Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783

Part 4

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Un seul Etat en Europe, une republique, la Suisse, trouva dans les principes de sa confederation liberale, comme le firent plus tard les Etats-Unis d'Amerique, la solution de ses querelles religieuses[42]. Des le principe, les catholiques avaient aussi pris les armes contre les dissidents de Zwingle[43] et les avaient vaincus. Les deux partis convinrent aussitot que les cantons devaient etre libres d'adopter chez eux le culte qu'ils voudraient, et la seulement ou existait la liberte politique put s'etablir sans danger pour la paix publique la liberte religieuse.

[Note 42: On trouvera des exemples dans l'_Histoire des Anabaptistes_. Amsterdam, 1669. Un episode touchant est l'entrevue de Guillaume le Taciturne avec les envoyes Mennonites, p. 233.]

[Note 43: Deux ouvrages, recemment publies, font connaitre beaucoup plus completement qu'on ne l'avait fait encore, la vie, les actes et la doctrine de Zwingle. Ce sont: _Zwingli Studien_, par le doct. Hermann Spoerri. Leipzig, 1866. _Ulrich Zwingli_, d'apres des sources inconnues, par J.C. Moerikoffer. Leipzig, 1867. Ne en 1484, a Wildhaus, dans le canton de Saint-Gall, il etait cure de Glaris a vingt-deux ans et remplit ces fonctions pendant douze ans. Un an avant Luther, il attaqua le luxe et les abus de la cour de Rome, et ses nombreux adherents le porterent a la cure de Zurich en 1518. En 1524 et 25, il fit supprimer le celibat des pretres, la messe et se maria. Plus logicien et plus doux que Luther, il n'avait pas la meme puissance pour remuer les masses. Il enseignait, avec une sorte d'inspiration prophetique, que toutes les difficultes morales, sociales, religieuses et politiques de cette epoque cesseraient par la separation de l'eveque de Rome de ses subordonnes; que la constitution de l'Eglise devait etre democratique, et que toutes ses affaires devaient etre reglees par le peuple lui-meme. Ces doctrines furent solennellement adoptees dans la conference de 1523, comme les bases de l'Eglise helvetique. Il differait de Luther sur quelques points, en particulier sur la presence reelle dans l'Eucharistie que Zwingle niait absolument; mais il essaya en vain de se rapprocher de lui dans l'entrevue de Marburg. Berne venait d'adopter son systeme, en 1528, et il avait l'espoir de le voir s'etendre a toute la Suisse, quand eclata la guerre entre les catholiques et les reformes. Les catholiques furent vainqueurs a Cappel en 1531, et Zwingle fut tue dans le combat. Il avait publie _Civitas christiana_.--_De falsa et vera religione_. "Les matieres religieuses et politiques etaient confondues dans son esprit, dit d'Aubigne; chretiens et citoyens etaient la meme chose pour lui."

C'etait l'idee dominante de sa vie et de ses oeuvres. Elle fut adoptee par Grotius, et elle a ete ainsi exprimee par la _poete laureat_ de la Grande-Bretagne, Tennyson.

With the standards of the peoples plunging thro' the thunder-storm, Till the war-drum throbb'd no longer, and the battle-flags were furl'd In the Parliament of man, the Federation of the world.]

La reforme en Angleterre eut un caractere tout different. La declaration du 30 mars 1534, par laquelle les deputes du clerge anglais reconnaissaient le roi comme protecteur et chef supreme de l'Eglise d'Angleterre, sembla le resultat inattendu d'un caprice de Henri VIII: son divorce, non approuve par le pape, avec Anne de Boleyn[44].

[Note 44: Il faut remarquer que le pape avait d'abord accorde une dispense pour le mariage de Henri VIII, avec la veuve de son frere, et que c'est du refus du pape de consentir ensuite au divorce que date le schisme de l'Eglise anglicane.--Froude, _History of England_, I, 446; W. Beach Laurence, _Revue du Droit international_, 1870, p. 65.]

Cette mesure, a laquelle les esprits etaient peu prepares, ne fit que separer l'Angleterre de Rome et eut pour consequence de confisquer le pouvoir et les biens de l'Eglise au profit des rois. Le despotisme, pour changer de forme et pour s'exercer au nom d'une religion dissidente, n'en fut pas moins complet. Les catholiques resistent d'abord aux spoliations dont ils sont victimes. On les pend par centaines. Les protestants croient a leur tour pouvoir chercher un asile dans les Etats de Henri VIII. Ils n'y trouvent que la persecution.

L'esprit de reforme que les lutheriens, les calvinistes et les anabaptistes des Pays-Bas, de l'Allemagne et de Geneve repandirent dans le peuple n'eut rien de commun avec la revolution officielle. Cette derniere n'a jamais perdu le caractere de barbarie et de fanatisme cruel qui signala les expeditions dirigees contre les Albigeois, les Vaudois, les camisards en France et les anabaptistes dans les Pays-Bas.

Tandis que Marie Tudor renouvelle les persecutions au nom du catholicisme, Elisabeth, qui lui succede, proscrit a son tour cette religion, les Stuarts s'acharnent avec furie contre les non-conformistes d'Ecosse, les presbyteriens, les puritains et les cameroniens.

Les Tudors avaient fonde le pouvoir absolu en fait. Les Stuarts voulurent l'etablir en droit. Jacques Ier fut le plus audacieux representant de la doctrine de droit divin que l'esprit general de la reforme religieuse combattait. _Point d'eveque, point de roi_, disait-il. Aussi considerait-il les puritains comme ses plus serieux ennemis. Il proclame que les rois regnent en vertu d'un droit qu'ils tiennent de Dieu, et qu'ils sont par consequent au-dessus de la loi. Ils peuvent faire des statuts a leur gre, sans l'intervention du Parlement et sans etre lies par l'observation des chartes de l'Etat. Et, quoique fils de la catholique Marie Stuart, il maintint contre les catholiques les plus rigoureuses ordonnances, profitant de la tentative connue sous le nom de _Conspiration des poudres_ (1605) pour leur retirer tous droits politiques, les releguer dans une condition d'inferiorite dont ils ne sont sortis que de nos jours.

Alors commencent vers le nouveau monde les emigrations qui devaient aboutir a la formation des Etats-Unis, et auxquelles contribuerent toutes les nations qui, soumises a un gouvernement absolu ou oppressif, ne laissaient aux malheureux persecutes d'autre moyen que l'exil pour sauver leur vie, leur croyance et leurs biens. Ce fut ainsi que les bourreaux de Jacques Ier, la tyrannie de Buckingham, les cruelles persecutions de l'archeveque Laud, les tribunaux extraordinaires de Charles Ier eurent surtout pour resultat de peupler l'Amerique[45].

[Note 45: Par une etrange coincidence, sur l'un des huit vaisseaux qui etaient a l'ancre dans la Tamise pour traverser l'Ocean, lorsqu'un decret de Charles Ier les arreta, se trouvait Cromwell, le chef futur de la revolution de 1648.]

Les puritains, arrives au pouvoir avec Cromwell ne furent pas plus tolerants que leurs adversaires. Le dictateur fit aux Irlandais une guerre d'extermination. Il etait sans pitie pour les prisonniers ecossais. "Le Seigneur, disait-il, les a livres dans nos mains.". Les officiers et les soldats, leurs femmes et leurs enfants furent transportes en Amerique ou vendus aux planteurs[46]. La restauration des Stuarts (1660) amena de sanglantes represailles[47], jusqu'a ce qu'enfin la revolution de 1688 vint donner definitivement la victoire aux protestants. Les usurpations successives de la couronne sur les droits de la nation ne s'etaient pas effectuees sans d'energiques reclamations. Il y a des actes restes celebres dans l'histoire qui rappellent en termes precis les aspirations et les desirs des opprimes, de ceux la meme qui allaient en Amerique fonder une nouvelle patrie. Ces reclamations, non ecoutees, amenerent les resistances constantes des Parlements et la ligue des _covenants_ et des _independants_, qui firent bientot tomber sur l'echafaud les tetes de Strafford et de Charles Ier.

[Note 46: Un ouvrage attribue au chapelain du general Fairfax, _England's Recovery_, que l'on a tout lieu de croire ecrit par le general lui-meme, donne les prix auxquels furent vendus quelques-uns des captifs. Plusieurs d'entre eux ne manquaient pas de merite. Ainsi, le colonel Ninian Beall, pris a la bataille de Dunbar, fut envoye en Maryland, ou il fut bientot nomme commandant en chef des troupes de cette colonie. Une victoire qu'il remporta sur les "_Susque-Hannocks_" lui valut les eloges et les remerciments de la Province avec des dotations et des honneurs exceptionnels. _Historical magazine of America_, 1857.--_Middle British Colonies_, par Lewis Evans. Philadelphie, 1755, p. 12 et 14.--_Terra Mariae_, par Ed. Neil. Philadelphie, 1867, p. 193.]

[Note 47: _Vie de Cromwell_, par Raguenet. Paris, 1691.--_Les Conspirations d'Angleterre_. Cologne, 1680.]

Les Stuarts, apres leur restauration, foulerent de nouveau aux pieds les droits de la nation. Mais celle-ci, un moment accablee par le despotisme du catholique Jacques II, appela au trone Guillaume d'Orange, dont l'autorite royale fut limitee par l'acte fameux connu sous le nom de _Declaration des droits_. Cette revolution, qui fut inspiree par les memes principes que celle de Hollande en 1584, fut un veritable evenement europeen, et non pas simplement une revolution anglaise, comme celle de 1648. Les Anglais avaient enfin reussi a proclamer et a faire dominer les principes pour lesquels ils avaient soutenu de si longues luttes, principes que leurs compatriotes avaient transportes en Amerique.

Ils consistaient en ce que l'on ne pouvait lever d'impots sans l'autorisation du Parlement; que seul celui-ci pouvait autoriser la levee d'une armee permanente, que les chambres, regulierement convoquees, auraient une part serieuse aux affaires du pays; que tout citoyen aurait droit de petition; enfin, l'acte dit de l'_habeas corpus_.

Ces principes furent toujours invoques par les colons d'Amerique. On ne quitte pas sa patrie et ses foyers sans garder au fond du coeur et sans transmettre a ses enfants les idees auxquelles on a fait tant de sacrifices et une aversion profonde contre le despotisme qui a rendu ces sacrifices necessaires. Tandis que les hommes d'Etat en Angleterre se plaisaient a parler de l'omnipotence du Parlement, de son droit de taxer les colonies sans les consulter et sans admettre ses representants dans son sein, les colons, au contraire, declaraient qu'il etait de leur droit et de leur devoir de protester contre ces empietements des souverains sur les prerogatives qu'ils tenaient eux-memes de Jesus-Christ. Ils etaient autorises, disaient-ils, par la loi de Dieu comme par celle de la nature, a defendre leur liberte religieuse et leurs droits politiques. Ces droits innes et imprescriptibles sont inscrits dans le code de l'eternelle justice, et les gouvernements sont etablis parmi les hommes non pour les usurper et les detruire, mais bien pour les proteger et les maintenir parmi les gouvernes. Lorsqu'un gouvernement manque a ce devoir, le peuple doit le renverser pour en etablir un nouveau conforme a ses besoins et a ses interets.

Le 11 novembre 1743, au moment ou tombait le ministere de Walpole, qui n'avait d'autre but que l'accroissement des prerogatives royales et d'autres moyens que la corruption, une reunion etait provoquee par le reverend pasteur Craighead a Octorara, en Pensylvanie. On y disait[48]:

"Nous devons garder, d'apres les droits que nous a transmis Jesus-Christ, nos corps et nos biens libres de toute injuste contrainte." Et ailleurs: "Le roi Georges II n'a aucune des qualites que demande l'Ecriture sainte pour gouverner ce pays." L'on "fit une convention solennelle, que l'on jura en tenant la main levee et l'epee haute, selon la coutume de nos ancetres et des soldats disposes a vaincre ou a mourir, de proteger nos corps, nos biens et nos consciences contre toute atteinte, et de defendre l'Evangile du Christ et la liberte de la nation contre les ennemis du dedans et du dehors[49]."

[Note 48: _A renewal of the Covenants, National and Solemn League, A confession of sins and an engagement to duties and a testimony as they were carried on at Middle Octorara in Pennsylvania_. Nov. 11, 1743, Psalm. LXXVI, 11. Jeremiah, I, 5. Cette curieuse et tres-interessante brochure a ete reimprimee a Philadelphie, 1748. Nul doute que Jefferson, qui a fouille partout "pour retrouver les formules bibliques des vieux Puritains" (_Autobiog._), en ait tire les phrases de la Declaration dont l'originalite est contestee.]

[Note 49: L'expression la plus complete et la plus energique des idees inspirees par la reforme religieuse, idees qui devaient conduire a une reforme politique, se retrouve dans la declaration d'independance des colonies, faite a Philadelphie, 4 juillet 1776. Mais depuis longtemps les esprits etaient penetres des principes que les colons proclamerent alors devant les nations, etonnees de leur audace. Aussitot en effet que le sang des Americains eut ete verse sur le champ de bataille de Lexington, des meetings furent tenus a Charlotte, comte de Mecklenburg (Caroline du Nord), dont les resolutions eurent la plus grande analogie avec la declaration prononcee l'annee suivante par Jefferson. A la suite de ces meetings (mai 1775), les presbyteriens, en presence de leurs droits violes et decides a la lutte, chargerent trois des membres les plus respectes et les plus influents de l'assemblee, de rediger des resolutions conformes a leurs aspirations. Le rev. pasteur Hezekiah James Balch, le docteur Ephraim Brevard et William Kennon, firent adopter les conclusions suivantes:

"1 deg. Quiconque aura, directement ou indirectement, dirige, par quelque moyen que ce soit, ou favorise des attaques illegales et graves telles que celles que dirige contre nous la Grande-Bretagne, est ennemi de ce pays, de l'Amerique et de tous les droits imprescriptibles et inalienables des hommes.

2 deg. Nous, les citoyens du comte de Mecklenburg, brisons desormais les liens politiques qui nous rattachent a la mere patrie; nous nous liberons pour l'avenir de toute dependance de la couronne d'Angleterre et repoussons tout accord, contrat ou alliance avec cette nation qui a cruellement attente a nos droits et libertes et inhumainement verse le sang des patriotes americains a Lexington." _American archives_ (4e ser.), II, 855.

_Les Histoires de la Caroline du Nord_, par Wheeler, Foote, Martin. _Field Book of the Revolution_, par Lossing, II, 617 et les nombreuses autorites y citees.]

Un autre element de desaffection contre l'Angleterre se joignait chez les Americains a toutes les causes d'antipathie que les colons anglais devaient nourrir dans leur coeur contre la mere patrie et son gouvernement.

La revocation de l'edit de Nantes (1685) avait force la France a fournir au nouveau monde son contingent de reformes et d'independants. Meme avant que Louis XIV eut pris cette mesure, aussi inique dans son principe que barbare dans son execution et fatale aux interets de la France dans ses resultats, a l'epoque ou Richelieu, apres la prise de la Rochelle, enleva aux protestants les droits politiques qui leur avaient ete accordes par Henri IV, de nombreux fugitifs, originaires des provinces de l'ouest etaient alles chercher un asile dans l'Amerique anglaise et y avaient fonde en particulier la ville de New-Rochelle, dans l'Etat de New-York. Boston, capitale du Massachusets, possedait aussi vers 1662 des etablissements formes par des huguenots, qui attiraient sans cesse de nouveaux emigrants. Mais a partir de 1685, le mouvement d'emigration des Francais vers les colonies anglaises d'Amerique prit une grande intensite. C'est dans la Virginie et la Caroline du Sud qu'ils s'etablirent en plus grand nombre, recevant de leurs coreligionnaires anglais l'accueil le plus bienveillant et le plus genereux[50]. C'est la aussi que nous trouvons plusieurs noms d'origine francaise qui rappellent a ceux qui les portent leur premiere patrie et les malheurs qui les en firent sortir. Devenus sujets de l'Angleterre, ces Francais, qui avaient perdu tout espoir de revoir leur patrie, et qui n'en concevaient que plus d'horreur pour le gouvernement monarchique qui les avait exiles, combattirent d'abord dans les rangs des milices americaines, pour le triomphe de la politique anglaise. Mais quand les colonies, arbitrairement taxees, se souleverent, ces memes Francais retrouverent au fond de leur coeur la haine seculaire de leurs ancetres contre les Anglais. Ils coururent des premiers aux armes et exciterent a la proclamation de l'independance. Plusieurs meme jouerent un role important dans la lutte[51].

[Note 50: _Old Churches and Families of Virginia_, par le Tres-Rev. Dr Meade, eveque protest. Philadelphie, 1857, vol. I, art. XLIII.--V. aussi les _Westover Mss_., dans la possession du colonel Harrison de Brandon, Virginie.--_Histoire de la Virginie_, par Campbell. Richmond, 1847. _America_, par Odlmixon, I, 727. London, 1741.]

[Note 51: Tels sont les Jean Bayard, Gervais, Marion, les deux Laurens, Jean Jay, Elie Boudinot, les deux Manigault, Gadsden, Huger, Duche, Fontaine, Maury, de Frouville, Le Fevre, Benezet, etc.]

En resume, les colonies anglaises d'Amerique furent presque exclusivement peuplees, des l'origine, par des partisans des cultes reformes qui fuyaient l'intolerance religieuse et le despotisme monarchique. Les catholiques qui s'y etablirent etaient aussi chasses de l'Angleterre par les memes causes, et avaient appris dans leurs malheurs a ne pas voir des ennemis dans les protestants. Tous etaient donc animes de la plus profonde antipathie pour la forme de gouvernement qui les avait contraints a s'exiler. La, dans ce pays immense, vivait une population differente par l'origine, mais unie dans une egale haine pour l'ancien continent, par des besoins et des interets communs. Les combats constants qu'elle livrait soit a un sol vierge couvert de forets et de marecages, soit a des indigenes qui ne voulaient pas se laisser deposseder, les aguerrissaient contre les fatigues physiques et leur donnaient cette vigueur morale propre aux nations naissantes. La religion, divisee en une multitude de sectes que les persecutions eprouvees rendaient tolerantes les unes pour les autres, avait un meme corps de doctrine dans la Bible et l'Evangile; une meme ligne de conduite, l'amour du prochain et la purete des moeurs; les memes aspirations, la liberte de conscience et la liberte politique[52]. Les pasteurs, aux moeurs rigides, a l'ame energique et trempee par le malheur, donnaient a tous l'exemple du devoir[53], leur enseignaient leurs droits et leur montraient comment il fallait les defendre.

[Note 52: Le MS. ANONYME, qui, je crois, est de M. Cromot, baron du Bourg, donne _des observations sur les quakers_, qui prouvent combien les officiers francais ont ete frappes de ces faits. "La base de leur religion, dit-il, consiste dans la crainte de Dieu et l'amour du prochain. Il entre aussi dans leurs principes de ne prendre aucune part a la guerre. Ils ont en horreur tout ce qui peut tendre a la destruction de leurs freres. Par ce meme principe de l'amour du prochain, ils ne veulent souffrir aucun esclave dans leur communaute, et les quakers ne peuvent avoir des negres. Ils se font meme un devoir de les assister. Ils refusent aussi de payer des dimes, considerant que les demandes faites par le clerge sont une usurpation qui n'est point autorisee par l'Ecriture sainte."]

[Note 53: On trouve dans les _Archives am_. et _Revolutionary Records_ les noms de plusieurs pasteurs qui ont servi comme officiers dans l'armee.]

A l'epoque ou la declaration de l'independance fut prononcee, tous ces elements etaient dans toute leur vigueur. Et cependant les colonies, malgre tout leur courage, auraient peut-etre ete trop faibles pour soutenir leurs justes pretentions si elles n'avaient rencontre, dans les conditions politiques ou se trouvait l'Europe, un puissant auxiliaire.

V

Etudions maintenant le role que joua le gouvernement francais et la part, tantot occulte tantot publique, qu'il prit dans le soulevement des colonies anglaises.

Des que Christophe Colomb eut decouvert le nouveau monde, la possession des riches contrees qui excitaient la convoitise des Europeens devint une cause perpetuelle de luttes entre les trois grandes puissances maritimes: l'Espagne, l'Angleterre et la France. Ces rivalites se soutinrent avec des chances diverses jusqu'au moment ou la declaration d'independance des Etats-Unis, en enlevant un appui aux uns et en faisant disparaitre un aliment a l'avidite des autres, mit un terme aux guerres interminables que ces puissances se livraient.

Jacques Cartier, envoye par Philippe de Chabot, amiral de France, partit en 1534 de Saint-Malo, sa ville natale, avec deux navires, pour reconnaitre les terres encore inexplorees de l'Amerique septentrionale. Il decouvrit les iles Madeleine, parcourut la cote occidentale du fleuve Saint-Laurent, puis, l'annee suivante, dans une seconde expedition, prit possession, au nom du roi, de la plus grande partie du Canada, qu'il appela Nouvelle-France.

Le Canada, trop neglige sous les faibles successeurs de Francois Ier, recut de nouveaux colons francais sous Henri IV. Le marquis de La Roche, qui succeda en 1598 a Laroque de Roberval dans le gouvernement de cette colonie, crea un etablissement a l'ile des Sables, aujourd'hui ile Royale et reconnut les cotes de l'Acadie. Quatre ans plus tard l'Acadie fut encore parcourue par Samuel de Champlain, qui, en 1608, fonda la ville de Quebec.

Ces accroissements successifs et la prosperite de la colonie francaise ne pouvaient laisser indifferents les Anglais, recemment etablis dans la Virginie. Aussi en 1613 des armateurs anglais, sous les ordres de Samuel Argall et sans declaration de guerre, vinrent-ils attaquer a l'improviste Sainte-Croix et Port-Royal, en Acadie, qu'ils detruisirent. En 1621, le roi d'Angleterre Jacques Ier accorda au comte de Stirling la concession de toute la partie orientale et meridionale du Canada, sous le pretexte que tout ce pays n'etait habite que par des sauvages. Mais les colons francais n'etaient nullement disposes a se laisser ainsi depouiller, et Charles Ier dut restituer a la France, deux ans apres, le territoire dont Guillaume de Stirling n'avait pris possession que pour la forme.

En 1629, 1634 et 1697, l'Acadie et une partie du Canada furent encore successivement enlevees puis rendues aux Francais, jusqu'a ce qu'enfin, par le traite d'Utrecht, 1713, l'Angleterre fut mise en possession definitive du territoire conteste.

Les Anglais ne devaient pas s'en tenir a ce succes. Il ne fit que les encourager a perseverer dans leur projet de conquerir le Canada tout entier. De leur cote les Francais, malgre l'abandon dans lequel les laissait la mere patrie, leur resisterent avec courage et trouverent generalement, pour les soutenir dans la lutte, de puissants auxiliaires dans les naturels, qu'ils n'avaient cesse de traiter avec douceur et loyaute.

Cependant le Canada, malgre les attaques incessantes dont il etait l'objet, vers le sud, de la part des Anglais, devenait florissant. Le Saint-Laurent etait pour les vaisseaux de France une retraite commode et sure. Le sol, autrefois inculte, s'etait fertilise sous les efforts de plusieurs milliers d'habitants. L'on s'apercut bientot que les lacs se deversaient aussi par le sud dans de grands fleuves inexplores.

Il y avait de ce cote d'importantes decouvertes a faire. La gloire en etait reservee a Robert de La Salle.

Deja en 1673, le P. jesuite Marquet et le sieur Joliet, avaient ete envoyes par M. de Frontenac, gouverneur du Canada, et avaient decouvert a l'ouest du lac Michigan le Mississipi. Plus tard, en 1679 et 1680, le pere Hennequin, recollet, accompagne du sieur Dacan, avait remonte ce fleuve jusque vers sa source au saut Saint-Antoine.