Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De

Chapter 13

Chapter 133,964 wordsPublic domain

[Note 161: J'ai deja expose, dans le deuxieme chapitre de cet ouvrage, les raisons qui me portaient a croire que l'auteur du journal inedit que je possede, aide de camp de Rochambeau et passager de la _Concorde_, etait Cromot baron du Bourg. Depuis que ce livre est en cours de publication, j'ai recu de M. Camille Rousset, le savant conservateur des archives du Ministere de la guerre, et de M. de Varaigne baron du Bourg, petit-fils de Cromot du Bourg et prefet du Palais, des renseignements qui ne me laissent plus aucun doute sur ce point. On trouvera ces renseignements a la notice biographique sur Cromot du Bourg.]

Partie le 26 mars de Brest, la _Concorde_ arriva a Boston le 6 mai, sans autre incident que la rencontre du _Rover_, pris l'annee precedente par la fregate la _Junon_, dont le capitaine etait le comte de Kergariou Loc-Maria. Le _Rover_ etait commande par M. Dourdon de Pierre-Fiche, et retournait en France donner avis de l'issue du combat naval du 16 mars, livre dans la baie de Chesapeak.

Je reprends ici le cours de mon recit, en laissant la parole, autant que possible, a l'auteur du journal inedit que je possede, passager de la _Concorde_, et aide de camp de Rochambeau, le baron du Bourg.

"La ville de Boston est batie comme le sont a peu pres toutes les villes anglaises; des maisons fort petites en briques ou en bois; les dedans sont extremement propres. Les habitants vivent absolument a l'anglaise; ils ont l'air de bonnes gens et tres-affables. J'ai ete fort bien recu dans le peu de visites que j'ai ete a meme de faire. On y prend beaucoup de the le matin. Le diner, qui est assez communement a deux heures, est compose d'une grande quantite de viande; on y mange fort peu de pain. Sur les cinq heures on prend encore du the, du vin, du madere, du punch, et cette ceremonie dure jusqu'a dix heures. Alors on se met a table, ou l'on fait un souper moins considerable que le diner. A chaque repas on ote la nappe au moment du dessert et l'on apporte du fruit. Au total, la plus grande partie du temps est consacree a la table."

Apres avoir dit qu'il fit d'abord une visite au consul de France a Boston, a M. Hancock, gouverneur de cette ville, et au docteur Cooper, il ajoute:

"Pendant la journee du 7 mai j'ai vu la ville autant qu'il m'a ete possible; elle est tres-considerable et annonce encore qu'avant la guerre ce devait etre un sejour charmant. Elle est dans la plus belle position possible, a un port superbe, et, d'un endroit eleve appele le _Fanal_, on a la plus belle vue du monde. On allume le fanal en cas de surprise, et a ce signal toutes les milices du pays se rassemblent; on le voit d'extremement loin. On y voit la position que prit le general Washington lorsqu'il s'empara de la ville et forca les Anglais de l'abandonner.

"Je suis parti le 8 de Boston pour me rendre a New-port. J'ai couche a quinze milles de la, et j'ai retrouve dans l'auberge ou je me suis arrete la meme proprete qu'a la ville: c'est un usage qui tient au pays. Notre aubergiste etait un capitaine. Les differents grades etant accordes ici a tous les etats, ou plutot l'etat militaire n'y etant pas une carriere, il y a des cordonniers colonels, et il arrive souvent aux Americains de demander aux officiers francais quelle est leur profession en France[162].

[Note 162: On connait cette anecdote: "Un Americain demandait a un officier superieur francais ce qu'il faisait en France.--Je ne fais rien, dit celui-ci.--Mais votre pere?--Il ne fait rien non plus _ou_ il est ministre.--Mais ce n'est pas un etat!--Mais j'ai un oncle qui est marechal.--Ah! c'est un tres-bon metier."--L'anecdote est peut-etre inventee; les uns l'attribuent a Lauzun, d'autres a de Segur ou a de Broglie. Mais elle peint bien les moeurs americaines.]

"Le pays que j'ai parcouru dans ces quinze milles ressemble beaucoup a la Normandie entre Pont-d'Ouilly et Conde-sur-Noireau; il est tres-couvert, tres-montueux et coupe de nombreux ruisseaux. Les terres cultivees que l'on y rencontre sont entourees de murs de pierres que l'on a posees les unes sur les autres, ou de palissades de bois.

"Le 9 au matin je suis parti de mon gite pour me rendre a Newport. Le pays m'a paru moins couvert, mais aussi peu cultive que la veille. Au total, il n'est pas habite. Les villages sont immenses; il y en a qui ont quatre, cinq et meme quinze et vingt milles de long, les maisons etant eparses. Je suis passe a Bristol, qui etait une ville tres-commercante avant la guerre; mais les Anglais, en se retirant, ont brule plus des trois quarts des maisons, qui ne sont pas encore retablies. J'ai enfin passe le bac de Bristol-Ferry, qui separe Rhode-Island du continent; le bras de mer a pres d'un mille[163].

[Note 163: Un kilometre six cent neuf metres environ.]

"Rhode-Island est, dans sa plus grande longueur, tout au plus de quinze milles", et l'endroit le plus large de l'ile est de cinq. Ce devait etre un des endroits du monde les plus agreables avant la guerre, puisque, malgre ses desastres, quelques maisons detruites et tous ses bois abattus, elle offre encore un charmant sejour. Le terrain est fort coupe, c'est-a-dire que tous les terrains des divers proprietaires sont enclos ou de murs de pierres entassees ou de barrieres de bois. Il y a quelques terres defrichees dans lesquelles le seigle et les differents grains viennent a merveille; on y cultive aussi le mais. Il y a encore, comme en Normandie, des vergers considerables, et les arbres rapportent a peu pres les memes fruits qu'en France."

"J'ai trouve l'armee dans le meilleur etat possible, fort peu de malades et les troupes bien tenues. L'ile m'a paru fortifiee de maniere a ne craindre aucun debarquement. La ville de Newport est la seule de l'ile; elle n'a que deux rues considerables, mais elle est assez jolie et devait etre tres-commercante avant la guerre. Les trois quarts des maisons eparses dans le reste sont de petites fermes. Il y a en avant du port, au sud-ouest de la ville, l'ile de Goat, qui est eloignee d'un demi-mille, sur laquelle il y a une batterie de huit pieces de vingt-quatre qui defend l'entree de la rade. Au sud-ouest de Goal-Island est la batterie de Brenton, de douze pieces de vingt-quatre et de quatre mortiers de douze pouces, dont le feu croise avec celui des vaisseaux en rade. La batterie de Brenton est a un demi-mille de Goat-Island[164].

[Note 164: Le commissaire Blanchard, visitant peu de jours apres son debarquement une ecole mixte a Newport, remarqua l'ecriture d'une jeune fille De neuf a dix ans, et admira la beaute et la modestie de cette enfant, dont il retint le nom: _Abigoil Earl_, inscrit dans son journal. "Elle est telle que je desire voir ma fille quand elle aura son age", dit-il, et il traca sur le cahier, a la suite du nom de la jeune fille, les mots: _very pretty._ "Le maitre, ajoute-t-il, n'avait l'air ni d'un pedant, ni d'un missionnaire, mais d'un pere de famille."]

"Au nord-ouest de Goat-Island, environ a trois quarts de mille, est la batterie de Rase-Island, composee de vingt pieces de trente-six et de quatre mortiers de douze pouces, a laquelle la droite des vaisseaux est appuyee, et elle defend non-seulement l'entree de la rade, mais aussi les vaisseaux qui pourraient en sortir...Il me parait d'apres la position des batteries et le feu de nos vaisseaux qu'il serait de toute impossibilite a l'ennemi d'entrer dans la rade.

"Il y a peu de gibier dans l'ile, mais une grande quantite d'animaux domestiques. Les chevaux sont generalement assez bons, quoique sans avoir autant d'especes que je l'aurais cru, les Anglais ayant apporte leur race dans ce pays ainsi que dans le continent; ils y sont extremement chers, et un cheval qui vaut 20 louis en France se paye au moins 40 ou 50. Leur grand talent est de bien sauter, y etant habitues de tres-bonne heure. Ils ont tous une allure semblable a celle que nous appelons l'amble et dont on a beaucoup de peine a les deshabituer."

Le 16, M. le comte de Rochambeau apprit que l'escadre anglaise commandee par Arbuthnot etait sortie de New-York. Le 17, elle parut devant la passe a six lieues au large et y mouilla. Elle y resta jusqu'au 26 et laissa passer, le 23, six batiments de transport venant de Boston.

Dans la nuit du 28 au 29 mai 1781, un capitaine d'artillerie M. La Baroliere, faillit etre assassine par un sergent de sa compagnie, sans qu'on put savoir la raison de cet attentat. Le meurtrier tenta en vain de se noyer; il fut juge, eut le poignet coupe et fut pendu. Bien que frappe de plusieurs coups de sabre, M. la Baroliere se retablit.

M. de Rochambeau recut confidentiellement de son fils l'avis que le comte de Grasse avait ordre de venir dans les mers d'Amerique en juillet ou aout pour degager l'escadre de M. de Barras. Tout en lui conseillant de mettre en surete a Boston cette petite flotte, pendant qu'il ferait telle ou telle expedition qu'on lui designait, on le laissait libre de combiner avec le general Washington toute entreprise qu'ils jugeraient utile et qui pourrait etre protegee par la flotte du comte de Grasse pendant la courte station que cet amiral avait ordre de faire dans ces parages[165]. M. de Rochambeau n'eut en consequence rien de plus presse que de demander au general Washington une entrevue qui eut lieu le 20 mai a Westerfield, pres de Hartford. Le chevalier de Chastellux accompagnait M. de Rochambeau. Washington avait avec lui le general Knox et le brigadier Du Portail. M. de Barras ne put y venir a cause du blocus de Newport par l'escadre Anglaise.

[Note 165: Il nous parait certain que ce plan avait ete combine et arrete a la cour de Versailles, et que c'est a M. de Rochambeau, bien plutot qu'a M. de Grasse, que l'on doit attribuer le merite d'avoir concentre, par une habile tactique, tous les efforts des forces alliees sur York. Ce serait donc a lui que reviendrait la plus grande part de gloire dans le succes de cette campagne, qui decida du sort des Etats-Unis.]

Le general americain pensait qu'il fallait attaquer immediatement New-York; qu'on porterait ainsi un coup plus decisif a la domination anglaise. Il savait que le general Clinton s'etait fort affaibli par les detachements qu'il avait successivement envoyes dans le Sud, et il ne croyait pas que la barre de Sandy-Hook fut aussi difficile a franchir qu'on le disait depuis la tentative faite par d'Estaing deux ans auparavant.

M. de Rochambeau etait d'avis, au contraire, qu'il valait mieux operer dans la baie de Chesapeak, ou la flotte francaise aborderait plus promptement et plus facilement. Aucune des deux opinions ne fut exclue, et l'on decida d'abord de reunir les deux armees sur la rive gauche de l'Hudson, de menacer New-York, et de se tenir pret, en attendant l'arrivee du comte de Grasse, a qui on expedierait une fregate, soit a pousser serieusement les attaques contre cette place, soit a marcher vers la baie de Chesapeak.

Apres cette conference, une depeche du general Washington au general Sullivan, depute du Congres, et une autre lettre de M. de Chastellux au consul de France a Philadelphie, M. de La Luzerne, furent interceptees par des coureurs anglais et remises au general Clinton, tandis qu'une depeche de lord Germaine a lord Clinton etait portee a Washington par un corsaire americain.

Elles servirent mieux la cause des allies que la plus habile diplomatie.

Washington disait en effet dans sa lettre que l'on allait pousser activement le siege de New-York et que l'on allait ecrire a M. de Grasse de venir forcer la barre de Sandy Hook, tandis que le ministre anglais annoncait la resolution de pousser la guerre dans le Sud. Washington comprit alors la justesse des idees de M. de Rochambeau. Quant a M. de Chastellux, il s'exprimait en termes fort peu convenables sur le compte de M. de Rochambeau. Il pretendait l'avoir gagne aux idees du general Washington.

L'officier anglais charge du service des espions envoya une copie de cette lettre au general francais, qui, pour toute punition, fit venir M. de Chastellux, lui montra cette copie et la jeta au feu. Il se garda bien de le detromper et de lui confier ses veritables desseins.

De retour a Newport, M. de Rochambeau trouva que l'escadre se disposait, suivant les instructions donnees a M. de Barras, a se retirer a Boston pendant que l'armee irait rejoindre le general Washington. Le port de Boston n'etait, il est vrai, qu'a trente lieues de Newport, par terre; mais, par mer, il en etait a plus de cent, a cause du trajet qu'il fallait faire pour tourner les bancs de Nantucket; d'ailleurs les vents soufflaient plus habituellement du Nord. Il fallait en outre confier a l'escadre toute l'artillerie de siege, que l'armee, deja chargee de son artillerie de campagne, n'aurait pas pu emmener. La jonction des deux escadres devenait ainsi plus difficile. M. de Rochambeau proposa a M. de Barras de tenir un conseil de guerre pour decider sur cette difficulte. C'est le 26 que ce conseil se reunit, M. de Lauzun etait d'avis que la flotte se retirat a Boston; M. de Chastellux voulait qu'on la laissat a Rhode-Island. M. de Lauzun, en parlant de la discussion qui s'ensuivit, trouve dans la contradiction de Chastellux une raison suffisante pour dire qu'il n'avait pas de jugement. M. de la Villebrune declara que si M. de Grasse devait venir, il fallait rester a Rhode-Island pour faire avec lui une prompte jonction. "Mais s'il n'y vient pas, ajouta-t-il, nous nous ecartons des ordres du Conseil de France et nous prenons sur nous de nous exposer a des evenements facheux." M. de Barras fit cette declaration remarquable: "Personne ne s'interesse plus que moi a l'arrivee de M. de Grasse dans ces mers. Il etait mon cadet; il vient d'etre fait lieutenant general. Des que je le saurai a portee d'ici, je mettrai a la voile pour servir sous ses ordres; je ferai encore cette campagne; mais je n'en ferai pas une seconde." Il opina du reste pour rester a Rhode-Island, et son sentiment prevalut. M. de Lauzun fut charge de porter la nouvelle de cette decision au general Washington, et il pretend dans ses memoires que le general fut tres-irrite que l'on prit une mesure si contraire a ce qui avait ete convenu a Westerfield. Le rapport de Lauzun nous semble suspect, et il pourrait bien ne traduire sur ce point que son propre ressentiment d'avoir vu ecarter son avis.

M. de Rochambeau s'empressa alors d'ecrire a M. de Grasse pour lui exposer la situation de La Fayette en Virginie et de Washington devant York. Il presenta comme son projet personnel une entreprise contre lord Cornwallis dans la baie de Chesapeak; il la croyait plus praticable et plus inattendue de l'ennemi. Pour atteindre ce but, il lui demanda de requerir avec instance le gouverneur de Saint-Domingue, M. de Bouille, de lui accorder pour trois mois le corps de troupes qui etait aux ordres de M. de Saint-Simon et destine a agir de concert avec les Espagnols. Il le priait aussi de lui expedier aussi vite que possible, sur la meme fregate, avec sa reponse, une somme de 1,200,000 livres qu'il emprunterait aux colonies. Cette lettre partit avec la _Concorde_ dans les premiers jours de juin.

Le 9 de ce mois, M. le vicomte de Noailles, qui etait alle par curiosite a Boston, en etait revenu ce meme jour pour annoncer au general l'arrivee en cette ville du _Sagittaire_ escortant un convoi de 633 recrues et de quatre compagnies d'artillerie, et portant 1,200,000 livres. Cette flottille etait partie trois jours avant la _Concorde,_ comme je l'ai dit plus haut. Elle arrivait cependant un mois plus tard. Apres avoir suivi jusqu'aux Acores les flottes de MM. de Grasse et de Suffren, cette fregate s'etait detachee et avait eu a subir des mauvais temps et la poursuite des ennemis. Il manquait trois navires au convoi: la _Diane,_ le _Daswout_ et le _Stanislas._ Les deux premiers rentrerent peu de jours apres; mais le dernier avait ete pris par les Anglais.

L'aide de camp de M. de Rochambeau, venu sur la _Concorde,_ qui avait laisse ses effets sur le _Louis-Auguste,_ de ce convoi, obtint la permission d'aller a Boston prendre ce qui lui etait indispensable pour la campagne. Son manuscrit donne d'interessants details sur le pays que l'armee dut parcourir. Nous en extrayons les passages suivants:

"De Newport, je fus coucher a Warren, petit village assez joli qui n'est qu'a dix-huit milles de Newport dans le continent. On y a construit quelques petits batiments marchands avant la guerre, et il y en a encore de commences qui vont en pourriture. Je fus recu a mon auberge par le maitre, M. Millers, qui est officier au service du Congres, et par son frere, qui commandait l'annee derniere toutes les milices a Rhode-Island. Ils sont tous deux extremement gros.

"Le 10 juin, je partis a quatre heures du matin de Warren, bien empresse d'arriver a Boston. Je ne puis dire assez combien je fus etonne du changement que je trouvai dans les endroits ou j'etais passe il y avait environ six semaines. La nature s'etait renouvelee; les chemins etaient raccommodes; je me croyais absolument dans un autre pays.

"Le 12, apres avoir ete chercher mes effets sur le _Louis-Auguste_ dans le port de Boston, j'allai me promener a Cambridge, petite ville a trois milles de la. C'est un des plus jolis endroits qu'il soit possible de voir; il est situe au bord de la riviere de Boston, sur un terrain tres-fertile, et les maisons sont tres-jolies. A une extremite de la ville, sur une pelouse verte tres-considerable, il y a un college qui prend le titre d'Universite; c'est un des plus beaux de l'Amerique; il compte environ cent cinquante ecoliers qui apprennent le latin et le grec. Il y a une bibliotheque considerable, un cabinet de physique rempli des plus beaux et des meilleurs instruments, et un cabinet d'histoire naturelle qui commence a se former.

"Le 13 au matin, avant de partir de Boston, je fus a cinq milles voir la petite ville de _Miltown,_ ou il y a une papeterie assez considerable et deux moulins a chocolat. La riviere qui les fait mouvoir forme au-dessus une espece de cascade assez jolie. La vue, du haut de la montagne du meme nom, ne laisse pas que d'etre belle.

"Le 14, je partis de Boston; mais avant de quitter cette ville, que je ne devais peut-etre plus revoir, je voulus faire connaissance avec le beau sexe. Il y a deux fois par semaine une ecole de danse ou les jeunes personnes s'assemblent pour danser depuis midi jusqu'a deux heures. J'y fus passer quelques instants. Je trouvai la salle assez jolie, quoique les Anglais, en abandonnant la ville, eussent casse ou emporte une vingtaine de glaces. Je trouvai les femmes tres-jolies, mais tres-gauches en meme temps; il est impossible de danser avec plus de mauvaise grace, ni d'etre plus mal habillees bien qu'avec un certain luxe[166].

"Je partis le soir pour Providence et fus coucher a _Deadham,_ ou je trouvai les sept cents hommes de remplacement qui etaient venus par le convoi et qui allaient joindre l'armee[167]."

[Note 166: Il est bon de comparer ce jugement a celui que prononca le prince de Broglie deux ans plus tard, a propos d'une fete donnee a Boston. (Voir a la fin de ce travail.)]

[Note 167: J'ai dit, d'apres le _Mercure de France,_ que le nombre exact des recrues etait de 633.]

Cependant, le 10, les regiments de Bourbonnais et de Royal-Deux-Ponts partirent de Newport pour se rendre a Providence, ou ils arriverent a dix heures du soir. La journee etait trop avancee pour qu'il fut possible de marquer le camp, de s'y etablir et de prendre la paille et le bois necessaires. Le baron de Viomenil, qui conduisait cette portion de l'armee, obtint pour ce soir-la, des magistrats de la ville, la disposition de quelques maisons vides ou l'on coucha les soldats. Le lendemain matin, 11, le regiment de Deux-Ponts alla camper sur la hauteur qui domine Providence, et les brigades de Soissonnais et de Saintonge, qui arriverent ce meme jour, s'installerent a sa gauche.

L'escadre restee a Newport n'avait plus pour la proteger que quatre cents hommes des recrues arrivees par le _Sagittaire,_ trente hommes de l'artillerie et mille hommes des milices americaines, le tout sous le commandement de M. de Choisy.

"Providence est une assez jolie petite ville, tres-commercante avant la guerre. Il n'y a de remarquable qu'un magnifique hopital[168]. L'armee y resta campee huit jours. Ce temps lui fut necessaire pour rassembler les chevaux de l'artillerie, de l'hopital ambulant, les wagons pour les equipages, les boeufs qui devaient les trainer, et pour recevoir les recrues dont on avait envoye une partie a M. de Choisy.

[Note 168: _Journal_ de Cromot du Bourg.]

"Le 16, le baron de Viomenil passa une revue d'entree en campagne et l'armee se mit en marche dans l'ordre suivant:

"Le 18 juin, le regiment de Bourbonnais (M. de Rochambeau et M. de Chastellux); le 19, celui de Royal-Deux-Ponts (baron de Viomenil); le 20, le regiment de Soissonnais (le comte de Viomenil); le 21, le regiment de Saintonge (M. de Custine) ont successivement quitte le camp de Providence et, en conservant toujours entre eux la distance d'une journee de marche, ils ont campe, le premier jour a _Waterman's Tavern,_ le second a _Plainfield,_ le troisieme a _Windham,_ le quatrieme a _Bolton_ et le cinquieme a _Hartford._ Ces etapes sont distantes de quinze milles. Les chemins etaient tres-mauvais et l'artillerie avait peine a suivre; les bagages resterent en arriere.

"A _Windham,_ l'armee campa dans un vallon entoure de bois ou le feu prit bientot, on ne sait par quelle cause; on employa de suite trois cents hommes a l'eteindre; mais ils ne purent y parvenir. Le feu ne devorait du reste que les broussailles et n'attaquait pas les gros arbres. Cet accident, qui serait effrayant et causerait un veritable desastre dans d'autres pays, est vu avec indifference par les Americains, dont le pays est rempli de forets. Ils en sont meme quelquefois bien aises, car cela leur evite la peine de couper les arbres pour defricher le sol.

"Le 20, il deserta neuf hommes du regiment de Soissonnais et un de Royal-Deux-Ponts.

"L'hote de M. de Rochambeau a Bolton etait un ministre qui avait au moins six pieds trois pouces. Il se nommait Colton, et il offrit a la femme d'un grenadier de Deux-Ponts, a son passage, d'adopter son enfant, de lui assurer sa fortune et de lui donner pour elle une trentaine de louis; mais elle refusa constamment toutes ses offres[169]."

[Note 169: _Journal_ de Cromot du Bourg.--Voir aussi, pour la marche des troupes, la carte que j'ai dressee specialement pour cette histoire.]

Arrive le 22 juin a Hartford, le regiment de Bourbonnais leva son camp le 25, celui de Deux-Ponts le 26, le regiment de Soissonnais le 27, et celui de Saintonge le 28. Ils allerent camper le premier jour a _Farmington_ (12 milles), le second jour a _Baron's Tavern_ (13 milles), le troisieme jour a _Break-neck_ (13 milles), et le quatrieme jour a _Newtown_ (13 milles).

La route etait meilleure et plus decouverte; les stations etaient tres-agreables, sauf _Break-neck,_ qui semble fort bien nomme _(casse-cou)_, a cause de son acces difficile et de son manque de ressources. L'artillerie ne put y arriver que tres-tard. M. de Beville et l'adjudant Dumas marchaient en avant et preparaient les logements.