Les Francais En Amerique Pendant La Guerre De L Independance De
Chapter 11
[Note 141: "Le 22 juillet, la brigade retourna a Kingsbridge et les compagnies de flanc marcherent sur Frog's Neck, vis-a-vis Long-Island; le 25, elles s'embarquerent sur des transports pour aller a Rhode-Island. Pendant que nous etions a Frog's Neck, les Francais arriverent a Rhode-Island au nombre d'environ six mille, avec une flotte de sept vaisseaux de ligne et de quelques fregates; et comme nous apprimes qu'ils avaient beaucoup de malades, et que d ailleurs nous avions une flotte superieure, nous partimes pour les attaquer; nous nous avancames jusqu'a la baie de Huntingdon dans Long-Island et la nous jetames l'ancre pour attendre le retour d'un batiment que le general avait depeche a l'amiral qui bloquait la flotte francaise dans le port de Rhode-Island et se tenait a l'entree. D'apres les avis que le commandant en chef recut par ce navire, il fit arreter l'expedition. On rapporta, quelque temps apres, que les Francais etaient dans une telle consternation d'etre bloques par une flotte superieure, que si nous les avions attaques, a notre approche ils auraient fait echouer leurs vaisseaux et auraient jete leurs canons a la mer"--_Matthew's Narrative_.--L'auteur de ce recit est feu Georges Mathew. A l'age de quinze ou seize ans, il entra dans les Coldstream Guards, commandes par son oncle le general Edward Mathew, et vint avec ce corps a New-York comme aide de camp de celui-ci.
Ce manuscrit, dont j'ai pu prendre une copie, m'a ete communique par son fils unique, S. Exe. George B. Mathew, aujourd'hui ministre plenipotentiaire de la Grande-Bretagne au Bresil.]
De Custine et Guillaume de Deux-Ponts en second furent detaches avec les bataillons de grenadiers et de chasseurs de leurs deux brigades, et prirent position au bord de la mer. L'amiral Arbuthnot resta continuellement en vue de la cote jusqu'au 26 juillet; la nuit il mouillait a la _pointe de Judith_ et il passait la journee sous voiles, croisant tantot a une lieue, tantot a trois ou quatre lieues de la cote. Le 26 au soir, Rochambeau fit rentrer cette troupe au camp et la remplaca par la legion de Lauzun.
La campagne etait trop avancee et les forces navales des Francais trop inferieures pour que les allies pussent rien entreprendre d'important. Rochambeau, malgre les instances de La Fayette, a qui l'inaction pesait, ne songea qu'a perfectionner les defenses de Rhode Island par la protection mutuelle des vaisseaux et des batteries de la cote. Les troupes et les equipages avaient, d'autre part, beaucoup souffert des maladies occasionnees par un trop grand encombrement. L'ile avait ete devastee par les Anglais et par le sejour des troupes americaines. Il fallut construire des baraques pour loger les troupes, etablir des hopitaux au fond de la baie dans la petite ville de _Providence_, et s'occuper de monter les hussards de Lauzun, en un mot, pourvoir a tous les besoins de la petite armee pendant le quartier d'hiver. Dumas et Charles de Lameth, aides de camp du general Rochambeau, furent charges de diverses reconnaissances, et le premier parle dans ses _Memoires_ du bon accueil qu'il recut a Providence dans la famille du docteur Browne. Le duc de Lauzun fut charge de commander tout ce qui etait sur la passe et a portee des lieux ou l'on pouvait debarquer. Pendant ce temps, l'intendant de Tarle et le commissaire des guerres Blanchard s'occupaient de procurer a l'armee des vivres, du bois, et d'organiser ou d'entretenir les hopitaux.
Le 9 aout, quand La Fayette fut de retour au quartier-general de Washington, place a Dobb's Ferry, a dix milles au-dessus de King's Bridge, sur la rive droite de la riviere du Nord, il ecrivit a MM. de Rochambeau et de Ternay la depeche la plus pressante, dans laquelle il concluait, au nom du general americain, en proposant aux generaux francais de venir sur-le-champ pour tenter l'attaque de New-York. Cette lettre se terminait par une sorte de sommation basee sur la politique du pays et sur la consideration que cette campagne etait le dernier effort de son patriotisme. D'un autre cote, le meme courrier apportait une missive de Washington qui ne parlait pas du tout de ce projet, mais qui ne repondait que par une sorte de refus aux instances de Rochambeau pour obtenir une conference, ou "dans une heure de conversation on conviendrait de plus de choses que dans des volumes de correspondance[142]." Washington disait avec raison qu'il n'osait quitter son armee devant New-York, car elle pourrait etre attaquee d'un moment a l'autre, et que, par sa presence, il s'opposait au depart des forces anglaises considerables qui auraient pu etre dirigees contre Rhode-Island. Il est certain en effet que s'il ne s'etait eleve quelques dissentiments entre le general Clinton et l'amiral Arbuthnot, les Francais auraient pu se trouver des le debut dans une position desastreuse. Il resulta des premieres lettres echangees a cette occasion entre La Fayette, Rochambeau et Washington un commencement de brouille qui fut vite dissipee grace a la sagesse de Rochambeau. Il ecrivit en anglais au general americain pour lui demander de s'adresser directement a lui desormais et pour lui exposer les raisons qui l'engageaient a differer de prendre l'offensive. Il insistait en meme temps pour obtenir une conference. Depuis ce moment, les rapports entre les deux chefs furent excellents.
[Note 142: _Memoires_ de Rochambeau.]
La seule presence de l'escadre et de l'armee francaise, quoiqu'elles fussent paralysees encore et reellement bloquees par l'amiral Arbuthnot, avait opere une diversion tres-utile, puisque les Anglais n'avaient pu profiter de tous les avantages resultant de la prise de Charleston, et qu'au lieu d'operer dans les Carolines avec des forces preponderantes, ils avaient ete forces d'en ramener a New-York la majeure partie.
Au commencement de septembre on eut enfin des nouvelles de l'escadre de M. de Guichen, qui avait paru sur les cotes sud de l'Amerique. Apres avoir livre plusieurs combats dans les Antilles contre les flottes de l'amiral Rodney[143], il se mit a la tete d'un grand convoi pour le ramener en France. Le chevalier de Ternay, se voyant bloque par des forces superieures, avait requis de lui quatre vaisseaux de ligne qu'il avait le pouvoir de lui demander pour se renforcer; mais la lettre n'arriva au cap Francais qu'apres le depart de M. de Guichen. M. de Monteil, qui le remplacait, ne put pas la dechiffrer. Les nouvelles des Etats du Sud n'etaient pas bonnes non plus. Lord Cornwallis avait ete a Camden au devant du general Gates, qui marchait a lui pour le combattre. Ce dernier fut battu et l'armee americaine fut completement mise en deroute. De Kalb s'y fit tuer a la tete d'une division qui soutint tous les efforts des Anglais pendant cette journee [144].Le general Gates se retira avec les debris de son armee jusqu'a Hill's Borough, dans la Caroline du Nord.
[Note 143: Voir la _Notice biographique_ sur M. de Guichen, et _ante_, p. 80 et 81.]
[Note 144: Le general Gates ecrivit apres sa defaite, je pourrais dire sa fuite, une curieuse lettre que j'ai inseree dans les _Maryland Papers._ V. _Notice biog._ de Kalb.]
Cependant M. de Rochambeau n'attendait que l'arrivee de sa seconde division et un secours de quelques vaisseaux pour prendre l'offensive. Sur la nouvelle de l'approche de M. de Guichen [145], il obtint enfin du general Washington une entrevue depuis longtemps desiree. Elle fut fixee au 20 septembre.
[Note 145: L'_Alliance_, qui lui apporta cette nouvelle inexacte, arriva a Boston le 20 aout 1780. Elle etait partie de Lorient le 9 juillet. Elle portait de la poudre et d'autres munitions pour l'armee; mais son capitaine, Landais, etant devenu fou pendant la traversee (voir _Mem._ de Pontgibaud), on avait du l'enfermer dans sa chambre et donner le commandement au second. Il y avait a bord M. de Pontgibaud, aide de camp de La Fayette, M. Gau. commandant d'artillerie (Blanchard), et le commissaire americain Lee. Cette fregate repartit dans les premiers jours de fevrier 1781, avec M. Laurens qui se rendait a la Cour de Versailles. Voir aussi _Naval History of the United States_, par Cooper.]
Rochambeau partit le 17 pour s'y rendre en voiture avec l'amiral Ternay, qui etait fortement tourmente de la goutte. La nuit, aux environs de Windham, la voiture vint a casser, et le general dut envoyer son premier aide de camp, de Fersen, jusqu'a un mille du lieu de l'accident, pour chercher un charron. Fersen revint dire qu'il avait trouve un homme malade de la fievre quarte qui lui avait repondu que, lui remplit-on son chapeau de guinees, on ne le ferait point travailler la nuit. Force fut donc a Rochambeau et de Ternay d'aller ensemble solliciter ce charron; ils lui dirent que le general Washington arrivait le soir a Hartford pour conferer avec eux le lendemain et que la conference manquerait s'il ne raccommodait pas la voiture. "Vous n'etes pas des menteurs, leur dit-il; j'ai lu dans le _Journal de Connecticut_ que Washington doit y arriver ce soir pour conferer avec vous; je vois que c'est le service public; vous aurez votre voiture prete a six heures du matin." Il tint parole et les deux officiers generaux purent partir a l'heure dite. Au retour, et vers le meme endroit, une roue vint encore a casser dans les memes circonstances. Le charron, mande de nouveau, leur dit: "Eh bien! vous voulez encore me faire travailler la nuit?--Helas oui, dit Rochambeau; l'amiral Rodney est arrive pour tripler la force maritime qui est contre nous et il est tres-presse que nous soyons a Rhode-Island pour nous opposer a ses entreprises.--Mais qu'allez-vous faire contre vingt vaisseaux anglais, avec vos six vaisseaux, repartit-il?--Ce sera le plus beau jour de notre vie s'ils s'avisent de vouloir nous forcer dans notre rade.--Allons, dit-il, vous etes de braves gens; vous aurez votre voiture a cinq heures du matin. Mais avant de me mettre a l'ouvrage, dites-moi, sans vouloir savoir vos secrets, avez-vous ete contents de Washington et l'a-t-il ete de vous?"
Nous l'en assurames, son patriotisme fut satisfait et il tint encore parole.. "Tous les cultivateurs de l'interieur, dit M. de Rochambeau, qui raconte cette anecdote dans ses memoires, et presque tous les proprietaires du Connecticut ont cet esprit public qui les anime et qui pourrait servir de modele a bien d'autres."
Apres la defaite de Gates, Green alla commander en Caroline. Arnold fut place a West-Point. L'armee principale, sous les ordres immediats de Washington, avait pour avant-garde l'infanterie legere de La Fayette a laquelle etait joint le corps du colonel de partisans Henry Lee. Le corps de La Fayette consistait en six bataillons composes chacun de six compagnies d'hommes choisis dans les differentes lignes de l'armee. Ces bataillons etaient groupes en deux brigades, l'une sous les ordres du general Hand et l'autre du general Poor. Le 14 aout, La Fayette, qui ne cherchait qu'une occasion de combattre, avait demande par ecrit au general Washington l'autorisation de tenter une surprise nocturne sur deux camps de Hessois etablis a Staten-Island; mais son projet ne put s'accomplir par la faute de l'administration de la guerre.
West-Point, fort situe sur une langue de terre qui s'avance dans l'Hudson et qui domine le cours, est dans une position tellement importante qu'on l'avait appele le Gibraltar de l'Amerique. La conservation de ce poste, ou commandait le general Arnold, etait d'une importance capitale pour les Etats-Unis. Le general Washington, qui se rendait avec La Fayette et le general Knox a l'entrevue d'Hartford, passa l'Hudson le 18 septembre et vit Arnold, qui lui montra une lettre du colonel Robinson, embarque sur le sloop anglais le _Vautour_, pretendant que cet officier lui donnait un rendez-vous pour l'entretenir de quelque affaire privee; Washington lui dit de refuser ce rendez-vous, ce a quoi Arnold parut consentir.
L'entrevue d'Hartford eut lieu le 20 septembre 1780 entre Washington, La Fayette, le general Knox d'une part, Rochambeau, de Ternay et de Chastellux de l'autre. Rochambeau avait avec lui comme aides de camp MM. de Fersen, de Damas et Dumas. On y regla toutes les bases des operations dans la supposition de l'arrivee de la seconde division francaise ou d'une augmentation de forces navales amenees ou envoyees par M. de Guichen. On y decida aussi d'envoyer en France un officier francais pour solliciter de nouveaux secours et hater l'envoi de ceux qui avaient ete promis. On pensa d'abord a charger de cette ambassade de Lauzun, que sa liaison avec le ministre, de Maurepas, rendait plus propre a obtenir un bon resultat. Rochambeau proposa son fils, le vicomte de Rochambeau, colonel du regiment d'Auvergne, qui avait ete detache dans l'etat-major de son pere[146].
[Note 146: Le vicomte de Rochambeau est designe par Blanchard, ainsi qu'on l'a pu voir dans la composition des cadres du corps expeditionnaire que j'ai donnee plus haut, comme colonel du regiment de Bourbonnais. Tres peu de _Memoires_ du temps disent, avec les _Archives_ du ministere de la guerre de France, qu'il etait attache a l'etat-major de son pere.]
Les esperances qu'on avait concues de pouvoir prendre l'offensive s'evanouirent par la nouvelle que recurent les generaux de l'arrivee a New-York de la flotte de l'amiral Rodney, qui triplait les forces des Anglais. Le baron de Viomenil, qui commandait en l'absence de Rochambeau, prit toutes les dispositions necessaires pour assurer le mouillage de l'escadre contre ce nouveau danger; mais il envoya courrier sur courrier a son general en chef pour le faire revenir.
Arnold, depuis dix-huit mois, avait etabli des relations secretes avec sir Henry Clinton, pour lui livrer West-Point, et le general anglais avait confie tout le soin de la negociation a un de ses aides de camp, le major Andre. Celui-ci manqua une premiere entrevue avec Arnold, le 11 septembre, a Dobb's Ferry. Une seconde fut projetee a bord du sloop de guerre le _Vautour_, que Clinton envoya a cet effet, le 16, a Teller's-Point, environ a 15 ou 16 milles au-dessous de West-Point. La defense de Washington l'ayant empeche de se rendre a bord du _Vautour_, Arnold se menagea une entrevue secrete avec le major Andre. Celui-ci quitta New-York, vint a bord du sloop et, de la, avec un faux passeport, a Long-Clove, ou il vit Arnold le 21 au soir. Ils se separerent le lendemain.
Mais les miliciens faisaient une garde d'autant plus severe qu'ils voulaient assurer le retour de Washington. Trois d'entre eux eurent des soupcons sur l'identite d'Andre, qui, apres son entrevue, s'en retournait a New-York deguise en paysan: il fut arrete a Tarrytown; on trouva dans ses souliers tout le plan de la conjuration. Il offrit une bourse aux miliciens pour le laisser fuir. Ceux-ci refuserent et le conduisirent a North-Castle, ou commandait le lieutenant-colonel Jameson. Cet officier rendit compte de sa capture le 23 a son superieur, le general Arnold, qu'il ne soupconnait pas etre du complot. Arnold recut la lettre le 25, pendant qu'il attendait chez lui, avec Hamilton et Mac Henry, aides de camp de Washington et de La Fayette, l'arrivee du general en chef. Il sortit aussitot, monta sur un cheval de son aide de camp et chargea celui-ci de dire au general qu'il allait l'attendre a West-Point; mais il gagna le bord de la riviere, prit son canot et se fit conduire a bord du _Vautour_.
Washington arriva d'Hartford quelques instants apres le depart d'Arnold. Ce ne fut que quatre heures plus tard qu'il recut les depeches qui lui revelerent le complot.
Le major Andre, l'un des meilleurs officiers de l'armee anglaise et des plus interessants par son caractere et sa jeunesse, fut juge et puni comme espion. Il fut pendu le 2 octobre. Sa mort, dure necessite de la guerre, excita les regrets de ses juges eux-memes [147].
[Note: 147: "En septembre eut lieu le supplice du major Andre. Son plan, s'il n'avait pas ete decouvert, etait qu'a un jour convenu entre lui et le general Arnold, sir Henry Clinton viendrait mettre le siege devant le fort _Defiance_; ce fort est reconnu comme presque imprenable. Son enceinte comprend sept acres de terre; elle est defendue par cent vingt pieces de canon et fortifiee de redoutes. Il est bati a environ huit milles en remontant sur le bord de la riviere du Nord. Le general Arnold aurait immediatement envoye a Washington pour demander du secours et aurait rendu la place avant que ce secours put arriver: Sir Henry Clinton aurait ensuite pris ses dispositions pour surprendre le renfort que le general Washington aurait probablement voulu conduire lui-meme.
"Le succes de ce plan aurait mis fin a la guerre. Quand le general Arnold fut parvenu a s'echapper, des son arrivee a New-York, il fut nomme brigadier general par sir Henry. Mais si son projet eut reussi, il n'y aurait pas eu de rang qui aurait pu payer un aussi important service." _(Mathew's Narrative._ Voir plus haut, page 103, note.) Je reviendrai, dans l'_Appendice_, sur cette affaire de la trahison d'Arnold et du supplice du major Andre qui souleve, meme aujourd'hui, des discussions relatives aux droits des gens.
On trouvera aussi, a la meme place, une complainte qui eut un instant la vogue a Paris et a Versailles.]
Malgre la superiorite des forces que l'escadre de Rodney donnait aux Anglais, soit que Rhode-Island fut tres-bien fortifiee, soit que la saison fut trop avancee, ils ne formerent aucune entreprise contre les Francais. Leur inaction permit au comte de Rochambeau de s'occuper de l'etablissement de ses troupes pendant l'hiver, ce qui n'etait pas sans difficulte, vu la disette de bois et l'absence de logements.
Les Anglais avaient tout consume et tout detruit pendant leurs trois ans de sejour dans l'ile. Le comte de Rochambeau, dans cette dure situation, proposa a l'etat de Rhode-Island de reparer, aux frais de son armee, toutes les maisons que les Anglais avaient detruites, a la condition que les soldats les occuperaient pendant l'hiver et que chacun des habitants logerait un officier, ce qui fut execute. De cette maniere on ne depensa que vingt mille ecus pour reparer des maisons qui resterent plus tard comme une marque de la generosite de la France envers ses allies. Un camp baraque, par la necessite de tirer le bois du continent, eut coute plus de cent mille ecus, et c'est a peine si les chaloupes suffisaient a l'approvisionnement du bois de chauffage.
Le 30 septembre, arriva la fregate _la Gentille_ venant de France par le Cap. Elle portait M. de Choisy, brigadier, qui avait demande a servir en Amerique, M. de Thuillieres, officier de Deux-Ponts, et huit autres officiers, parmi lesquels se trouvaient les freres Berthier, qui furent adjoints a l'etat-major de Rochambeau.
Il vint a cette epoque, au camp francais, differentes deputations de sauvages. Les chefs temoignaient surtout leur etonnement de voir les pommiers charges de fruits au-dessus des tentes que les soldats occupaient depuis trois mois. Ce fait prouve a quel point etait poussee la discipline dans l'armee et montre avec quelle scrupuleuse attention on respectait la propriete des Americains. Un des chefs sauvages dit un jour a Rochambeau dans une audience publique "Mon pere, il est bien etonnant que le roi de France notre pere envoie ses troupes pour proteger les Americains dans une insurrection contre le roi d'Angleterre leur pere.
"--Votre pere le roi de France, repondit Rochambeau, protege la liberte naturelle que Dieu a donnee a l'homme. Les Americains ont ete surcharges de fardeaux qu'ils n'etaient plus en etat de porter. Il a trouve leurs plaintes justes: nous serons partout les amis de leurs amis et les ennemis de leurs ennemis. Mais je ne peux que vous exhorter a garder la neutralite la plus exacte dans toutes ces querelles.[148]"
Cette reponse etait conforme a la verite en meme temps qu'a la politique de la France. Si elle ne satisfit pas completement les Indiens, de bons traitements et de beaux presents furent plus persuasifs, car ils garderent la neutralite pendant les trois campagnes de l'armee francaise en Amerique.
[Note 148: La visite des Sauvages a M. de Rochambeau doit etre reportee au 29 aout 1780, a Newport (Blanchard). On leur fit quelques cadeaux de couvertures qu'on avait prises a cette intention de France. Ils repartirent le 2 septembre.]
XII
L'escadre anglaise bloquait toujours New-port. Pourtant il devenait urgent de faire partir la fregate l'_Amazone_, commandee par La Perouse, qui devait porter en France le vicomte de Rochambeau avec des depeches exposant aux ministres la situation critique des armees francaise et americaine. Il devait surtout hater l'envoi de l'argent promis car le pret des soldats n'etait assure, par des emprunts onereux, que jusqu'au 1'er janvier, et l'on allait se trouver sans ressources. Le jeune Rochambeau avait appris par coeur les depeches dont il etait charge pour pouvoir les dire verbalement aux ministres, apres avoir detruit ses papiers, dans le cas ou il serait pris et ou il aurait ete renvoye sur parole. La Perouse fut charge des depeches de l'amiral Ternay.
Le 27 octobre, douze vaisseaux anglais parurent en vue de la ville; mais le lendemain un coup de vent les dispersa et La Perouse profita habilement du moment ou ils ne pouvaient pas se reunir pour faire sortir l'_Amazone_ avec deux autres fregates, la _Surveillante_ et l'_Hermione_, qui portaient un chargement de bois de construction a destination de Boston. Ces navires furent vivement chasses par les croiseurs anglais; l'_Amazone_ eut deux mats abattus; mais elle etait deja hors de la portee des vaisseaux ennemis, qui s'arreterent dans leur poursuite.
L'amiral Rodney repartit pour les iles dans le courant de novembre. Il laissait une escadre de douze vaisseaux de ligne a l'amiral Arbuthnot, qui etablit son mouillage pour tout l'hiver dans la baie de Gardner, a la pointe de Long-Island, afin de ne pas perdre de vue l'escadre francaise. En meme temps, avec des vaisseaux de cinquante canons et des fregates, il etablissait des croisieres a l'entree des autres ports de l'Amerique. La concentration des forces anglaises devant Rhode-Island avait ete tres-favorable au commerce de Philadelphie et de Boston; les corsaires americains firent meme beaucoup de prises sur les Anglais.
Vers cette epoque, le general Green, qui avait pris le commandement de l'armee du Sud apres la defaite du general Gates, demanda du secours et surtout de la cavalerie qu'on put opposer au corps du colonel Tarleton, a qui rien ne resistait. Il disait que sans cavalerie il ne repondait pas que les provinces du Sud ne se soumissent au roi d'Angleterre. Le duc de Lauzun, apprenant que La Fayette allait partir pour ces provinces et sur de l'agrement de Washington, n'hesita pas a demander a etre employe dans cette expedition et a servir aux ordres de La Fayette "quoique j'eusse, dit-il dans ses Memoires, fait la guerre comme colonel longtemps avant qu'il ne sortit du college."--Rochambeau lui refusa cette autorisation, et la demarche de Lauzun fut fort blamee dans l'armee, surtout par le marquis de Laval, colonel de Bourbonnais. Par un ridicule point d'honneur dont nous avons deja parle et qui pouvait avoir de funestes consequences pour la discipline et pour le salut general, les officiers du corps expeditionnaire s'etaient promis de ne pas servir aux ordres de La Fayette et avaient meme sollicite de M. de Rochambeau de ne pas les employer sous lui[149].
[Note 149: Ce sentiment de jalousie contre les succes et la gloire de La Fayette aurait pu etre funeste aux armees alliees si ce jeune general n'avait fait tous ses efforts pour eviter d'eveiller sur ce point les susceptibilites de ses compatriotes. Mais la France ne fut pas toujours aussi heureuse, et trop souvent des rivalites entre les chefs de ses divers corps d'armee lui ont cause d'irreparables desastres.]