouveaux ordres. C'est que l'escadre anglaise avait paru devant la baie de Chesapeak le 8 septembre et que le comte de Grasse, parti pour la combattre, n'etait pas encore rentre.
Bien que l'amiral francais eut detache a ce moment quinze cents de ses matelots pour le debarquement des troupes de M. de Saint-Simon dans la riviere James, il n'hesita pas a couper ses cables et a s'avancer au-devant de la flotte anglaise avec vingt-quatre vaisseaux. L'amiral anglais s'elevant au vent, l'avant-garde francaise, commandee par de Bougainville, atteignit l'ennemi, qui fut tres-mal-traite. M. de Grasse le poursuivit au large pendant trois jours sans l'atteindre et trouva, en rentrant dans la baie, l'escadre de M. de Barras qui, a la faveur de cet engagement, avait gagne le mouillage, apres avoir habilement convoye les dix batiments qui portaient l'artillerie de siege. M. de Barras avait meme poursuivi et capture, a l'entree de la baie, deux fregates anglaises, l'_Isis_, et le _Richmond_, et quelques petits batiments qui furent immediatement envoyes a Annapolis avec les transports venus de Rhode-Island[196].
[Note 196: Il me semble resulter de divers documents que je possede, que l'amiral anglais fut deroute par l'apparition de l'escadre aux ordres de M. de Barras. Je reviendrai sur ce sujet. Voir _Not. biog._ de Grasse, de Bougainville, de Barras.]
XVIII
Aussitot apres la reception de la nouvelle du succes de M. de Grasse, Lauzun fit remonter ses troupes sur leurs batiments et continua sa route. Les vents lui furent peu favorables et il ne fut pas moins de dix jours a se rendre a l'entree de la riviere James.
Quant au corps reste a terre aux ordres de MM. de Viomenil, il repartit de Baltimore le 16 septembre et alla camper a _Spurer's Tavern_[197]. La, M. de Viomenil recut une lettre de M. de la Villebrune, capitaine du _Romulus_, qui lui annoncait son arrivee a Annapolis avec les moyens necessaires au transport de l'armee. En consequence, le 17 septembre, on prit la route d'Annapolis et on vint camper a _Scots Plantation_. Pendant les journees du 18, du 19 et du 20, que l'on passa a Annapolis, on opera l'embarquement du materiel de guerre et des troupes. La petite escadre que dirigeait M. de la Villebrune se composait du vaisseau le _Romulus_ et des fregates la _Gentille_, la _Diligente_, l'_Aigrette_, l'_Iris_ et le _Richmond_. Il y avait, en outre, neuf batiments de transport. Sur la _Diligente_, ou monta Guill. de Deux-Ponts, se trouvaient prisonniers lord Rawdon, le colonel anglais Doyle et le lieutenant de vaisseau Clark, ces deux derniers avec leurs femmes. Ils avaient ete pris par M. de Barras sur la fregate le _Richmond_, et on n'avait pas eu le temps de les mettre a terre avant de quitter le cap Charles. Cette escadre fut plus heureuse que le convoi du duc de Lauzun, car elle partit le 21 septembre au soir et entra dans le James-River le 23, a cinq heures du matin.
[Note 197: Quiconque voyagerait dans ce pays dans dix ans, dit Cromot du Bourg, ou meme dans un an, et voudrait se servir de mon journal pour se guider, serait fort etonne de ne point trouver le meme nom aux tavernes et aux ferries; c'est la chose la plus commune dans ce pays que le changement a cet egard, car ces endroits prennent toujours le nom du proprietaire.]
Les equipages qui ne purent etre embarques et tout ce qui tenait a l'administration continua de suivre la route de terre et fit un grand detour pour arriver a Williamsburg.
La navigation dans la riviere James etait tres-penible, et l'on ne pouvait la remonter que la sonde a la main; encore plusieurs batiments echouerent-ils et ne purent-ils etre releves que par le flot.
Ce corps d'armee debarqua le 24 au soir a _Hog's-Ferry_ et alla camper le 26 a Williamsbourg. Washington et Rochambeau, accompagnes de M. de Chastellux et de deux aides de camp chacun, etaient arrives dans cette ville depuis le 14 septembre, apres des marches forcees de soixante milles par jour. Quant a l'infanterie de Lauzun, elle etait debarquee depuis le 23. La cavalerie avait suivi la voie de terre et etait depuis plusieurs jours a Williamsbourg.
En arrivant, le duc de Lauzun trouva M. de Custine qui aurait du diriger ce convoi au lieu de prendre les devants. Pendant qu'il lui rendait compte de ce qui s'etait passe, les generaux Washington et Rochambeau, qui etaient a peu de distance sur une corvette, lui firent dire d'aller a leur bord. Le general Washington dit alors au duc que lord Cornwallis avait envoye toute sa cavalerie et un corps de troupes assez, considerable a Glocester. Il craignait qu'il ne fit de ce cote une tentative de fuite et, pour prevenir cette retraite qui aurait fait perdre le fruit de toute la campagne, il y avait poste, pour observer les Anglais, un corps de trois mille miliciens commandes par le brigadier-general Weedon. Ce general etait un ancien aubergiste que les evenements avaient rapidement fait parvenir a son grade; mais, s'il faut en croire Lauzun, c'etait un excellent homme, qui n'aimait pas la guerre. "La maniere dont il bloquait Glocester etait bizarre. Il s'etait place a plus de quinze milles des ennemis et n'osait pas envoyer une patrouille a plus d'un demi-mille du camp." Le general Washington, qui savait a quoi s'en tenir sous ce rapport, aurait voulu que Lauzun, dont il estimait le merite et appreciait le courage, prit le commandement des milices reunies a sa legion de ce cote. Il offrit au duc d'ecrire a Weedon pour qu'il ne se melat plus de rien, tout en conservant son rang aux yeux de l'armee. M. de Lauzun ne voulut pas accepter cette situation equivoque, et, le 25, il se rendit par terre avec son infanterie aupres du general Weedon pour servir sous ses ordres. Sa cavalerie, envoyee par M. de Rochambeau, etait deja devant Glocester.
M. de Lauzun proposa a Weedon de se rapprocher de Glocester et d'aller le lendemain faire une reconnaissance pres des postes anglais. Ils partirent en effet avec cinquante hussards. Lauzun s'approcha suffisamment pour prendre une idee juste de la position des ennemis, mais le general Weedon, tout en le suivant, ne cessait de repeter qu'il n'irait plus avec lui.
Lauzun rendit aussitot compte a M. de Rochambeau de ce qu'il avait vu. Il lui fit savoir qu'il ne devait pas compter sur la milice americaine et qu'il etait indispensable d'envoyer au moins deux bataillons d'infanterie francaise de plus. Il lui demanda en outre de l'artillerie, de la poudre et des vivres, dont il manquait absolument[198].
[Note 198: Ni Lauzun, ni Choisy, ne rendirent justice au general Weedon, que son inexperience des choses de la guerre fit tourner en ridicule par les officiers francais. On peut trouver dans les _Maryland Papers_ quelques lettres de Weedon a La Fayette, au general anglais Philips et a d'autres, qui temoignent de l'honorabilite de son caractere et de sa dignite. La conduite des milices a Camden, ou elles abandonnerent de Kalb et les troupes regulieres ou _Maryland Line_, inspira aux Francais ce mepris qu'ils exprimaient en toute occasion.]
Sans plus tarder, M. de Rochambeau fit passer, le 27, du cote de Glocester de l'artillerie et huit cents hommes tires de la garnison des vaisseaux, sous le commandement de M. de Ghoisy. Celui-ci, par son anciennete de grade, commandait le general Weedon et Lauzun.
Ainsi, le 28, tandis que les amiraux de Grasse et de Barras bloquaient la baie de Chesapeak, M. de Choisy prenait du cote de Glocester d'energiques dispositions offensives, et l'armee combinee des Americains et des Francais etait massee a Williamsbourg.
Cette derniere ville, capitale de la Virginie, avait eu une grande importance avant la guerre. Elle se composait de deux grandes rues paralleles coupees par trois ou quatre autres. Le college, le gouvernement et le capitole etaient encore de beaux edifices, quoiqu'ils fussent degrades depuis qu'ils etaient en partie abandonnes. Les temples n'y servaient plus que de magasins et d'hopitaux. Les habitants avaient deserte la ville. La campagne avait ete devastee par les Anglais au point qu'on ne trouvait plus ni foin ni avoine pour les chevaux et qu'on etait oblige de les laisser paitre dans les champs.
XIX
Le 28 septembre, toute l'armee combinee se mit en mouvement de bonne heure pour faire l'investissement d'York. Elle marcha sur une seule colonne jusqu'a cinq milles de Williamsbourg, ou se trouve un embranchement de deux routes. L'armee americaine prit celle de droite, tandis que l'armee francaise s'avancait par l'autre. Celle-ci etait composee: 1 deg. des volontaires, aux ordres du baron de Saint-Simon, frere du general[199]; 2 deg. des grenadiers et chasseurs des sept regiments de l'armee, sous les ordres du baron de Viomenil; 3 deg. des brigades d'Agenais, de Soissonnais et de Bourbonnais. A un mille de la place, les trois brigades se separerent et s'avancerent jusqu'a portee de pistolet en profitant des rideaux des bois et des criques marecageuses pour former une enceinte continue depuis la riviere d'York, a gauche, jusqu'au marais, pres de la maison du gouverneur Nelson.
[Note 199: Au retour de cette campagne, il fut nomme colonel en France; il n'avait que vingt-trois ans. Mais il donna sa demission et se livra, a des etudes economiques. C'est le chef de la fameuse ecole Saint-Simonienne. Voir _Notices biographiques_.]
A peine la brigade de Bourbonnais etait-elle arrivee a la place qu'elle devait occuper qu'on donna avis de l'approche d'un corps ennemi. M. le comte de Rochambeau envoya aussitot l'ordre a M. de Laval de prendre les piquets de l'artillerie de la brigade pour les chasser. Cinq ou six coups de canon suffirent pour disperser cette troupe.
Soit que lord Cornwallis ne s'attendit pas a un mouvement si prompt, soit qu'il eut juge inutile de pousser des postes en avant des redoutes qui formaient son camp retranche, les avant-gardes ne rencontrerent que ce faible obstacle. Les bois favorisaient du reste leur approche. Ce deploiement successif des colonnes pour occuper le terrain inegal, et coupe par des haies se fit avec la plus grande celerite.
De son cote, le general Washington, a la tete du corps americain, etait oblige de s'arreter devant des marais dont tous les ponts etaient rompus. Tout le jour et une partie de la nuit furent employes a les retablir.
Le 29, les troupes americaines purent avancer sur les ponts retablis. Les Anglais qui leur faisaient face se replierent de leur cote, mais non sans tirer quelques coups de canon qui tuerent trois soldats et en blesserent trois autres. Du cote des Francais on fit quelques reconnaissances qui furent peu inquietees par les ennemis. Un seul homme fut blesse.
Dans la nuit du 29 au 30, les Anglais, dont les postes avances touchaient a ceux des Francais, evacuerent deux redoutes de leur cote et une du cote des Americains, ainsi que toutes les petites batteries qu'ils avaient etablies pour la defense d'une crique a la droite de ces ouvrages. Ils jugerent sans doute que cette ligne de defense etait beaucoup trop etendue. Il n'en est pas moins vrai qu'en livrant aux allies, sans coup ferir, ces importantes positions, ils leur faciliterent le succes en leur evitant bien des hesitations et des embarras. M. de Rochambeau envoya de suite, le 30 au matin, ses aides de camp Charles de Lameth et Dumas, a la tete de cent grenadiers et chasseurs de Bourbonnais, pour occuper la plus forte de ces redoutes, nommee _Pigeon-Hill_. Le guide qui conduisait ces officiers les assurait qu'ils n'etaient pas a une demi-portee de fusil de la redoute, et ceux-ci ne la voyaient pas encore. Cela tenait a sa position au milieu des bois. On s'attendait au moins a des combats partiels tres-vifs. Le terrain aurait ete tres-favorable a cette sorte de defense. Mais la place etait tout a fait deserte, et l'on n'eut qu'a s'y etablir.
M. de Rochambeau fit alors une reconnaissance de la ligne abandonnee. Il etait accompagne de Guillaume de Deux-Ponts. A trois cents pas des redoutes, vers la ville, ils virent un ravin profond de vingt-cinq pieds qui n'etait plus defendu, bien qu'il format autour de la ville une circonvallation naturelle. Cinquante chasseurs du regiment de Deux-Ponts vinrent occuper la seconde redoute, tandis que les Americains s'etablissaient dans la troisieme et la fortifiaient. Ils en construisirent meme une quatrieme pour relier cette derniere aux deux autres. Pendant qu'ils executaient ce travail, le canon de l'ennemi leur tua quatre ou cinq hommes.
Dans la meme matinee du 30, le baron de Viomenil, voulant reconnaitre les ouvrages ennemis qui etaient a la gauche des Francais, fit avancer les volontaires de Saint-Simon. Ils se rendirent aisement maitres du bois place devant eux. Pourtant les postes qu'ils avaient forces a se replier sur une redoute firent diriger contre eux un feu assez vif de boulets et de mitraille qui tua un hussard, cassa le bras a un autre et brisa la cuisse a M. de Bouillet, officier d'Agenais. A la suite de cette reconnaissance, M. de Rochambeau fit avancer d'un demi-mille le camp occupe par la brigade de Bourbonnais.
Le 1er octobre, les deux redoutes auxquelles les Americains travaillaient n'etant point encore finies, les ennemis ne cesserent de les canonner. Ils ne tuerent que deux hommes et ne purent interrompre le travail, qui ne fut acheve que le 5. Les Americains n'eprouverent plus que des pertes insignifiantes, le feu des ennemis s'etant tres-ralenti pendant les deux derniers jours. Je dois mentionner comme un fait bizarre la destruction d'une patrouille de quatre soldats americains, dans la journee du 2, par un seul boulet. Trois de ces hommes furent tues sur le coup, et le quatrieme gravement blesse[200].
[Note 200. Cr. du Bourg.]
Les Francais ne restaient pas non plus inactifs. Guillaume de Deux-Ponts faisait des reconnaissances sur tout le front des troupes et s'assurait que la droite des fortifications de l'ennemi etait la partie la meilleure de leurs defenses.
M. de Choisy avait eu de son cote, le 3, un brillant engagement. Voici comment Lauzun en parle dans ses _Memoires_: