Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De

Chapter 14

Chapter 143,962 wordsPublic domain

Pendant que ces mouvements s'operaient, Lauzun, parti de Lebanon, couvrait la marche de l'armee, qui etait a quinze milles environ sur sa droite. La maniere dont on etablissait les divers camps depuis le depart de Newport n'avait d'autre but que de faire le plus de chemin possible sans trop d'embarras et de fatigue; on etait encore trop loin de l'ennemi pour avoir d'autres precautions a prendre que celles qu'exigeaient le service des approvisionnements et la discipline. Mais, une fois qu'on fut a Newtown[170], on eut ete coupable de negligence si on avait continue a temoigner la meme confiance dans l'impossibilite des tentatives de l'ennemi. M. de Rochambeau voulait masser ses forces a Newtown pour se diriger vers l'Hudson en colonnes plus, serrees; mais le 30 au soir, il recut un courrier du general Washington qui le priait de ne pas sejourner a Newtown comme il en avait l'intention, et de hater la marche de sa premiere division et de la legion de Lauzun.

[Note 170: Assez jolie petite ville habitee par des tories. Cromot du Bourg.]

La premiere division, formee de Bourbonnais et de Deux-Ponts, partit en effet de grand matin de Newtown, le 1er juillet, pour se rendre a _Ridgebury;_ elle ne formait qu'une brigade. La seconde brigade, formee des regiments de Soissonnais et de Saintonge, partit le lendemain pour la meme destination. La route, longue de quinze milles, etait montueuse et difficile; deux hommes de Bourbonnais deserterent.

Le 2 au matin, les grenadiers et les chasseurs de Bourbonnais partirent de _Ridgebury_ pour _Bedfort,_ ou ils arriverent apres une marche assez penible a travers un terrain accidente. La route parcourue etait de quinze milles. A Bedfort, ce detachement se joignit a la legion de Lauzun, qui avait marche jusque-la sur le flanc gauche de l'armee, et qui maintenant prit position en avant de Bedfort dans une forte situation. Il y avait en outre, comme poste avance, un corps de cent soixante cavaliers americains de la legion de Sheldon que le general Washington avait envoyes pour cooperer avec la legion de Lauzun a une expedition contre les Anglais.

XIV

Le general americain avait ouvert la campagne le 26 juin. Combinant ses mouvements avec ceux de l'armee francaise, il quitta, a cette date, son quartier d'hiver de New Windsor et se porta sur Peakskill, ou il devait operer sa jonction avec M. de Rochambeau. Il apprit alors que le general Clinton avait divise son armee en plusieurs corps et qu'il la dispersait autour de New-York. Il y avait en particulier un corps anglais qui s'etait porte sur Westchester. La veille de l'arrivee des troupes francaises a Bedfort, un parti de dragons anglais de ce corps avait brule quelques maisons en avant de ce village. Le general Washington resolut de le faire attaquer; il forma en consequence une avant-garde de douze cents hommes aux ordres du general Lincoln, et il envoya a M. de Rochambeau le courrier que celui-ci avait recu le 30 juin et qui avait fait hater le depart des troupes de Newtown pour Bedfort et de Bedfort pour Northcastle, ou elles devaient etre pretes a marcher au premier ordre. La derniere etape n'etait que de cinq milles; mais la seconde brigade vint sans s'arreter de Newtown a Northcastle et fit ainsi, dans la journee du 3 juillet, une marche de vingt milles. Les regiments de Soissonnais et de Saintonge n'avaient donc pas eu un seul jour de repos depuis leur depart de Providence. Il est vrai que MM. de Custine et le vicomte de Noailles precherent d'exemple en marchant a pied a la tete de leur regiment.

Le duc de Lauzun raconte comme il suit la tentative qu'il fit, de concert avec le general Lincoln, pour surprendre le corps anglais qui etait le plus voisin[171].

[Note 171: Ce recit m'a paru le plus veridique et le plus propre a concilier entre elles les diverses relations que l'on a donnees de cette attaque d'avant-garde.]

"Le 30 juin, apres avoir recu la lettre du general Washington, qui n'entrait dans aucun detail, M. de Rochambeau m'envoya chercher au milieu de la nuit, a quinze milles de Newtown, ou il se trouvait[172]. Je me trouvai exactement au lieu prescrit, quoique l'excessive chaleur et de tres-mauvais chemins rendissent cette marche tres-difficile. Le general Washington s'y trouva fort en avant des deux armees et me dit qu'il me destinait a surprendre un corps de troupes anglaises campees en avant de New-York pour soutenir le fort de Knyphausen, que l'on regardait comme la cle des fortifications de New-York[173]. Je devais marcher toute la nuit pour les attaquer avant le point du jour. Il joignit a mon regiment un regiment de dragons americains (Sheldon), quelques compagnies de chevau-legers et quelques bataillons d'infanterie legere americaine. Il avait envoye par un autre chemin, a environ six milles sur la droite, le general Lincoln avec un corps de trois mille hommes pour surprendre le fort Knyphausen, que je devais empecher d'etre secouru. Il ne devait se montrer que lorsque mon attaque serait commencee, quand je lui ferais dire de commencer la sienne. Il s'amusa a tirailler avec un petit poste qui ne l'avait pas vu et donna l'eveil au corps que je devais surprendre. Ce corps rentra dans le fort, fit une sortie sur le general Lincoln, qui fut battu et qui allait etre perdu et coupe de l'armee si je ne m'etais pas promptement porte a son secours.

"Quoique mes troupes fussent harassees de fatigue, je marchai sur les Anglais; je chargeai leur cavalerie et mon infanterie tirailla avec la leur. Le general Lincoln en profita pour faire sa retraite en assez mauvais ordre. Il avait deux ou trois cents hommes tues ou pris et beaucoup de blesses[174]. Quand je le vis en surete, je commencai la mienne, qui se fit tres-heureusement, car je ne perdis presque personne.

[Note 172: M. de Lauzun etait campe en ce moment a Bridgefield.]

[Note 173: Ce corps etait commande par Delancey.]

[Note 174: Guillaume de Deux-Ponts dit dans ses _Memoires_: quatre-vingts tues ou blesses; mais il n'y etait pas et repete seulement ce qu'on disait. Les chiffres de Lauzun paraissent pourtant exageres.]

"Je rejoignis le general Washington, qui marchait avec un detachement tres-considerable de son armee au secours du general Lincoln, dont il etait tres-inquiet; mais ses troupes etaient tellement fatiguees qu'elles ne pouvaient aller plus loin. Il montra la plus grande joie de me revoir et voulut profiter de l'occasion pour faire une reconnaissance de tres-pres sur New-York. Je l'accompagnai avec une centaine de hussards; nous essuyames beaucoup de coups de fusil et de coups de canon, mais nous vimes tout ce que nous voulions voir. Cette reconnaissance dura trois jours et trois nuits et fut excessivement fatigante, car nous fumes jour et nuit sur pied et nous n'eumes rien a manger que les fruits que nous rencontrames le long du chemin[175].

[Note 175: Le recit de cette petite affaire, donne par d'autres ecrivains, n'est pas tout a fait conforme a celui-ci; mais nous pensons que personne mieux que Lauzun n'etait a meme de savoir ce qui s'etait passe.

Ainsi, MM. de Fersen et de Vauban, aides de camp de M. de Rochambeau, qui avaient recu de leur general la permission de suivre la legion de Lauzun dans son expedition, revinrent le 4 au camp de North-Castle et raconterent ce qui s'etait passe. Ils dirent que le corps de Delancey, qu'on esperait surprendre a Morrisania, se trouvait a. Williamsbridge, prevenu de l'attaque dont il etait menace. Ils n'evaluaient les pertes du corps de Lincoln qu'a quatre tues et une quinzaine de blesses. (_Journal_ de Cromot du Bourg.)]

Le 5 juillet, le general Washington, de retour de sa reconnaissance sur New-York, vint voir les troupes francaises au camp de Northcastle; il confera avec M. de Rochambeau et dina avec lui et son etat-major. Il repartit le soir meme.

Le 6 juillet, l'armee francaise quitta North-Castle pour aller a dix-sept milles de la se joindre a l'armee americaine, campee a Philipsburg. La route etait assez belle, mais la chaleur etait si excessive qu'elle se fit tres-peniblement; plus de quatre cents soldats tomberent de fatigue, mais a force de haltes et de soins on arriva a bon port. Deux hommes du regiment de Deux-Ponts deserterent.

La droite des armees alliees, que formaient les Americains, etait postee sur une hauteur tres-escarpee qui dominait l'Hudson, appele en cet endroit _Tappansee_. Entre les deux armees coulait un ruisseau au fond d'un ravin; enfin les deux brigades de l'armee francaise formaient la gauche de la ligne, qui etait protegee par la legion de Lauzun, campee a quatre milles, dans _White-plains_. Toutes les avenues etaient garnies de postes.

Le 8, le general Washington passa en revue les deux armees. L'armee americaine, qu'il visita la premiere, etait composee de 4,500 hommes au plus, parmi lesquels on comptait de tres-jeunes gens et beaucoup de negres. Ils n'avaient pas d'uniformes et paraissaient assez mal equipes. Ils faisaient sous ce rapport un grand contraste avec l'armee francaise, dont le general Washington parut tres-satisfait. Seul le regiment de Rhode-Island parut aux officiers francais d'une belle tenue. Le general americain voulut visiter la tente que Dumas, Charles de Lameth et les deux Berthier avaient installee pres du quartier general de M. de Beville, dans une position tres-agreable, entre des rochers et sous de magnifiques tulipiers. Ils avaient aussi organise un joli jardin autour de leur habitation provisoire. Washington trouva sur la table des jeunes officiers le plan de Trenton, celui de Westpoint et quelques autres des principales actions de cette guerre ou Washington s'etait signale.

Le 10 juillet au soir, le _Romulus_ et trois fregates, aux ordres de M. de Villebrune, partis de Newport, avancerent dans le Sund jusqu'a la baie de Huntington. Le vaisseau de garde, que l'on estimait de quarante-quatre canons, se retira a leur approche, et les autres petits batiments se refugierent dans la baie. Les pilotes, peu au fait de leur metier, n'oserent pas entrer la nuit, ce qui obligea M. d'Angely, commandant deux cent cinquante hommes qui etaient a bord, de remettre au lendemain l'attaque qu'il voulait faire contre le fort Lloyd's a la pointe d'Oyster-bay. Pendant la nuit les Anglais avaient pu prendre des dispositions qui firent echouer l'entreprise; le debarquement eut lieu; mais le fort etait mieux garde qu'on ne s'y attendait. Il y avait quatre cents hommes. M. d'Angely fut oblige de se retirer apres une canonnade et un feu de mousqueterie assez vif qui blessa quatre hommes. Il se rembarqua et retourna a Newport.

Le 11, le general Washington visita la legion de Lauzun, campee a Chatterton-Hill, a deux milles sur la gauche. Les Americains furent tres-satisfaits de sa tenue.

Le 12, M. de Rochambeau, suivi d'un aide de camp[176], voulut voir les ouvrages que les Americains construisaient a Dobb's-ferry pour defendre le passage de la riviere du Nord. Il trouva une redoute et deux batteries en tres-bonne voie, sous la direction de M. Du Portail. Puis, en s'en retournant, il parcourut les postes des deux armees.

[Note 176: Cromot du Bourg.--C'est d'apres son _Journal_ que je raconte la plupart des evenements qui se passerent pendant le sejour des armees alliees devant New-York. Les Souvenirs de Dumas, _Mes Campagnes en Amerique_, de G. de Deux-Ponts et le _Journal_ de Blanchard m'ont servi surtout a controler et a completer ces recits.]

Le 14, M. de Rochambeau, a l'issue d'un diner chez le general Lincoln auquel assistaient le general Washington, MM. de Viomenil, de Chastellux, de Lauzun et Cromot du Bourg, donna a ses troupes l'ordre de se mettre en marche. La 1re brigade (Bourbonnais et Deux-Ponts), la grosse artillerie et la legion de Lauzun se disposerent a partir. Il faisait un temps affreux. La retraite devait servir de generale; mais a sept heures il y eut contre-ordre sans qu'on put s'expliquer les causes de cette alerte ni celles du contre-ordre.

Le 15, a neuf heures du soir, on entendit du cote de Tarrytown quelques coups de canon suivis d'une vive fusillade. Aussitot M. le marquis de Laval fit battre la generale et tirer deux coups de canon d'alarme. En un instant l'armee fut sur pied; mais M. de Rochambeau fit rentrer les soldats au camp. Washington lui demanda, une heure apres, deux cents hommes avec six canons et six obusiers; mais au moment ou cette artillerie allait partir elle recut encore contre-ordre. Le lendemain matin, a cinq heures, meme alerte suivie d'une nouvelle demande de deux canons de douze et de deux obusiers. Cette fois, G. de Deux-Ponts partit en avant pour Tarrytown, et Cromot du Bourg, qui etait de service aupres de M. de Rochambeau, fut charge de conduire l'artillerie. Il s'acquitta avec empressement de cette mission, car il allait au feu pour la premiere fois. Les canons arriverent a Tarrytown a onze heures. La cause de toutes ces alertes etait deux fregates anglaises et trois schooners qui avaient remonte l'Hudson et essaye de s'emparer des cinq batiments charges de farines que l'on transportait des Jerseys a Tarrytown pour l'approvisionnement de l'armee. Un autre batiment avait ete deja pris pendant la nuit, il contenait du pain, pour quatre jours, destine aux Francais. Par suite de cette perte le soldat fut reduit a quatre onces de pain. On lui donna du riz et un supplement de viande, et il soutint cette contrariete passagere avec la gaiete et la constance dont ses officiers lui donnaient l'exemple. Il y avait sur le meme bateau enleve par les Anglais des habillements pour les dragons de Sheldon. Les fregates avaient mis ensuite leur equipage dans des chaloupes pour operer un debarquement et prendre le reste des approvisionnements a Tarrytown; mais un sergent de Soissonnais qui gardait ce poste avec douze hommes fit un feu si vif et si a propos que les Anglais durent rester dans leurs chaloupes. Une demi-heure apres vinrent les Americains, qui y perdirent un sergent et qui eurent un officier blesse. Les quatre pieces d'artillerie francaises arriverent heureusement sur ces entrefaites; on les mit de suite en batterie et elles tirerent une centaine de coups qui firent eloigner les fregates. Elles resterent en vue pendant les journees du 17 et du 18. M. de Rochambeau avait charge pendant ce temps MM. de Neuris et de Verton, officiers d'artillerie, d'etablir une petite batterie de deux pieces de canons et deux obusiers a Dobb's ferry, sur le point le plus etroit de la riviere. Les fregates durent passer devant ce poste, le 19, pour retourner a King's Bridge. Elles furent energiquement recues. Deux obus porterent a bord de l'une d'elles et y mirent le feu. Un prisonnier francais qui s'y trouvait en profita pour s'echapper; mais bientot la frayeur poussa sept matelots a se jeter aussi a l'eau. Quelques-uns furent noyes, trois furent faits prisonniers et les autres regagnerent la fregate sur laquelle le feu etait eteint.

Dans la nuit du 17 au 18, un officier de la legion de Lauzun, M. Nortmann, en faisant une patrouille avec six hussards, fut tue dans une rencontre avec quelques dragons de Delancey. Il s'ensuivit une alerte. Les hussards riposterent par des coups de pistolets, et l'infanterie s'avancait deja pour les soutenir lorsque les dragons disparurent a la faveur des bois et de la nuit. Une circonstance singuliere contribua dans cette echauffouree a jeter l'alarme dans le camp francais. Au moment ou M. Nortmann fut tue, son cheval s'en retourna seul, a toute bride, vers le camp de la legion de Lauzun. Le hussard en vedette ne sachant pas ce que c'etait, lui cria trois fois, _qui vive_; enfin, voyant qu'il ne recevait pas de reponse, il lui tira un coup de fusil qui etendit raide mort le malheureux cheval.

Le 18, M. de Rochambeau employa Dumas son aide de camp a faire des reconnaissances du terrain et des debouches en avant du camp vers New-York; il lui ordonna de les pousser aussi loin que possible, jusqu'a la vue des premieres redoutes de l'ennemi. Il lui donna, dans ce but, un detachement de lanciers de la legion de Lauzun a la tete duquel etait le lieutenant Killemaine[178]. Grace au courage et a l'intelligence de ce jeune officier, Dumas put s'acquitter parfaitement de sa mission. Apres avoir fait replier quelques petits postes de chasseurs hessois, ils arriverent jusqu'a une portee de carabine des ouvrages ennemis, et ils rejoignirent en ce point un detachement d'infanterie legere americaine qui avait de meme explore le terrain sur la droite. L'objet de ces reconnaissances etait de preparer celle que les generaux en chef se disposaient a faire peu de jours apres avec un gros detachement pour fixer plus specialement l'attention du general Clinton et ne lui laisser aucun doute sur l'intention des generaux allies.

[Note 178: Devenu depuis general. Les plaisants aimaient a rapprocher son nom de celui de Lannes, et disaient: "Voila Lannes et voici Killemaine (_qui le mene_)."--Voir aux _Notices biographiques_.]

C'est le 21, a huit heures du soir, que l'on partit pour cette operation[179]. La retraite servit de generale et l'on se mit en marche dans l'ordre qu'on avait pris le 14. La premiere brigade, les grenadiers et les chasseurs des quatre regiments, deux pieces de douze et deux de quatre marchaient au centre sous la conduite de M. de Chastellux. La droite, commandee par le general Heath, etait formee par une partie de la division du general Lincoln. La legion de Lauzun protegeait l'armee a gauche. Il y avait en tout environ cinq mille hommes avec deux batteries de campagne. La tete des colonnes arriva le 22, a cinq heures du matin, sur le rideau qui domine King's bridge. Les chemins etaient tres-mauvais et l'artillerie avait peine a suivre. Cependant les deux armees marchaient dans un ordre parfait en observant le plus grand silence. Un regiment americain marcha resolument, sous un feu nourri, pour s'emparer d'une redoute. Un de ses officiers eut la cuisse emportee. Pendant ce temps M. de Rochambeau et le general Washington s'avancaient pour reconnaitre les forts. Ils traverserent ensuite le creek d'Harlem et continuerent leurs explorations toujours sous le feu des postes ennemis et des forts. Puis, ils repasserent la riviere, revinrent sur leur route du matin et pousserent en avant, le long de l'ile, jusqu'a la hauteur de New-York. Quelques fregates installees dans la riviere du Nord leur envoyerent des boulets qui ne firent aucun mal. Ils rabattirent ensuite sur Morrisania, ou le feu de l'ennemi fut encore plus vif. Le comte de Damas eut un cheval tue sous lui. Les generaux rentrerent enfin dans leurs lignes apres etre restes vingt-quatre heures a cheval.

[Note 179: Les details qui suivent sont en accord avec ceux que donne le journal de Washington cite par Sparks, VIII, p. 109.]

Pendant ce temps, les aides de camp faisaient chacun de leur cote leurs reconnaissances particulieres. La legion de Lauzun forcait a se replier les postes ennemis et leur enlevait un assez grand nombre de prisonniers.

Le 23, on remonta a cheval a cinq heures du matin pour continuer ce travail. On reconnut d'abord la partie de Long-Island qui est separee du continent par le Sound; on retourna a Morrisania revoir une partie de l'ile d'York qui n'avait point ete suffisamment examinee la veille; puis les generaux revinrent vers leurs troupes.

"Nous fimes dans cette reconnaissance, dit Rochambeau, l'epreuve de la methode americaine pour faire passer a la nage les rivieres aux chevaux en les rassemblant en troupeau a l'instar des chevaux sauvages. Nous avions passe dans une ile qui etait separee de l'ennemi, poste a Long-Island, par un bras de mer dont le general Washington voulut faire mesurer la largeur. Pendant que nos ingenieurs faisaient cette operation geometrique, nous nous endormimes, excedes de fatigue, au pied d'une haie, sous le feu du canon des vaisseaux de l'ennemi, qui voulait troubler ce travail. Reveille le premier, j'appelai le general Washington et lui fis remarquer que nous avions oublie l'heure de la maree. Nous revinmes vite a la chaussee du moulin sur laquelle nous avions traverse ce petit bras de mer qui nous separait du continent; elle etait couverte d'eau. On nous amena deux petits bateaux dans lesquels nous nous embarquames avec les selles et les equipages des chevaux; puis on renvoya deux dragons americains qui tiraient par la bride deux chevaux bons nageurs; ceux-ci furent suivis de tous les autres excites par les coups de fouet de quelques dragons restes sur l'autre bord et a qui nous renvoyames les bateaux. Cette manoeuvre dura moins d'une heure; mais heureusement notre embarras fut ignore de l'ennemi."

L'armee rentra dans son camp a Philipsburg le 23, a onze heures du soir.

"Cette reconnaissance[180] fui faite avec tout le soin imaginable, nous avons essuye six, ou sept cents coups de canon qui ont coute deux hommes aux Americains. Nous avons fait aux Anglais vingt ou trente prisonniers et tue quatre ou cinq hommes. Il leur a ete pris aussi une soixantaine de chevaux. Je ne peux trop repeter combien j'ai ete surpris de l'armee americaine; il est inimaginable que des troupes presque nues, mal payees, composees de vieillards, de negres et d'enfants, marchent aussi bien et en route, et au feu. J'ai partage cet etonnement avec M. de Rochambeau lui-meme, qui n'a cesse de nous en parler pendant la route en revenant. Je n'ai que faire de parler du sang-froid du general Washington; il est connu; mais ce grand homme est encore mille fois plus noble et plus beau a la tete de son armee que dans tout autre moment."

[Note 180: _Journal_ de Cromot du Bourg.]

Du 23 juillet au 14 aout l'armee resta paisible dans son camp de Philipsburg. La legion de Lauzun avait seule un service tres-actif et tres-penible.

La celerite de la marche des troupes francaises et leur discipline eurent un grand succes aupres des Americains. La jonction des armees alliees eut tout l'effet qu'on pouvait en attendre. Elle retint a New-York le general Clinton, qui avait l'ordre de s'embarquer avec un corps de troupes pour separer Washington de La Fayette et reduire le premier a la rive gauche de l'Hudson. Elle contribua a faire retrograder lord Cornwallis de la pointe qu'il avait faite dans l'interieur de la Virginie, pour aller a la baie de Chesapeak fixer et fortifier, suivant les memes instructions, un poste permanent. C'est peu de jours apres la jonction des troupes devant Philipsburg que les generaux francais et americains apprirent que Cornwallis se repliait par la riviere James sur Richmond, ou La Fayette vint l'assieger[181].

[Note 181: Le general anglais Philips mourut le 13 mai 1781. Il etait tres-malade dans son lit, a Petersburg, lorsqu'un boulet de canon parti des batteries de La Fayette traversa sa chambre sans l'atteindre toutefois. Coincidence bizarre, ce meme general commandait a Minden la batterie dont un canon avait tue le pere de La Fayette. (_Memoires_ de La Fayette.) _Maryland Papers_ 133-143, correspondance entre Philips et Weedon.--Arnold fut accuse dans l'armee anglaise d'avoir empoisonne le general Philips. (_Mercure de France_, sept. 1781, p. 160.)--Voir aussi _The Bland Papers_, par Ch. Campbell, Petersburg, 1848, II, 124.]

XV

Le 14 aout, M. de Rochambeau recut de Newport une lettre par laquelle on lui annoncait que la _Concorde_ etait de retour depuis le 5 de son voyage aupres de l'amiral de Grasse. Elle l'avait rejoint a Saint-Domingue apres la prise de Tabago, lui avait communique les instructions de M. de Rochambeau et etait repartie le 26 juillet. M. de Grasse faisait savoir a M. de Rochambeau qu'il partirait le 3 aout avec toute sa flotte, forte de vingt-six vaisseaux, pour se rendre dans la baie de Chesapeak. Il devait emmener trois mille cinq cents hommes de la garnison de Saint-Domingue, ou M. de Lillencourt etait gouverneur, et emporter les 1,200,000 livres fournies par Don Solano, qui lui avaient ete demandees; mais il ajoutait que ses instructions ne lui permettraient pas de rester au dela du 15 octobre.