Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De

Chapter 15

Chapter 153,921 wordsPublic domain

On apprit aussi que les troupes anglaises qui etaient entrees quelques jours avant dans New-York n'etaient pas celles de Cornwallis, comme M. de La Fayette l'avait ecrit lui-meme, mais la garnison de Pensacola dans la Floride que le general espagnol, Don Galvez, avait laissee sortir sans conditions apres la prise de cette ville[182]. Le general Clinton avait aussi recu d'Angleterre un convoi portant trois mille recrues, ce qui montait en tout ses forces a douze mille hommes. Les allies ne pouvaient lui en opposer que neuf mille.

[Note 182: Le succes des Espagnols a Pensacola fut ainsi plus nuisible qu'utile a la cause des Americains.]

De Williamsbourg, lord Cornwallis se retira sur Portsmouth, pres de l'embouchure du James-River et par consequent de la baie Chesapeak. La mer etait libre pour lui et cette suite de mouvements retrogrades semblait indiquer le projet d'evacuer la Virginie. La Fayette avait montre la plus grande habilete dans cette campagne, ou, avec quinze cents miliciens seulement, il sut forcer a battre en retraite le general Cornwallis qui etait a la tete de plus de quatre mille hommes. C'est en evitant d'en venir a une action generale, en trompant constamment l'ennemi sur l'effectif reel de ses forces, en operant des manoeuvres habiles ou prenant des dispositions pleines a la fois d'audace et de prudence, que La Fayette obtint ce resultat inespere. "L'enfant ne saurait m'echapper," avait ecrit Cornwallis au debut de la campagne, en parlant de ce general dont il meprisait la jeunesse et dont il meconnaissait l'habilete. A son tour, il allait tomber dans le piege ou le menait peu a peu La Fayette.

Les Anglais s'embarquerent a Portsmouth et La Fayette crut un instant qu'ils abandonnaient completement la Virginie pour aller renforcer la garnison de New-York. Il l'ecrivit meme a Washington. Mais il apprit bientot que leur seul but etait de prendre une forte position a York et a Gloucester pour attendre des renforts qui devaient leur arriver. C'est la que La Fayette voulait les amener. Le 6 aout, en annoncant ses succes au general Washington, il lui disait:

"Dans l'etat present des affaires, j'espere, mon cher general, que vous viendrez en Virginie, et que si l'armee francaise prend aussi cette route, j'aurai la satisfaction de vous voir de mes yeux a la tete des armees combinees; mais si une flotte francaise prend possession de la baie et des rivieres et que nous ayons forme une force de terre superieure a celle de l'ennemi, son armee doit tot ou tard etre contrainte a se rendre[183]."

[Note 183: _Memoires_ de La Fayette.]

De son cote, le general Washington ecrivait une lettre tout amicale et toute confidentielle a La Fayette pour le feliciter de ses succes anterieurs, et il ajoutait qu'il lui permettait, maintenant qu'il avait sauve la Virginie, de venir prendre part a l'attaque projetee contre New-York. Il reconnaissait toutefois la necessite de la presence de La Fayette a la tete de l'armee de Virginie.

Ces deux missives eurent un sort tout different et, par un de ces hasards dont nous avons eu un precedent exemple apres la conference d'Hartford, la lettre du general Washington fut interceptee par James Moody dans les Jerseys, tandis que celle de La Fayette arrivait a destination. Le general Clinton crut plus que jamais qu'il allait etre attaque. Cette illusion dura encore quelque temps apres que les troupes combinees eurent commence leur marche vers le Sud[184].

[Note 184: Cette circonstance servit si bien les Americains et trompa si completement les generaux anglais, que l'on est porte a croire que ce ne fut pas tout a fait par un hasard heureux, mais par suite d'une habile manoeuvre de Washington, que sa lettre, ecrite avec intentions tomba entre les mains de James Moody. Telle etait l'opinion de lord Cornwallis, qui ne pouvait se pardonner apres sa defaite d'avoir ete ainsi joue. (Voir _Mercure de France_, 1781.)--_Sparks_, VIII, 144, raconte aussi comment un faux ordre signe de La Fayette et enjoignant au general Morgan de faire avancer Ses troupes fut saisi par Cornwallis sur un vieux negre envoye a dessein de son cote, ce qui le determina a retrograder.]

Aussitot que M. de Rochambeau eut recu les depeches apportees par la _Concorde_, il se concerta avec le general Washington, qui renonca definitivement au projet qu'il avait toujours forme de faire une attaque generale contre New-York. Les generaux allies furent d'accord qu'ils devaient diriger leurs forces sur la Virginie, et il ne restait plus qu'a organiser les moyens d'execution du nouveau plan de campagne. Pendant que M. de Rochambeau envoyait, le 15 aout, M. de Fersen aupres du comte de Barras pour lui donner avis de l'expedition projetee, Washington ecrivait a La Fayette de garder ses positions devant York et d'attendre l'arrivee de la flotte de M. de Grasse, des troupes qu'il amenerait aux ordres de M. de Saint-Simon et des armees coalisees.

Tous les efforts de La Fayette eurent alors pour but d'empecher que Cornwallis ne gagnat la Caroline et ne fit ainsi echouer la campagne des allies. C'est pourquoi il envoya des troupes au sud de James-River, sous pretexte de deloger les Anglais de Portsmouth, ce qui eut encore le bon effet de faire reunir au corps de l'armee les troupes et l'artillerie qui se seraient echappees par Albermale-Sound a l'arrivee du comte de Grasse. C'est dans la meme vue qu'il retint d'autres troupes, du meme cote, sous pretexte de faire passer le general Wayne et ses Pensylvaniens a l'armee du Sud pour renforcer le general Green. En meme temps il envoyait aupres de Cornwallis le brave soldat Morgan, qui resta quelque temps comme deserteur au milieu des ennemis, et qui ne voulut accepter, au retour de sa difficile et dangereuse mission, d'autre recompense que la restitution d'un fusil auquel il tenait beaucoup[185].

[Note 185: Voir _Memoires de La Fayette_ pour la conduite de Morgan.--_Sparks_, VIII, 152.]

Sitot le projet de la campagne arrete, les generaux allies le mirent a execution. De la celerite de leur marche dependait en grande partie le succes, qui etait certain s'ils pouvaient rejoindre La Fayette avant le depart de M. de Grasse. M. de Barras persistait dans sa determination de se joindre a l'amiral de Grasse, bien qu'il fut autorise par une lettre particuliere du ministre de la marine, M. de Castries, a croiser devant Boston, s'il lui repugnait de servir sous les ordres d'un amiral moins ancien que lui. M. de Rochambeau l'avait donc charge de transporter dans la baie de Chesapeak toute l'artillerie de siege restee a Newport avec le corps de M. de Choisy. De son cote, le general Washington determinait 2,000 hommes des Etats du Nord a le suivre en Virginie pour rejoindre La Fayette. Enfin 100,000 ecus qui restaient dans la caisse du corps francais furent partages entre les deux armees.

XVI

Les troupes se mirent en mouvement le 19 aout pour aller passer l'Hudson a Kingsferry. Les Americains suivirent la route le long du fleuve, tandis que les Francais retrogradaient sur leurs marches precedentes.

La premiere journee, de Philipsburg a Northcastle (18 milles), fut tres-penible. Des quatre heures du matin on battit la generale, et a cinq heures et demie M. de Rochambeau, en visitant le camp, s'apercut que les voitures de vivres manquaient et qu'il ne restait plus au camp que 500 ou 600 rations. Il en envoya chercher et dut remettre le depart a midi. En attendant il donna le commandement du bataillon des grenadiers et chasseurs de Bourbonnais a M. Guill. de Deux-Ponts; celui du bataillon de Soissonnais a M. de La Valette, lieutenant-colonel de Saintonge, et il les joignit a la legion de Lauzun pour former l'arriere-garde, qui, placee tout entiere sous les ordres du _baron_ de Viomenil[186], fut chargee de garder les avenues pendant qu'on faisait partir l'artillerie et les bagages. Il ne leva ses postes qu'a deux heures. Mais les equipages etaient trop charges, et les routes accidentees ou defoncees par les pluies. Les fourgons se brisaient ou s'embourbaient, de telle sorte qu'a huit heures du soir on n'avait encore fait que quatre milles et que les regiments ne purent arriver a Northcastle que le 20, a quatre heures du matin. M. de Custine avait ete oblige de laisser le vicomte de Rochambeau avec toute l'artillerie et 200 hommes a 12 milles de Northcastle. Dans ces conditions, qui auraient ete desastreuses pour l'armee si la garnison de New-York eut fait une sortie, l'arriere-garde ne pouvait ni ne devait avancer beaucoup. Le baron de Viomenil s'arreta a la maison d'_Alexander Lark,_ ou il bivouaqua et ou lui et ses officiers purent se secher et se reposer. Il recut ordre de se rendre directement a King's-ferry en passant par _Leguid's Tavern,_ ou il arriva le 20, a onze heures du soir, et par _Pensbridge,_ sur le _Croton,_ ou il rejoignit le gros de l'armee.

[Note 186: G. de Deux-Ponts, dit le _Vicomte;_ mais il est probable que ce poste important, qui donnait la superiorite sur de Lauzun, ne pouvait etre confie qu'a un general tel que celui que l'on nomme le baron.--Son frere avait pourtant rang de marechal de camp.]

Celle-ci avait quitte Northcastle le 21, de grand matin. A deux milles de la elle passa la petite riviere qui porte ce nom; puis, deux milles plus loin, le _Croton-river_ a Pensbridge, ou il y avait un pont de bois. Le _Croton_ n'est pas navigable, mais n'est pourtant gueable qu'a certaines epoques. Le soir les troupes camperent a _Hun's Tavern,_ qui forme un faubourg de _Crampond._ Des ce moment, la legion de Lauzun marcha a l'avant-garde, tandis que le bataillon des grenadiers et chasseurs de Bourbonnais formait l'arriere-garde immediate de l'armee et que celui de Soissonnais restait sur les bords du Croton jusqu'a ce que tous les equipages fussent passes.

Le 22 aout, l'armee quitta Hun's Tavern et passa, apres une marche de neuf milles, a Peekskill, village qui comptait a peine une vingtaine de maisons et qui est situe sur la riviere du Nord. Enfin elle arriva, quatre milles plus loin, a _King's Ferry,_ et prit position sur le rideau qui domine la riviere du Nord. Comme il n'y avait en cet endroit que la maison de l'homme a qui appartenait le bac, le quartier general resta etabli a Peekskill. M. de Rochambeau ne voulut pas passer si pres de West-Point sans aller visiter cette place forte. Il y employa la journee du 23 et s'y rendit en bateau avec le general Washington et plusieurs officiers. A son retour il recut des lettres de M. de Choisy qui lui annoncait qu'il s'etait embarque le 21 sur l'escadre de M. de Barras avec toute l'artillerie et les cinq cents hommes de troupes francaises dont il avait le commandement. Il en laissait cent a Providence, sous le commandement de M. Desprez, major de Deux-Ponts, pour la garde des magasins et de l'hopital.

Pendant cette meme journee les equipages et la legion de Lauzun traverserent l'Hudson et vinrent s'etablir a _Haverstraw,_ pres de la maison de Smith, dans laquelle Arnold avait eu sa derniere conference avec le major Andre. D'un autre cote, Guill. de Deux-Ponts protegeait l'embarquement avec la brigade de Bourbonnais qu'il avait fait avancer jusqu'a Verplank's-Point. Cette brigade passa a son tour le 24, et le reste de l'armee le 25.

Tous les officiers superieurs de l'armee s'accordent a dire que le general anglais fit preuve pendant tous ces mouvements d'une maladresse singuliere, et ils ne peuvent s'expliquer son inaction. Il n'est pas douteux que les nombreuses demonstrations faites devant New-York et surtout les lettres interceptees, comme nous l'avons dit, ne l'aient completement trompe sur les intentions veritables des generaux allies. Du reste, le plus grand secret fut garde sur le but des mouvements des armees, au point que les generaux ignoraient, aussi bien que les colonels et les aides de camp, le point sur lequel on voulait diriger une attaque. L'opinion generale etait, la comme dans le camp anglais, que l'on voulait tourner la place et attaquer New-York par _Paulus-Hook_ ou _Staten-lsland._

Lorsque toute l'armee eut franchi l'Hudson, le general Washington organisa comme il suit la marche de ses troupes. Il se tenait en avant a une journee de distance, a la tete de trois mille hommes; la legion de Lauzun et la brigade de Bourbonnais suivaient le lendemain; enfin, le troisieme jour, la brigade de Soissonnais venait occuper les campements abandonnes par la precedente. Avant de partir, le general Washington laissa au camp de Verplanck's-Point un corps de trois mille miliciens, sous le commandement du general Heath, pour defendre l'Etat de New-York et le cours de la riviere du Nord.

Le 25, la premiere brigade (Deux-Ponts et Bourbonnais) se rendit a _Suffren's_ en passant par _Hackensack,_ au milieu d'une magnifique vallee. La route fut de quinze milles.

Le 26 on alla de _Suffren's_ a _Pompton._ La route, longue de quinze milles, etait superbe; le pays, decouvert et bien cultive, etait habite par des Hollandais generalement fort riches. La petite riviere de Pompton, que l'armee dut traverser trois fois a quatre milles de distance de la ville du meme nom, etait munie de ponts a chaque passage. Quand les troupes furent installees dans leur camp, plusieurs generaux et officiers profiterent du voisinage de _Totohaw Fall_ pour aller voir cette curieuse cataracte que M. de Chastellux decrit dans ses _Voyages._

A Pompton, le corps du general Washington se dirigea vers Staten-Island. En meme temps M. de Rochambeau envoyait en avant de Chatham le commissaire des guerres, de Villemanzy, pour etablir des fours et faire des demonstrations d'approvisionnements qui devaient entretenir les ennemis dans l'idee qu'on allait faire une attaque de ce cote. M de Villemanzy s'acquitta heureusement de cette commission[187].

[Note 187: Il mourut pair de France sous Charles X.]

Le 27, apres seize milles de marche, l'armee vint camper a _Hanover_ ou _Vibani,_ entre _Wipanny_ et _Morristown._ La premiere division sejourna a ce camp le 28, pendant que la seconde la rejoignait.

C'est a ce moment que les generaux allies cesserent toute feinte vis-a-vis de leurs aides de camp et de leurs officiers generaux. Ils partirent en avant pour Philadelphie et firent brusquement tourner leurs troupes sur le revers des montagnes qui separent l'interieur de l'Etat de Jersey de ses districts, situes sur les bords de la mer. M. de Rochambeau emmenait avec lui de Fersen, de Vauban et de Closen comme aides de camp.

Le 29, la premiere brigade, aux ordres du baron de Viomenil, se rendit, apres seize milles de marche, a _Bullion's Tavern._ Elle dut traverser Morristown, ville assez jolie dans laquelle on comptait de soixante a quatre-vingts maisons bien baties. L'armee americaine y avait campe en 1776 et 1779. On sait que, a la premiere date, le general Lee, qui s'etait imprudemment separe de son armee, fut enleve par un corps anglais, mais que la seconde fois le general Washington avait pris une belle position sur la hauteur entre _Menden_ et _Baskeridge_ pour garder le passage de la Delaware. Il y conserva ainsi la tete de toutes les routes par lesquelles l'ennemi pouvait passer.

Le 30, on fut a _Sommerset Court-House,_ apres douze milles de marche; le 31, a _Princeton_ (dix milles), le 1'er septembre a _Trenton_ sur la Delaware (douze milles). La riviere etait gueable. Les equipages la franchirent de suite; mais les troupes s'arreterent et ne la franchirent a leur tour que le lendemain, pour aller camper a _Red Lion's Tavern,_ a dix huit milles du camp precedent qui etait _Sommerset Court-House._

La legion de Lauzun veillait toujours avec un zele infatigable au salut de l'armee, soit pour eclairer la route, soit pour proteger les flancs, soit a l'arriere-garde. Lorsque les generaux firent faire a l'armee une brusque conversion pour la diriger sur la Delaware, M. le baron de Viomenil recut avis que mille hommes de la garnison de New-York avaient eu ordre de se tenir prets a marcher et que les troupes legeres n'etaient pas a plus d'un mille. Ce general, qu'un coup de pied de cheval obligeait d'aller en voiture, ne savait quel parti prendre: il etait, en effet, presque sans ressources s'il eut ete attaque. Lauzun quitta alors son campement de Sommerset et marcha au-devant de l'ennemi, le plus loin possible, afin de donner a M. de Viomenil le temps de se retirer dans les bois. Il envoya de fortes patrouilles sur tous les chemins par ou les Anglais pouvaient arriver. Il se mit lui-meme a la tete de cinquante hussards bien montes, et il s'avanca a plus de dix milles sur le chemin de Brunswick, par lequel les ennemis devaient le plus probablement s'avancer. Il rencontra trois fortes patrouilles de troupes legeres qui se retirerent apres un echange de quelques coups de pistolet, et, convaincu que les troupes anglaises ne s'avancaient pas, il retourna rassurer le baron de Viomenil.

L'armee marcha, le 3 septembre, de _Red-Lion's Tavern_ a _Philadelphie,_ ou la premiere division penetra en grande tenue a onze heures du matin.

Le 4, la seconde brigade arriva a peu pres a la meme heure que la premiere la veille, et elle ne produisit pas moins d'effet. "Le regiment de Soissonnais, qui a des parements couleur de rose, avait en outre ses bonnets de grenadiers, avec la plume blanche et rose, ce qui frappa d'etonnement les beautes de la ville[188]." M. de Rochambeau alla au-devant avec son etat-major; et cette brigade defila devant le Congres aux acclamations de la population, qui etait charmee de sa belle tenue.

Au moment ou les troupes defilerent devant le Congres, ayant a leur tete leurs officiers generaux respectifs, le president demanda a M. de Rochambeau s'il devait saluer ou non; le general lui repondit que quand les troupes defilaient devant le Roi, Sa Majeste daignait les saluer avec bonte. Comme on rendit au Congres les memes honneurs qu'au Roi, "les treize membres qui le composaient ont ete leurs treize chapeaux a chaque salut de drapeau et d'officier[189]." Cromot du Bourg, que j'ai cite plusieurs fois, plus jeune et plus instruit que Guillaume de Deux-Ponts, quoique soldat moins aguerri, decouvrit a Philadelphie bien des choses _honnetes et remarquables_[190]. Sur le premier point, il vante l'accueil genereux et bienveillant qu'il recut chez le ministre de France, M. de la Luzerne, dont tous les ecrivains de cette epoque citent l'affabilite et le merite. Il rappelle, dans son journal, le diner anglais qu'il prit avec les generaux francais et leur famille (c'est ainsi que les Americains nommaient les aides de camp) chez le president des Etats.

[Note 188: Cromot du Bourg.]

[Note 189: Deux-Ponts.]

[Note 190: Voir aussi, pour ce meme sujet, les _Voyages_ de Chastellux, les _Memoires_ de Pontgibaud et la partie des _Memoires_ du prince de Broglie que j'ai inseree dans l'Appendice.]

"Il y avait, dit-il, une tortue que je trouvai parfaite et qui pouvait peser de 60 a 80 livres. On porta au dessert toutes les santes possibles." Il cite aussi M. Benezet[191] comme le quaker le plus zele de Philadelphie. "Je causai avec lui quelque temps; il me parut penetre de l'excellence de sa morale; il est petit, vieux et laid, mais c'est reellement un galant homme, et sa figure porte l'empreinte d'une ame tranquille et d'une conscience calme."

[Note 191: On a une _Vie_ de cet eminent philanthrope qui eleva le premier la voix contre la traite des negres, Watson, _Annals,_ II, 209.]

En fait de choses remarquables, Cromot du Bourg note d'abord la ville elle-meme; "Elle est grande et assez bien batie; les rues sont fort larges et tirees au cordeau; elles ont des deux cotes des trottoirs pour les pietons; il y a un grand nombre de boutiques richement garnies et la ville est fort vivante, car il y au moins quarante mille habitants. On trouve dans la rue du Marche deux halles immenses baties en briques, dont une est consacree a la boucherie. Je ne leur ai trouve d'autre defaut que d'etre au milieu d'une rue superbe qu'elles deparent tout a fait. Le port peut avoir deux milles de long. C'est tout simplement un quai qui n'a de beau que sa longueur. Il y a plusieurs temples fort beaux et un college considerable qui a le titre d'Universite."

Cet aide de camp de M. de Rochambeau fit, comme Chastellux et bien d'autres, une visite au cabinet de curiosites de M. Cimetierre, le Genevois, et a celui d'histoire naturelle du savant docteur Chauvel[192]. Dans le premier, il fut etonne d'apercevoir au milieu d'une foule de choses interessantes une mauvaise paire de bottes fortes, et il ne put s'empecher de demander en riant a M. Cimetierre si c'etait la un objet de curiosite. Celui-ci lui repondit qu'elles avaient toujours fixe l'attention des Americains parce qu'ils n'avaient encore jamais vu que celles-la et que, vu leur etonnement, il s'etait permis de les faire passer pour les bottes de Charles XII. Mais il est probable qu'apres le passage de l'armee francaise les bottes fortes cesserent d'etre un objet extraordinaire pour les Americains."

[Note 192: Watson, _Annals._]

Ce fut a Philadelphie que les generaux allies apprirent que l'amiral anglais Hood etait arrive devant New-York, ou il s'etait reuni a l'amiral Graves, et que leurs flottes combinees faisaient force de voiles vers la baie de Chesapeak. Cette nouvelle les inquieta pendant deux jours, car ils n'avaient encore rien appris des mouvements du comte de Grasse[193]. Les troupes n'en continuaient pas moins leur marche. Du camp, sur les bords de la Schuylkill, a un mille de Philadelphie, qu'elles avaient occupe le 3 et le 4, elles se porterent le 5 sur _Chester_, a seize milles de la. La seconde division ne quitta pourtant Philadelphie que le 6. Le general Washington suivit la route de terre; mais M. de Rochambeau voulut visiter les defenses de Philadelphie sur la Delaware, et il monta sur un bateau avec MM, de Mauduit-Duplessis et un aide de camp[194]. Ils aborderent d'abord a _Mud-Island_, ou etait le fort inacheve de _Miflin_; ils passerent ensuite sur la rive gauche, a _Redbank_, ou M. de Mauduit ne trouva plus que les ruines du fort qu'il avait si vaillamment defendu le 22 octobre 1777 contre la troupe de Hessois du colonel Donop. Ils arriverent enfin a _Billing's Fort_, qui avait ete construit pour soutenir les chevaux de frise qui sont plantes dans la riviere et defendent le passage contre les vaisseaux ennemis qui tenteraient de la remonter. Ce dernier seul etait en bon etat et pourvu d'une batterie tres-bien placee et tres-solidement construite.

[Note 193: M. Laurens revint au commencement de septembre 1781 sur la fregate _la Resolue_, qui apportait de l'argent pour les Francais et pour les Americains. (_Journal de Blanchard_.)]

[Note 194: Cromot du Bourg.]

En arrivant a _Chester_, M. de Rochambeau apercut sur le rivage le general Washington qui agitait son chapeau avec des demonstrations de la joie la plus vive. Il dit qu'il venait d'apprendre de Baltimore que M. de Grasse etait arrive a la baie de Chesapeak avec vingt-huit vaisseaux de ligne et trois mille hommes qu'il avait deja mis a terre et qui etaient alles joindre M. de La Fayette. "J'ai ete aussi surpris que j'ai ete touche, dit Guillaume de Deux-Ponts, de la joie bien vraie et bien pure du general Washington. D'un naturel froid et d'un abord grave et noble qui chez lui n'est que veritable dignite et qui sied si bien au chef de toute une nation, ses traits, sa physionomie, son maintien, tout a change en un instant; il s'est depouille de sa qualite d'arbitre de l'Amerique septentrionale et s'est contente pendant un moment de celle du citoyen heureux du bonheur de son pays. Un enfant dont tous les voeux eussent ete combles n'eut pas eprouve une sensation plus vive, et je crois faire honneur aux sentiments de cet homme rare en cherchant a en exprimer toute la vivacite."