Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783

Part 6

Chapter 63,820 wordsPublic domain

Les debuts du conflit furent heureux pour les Americains. Leurs milices, plus fortes par le sentiment de la justice de leur cause que par leur experience de la guerre et par la discipline, battirent a Lexington (avril 1775) un detachement anglais. On assiegea le general Gage dans Boston. Le Congres confia a Washington [71] la tache difficile d'organiser les bandes de miliciens et de les mettre en etat de vaincre les troupes aguerries de la Grande-Bretagne. Ce fut un grande acte de patriotisme de la part de ce genereux citoyen d'accepter une pareille mission. Du jour ou, sans ambition comme sans crainte, il prit en mains la conduite des affaires, il ne perdit plus de vue les aspirations du pays. Il ne desespera jamais de leur realisation, et si, dans les moments critiques, aux jours ou la cause de l'independance paraissait le plus compromise, il eut quelques instants de decouragement, il sut du moins empecher par son attitude ses concitoyens de se laisser entrainer a un pareil sentiment. Il les retint autour de lui et leur communiqua sa confiance dans l'avenir. Apres le succes, redevenu simple particulier, il voulut vivre tranquille dans sa maison de Mount-Vernon, en Virginie. L'independance de sa patrie etait la seule recompense qu'il attendait de ses efforts. Chez les Americains, il est "l'homme qui avait ete le premier dans la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le coeur de ses compatriotes." L'histoire lui a rendu justice, et, chez tous les peuples son nom est reste le plus pur.

[Note 71: Nous ne voulons pas entreprendre de rappeler les hauts faits de ce grand homme dont la memoire est chere a tout coeur americain. Outre qu'une pareille tache est tout a fait en dehors du cadre que nous nous sommes propose de remplir, nous reconnaissons trop bien le talent et le coeur avec lesquels plusieurs illustres ecrivains s'en sont acquittes avant nous, pour que nous ayons la pretention de traiter ce sujet. Washington est d'ailleurs un de ces heros dont la gloire, loin de s'effacer, grandit a mesure que les annees s'ecoulent. Plus l'esprit humain progresse et plus on se plait a reconnaitre la noblesse de son caractere et l'elevation de ses idees. Dans les societes modernes, ou le droit tend chaque jour a l'emporter sur la force, ou l'amour de l'humanite a plus de partisans que l'esprit de domination, les grands conquerants tels que ceux dont l'histoire conserve les noms et exalte les exploits, loin d'etre mis au rang des dieux, comme dans l'antiquite, seraient consideres comme de veritables fleaux. Les peuples, de jour en jour plus soucieux de se donner une organisation sociale basee sur la justice et la liberte que de satisfaire la sterile et sauvage ambition de subjuguer leurs voisins, ne veulent plus laisser a quelques hommes privilegies le soin d'accomplir les desseins de la Providence en bouleversant les empires pour changer la face du monde. Or, Washington fut encore plus grand citoyen qu'habile general. Ses victoires auraient suffi pour perpetuer son souvenir. Sa conduite comme homme politique et comme homme prive le fera revivre au milieu des generations futures, qui le presenteront toujours a leurs chefs comme un modele a imiter.

Tous les ecrivains contemporains, Americains ou Francais, nous depeignent Washington sous les traits les plus nobles au physique comme au moral; il n'y a de tache a aucun de leurs tableaux. Je ne veux pas redire ici les impressions ressenties par MM. de La Fayette, de Chastellux, de Segur, Dumas et tant d'autres, lorsqu'ils furent admis pour la premiere fois en presence du generalissime americain. Elles sont a peu pres identiques et sont exprimees, dans les memoires signes de leur nom, avec tout l'enthousiasme dont ces Francais etaient capables. "C'est le Dieu de Chastellux", ecrivait Grimm a Diderot. _Correspondance_, X, 471. Nous nous contenterons de transcrire ici le passage relatif a ce grand homme, que M. de Broglie a insere dans ses _Relations inedites_.

"Ce general est age d'environ quarante-neuf ans (1782); il est grand, noblement fait, tres-bien proportionne; sa figure est beaucoup plus agreable que ses portraits ne le representent; il etait encore tres-beau il y a trois ans, et quoique les gens qui ne l'ont pas quitte depuis cette epoque disent qu'il leur parait fort vieilli, il est incontestable que ce general est encore frais et agile comme un jeune homme.

"Sa physionomie est douce et ouverte, son abord est froid quoique poli, son oeil pensif semble plus attentif qu'etincelant, mais son regard est doux, noble et assure. Il conserve dans sa conduite privee cette decence polie et attentive qui satisfait tout le monde et cette dignite reservee qui n'offense pas. Il est ennemi de l'ostentation et de la vaine gloire. Son caractere est toujours egal, il n'a jamais temoigne la moindre humeur. Modeste jusqu'a l'humilite, il semble ne pas s'estimer a ce qu'il vaut. Il recoit de bonne grace les hommages qu'on lui rend, mais il les evite plutot qu'il ne les cherche. Sa societe est agreable et douce. Toujours serieux, jamais distrait, toujours simple, toujours libre et affable sans etre familier, le respect qu'il inspire ne devient jamais penible. Il parle peu en general et d'un ton de voix fort bas; mais il est si attentif a ce qu'on lui dit, que, persuade qu'il vous a compris, on le dispenserait presque de repondre. Cette conduite lui a ete bien utile en plusieurs circonstances. Personne n'a eu plus besoin que lui d'user de circonspection et de peser ses paroles.

"Il joint a une tranquillite d'ame inalterable un jugement exquis, et on ne peut guere lui reprocher qu'un peu de lenteur a se determiner et meme a agir. Quand il a pris son parti, son courage est calme et brillant. Mais pour apprecier d'une maniere sure l'etendue de ses talents et pour lui donner le nom de grand homme de guerre, je crois qu'il faudrait l'avoir vu a la tete d'une plus grande armee avec plus de moyens et vis-a-vis d'un ennemi moins superieur. On peut au moins lui donner le titre d'excellent patriote, d'homme sage et vertueux, et on est bien tente de lui donner toutes les qualites, meme celles que les circonstances ne lui ont pas permis de developper.

"Il fut unanimement appele au commandement de l'armee. Jamais homme ne fut plus propre a conduire des Americains et n'a mis dans sa conduite plus de suite, de sagesse, de constance et de raison.

"M. Washington ne recoit aucun appointement comme general. Il les a refuses comme n'en ayant, pas besoin. Les frais de sa table sont seulement faits aux depens de l'Etat. Il a tous les jours une trentaine de personnes a diner, fait une fort bonne chere militaire et est fort attentif pour tous les officiers qu'il admet a sa table. C'est en general le moment de la journee ou il est le plus gai. Au dessert, il fait une consommation enorme de noix, et lorsque la conversation l'amuse, il en mange pendant des heures en portant, conformement a l'usage anglais et americain, plusieurs santes. C'est ce qu'on appelle _toaster._ On commence toujours par boire aux Etats-Unis de l'Amerique, ensuite au roi de France, a la reine, aux succes des armees combinees. Puis on donne quelquefois ce qu'on appelle un _sentiment_: par exemple a nos succes sur les ennemis et sur les belles; a nos avantages en guerre et en amour. J'ai toaste plusieurs fois aussi avec le general Washington. Dans une entre autres je lui proposai de boire au marquis de La Fayette, qu'il regarde comme son enfant. Il accepta avec un sourire de bienveillance, et eut la politesse de me proposer en revanche celle de mon pere et de ma femme.

"M. Washington m'a paru avoir un maintien parfait avec les officiers de son armee. Il les traite tres-poliment, mais ils sont bien loin de se familiariser avec lui. Ils ont tous au contraire, vis-a-vis de ce general, l'air du respect, de la confiance et de l'admiration.

"Le general Gates, fameux par la prise de Burgoyne et par ses revers a Camden, commandait cette annee une des ailes de l'armee americaine. Je l'ai vu chez M. Washington, avec lequel il a ete brouille, et je me suis trouve a leur premiere entrevue depuis leurs querelles, qui demanderaient un detail trop long pour l'inserer ici. Cette entrevue excitait la curiosite des deux armees. Elle s'est passee avec la decence la plus convenable de part et d'autre. M. Washington traitant M. Gates avec une politesse qui avait l'air franc et aise, et celui-ci repondant avec la nuance de respect qui convient vis-a-vis de son general, mais en meme temps avec une assurance, un ton noble et un air de moderation qui m'ont convaincu que M. Gates etait digne des succes qu'il a obtenus a Saratoga, et que ses malheurs n'ont fait que le rendre plus estimable par le courage avec lequel il les a supportes. Il me semble que c'est la le jugement que les gens capables et desinteresses portent sur M. Gates."

On ne s'etonnera pas que le personnage de Washington ait figure a plusieurs reprises sur la scene francaise. Ces compositions, qui datent generalement de l'epoque de la revolution francaise, ne meritent guere d'etre lues, et si elles ont pu etre ecoutees avec quelque interet sur un theatre, ce ne peut etre que grace a la sympathie qu'inspiraient le heros americain et la cause qu'il avait fait triompher.

Nous donnons toutefois les titres de quelques-uns de ces ouvrages et les noms de leurs auteurs:

1 deg. _Washington ou la liberte du Nouveau-Monde,_ tragedie en quatre actes, par M. de Sauvigny, representee pour la premiere fois le 13 juillet 1791 sur le theatre de la Nation. Paris.

2 deg. _Asgill ou L'Orphelin de Pensylvanie,_ melodrame en un acte et en prose, mele d'ariettes par B.J. Marsollier, musique de Dalayrac, represente sur le theatre de l'Opera-Comique, le jeudi 2 mai 1790. Pitoyables chansonnettes debitees a une bien triste epoque.

3 deg. _Asgill ou le Prisonnier anglais,_ drame en cinq actes et en vers, par Benoit Michel de Comberousse, representant du peuple et membre du lycee des Arts, an IV (1795). Cette piece, dans laquelle un certain Washington fils joue un role ridicule, ne fut representee sur aucun theatre.

4 deg. _Washington ou l'Orpheline de Pensylvanie,_ melodrame en trois actes, a spectacle, par M. d'Aubigny, l'un des auteurs de la _Pie voleuse_, avec musique et ballets, represente pour la premiere fois, a Paris, sur le theatre de l'Ambigu-Comique, le 13 juillet 1815.

5 deg. _Asgill,_ drame en cinq actes, en prose, dedie a Mme Asgill, par J.S. le Barbier-le-Jeune, a Londres et a Paris, 1785. A la suite (p. 84), lettre de reconnaissance et de remerciment, signee _Therese Asgill._ L'auteur montre Washington afflige de la necessite cruelle a laquelle son devoir l'oblige. Il lui fait meme prendre Asgill dans ses bras et ils s'embrassent avec un enthousiasme comico-dramatique. (Acte 5, scene II.)

Le role de _Wazington_ etait joue par M. Saint-Prix. _Lincol_ et _Macdal_ etaient lieutenants generaux. L'envoye anglais Johnson est transforme en _Joston._ M. Ferguson est mis en scene, ainsi que Mme _Nelson,_ veuve d'un parent de _Wazington_, le Congres, la nouvelle legislature, les ministres du culte et autres nombreuses personnes. Dans ce drame, le fils de _Wazington_ n'a pas de role, mais il y a son ombre.

La scene la plus curieuse est la premiere de l'acte IV, ou on voit dans le champ de la federation l'autel de la patrie, sur lequel est le traite d'alliance conclu avec les Francais.

Butler, qui etait en effet un partisan, commandant des refugies, un veritable brigand, outre ses crimes reels, commet dans le drame le crime odieux du capitaine Lippincott, qui fit pendre le capitaine americain _Huddy,_ crime qui a force les Americains a menacer d'user de represailles. Dans le drame, on fait de Huddy un officier anglais. Seymour est sauve et Butler Pendu.

6 deg. _Washington,_ drame historique en cinq actes et en vers, par J. Lesguillon, 1866. Non represente. Ici l'histoire est traitee avec un sans-facon exagere. La scene se passe a West-point, a l'epoque de la trahison d'Arnold, et l'auteur commence par croire que West-point est la _pointe de l'ouest_ de l'ile de New-York; que cette derniere ville est au pouvoir des Americains et qu'Arnold a pour but de la livrer aux Anglais. Washington est fait prisonnier. Le major Andre est fusille; on sait qu'il fut pendu. Arnold se livre, ce qu'il ne fit pas. Arrivent enfin a une sorte d'apotheose, La Fayette, Rochambeau, de Grasse, d'Estaing, Bougainville, Duportail et d'autres.

On sait que Washington n'eut pas d'enfant et que le colonel Washington, ne dans la Caroline du Nord, et qui servit honorablement a la tete d'un Corps de cavalerie pendant la guerre de l'independance, etait le parent eloigne du general en chef, ne lui-meme en Virginie. On trouve aussi des niaiseries dans plusieurs livres du temps, tels que _l'Histoire impartiale des evenements militaires et politiques de la derniere guerre,_ par M. de Longchamps. Amsterdam, 1785. D'Auberteuil, _Essai historique sur la revolution d'Amerique._ Paris, 1782.]

Les Americains envahirent le Canada et prirent Montreal; mais leur chef Montgomery ayant ete tue devant Quebec, Carleton les chassa de toute la province (decembre 1775). Cet echec fut en partie compense par la prise de Boston (17 mars 1776) et par l'echec de la flotte anglaise devant Charleston (1er juin 1776).

Le ministere anglais n'avait pas cru d'abord a une resistance si energique. Il n'eut pas honte, pour la vaincre, d'acheter aux princes allemands, qui etaient dans sa dependance depuis la guerre de Sept-Ans, une armee de dix-sept mille mercenaires. Les colonies, mises au ban des nations par la metropole, prirent alors une mesure a laquelle presque personne n'avait songe au commencement de la lutte. Le Congres de Philadelphie, en proclamant _l'independance_ des treize colonies reunies en une confederation ou chaque Etat conserva sa liberte religieuse et politique (4 juillet 1776), rompit irrevocablement avec l'Angleterre.

Les volontaires americains, sans magasins, sans ressources, ne purent d'abord tenir tete aux vieux regiments qu'on envoyait contre eux. Howe prit New-York, Rhode-Island. Washington, oblige de battre en retraite, eut la douleur de voir un grand nombre de ses soldats l'abandonner. Cependant il ne ceda le terrain que pied a pied et s'arreta apres le passage de la Delaware. De la, il fit une tentative imprevue et d'une audace remarquable. Il franchit le fleuve sur la glace pendant la nuit du 25 decembre 1776, surprit a Trenton un corps de mille Allemands commandes par Rahl, tua cet officier et fit ses soldats prisonniers. Ce succes, qui degageait Philadelphie, releva l'esprit public. De nouveaux miliciens accoururent de la Pensylvanie, et Washington, reprenant l'offensive, forca Cornwallis a se replier jusqu'a Brunswick.

La jeune noblesse francaise avait accueilli avec sympathie la nouvelle de la revolte des colonies anglaises d'Amerique, autant par antipathie pour l'Angleterre, qui l'avait vaincue dans la guerre de Sept-Ans, que parce qu'elle etait penetree de l'esprit philosophique de son siecle. Il faut pourtant reconnaitre que ni Louis XVI ni la Reine ne s'etaient enthousiasmes pour la cause des Americains. Les idees d'independance politique et de liberte religieuse, hautement proclamees de l'autre cote de l'Atlantique, ne pouvaient guere trouver d'echo aupres d'un trone base sur le droit divin et occupe par des Bourbons imbus des principes de l'absolutisme. Cependant, les saines traditions de Choiseul n'etaient pas completement oubliees. Les corsaires americains avaient acces dans les ports francais et pouvaient acheter des munitions a la Hollande. Silas Deane etait a Paris l'agent secret du Congres et faisait passer sous main pour l'Amerique des munitions et de vieilles armes qui furent peu utiles. Il est vrai que quand l'ambassadeur anglais, lord Stormont, se plaignait a la Cour, celle-ci niait les envois et chassait les corsaires de ses ports. Mais l'esprit public etait contre l'Angleterre pour les colonies. Le mouvement d'emigration des volontaires pour l'Amerique etait commence. Enfin l'arrivee de Franklin, dont le sejour a Paris fut une ovation perpetuelle, les violences commises par la marine anglaise sur les marins francais, finirent par vaincre les repugnances de Louis XVI et forcerent pour la premiere, mais non pour la derniere fois, ce malheureux roi a ceder devant l'opinion publique.

VII

La figure veneree de Washington peut etre regardee comme le symbole des idees qui presiderent a la revolution americaine. Apres elle, la plus sympathique est celle de La Fayette, qui represente les memes idees au milieu de l'element francais qui prit part a la lutte.

La Fayette[72], a peine age de dix-neuf ans, etait en garnison a Metz, lorsqu'il fut invite a un diner que son commandant, le comte de Broglie, offrait au duc de Glocester, frere du roi d'Angleterre, de passage dans cette ville. On venait de recevoir la nouvelle de la proclamation de l'independance des Etals-Unis, et, la conversation etant necessairement tombee sur ce sujet, La Fayette pressa le duc de questions pour se mettre au courant des faits, tout nouveaux pour lui, qui se passaient en Amerique. Avant la fin du diner sa resolution etait prise et, a dater de ce moment, il n'eut plus d'autre pensee que celle de partir pour le nouveau monde. Il se rendit a Paris, confia son projet a deux amis, le comte de Segur et le vicomte de Noailles, qui devaient l'accompagner. Le comte de Broglie, qu'il en instruisit egalement, tenta de le detourner de son dessein. "J'ai vu mourir votre oncle en Italie, lui dit-il, votre pere a Minden, et je ne veux pas contribuer a la ruine de votre famille en vous laissant partir." Il mit pourtant La Fayette en relation avec l'ancien agent de Choiseul au Canada, le baron de Kalb, qui devint son ami. Celui-ci le presenta a Silas Deane, qui, le trouvant trop jeune, voulut le dissuader de son projet.

[Note 72: _Notices biograph._]

Mais la nouvelle des desastres essuyes par les Americains devant New-York, a White-Plains et au New-Jersey le confirme dans sa resolution. Il achete et equipe un navire a ses frais, et deguise ses preparatifs en faisant un voyage a Londres. Pourtant son dessein est devoile a la Cour. Sa famille s'irrite contre lui Defense lui est faite de passer en Amerique, et, pour assurer l'execution de cet ordre, on lance contre lui une lettre de cachet[73]. Il quitte neanmoins Paris avec un officier nomme Mauroy, se deguise en courrier, monte sur son batiment a Passage, en Espagne, et met a la voile le 26 avril 1777. Il avait a son bord plusieurs officiers[74].

[Note 73: M. de Pontgibaud, qui rejoignit La Fayette en Amerique en septembre 1777 et qui fut son aide-de-camp, nous apprend avec quelle facilite on privait a cette epoque les jeunes gens des meilleures familles de France de leur liberte au moyen des lettres de cachet. C'est du chateau de Pierre-en-Cise, pres de Lyon, ou il etait enferme en vertu d'un de ces ordres arbitraires de detention, qu'il s'evada pour passer aux Etats-Unis. (V. ses _Memoires_ et les _Notices biographiques_.)]

[Note 74: Les _Memoires_ de La Fayette, ou nous puisons ces Renseignements, disent, entre autres, le baron de Kalb.]

La Fayette evita avec bonheur les croiseurs anglais et les vaisseaux francais envoyes a sa poursuite. Enfin, apres sept semaines d'une traversee hasardeuse, il arriva a Georgetown, et, muni des lettres de recommandation de Deane, il se rendit au Congres.

Apres son habile manoeuvre de Trenton, Washington etait reste dans son camp de Middlebrook. Mais les Anglais preparaient contre lui une campagne decisive. Burgoyne s'avancait du Nord avec 10,000 hommes. Le general americain Saint-Clair venait d'abandonner Ticonderoga pour sauver son corps de troupes. En meme temps, 18,000 hommes au service de la Grande-Bretagne faisaient voile de New-York, et les deux Howe se reunissaient pour une operation secrete. Rhode-Island etait occupe par un corps ennemi, et le general Clinton, reste a New-York, preparait une expedition.

C'est dans ces conjonctures difficiles que La Fayette fut presente a Washington. Le general americain avait alors quarante-cinq ans. Il n'avait pas d'enfant sur lequel il put reporter son affection. Son caractere, naturellement austere, etait peu expansif. Les fonctions importantes dont il etait charge, les soucis qui l'accablaient depuis le commencement de la guerre, les deceptions qu'il avait eprouvees, remplissaient son ame d'une melancolie que la situation presente des affaires changeait en tristesse[75]. C'est au moment ou son coeur etait plonge dans le plus grand abattement que, suivant ses propres paroles, La Fayette vint dissiper ses sombres pensees comme l'aube vient dissiper la nuit.

[Note 75: Washington n'avait pas seulement a pourvoir aux besoins d'une armee privee de toutes ressources, il lui fallait encore combattre les menees et les calomnies des mecontents et des jaloux. Les accusations graves qu'on porta meme contre lui et les insinuations blessantes pour son honneur qui arriverent a ses oreilles le forcerent a solliciter du Congres un examen Scrupuleux de sa conduite. On est alle jusqu'a fabriquer des lettres qu'on publia comme emanant de lui. Voir _Vie de Washington_, Ramsay, 113. Sparks, I, 265. Marshall, III, ch. vi.]

Il fut saisi d'un sentiment tout nouveau a la vue de ce jeune homme de vingt ans qui n'avait pas hesite a quitter sa patrie et sa jeune femme pour venir soutenir, dans un moment ou elle semblait desesperee, une cause qu'il croyait grande et juste. Non-seulement il avait fait pour les Americains le sacrifice d'une grande partie de sa fortune et peut-etre de son avenir, mais encore il refusait ces dedommagements legitimes que les Francais qui l'avaient precede reclamaient du Congres comme un droit acquis: un grade eleve et une solde. "Apres les sacrifices que j'ai deja faits, avait-il repondu au Congres, qui l'avait nomme de suite major-general, j'ai le droit d'exiger deux graces: l'une est de servir a mes depens, l'autre est de commencer a servir comme volontaire." Un si noble desinteressement devait aller au coeur du general americain. Sa modestie n'etait pas moindre, car, comme Washington lui temoignait ses regrets de n'avoir pas de plus belles troupes a faire voir a un officier francais: "Je suis ici pour apprendre et non pour enseigner," repondit-il.

C'est par de tels procedes et de telles paroles qu'il sut se concilier de suite l'estime et l'affection de ses nouveaux compagnons d'armes. Le courage et les talents militaires dont il fit preuve dans la suite lui assurerent pour toujours la reconnaissance du peuple entier.

Cette epoque de la vie de La Fayette est la plus brillante et la plus glorieuse, parce qu'elle lui permit de deployer a la fois ses qualites physiques et morales. Sa jeunesse, sa distinction naturelle et son langage seduisaient au premier abord. La noblesse de son caractere et l'elevation de ses idees inspiraient la confiance et la sympathie. Son desinteressement en toutes circonstances, la loyaute, la franchise avec lesquelles il embrassa la cause des Americains, le contraste frappant de sa conduite avec celle de quelques-uns de ses compatriotes qui l'avaient precede, l'energie rare a son age dont il ne se departit jamais, sa constance dans les revers et sa moderation dans le succes le firent adopter par les colons revoltes comme un frere, et par leur general comme un fils.