Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De
Chapter 12
Rochambeau fit rentrer l'armee dans ses quartiers d'hiver, a Newport, des les premiers jours de novembre. La legion de Lauzun fut obligee, faute de subsistances, de se separer de sa cavalerie, qui fut envoyee avec des chevaux d'artillerie et des vivres dans les forets du Connecticut a quatre-vingts milles de Newport. L'Etat de cette province avait fait construire des barraques a Lebanon pour loger ses milices. C'est la que le duc de Lauzun dut etablir ses quartiers d'hiver. Il partit le 10 novembre, non sans regret de quitter Newport et en particulier la famille Hunter au milieu de laquelle il avait ete recu et traite comme un parent, et dont les vertus firent taire, par exception, ses instincts frivoles et sa legerete galante. Le 15, il s'arretait a Windham avec ses hussards Dumas lui avait ete attache, et il fut rejoint par de Chastellux. Le 16, vers quatre heures du soir, ils arriverent ensemble au ferry de Hartford ou ils furent recus par le colonel Wadsworth. "MM. Linch et de Montesquieu y trouverent aussi de bons logements", dit Chastellux[150].
[Note 150: C'etaient les deux aides de camp de M. le baron de Viomenil.]
La Siberie seule, a en croire Lauzun, peut etre comparee a Lebanon, qui n'etait compose que de quelques cabanes dispersees dans d'immenses forets. Il dut y rester jusqu'au 11 janvier 1781.
Le 5 janvier, Lauzun recut de nouveau la visite de Chastellux, qui dit a ce propos: "J'arrivai a Lebanon au coucher du soleil; ce n'est pas a dire pour cela que je fusse rendu a Lebanon _meeting-house_ ou les hussards de Lauzun ont leur quartier: il me fallut faire encore plus de six milles, voyageant toujours dans Lebanon. Qui ne croirait apres cela que je parle d'une ville immense? Celle-ci est, a la verite, l'une des plus considerables du pays, car elle a bien _cent maisons_: il est inutile de dire que ces maisons sont tres-eparses et distantes l'une de l'autre souvent de plus de 400 ou 5OO pas.... M. de Lauzun me donna le plaisir d'une chasse a l'ecureuil..., et au retour je dinai chez lui avec le gouverneur Trumbull et le general Hutington."
Pendant ce temps, le comte de Rochambeau allait reconnaitre des quartiers d'hiver dans le Connecticut, parce qu'il comptait toujours sur l'arrivee de la seconde division de son armee et qu'il ne voulait pas etre pris au depourvu. Il avait laisse a Newport le chevalier de Ternay, malade d'une fievre qui ne paraissait pas inquietante; mais il etait a peine arrive a Boston, le 15 decembre, que son second, le baron de Viomenil, lui envoya un courrier pour lui apprendre la mort de l'amiral. Le chevalier Destouches, qui etait le plus ancien capitaine de vaisseau, prit alors le Commandement de l'escadre et se conduisit d'apres les memes instructions.
Le 11 janvier, le general Knox, commandant l'artillerie americaine, vint de la part du general Washington informer Lauzun que les brigades de Pensylvanie et de New-Jersey, lasses de servir sans solde, s'etaient revoltees, avaient tue leurs officiers et s'etaient choisi des chefs parmi elles; que l'on craignait egalement ou qu'elles marchassent sur Philadelphie pour se faire payer de force, ou qu'elles joignissent l'armee anglaise qui n'etait pas eloignee. Cette derniere crainte etait exageree, car un emissaire de Clinton etant venu proposer aux revoltes de leur payer l'arriere de leur solde a la condition qu'ils se rangeraient sous ses ordres: "Il nous prend pour des traitres, dit un sergent des miliciens, mais nous sommes de braves soldats qui ne demandons que justice a nos compatriotes; nous ne trahirons jamais leurs interets." Et les envoyes du general anglais furent traites en espions.
Lauzun se rendit aussitot a Newport pour avertir le general en chef de ce qui se passait. Rochambeau en fut aussi embarrasse qu'afflige. Il n'avait en effet aucun moyen d'aider le general Washington, puisqu'il manquait d'argent lui-meme, et _il n'avait pas recu une lettre d'Europe depuis son arrivee en Amerique_[151]. On apprit plus tard que le Congres avait apaise la revolte des Pensylvaniens en leur donnant un faible a-compte, mais que, comme la mutinerie s'etait propagee dans la milice de Jersey et qu'elle menacait de gagner toute l'armee, qui avait les memes raisons de se plaindre, Washington dut prendre contre les nouveaux revoltes des mesures severes qui firent tout rentrer dans L'ordre.
[Note 151: Ce sont la les propres paroles de Rochambeau que rapporte Lauzun dans ses _Memoires_. Cela contredit ce passage des _Mem_. de Rochambeau, ou il dit (page 259) qu'il recut les premieres lettres par le navire qui amena M. de Choisy. Soules (page 365, tome III) dit que ces premieres lettres arriverent avec La Perouse, fin fevrier 1781.]
Rochambeau envoya neanmoins Lauzun aupres de Washington, qui avait son quartier general a New-Windsor, sur la riviere du Nord. La maniere dont le general americain recut Lauzun flatta beaucoup celui-ci, qui certes ne manquait pas de bravoure, mais qui avait aussi une certaine dose de vanite, comme on le voit d'apres ses memoires. Le general Washington lui dit qu'il comptait aller prochainement a Newport voir l'armee francaise et M. de Rochambeau. Il lui confia qu'Arnold s'etait embarque a New-York avec 1,500 hommes pour aller a Portsmouth, en Virginie, faire dans la baie de Chesapeak des incursions et des depredations contre lesquelles il ne pouvait trouver d'opposition que de la part des milices du pays; qu'il allait faire marcher La Fayette par terre avec toute l'infanterie legere de son armee pour surprendre Arnold. Il demandait aussi que l'escadre francaise allat mouiller dans la baie de Chesapeak et y debarquat un detachement de l'armee pour couper toute retraite a Arnold.
Lauzun resta deux jours au quartier general americain et faillit se noyer en repassant la riviere du Nord. Elle charriait beaucoup de glaces que la maree entrainait avec une telle rapidite qu'il fut impossible a son bateau de gouverner. Il se mit en travers et se remplit d'eau. Il allait etre submerge, lorsqu'un grand bloc de glace passa aupres. Lauzun sauta dessus et mit trois heures a gagner la rive opposee en sautant de glacon en glacon, au risque de perir a chaque instant.
L'aide de camp Dumas, qui accompagnait Lauzun dans ce voyage, nous donne d'interessants details sur son sejour aupres du general. Apres avoir raconte la facon simple et cordiale dont il fut recu a New-Windsor, il dit: "Je fus surtout frappe et touche des temoignages d'affection du general pour son eleve, son fils adoptif, le marquis de La Fayette. Assis vis-a-vis de lui, il le considerait avec complaisance et l'ecoutait avec un visible interet. Le colonel Hamilton, aide de camp de Washington, raconta la maniere dont le general avait recu une depeche de sir Clinton qui etait adressee a _monsieur_ Washington. "Cette lettre, dit-il, est adressee a un planteur de l'Etat de Virginie; je la lui ferai remettre chez lui apres la fin de la guerre; jusque-la elle ne sera point ouverte." Une seconde depeche fut alors adressee a _Son Excellence le general_ Washington.
"Le lendemain, le general Washington devait se rendre a West-Point; Dumas et le comte de Charlus l'y accompagnerent. Apres avoir visite les forts, les blockhaus et les batteries etablis pour barrer le cours du fleuve, comme le jour baissait et que l'on se disposait a monter a cheval, le general s'apercut que La Fayette, a cause de son ancienne blessure, etait tres-fatigue: "Il vaut mieux, dit-il, que nous retournions en bateau; la maree nous secondera pour remonter le courant." Un canot fut promptement arme de bons rameurs et on s'embarqua. Le froid etait excessif. Les glacons au milieu desquels le bateau etait oblige de naviguer le faisaient constamment vaciller. Le danger devint plus grand quand une neige epaisse vint augmenter l'obscurite de la nuit. Le general Washington, voyant que le patron du canot etait fort effraye, dit en prenant le gouvernail: "Allons, mes enfants, du courage; c'est moi qui vais vous conduire, puisque c'est mon devoir de tenir le gouvernail." Et l'on se tira heureusement d'affaire[152]."
[Note 152: A la meme epoque, vinrent au quartier general americain MM. De Damas, de Deux-Ponts, de Laval et Custine.
Le 28 janvier 1781, le general Knox vint passer deux jours a Newport et visiter l'armee francaise. Le general Lincoln et le fils du colonel Laurens vinrent a la meme epoque (_Blanchard_). Celui-ci devait partir peu de jours apres pour la France sur l'_Alliance_.]
La mauvaise situation des armees alliees engagea le Congres a envoyer en France le colonel Laurens, aide de camp du general Washington. Il avait ordre de representer de nouveau a la cour de Versailles l'etat de detresse dans lequel etait sa patrie.
Cependant, les fregates l'_Hermione_ et la _Surveillante_, qui avaient accompagne l'_Amazone_ le 28 octobre pour se rendre a Boston, rentrerent a Newport le 26 janvier. Elles ramenaient la gabarre l'_Ile-de-France_, l'_Eveille_, l'_Ardent_ et la _Gentille_ etaient alles au-devant. Elles furent retardees par le mauvais temps. Mais les memes coups de vent qui les avaient arretees furent encore plus funestes aux Anglais. Ceux-ci avaient fait sortir de la baie de Gardner quatre vaisseaux de ligne pour intercepter l'escadre francaise; l'un d'eux, le _Culloden_, de 74 canons, fut brise sur la cote et les deux autres demates[153]. Pour repondre aux instantes demandes de l'Etat de Virginie qui ne pouvait resister aux incursions du traitre Arnold, le capitaine Destouches prepara alors une petite escadre composee d'un vaisseau de ligne, l'_Eveille_, de deux fregates, la _Surveillante_, la _Gentille_, et du cutter la _Guepe_. Elle etait destinee a aller dans la baie de Chesapeak, ou Arnold ne pouvait disposer que de deux vaisseaux, le _Charon_ de 50 canons et le _Romulus_ de 44, et de quelques bateaux de transport. Cette petite expedition, dont M. de Tilly eut le commandement, fut preparee dans le plus grand secret. Elle parvint heureusement dans la baie de Chesapeak, s'empara du _Romulus_, de trois corsaires et de six bricks. Le reste des forces ennemies remonta la riviere l'_Elisabeth_ jusqu'a Portsmouth. Les vaisseaux francais n'ayant pu les y suivre a cause de leur trop fort tirant d'eau, M. de Tilly revint avec ses prises a Newport, mais il avait ete separe du cutter la _Guepe_, commandant, M. de Maulevrier. On apprit plus tard qu'il avait echoue sur le cap Charles et que l'equipage avait pu se sauver.
[Note 153: L'un de ceux-ci etait le _London_, de 90 canons; l'autre, le _Bedford_, de 74.]
Ce n'etait que le prelude d'une plus importante expedition dont le general Washington avait parle a Lauzun et dont celui-ci voulait faire partie. Il avait ete convenu entre les generaux des deux armees que, pendant que La Fayette irait assieger Arnold dans Portsmouth, une flotte francaise portant un millier d'hommes viendrait l'attaquer par mer. Rochambeau fit embarquer, en effet, sur les vaisseaux de Destouches 1200 hommes tires du regiment de Bourbonnais, sous la conduite du colonel de Laval et du major Gambs; et de celui de Soissonnais, sous les ordres de son colonel en second, le vicomte de Noailles, et du lieutenant-colonel Anselme de la Gardette.
Telle etait l'organisation de cette expedition:
M. le baron de Viomenil, commandant en chef;
M. le marquis de Laval et le vicomte de Noailles, commandant les grenadiers et les chasseurs; M. Collot, aide-marechal-des-logis; M. de Menonville, aide-major-general; M. Blanchard, commissaire principal des vivres.
Pour remplacer les troupes parties[154], on fit avancer dix-sept cents hommes des milices du pays sous les ordres du general Lincoln, ancien defenseur de Charleston.
[Note 154: _Mercure de France_, mai 1781, p. 32.]
Ces choix furent vivement critiques par les principaux officiers. Lauzun, par exemple, en voulut au general en chef de ne pas l'avoir engage dans cette expedition, et de Laval se plaignit de ne pas en avoir le commandement en chef. Singuliere organisation militaire que celle ou les officiers discutent les actes et les ordres de leurs chefs et temoignent tout haut leur mecontentement! Singuliere discipline que celle qui admet qu'en temps de guerre les officiers generaux et les aides de camp n'en agissent qu'a leur guise [155]. Le choix que fit Rochambeau me semble pourtant avoir ete des plus judicieux. Lauzun avait a veiller sur la cavalerie campee a vingt-cinq lieues de Newport. Il ne pouvait etre remplace dans le commandement de cette arme speciale. En outre, il rendait sur le continent de reels services, que son general se plaisait d'ailleurs a reconnaitre, par la connaissance qu'il avait de la langue anglaise et par les bonnes relations que son caractere affable lui permettait d'entretenir. Le marquis de Laval, qui s'etait promis de ne pas servir sous les ordres de La Fayette ne pouvait pas utilement etre employe en qualite de commandant d'une expedition ou la bonne entente avec ce general etait une condition essentielle du succes. Enfin l'entreprise etait tres-importante, et Rochambeau crut qu'il ne pouvait pas moins faire que d'en donner la direction a son second, le baron de Viomenil, dans un moment surtout ou il devait rester lui-meme au camp.
[Note 155: M. de Charlus etait a ce moment a Philadelphie. M. de Chastellux se fit plus connaitre par ses excursions que par ses combats pendant la campagne. MM. de Laval et de Lauzun quittent a tous propos et sans necessite leurs soldats. Plus tard, nous verrons aussi que c'est a la _complaisance_ de M. de Barras que l'on dut de le voir servir sous les ordres de son chef, M. de Grasse, qu'il trouvait trop nouveau en grade.]
Il y avait sur les vaisseaux un nombre de mortiers et de pieces d'artillerie suffisant pour soutenir un siege dans le cas ou l'expedition reussirait; mais, bien que l'armee de terre fournit en vivres et en argent tout ce qui lui restait, les preparatifs du depart furent longs et l'escadre anglaise eut le temps de reparer les avaries produites a ses vaisseaux par le coup de vent de la fin de fevrier. Dumas fut charge d'aller a New-London, petit port sur la cote de Connecticut, en face de la pointe de Long-Island et du mouillage de l'escadre anglaise, pour l'observer de plus pres pendant que celle de Destouches se disposait a sortir. Il put remarquer qu'elle etait dans la plus parfaite securite. Aussi, Destouches profita-t-il d'un vent Nord-Est qui s'eleva le 8 mars, pour mettre a la voile. Il etait monte sur le _Duc de Bourgogne_ et emmenait les vaisseaux: le _Conquerant_, commande par de la Grandiere; le _Jason_, commande par La Clochetterie; l'_Ardent_, capitaine de Marigny; le _Romulus_ recemment pris, par de Tilly. En outre, le _Neptune_, l'_Eveille_, la _Provence_, avec les fregates la _Surveillante_, l'_Hermione_ et le _Fantasque_, arme en flute.
Il y avait a bord quatre compagnies de grenadiers et de chasseurs, un detachement de 164 hommes de chacun des regiments, et cent hommes d'artillerie, ensemble 1,156 hommes.
Une mer orageuse et inegale forca le chef de l'escadre francaise a se porter au large pour se rapprocher ensuite de la cote aussitot qu'il fut a la latitude de la Virginie. Un instant ses vaisseaux furent disperses; mais il put les rallier a l'entree de la baie de Chesapeak. En meme temps il decouvrit l'escadre anglaise, qui sous les ordres de l'amiral Graves etait partie de son mouillage vingt-quatre heures apres lui, mais qui en suivant une voie plus directe etait arrivee deux jours avant. L'amiral anglais etait monte sur le _London_, vaisseau a trois ponts, plus fort qu'aucun des vaisseaux francais. Les autres vaisseaux anglais etaient egaux par le nombre et l'armement a ceux de l'escadre francaise.
C'etait le 16 mars. Destouches comprit que son expedition etait manquee. Il ne crut pas toutefois pouvoir se dispenser de livrer un combat qui fut tres-vif et dans lequel se distinguerent surtout le _Conquerant_, le _Jason_ et l'_Ardent_. Le premier perdit son gouvernail. Presque tout son equipage fut mis hors de combat; de Laval lui-meme y fut blesse[156]. L'escadre anglaise etait encore plus maltraitee; mais elle garda la baie, et quelques jours plus tard le general Philips, parti de New-York avec deux mille hommes, put rejoindre Arnold et lui assurer en Virginie une superiorite Incontestable.
[Note 156: Le _Conquerant_ eut a tenir tete, dans l'affaire du 16 mars, a trois vaisseaux ennemis. Il eut trois officiers tues, entre autres M. de Kergis, jeune homme de la plus belle esperance et de la plus brillante valeur. Cent matelots ou soldats de son bord furent touches, parmi lesquels il y en eut 40 de tues et 40 autres environ qui moururent de leurs blessures. C'est sur le pont que se fut le plus grand carnage. Le maitre d'equipage, le capitaine d'armes et sept timoniers furent au nombre des morts... _(Journal de Blanchard.)_
"Le _Duc de Bourgogne_, a bord duquel j'etais, ajoute Blanchard, n'eut que quatre hommes tues et huit blesses. Un officier auxiliaire recut aussi une contusion a cote de moi. Je restai tout le temps du combat sur le gaillard d'arriere, a portee du capitaine et de M. de Viomenil. J'y montrai du sang-froid; je me rappelle qu'au milieu du feu le plus vif, M. de Menonville ayant ouvert sa tabatiere, je lui en demandai une prise et nous echangeames a ce sujet une plaisanterie. Je recus de M. de Viomenil un temoignage de satisfaction qui me fit plaisir."]
Le capitaine Destouches rentra a Newport le 18, apres sa glorieuse mais inutile tentative.
D'un autre cote, La Fayette avait recu, le 20 fevrier, de Washington, l'ordre de prendre le commandement d'un detachement reuni a Peakskill pour agir conjointement avec la milice et les batiments de M. Destouches contre Arnold, qui etait a Portsmouth; La Fayette partit en effet avec ses douze cents hommes d'infanterie legere. Le 23 fevrier, il etait a Pompton et simula une attaque contre Staten-Island; puis il marcha rapidement sur Philadelphie, y arriva le 2 mars, se rendit le 3 a Head-of-Elk, ou il s'embarqua sur de petits bateaux et arriva heureusement a Annapolis. Il partit de la dans un canot avec quelques officiers, et, malgre les fregates anglaises qui etaient dans la baie, il parvint a Williamsbourg pour y rassembler les milices. Il avait deja bloque Portsmouth et repousse les piquets ennemis, lorsque l'issue du combat naval du 16 mars laissa les Anglais maitres de la baie. Il ne restait plus a La Fayette qu'a retourner a Annapolis, d'ou, par une marche hardie, il ramena son detachement a Head-of-Elk en passant a travers les petits batiments de guerre anglais. La il recut un courrier du general Washington qui lui confiait la difficile mission de defendre la Virginie [157].
[Note 157: Le 6 mars, le general Washington vint a Newport visiter l'armee francaise. Il fut recu avec tous les honneurs dus a un marechal de France. Il passa l'armee en revue, assista au depart de l'escadre de M. Destouches et repartit le 13 pour son quartier general.
"Cette entrevue des generaux, dit Dumas, fut pour nous une veritable fete; nous etions impatients de voir le heros de la liberte. Son noble accueil, la simplicite de ses manieres, sa douce gravite, surpasserent notre attente et lui gagnerent tous les coeurs francais. Lorsque, apres avoir confere avec M. de Rochambeau, il nous quitta pour retourner a son quartier general, pres de West-Point, je recus l'agreable mission de l'accompagner a Providence. Nous arrivames de nuit a cette petite ville; toute la population etait accourue au dela du faubourg; une foule d'enfants portant des torches et repetant les acclamations des citoyens nous entouraient; ils voulaient tous toucher celui qu'a grands cris ils appelaient leur pere, et se pressaient au-devant de nos pas au point de nous empecher de marcher. Le general Washington attendri s'arreta quelques instants et, me serrant la main, il me dit: "Nous pourrons etre battus par les Anglais, c'est le sort des armes; mais voila l'armee qu'ils ne vaincront jamais."
M. George W. P. Custis, petit-fils de Mme Washington, a publie (_Frederick Md. Examiner_, 18 aout 1857) une lettre dans laquelle il soutient que Washington recut effectivement du gouvernement francais le titre de marechal de France, et il appuie son assertion en citant la dedicace manuscrite d'une gravure offerte par le comte Buchan au "marechal-general Washington". Mais les instructions donnees par la cour de Versailles a Rochambeau (Sparks, 1835, VII, 493) etaient assez precises pour eviter tout conflit d'autorite ou de preseance entre le generalissime americain et les officiers superieurs francais: elles rendaient inutile la nomination de Washington a un grade dont le titre associe a son nom fait le plus singulier effet. (Voir aussi _Maryland Letters_, p. 114.)]
XIII
Pendant que ces faits se passaient en Amerique, l'Amazone, partie le 28 octobre sous les ordres de La Perouse, avec le vicomte de Rochambeau et les depeches du chevalier de Ternay, vint debarquer a Brest. La situation etait un peu changee. M. de Castries avait remplace M. de Sartines au ministere de la marine; M. de Montbarrey, a la guerre, etait remplace par M. de Segur. Les Anglais avaient declare brusquement la guerre a la Hollande et s'etaient empares de ses principales possessions. La France faisait des preparatifs pour soutenir ces allies. Ces circonstances reunies avaient detourne l'attention de ce qui se passait en Amerique. Le roi donna neanmoins a M. de La Perouse l'ordre de repartir sur-le-champ sur l'_Astree_, fregate qui etait la meilleure voiliere de Brest, et de porter en Amerique quinze cent mille livres qui etaient deposees a Brest depuis six mois pour partir avec la seconde division. Il retint le colonel Rochambeau a Versailles jusqu'a ce qu'on eut decide en conseil sur ce qu'il convenait de faire[158].
[Note 158: J'ai deja dit que l'_Astree_ rentra a Boston le 25 janvier, apres soixante et un jours de traversee. Elle avait a bord huit millions.--_Mercure de France_, mai 1781, page 31.--Ce chiffre de huit millions est certainement exagere.]
Les ministres convinrent qu'en l'etat actuel des affaires il n'etait pas possible d'envoyer la seconde division de l'armee en Amerique. On fit partir seulement, le 23 mars 1781, un vaisseau, le _Sagittaire_, et six navires de transport sous la conduite du bailli de Suffren. Ils emportaient six cent trente trois recrues du regiment de Dillon, qui devaient completer les quinze cents hommes de ce regiment, dont l'autre partie etait aux Antilles. Il y avait en outre quatre compagnies d'artillerie. Ces navires suivirent la flotte aux ordres du comte de Grasse jusqu'aux Acores.
La fregate la _Concorde_, capitaine Saunauveron[159], partit de Brest trois jours apres, a quatre heures du soir, escortee par l'_Emeraude_ et la _Bellone_ seulement jusqu'au dela des caps: ces deux fregates devaient venir croiser ensuite. La _Concorde_ emmenait M. le vicomte de Rochambeau avec des depeches pour son pere; M. de Barras, qui venait comme chef d'escadre remplacer M. Destouches et prendre la suite des operations de M. de Ternay; M. d'Alpheran, capitaine de vaisseau[160], et un aide de camp de M. de Rochambeau [161]. Enfin elle portait un million deux cent mille livres pour le corps expeditionnaire. Le _Sagittaire_ devait apporter pareille somme; et, pour remplacer le secours promis en hommes, secours que la presence d'une puissante flotte anglaise devant Brest avait empeche de partir, le gouvernement francais mettait a la disposition du general Washington une somme de six millions de livres.
[Note 159: Elle portait trente-six canons, vingt-quatre soldats de terre et trente-cinq marins.--_Mercure de France_, avril 1781, page 87.]
[Note 160: Blanchard.]