Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783
Part 7
Beaucoup d'ecrivains en France ont prononce sur le caractere de La Fayette des jugements tout differents et emis sur ses actes des opinions peu flatteuses. Loin de moi la pensee de reformer ces jugements ou de modifier ces opinions. S'il m'est permis de parler en toute connaissance de cause sur le role que joua La Fayette en Amerique, je n'ai pas la pretention d'apprecier plus exactement et avec plus de justice que ses compatriotes eux-memes les actes que ce general accomplit dans sa patrie. Je veux croire aussi que la versatilite particuliere a l'esprit des Francais n'a aucune part dans les reproches qu'on lui adresse ou dans les accusations dont on le charge. Mais il me semble que si l'on veut rechercher la cause de ces divergences d'opinion des deux peuples sur le meme homme, on la trouvera surtout dans la difference des caracteres de ces peuples, des revolutions qu'ils ont accomplies et des resultats qu'ils ont obtenus.
La revolution americaine fut faite dans le but de maintenir plutot que de revendiquer des libertes politiques et religieuses acquises par les colons au prix de nombreuses souffrances et de l'exil, libertes dont ils jouissaient depuis des siecles et qui avaient ete brusquement meconnues et violees. Ils ne firent que chasser de leur territoire[76] les Anglais qu'ils avaient consideres jusque-la comme des freres et qui ne furent plus pour eux que des etrangers des qu'ils voulurent s'imposer en maitres. Ils fonderent aussi leur puissance future sur l'union de leurs divers Etats qui conservaient leur autonomie. Une fois l'ennemi vaincu et l'independance proclamee sans contestation, il ne restait plus aux Americains qu'a jouir en paix du fruit de leurs victoires[77]. Qui aurait songe a elever la voix contre ceux qui les avaient aides a reconquerir cette independance et ces droits? Les Francais qui vinrent a leur secours obtinrent donc les temoignages les plus sinceres et les plus unanimes de la reconnaissance publique, et La Fayette plus que tout autre s'etait rendu digne de cette gratitude universelle.
[Note 76: Ils avaient l'habitude de designer la mere patrie du nom tres-doux de _Home_.]
[Note 77: Quand Jefferson revint en Amerique en 1789, il rapporta de Paris les idees liberales et genereuses qui tourmentaient alors la societe francaise au milieu de laquelle il avait vecu quelque temps. Leur triomphe en Amerique devait etre le mobile de sa conduite pendant le reste de sa vie. Ce n'etait pas tant un republicain qu'un democrate, et sous ce rapport il offre le plus frappant contraste avec Washington. Il se proposa, suivant ses propres paroles, de modifier l'esprit du gouvernement etabli en Amerique en y accomplissant une _revolution silencieuse_. Cette revolution, qu'il se flatte d'avoir commencee, s'est continuee jusqu'a la derniere guerre, la guerre civile, dont elle fut la cause reelle, tandis que l'esclavage n'en etait que le pretexte.
Cet antagonisme persistant entre la republique et la democratie est si bien fonde aujourd'hui aux Etats-Unis, que depuis 1856 il divise le peuple et les chefs de partis en deux camps bien distincts: les republicains et les democrates.]
Mais la revolution francaise ne s'accomplit pas dans les memes conditions. Elle eut un caractere tout a fait different. Elle ne fut pas provoquee par une violation momentanee des droits du peuple et du citoyen. Elle ne repondit pas a une atteinte immediate portee par le pouvoir a des libertes depuis longtemps acquises. C'etait une revolte generale contre un ordre de choses etabli depuis l'origine de la nation. Ce fut comme un debordement de tous les instincts vitaux de la France, qui, apres vingt siecles de compression et de misere, bouleversa la societe et brisa aveuglement tous les obstacles qui s'opposaient a son expansion.
Pendant cette longue periode, la situation du peuple, a la fois courbe sous le despotisme royal, sous la tyrannie des seigneurs et sous l'absolutisme intolerant du clerge, avait ete plus miserable que celle qui aurait resulte du plus dur esclavage. Ce ne fut pas seulement un bouleversement politique que les Francais durent accomplir, ce fut aussi une transformation sociale complete. La haine s'etait accumulee dans la masse de la nation contre tout ce qui tenait de pres ou de loin a l'ancien ordre de choses. La corruption des moeurs des grands avait depuis longtemps souleve contre eux le mepris public[78]. Aussi, lorsque le desordre des finances forca la royaute a faire appel au pays en convoquant les Etats Generaux, toutes les legitimes revendications des droits de l'homme et du citoyen se firent jour a travers cette breche faite au _bon vouloir_ royal. Le pouvoir, gangrene dans tous ses membres et sans appui moral ni materiel dans la nation, attaque par cette meme noblesse blasee et voltairienne qui jusque-la avait seule fait sa force, ne put opposer qu'une faible digue au torrent qui montait toujours. Et quand la monarchie s'ecroula sous le poids de ses iniquites, le peuple, enivre de son triomphe, mis tout a coup en possession d'une liberte dont il connaissait a peine le nom, fut saisi d'une sorte de frenesie sans exemple dans l'histoire. Dans son desir de vengeance, il frappa aveuglement, il engloba dans la meme proscription princes, nobles, riches, savants, hommes celebres par leur courage ou par leurs vertus. Tous tomberent tour a tour sous ses coups. Il tourna ses armes meme contre les siens. Il ne savait pas, il ne pouvait pas et ne voulait pas les reconnaitre.
[Note 78: Ce n'est pas seulement de la Regence que datait a la cour et a la ville cette corruption des moeurs qui ne connaissait aucun frein. Ce n'est pas non plus depuis Voltaire que la religion n'avait laisse dans le coeur des grands que superstition grossiere ou scepticisme dangereux. On peut remonter jusqu'a Brantome pour retrouver dans les hautes regions de la societe francaise cette absence de sens moral et d'esprit veritablement chretien que l'on remarque dans certains ecrits et surtout dans les memoires des regnes de Louis XV et de Louis XVI, et dont les _Memoires de Lauzun_ presentent le honteux tableau.--Voir un ouvrage recemment publie: _Marie-Therese et Marie-Antoinette_, par Mme d'Armaille.
"La politique de Richelieu et de Louis XIV avait fait dependre Le sort de la nation du caprice d'un seul homme. Tout ce qui avait une vie propre avait ete ecrase. Le prince imprimait le caractere de son esprit a la Cour, la Cour a la ville et la ville aux provinces. Pour fonder cette unite monarchique que quelques-uns admirent, il avait fallu detruire la vie de famille chez la noblesse, amortir la vie religieuse, en un mot, tarir les sources de la moralite et de la regeneration des moeurs."--_La Societe francaise et la Societe anglaise au XVIIIe siecle_, par Cornelis de Witt. Paris, 1864.]
Les dechirements douloureux, effrayants, que souffrit alors la France, eurent du moins pour elle un immense resultat: ils furent comme les convulsions au milieu desquelles se produisait l'enfantement laborieux de sa veritable nationalite[79].
[Note 79: Les Americains etaient des citoyens avant de se dire republicains et de se faire soldats. La Convention en France dut democratiser la nation par la _terreur_ et l'armee par le supplice de quelques generaux.
Domptez donc par la terreur les ennemis de la liberte. _Robespierre_, Mignet, II, 43. V. la note tristement comique placee en tete de la _Relation_ de Kerguelen, deja cite; on y verra comment ces liberaux de fraiche date s'appelaient _citoyens_.]
Malheur a celui qui, dans de pareilles circonstances, tentait d'arreter le torrent et de dominer ses grondements de sa voix. Il devait etre fatalement brise.
Le role de mediateur, quand il a pour but surtout de defendre la vertu et la justice, d'eviter l'effusion du sang dans des guerres civiles, est un beau role sans doute; mais rarement il a produit quelque bon resultat. Generalement, au contraire, les intentions de l'homme de bien qui s'interpose ainsi entre les partis prets a se dechirer sont meconnues par tous. Personne ne veut les croire sinceres et desinteressees. La calomnie les travestit et en fait des chefs d'accusation que l'opinion publique est toujours disposee a admettre sans examen.
Tel fut le sort de La Fayette. Revenu d'Amerique avec les plus nobles et les plus genereuses idees sur les principes qui devaient desormais regir les societes modernes, il concourut de tout son pouvoir a la revolution pacifique de 1789. Mais, plein d'illusions sur les tendances de l'esprit public et sur la bonne foi de la Cour, il ne prevoyait ni les exces auxquels le peuple devait se porter bientot, ni les resistances que la royaute devait opposer au progres. Le rang qu'il occupait, aussi bien que la popularite dont il jouissait, lui faisaient croire qu'il pouvait diriger la situation et la maitriser au besoin. Ne tenant compte ni de la difference des caracteres, ni de celle des circonstances[80], apres avoir vu la liberte et l'egalite s'etablir si facilement en Amerique, il se flattait de contribuer encore a les implanter en France, et il ne songeait pas aux serieux obstacles qu'il devait rencontrer. C'etait une erreur que beaucoup d'autres partageaient avec lui.
[Note 80: Dumas, pendant son sejour a Boston, sur le point de revenir en France apres la glorieuse expedition de 1781, eut souvent l'occasion de s'entretenir avec le docteur Cooper, et comme il temoignait son enthousiasme pour la liberte: "Prenez garde, jeunes gens, dit le docteur, que le triomphe de la cause de la liberte sur cette terre vierge n'enflamme trop vos esperances; vous porterez le germe de ces genereux sentiments; mais si vous tentez de le feconder sur votre terre natale, apres tant de siecles de corruption, vous aurez a surmonter bien des obstacles. Il nous en a coute beaucoup de sang pour conquerir la liberte; mais vous en verserez des torrents avant de l'etablir dans votre vieille Europe."
Combien de fois pendant les orages politiques, pendant les mauvais jours, les officiers presents a cet entretien, Dumas, Berthier, Segur, et les autres, ne se sont-ils pas rappele les adieux prophetiques du docteur Cooper!
Dans le _Journal de Blanchard_, je trouve ce passage sur le Dr Cooper: "M. Hancock est un des auteurs de la Revolution, ainsi que le docteur Cooper, chez qui nous dejeunames le 29 (juillet 1780): c'est un ministre qui me parut homme d'esprit, eloquent et enthousiaste. Il a beaucoup de credit sur les habitants de Boston, qui sont devots et presbyteriens, imbus en general des principes des partisans de Cromwell, desquels ils descendent. Aussi sont-ils plus attaches a l'Independance qu'aucune autre population de l'Amerique, et ce sont eux qui ont commence la revolution."]
La Fayette devait etre sacrifie dans son role de ponderateur et d'intermediaire entre les partisans de la royaute liberale et les republicains exaltes. Il perdit tout a la fois la faveur de la Cour, qui le traita en ennemi, et l'affection du peuple, qui le considera comme un traitre. L'histoire meme en France n'a pas rehabilite sa memoire; non que la verite ne doive jamais luire pour lui, mais parce que les passions qui ont dicte jusqu'a ce jour l'opinion des ecrivains francais sur La Fayette et sur les hommes de la Revolution ne sont pas eteintes.
La Revolution francaise a-t-elle reellement rompu avec les traditions du passe? A-t-elle pose les fondements d'une organisation laique nouvelle qui marche[81] vers la democratie? A-t-elle livre un combat supreme et decisif a l'esprit du moyen age qui cherche, a la faveur des dogmes theologiques, a dominer le monde entier? Ou bien ne fut-elle qu'une terrible tourmente, une sorte de typhon destructeur, dont les ravages sont peu a peu effaces par le temps?
[Note 81: Prevost-Paradol. _La France Nouvelle_.]
La prise de la Bastille qui suit la concentration des troupes autour de Paris, la misere du peuple et les manifestations du banquet des gardes du corps avant les journees des 5 et 6 octobre, les massacres de septembre, la journee du 10 aout, la conspiration des _Chevaliers du poignard_, la trahison de Mirabeau, la repression sanglante des emeutes du Champ-de-Mars par Bailly, les actes et le jugement du roi, la conduite des Girondins, celle des Montagnards et du Comite de salut public, l'avenement de Bonaparte, sont autant de questions brulantes, discutees avec passion et vivacite[82].
[Note 82: J'ai pu me procurer une collection de livraisons bi-mensuelles publiees pendant les _terribles_ annees 1792, 1793 et 1794, sous le titre: _LISTE GENERALE et tres-exacte des noms, ages, qualites et demeures de tous les conspirateurs condamnes a mort par le tribunal revolutionnaire etabli a Paris... pour juger tous les ennemis de la patrie._ Ce recueil paraissait avec la regularite de _l'Almanach des Muses_ et du _Mercure galant,_ et la matiere manquait si peu pour remplir ses trente-deux pages d'impression compacte que des supplements devenaient souvent necessaires. Peu de reflexions accompagnaient du reste cette nomenclature aussi froide que le couteau de la guillotine, aussi seche que les coeurs des bourreaux. Les editeurs comprenaient trop bien que les approbations de la veille pouvaient etre des critiques du lendemain. Chaque citoyen sentait peser sur sa tete un glaive dont la moindre imprudence pouvait provoquer la chute.
Et pourtant, que ce morne silence des publicistes sous le regne pretendu de la liberte est eloquent! Que de pensees dans leurs reticences! Que d'enseignements dans le choix de leurs titres et de leurs qualifications! Lisez cette epigraphe inscrite en tete de chaque bulletin:
Vous qui faites tant de victimes, Ennemis de l'egalite, Recevez le prix de vos crimes, Et nous aurons la liberte.
Etait-ce une apologie ou bien une satire du regime de la Terreur?
Dans ce meme livre, ou on lit _l'infame_ Capet, on trouve tour a tour les _infames_ Girondins, l'_infame_ Robespierre et enfin l'_infame_ Carrier.
La Republique y est proclamee avec emphase _une, indivisible_ et IMPERISSABLE.
Cette impassible necrologie fait voir au lecteur, comme dans un navrant cauchemar, les massacres de septembre, les mitraillades de Lyon, les noyades de Nantes et ces milliers de tetes fraichement coupees d'enfants, d'adultes, de vieillards, de jeunes filles, de savants, de magistrats, d'artisans, de soldats, de pretres, entassees pele-mele pour la satisfaction du peuple-roi en delire.
La lecture de cette _Liste exacte des guillotines_ m'a fait faire une remarque que je n'ai vue encore nulle part. C'est que la majorite des victimes appartenaient aux classes les plus humbles de la societe. Ce furent pour la plupart des ouvriers, des petits bourgeois, des cultivateurs, des employes, qui payerent de leur vie le triomphe d'une revolution accomplie par eux et pour eux.]
En Amerique, la posterite a commence pour La Fayette. Sa memoire est veneree, sa reputation pure de toute souillure. Mais dans sa patrie meme on ne le juge pas et on ne peut pas encore le juger avec impartialite. Les dissensions nees des luttes de 1789 et des massacres de 1793 ne sont pas apaisees. La Revolution francaise n'est pas terminee. L'egalite civile est acquise, mais la liberte politique est toujours en question. Elle a de nombreux partisans, mais aussi de puissants adversaires. Les Francais sauront-ils la conquerir et la conserver[83]?
[Note 83: Voir sur ce sujet: de Parieu. _Science politique,_ p. 399.]
La Fayette a trop fait pour elle aux yeux des uns, pas assez au gre des autres. N'ayant d'aspirations que pour le bien public, il ne fut d'aucun camp, d'aucune faction. Tous les partis le repoussent comme un adversaire; et, tandis qu'en France on conteste ses talents militaires, que l'on qualifie son desinteressement de comedie, son liberalisme de calcul, les Americains lui elevent des monuments et associent dans leur reconnaissance son nom a celui de Washington.
Deux hommes qui, par leur position sociale, etaient les adversaires naturels de La Fayette, mais que leur intelligence forcait a reconnaitre sa valeur, lui ont rendu justice de son vivant. Napoleon, il me semble, n'a jamais doute des principes ni des sentiments de M. de La Fayette. Seulement il n'a pas cru a sa sagacite politique. On sait qu'il fit aussi de la mise en liberte de La Fayette, prisonnier des Autrichiens a Olmutz, une des conditions du traite de Campo-Formio.
Charles X, dans une audience qu'il donnait a M. de Segur en 1829, lui dit: "M. de La Fayette est un etre complet; je ne connais que deux hommes qui aient toujours professe les memes principes: c'est moi et M. de La Fayette, lui comme defenseur de la liberte, moi comme roi de l'aristocratie." Puis, en parlant de la journee du 6 octobre 1789: "Des preventions a jamais deplorables firent qu'on refusa ses avis et ses services[84]."
[Note 84: Cloquet, 109.]
Quand la France, soustraite par le temps aux influences qui alterent la justice de ses arrets, pourra compter ceux de ses enfants qui ont reellement merite d'elle, j'espere qu'elle mettra au premier rang les hommes qui, tels que Malesherbes et La Fayette, par leur courage civil et leurs qualites morales, leur inalterable serenite dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, furent les vrais apotres de la civilisation et les plus sinceres amis de l'humanite.
VIII
Un historien francais a dit que les premiers Francais qui passerent en Amerique reussirent mal[85]. La plupart etaient, en effet, de deux especes egalement incompatibles avec les idees des Americains et avec le genre de guerre que ceux-ci soutenaient. Les uns n'etaient que des aventuriers qui recherchaient surtout un succes facile et une gloire rapide. Ils pensaient qu'on leur confierait de suite, sinon la direction des armees, du moins celle des regiments. Les autres etaient de jeunes nobles que le principe meme de la guerre touchait peu, mais qui, las de leur inaction, voulaient se signaler par quelque action d'eclat dans une expedition hasardeuse et lointaine. Or le Congres ne voulut point commettre a la fois une injustice et une faute en donnant des commandements aux premiers; les seconds, de leur cote, se virent bientot engages dans une guerre penible, fatigante, dans laquelle l'ardeur chevaleresque devait le ceder au courage patient, dont le but etait la liberte d'un peuple et non la gloire des soldats[86]. Ces coureurs d'aventures revinrent bientot, mecontents des Americains et decriant leur cause avec mauvaise foi. Ils furent peu ecoutes. Bientot leurs injustes plaintes se perdirent dans les elans d'enthousiasme que souleva la genereuse conduite de La Fayette et la constance avec laquelle il persevera dans sa premiere resolution.
[Note 85: _Histoire des Etats-Unis,_ par Scheffer. Paris, 1825, page 174.--L'auteur semble avoir eu des relations avec La Fayette.--Voir aussi _Mem. du chevalier Quesnay de Beaurepaire._ Paris, 1788.
Le 24 juillet 1778, le general Washington ecrivait a Gouverneur Morris, a Philadelphie: "La prodigalite avec laquelle on a distribue les grades aux etrangers amenera certainement l'un de ces maux: de rendre notre avancement militaire meprisable, ou d'ajouter a nos charges actuelles en encourageant les etrangers a tomber sur nous par torrents, que nos officiers nationaux se retireront du service... Non, nos officiers ne verront pas Injustement places au-dessus d'eux des etrangers qui n'ont d'autres Titres qu'un orgueil et une ambition effrenes..... _Memoires de Gouverneur Morris,_ I, 135. Paris, 1842.]
[Note 86: _Silas Deane en France_. Mss imprimes a Philadelphie pour le _Seventy-Six Society_ (p. 16) donnent des renseignements sur les procedes des commissaires americains a Paris. Arthur Lee, p. 170, accuse Deane de legerete et de vanite a l'egard des officiers francais. Deane, p. 65, se vante de sa conduite.]
Si La Fayette donna une impulsion toute nouvelle a l'emigration des jeunes nobles francais en Amerique, il faut aussi citer parmi ceux qui l'avaient precede des officiers qui ne manquaient ni de talent ni de courage, et que je ne dois pas confondre avec les aventuriers dont a parle l'historien cite plus haut.
Des 1775, on trouve dans les _Archives americaines_ que deux officiers francais, MM. Penet et de Pliarne, furent recommandes par le gouverneur Cook, de Providence, au general Washington, pour qu'il entendit les propositions qu'ils avaient a faire en faveur de la cause de l'independance. Ces officiers arrivaient du Cap Francais (Saint-Domingue) et furent recus en decembre par le Congres, qui accepta leurs offres relativement a des fournitures de poudre, d'armes et d'autres munitions de guerre. La convention secrete qui fut alors conclue recut son execution, du moins en partie, car, dans une lettre adressee de Paris, le 10 juin 1776, par le docteur Barbue-Dubourg a Franklin, celui-ci dit qu'il a recu de ses nouvelles par M. Penet, arrive de Philadelphie, et qu'un envoi de 15,000 fusils des manufactures royales qui lui ont ete livres sous le nom de _La Tuilerie_, fabricant d'armes, va partir de Nantes avec ce meme Penet[87].
[Note 87: Le docteur Dubourg s'etait abouche avec Silas Deane, qui lui avait ete adresse par Franklin. Il esperait sans doute se faire donner une subvention pour la fourniture secrete des armes et des munitions aux Americains; peut-etre meme recut-il cette subvention, puisqu'il expedia en Amerique quelques chargements et qu'il envoya quelques negociateurs au Congres. Mais il vit d'un tres-mauvais oeil que le gouvernement francais eut donne a Beaumarchais la preference des fournitures secretes aux colons insurges. Il en ecrivit a M. de Vergennes en blamant le ministre de son choix (Voir de Lomenie, _Beaumarchais et son temps_.)]
Barbue-Dubourg, qui etait un agent zele du parti americain, ecrit en meme temps qu'il a engage, avec promesse du grade de capitaine dans l'armee americaine, et moyennant quelques avances d'argent, le sieur Favely, officier de fortune et ancien lieutenant d'infanterie. Au sieur Davin, ancien sergent-major tres-distingue, il n'a promis que le payement du passage par mer. Il a engage en outre M. de Bois-Bertrand, jeune homme plein d'honneur, de courage et de zele, qui en France a un brevet de lieutenant-colonel, mais qui ne demande rien.
Je n'ai pas rencontre autre part les noms de ces officiers. Mais je vois dans une autre correspondance que M. de Bois-Bertrand partit en juillet 1776, en emmenant a ses frais deux bas officiers d'une grande bravoure. Barbue-Dubourg lui avait fait esperer le grade de colonel.
Les milices americaines manquaient d'ingenieurs. Ce fut encore Barbue-Dubourg qui se chargea d'en procurer. Dans sa lettre du 10 juin 1776, deja citee, il s'exprime ainsi a ce sujet. "J'ai arrete deux ingenieurs: l'un, M. Potter de Baldivia, tout jeune mais tres-instruit, fils d'un chevalier de Saint-Louis qui etait ingenieur attache au duc d'Orleans; l'autre, Gille de Lomont[88], jeune homme d'un merite peu commun quoiqu'il n'ait encore ete employe qu'a la paix; mais on ne peut pas en decider d'autres."
[Note 88: _Notices biogr_.]
"J'ai parle a M. de Gribeauval, lieutenant general des armees du roi et directeur de l'artillerie, qui croit qu'il faut vous en envoyer trois dont, l'un en chef, qui serait M. Du Coudray[89], officier tres-distingue et tres-jalouse, qui a servi en Corse, et dont les connaissances en chimie pourraient etre tres-utiles."
Les seuls ingenieurs qui furent envoyes en Amerique avec une mission secrete du gouvernement francais furent de Gouvion, Du Portail, La Radiere et Launoy. Ils furent engages par Franklin, alors a Paris, qui avait ete charge par le Congres de cette negociation; mais ils n'arriverent en Amerique qu'apres La Fayette, le 29 juillet 1777[90].