Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783

Part 3

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Tels sont les faits purement materiels qui precederent la rupture des colonies anglaises d'Amerique avec la Grande-Bretagne et les actes qui provoquerent les premieres hostilites. Un soulevement aussi general, aussi spontane, aussi irresistible que celui qui aboutit a la _declaration des droits du citoyen_ et a la constitution de la republique des Etats-Unis ne saurait pourtant trouver son explication dans ce seul fait de l'etablissement d'un nouvel impot. C'est dans l'esprit meme de la population atteinte dans ses libertes, dans ses aspirations, ses traditions et ses croyances qu'il faut rechercher les germes de la revolution qui allait eclater. Les grands bouleversements qui, dans le cours de l'histoire des peuples, ont change le sort des nations et transforme les empires, ont toujours ete le resultat logique, inevitable, d'influences morales qui, persistant pendant des annees, des siecles meme, n'attendaient qu'une circonstance favorable pour affirmer leur domination et constater leur puissance. Nulle part plus que dans l'Amerique du Nord ces influences morales ne pourraient etre evoquees par l'historien, et je me propose d'en etudier ici l'origine, d'en suivre le developpement et d'en recueillir les nombreuses manifestations.

J'ai dit que les premieres tentatives de colonisation sur les rives du fleuve Saint-Jean furent faites par des protestants francais. Elle n'eurent d'abord aucun succes. Mais du jour ou les huguenots envoyes par Coligny eurent mis le pied sur le sol du nouveau monde, il semble qu'ils en aient pris possession au nom de la liberte de conscience et de la liberte politique.

Avant l'ere chretienne, c'etaient les differences d'origine, de moeurs et d'interets qui etaient les causes des guerres; jamais les croyances religieuses. Si l'homme qui sacrifiait a Jupiter Capitolin sur les bords du Tibre voulait soumettre l'Egyptien ou le Gaulois, ce n'etait pas parce que ce dernier adorait Osiris ou Teutates, mais uniquement dans un esprit de conquete. Depuis l'introduction du christianisme parmi les hommes, les guerres de religion furent au contraire les plus longues et les plus cruelles. C'est au nom d'un Dieu de paix et de charite que furent livrees les luttes fratricides les plus passionnees et que les executions les plus horribles furent commises. C'est en prechant une doctrine dont la base etait l'egalite des hommes et l'amour du prochain que s'entre-dechirerent des nations qui s'etaient developpees a l'ombre de la Croix et avaient atteint le plus haut degre de civilisation. Comment les successeurs des apotres, les disciples du Christ, oubliant que les supplices des martyrs avaient hate a l'origine le triomphe de leurs croyances, firent-ils couler si abondamment le sang de leurs freres, et esperaient-ils les ramener ainsi de leurs pretendues erreurs? C'est que la doctrine chretienne fut detournee de sa voie, que ses preceptes furent meconnus. Embrassee avec enthousiasme par le peuple, surtout par les pauvres et les desherites de ce monde, auxquels elle donnait l'esperance, elle devint bientot entre les mains des souverains et des puissants un instrument de politique, une arme de tyrannie. Alors l'esprit de l'Evangile fut oublie et fit place a un fanatisme grossier dans les populations ignorantes; une intolerance barbare fut seule capable de masquer les abus et les desordres qui avaient souille la purete de l'Eglise primitive et denature les preceptes de ses Peres.

Les legislateurs et les ecrivains de l'antiquite n'ont jamais admis que l'Etat eut des droits et des interets independants ou separes de ceux du peuple. C'est lorsque la republique fut tombee, a Rome, sous le despotisme militaire, et que le peuple, ecrase par l'aristocratie, abatardi par l'infusion du sang barbare, eut perdu toute energie que s'etablit un droit nouveau, inconnu jusque la. L'empire n'admit plus pour guide que la volonte du chef. Il ne devait rendre compte de ses actes qu'aux dieux, quand on ne le considerait pas lui-meme comme un dieu. Le christianisme trouva cette doctrine en vigueur, et elle fut transmise aux generations suivantes par les jurisconsultes et les ecrivains ecclesiastiques. L'Eglise l'adopta dans son organisation et l'imposa aux peuples barbares qui vinrent s'etablir sur les debris de l'empire romain. Le moyen age fut le triomphe absolu de ce systeme de gouvernement. _E Deo rex, e rege lex_, telle etait la devise sous laquelle devaient s'incliner les peuples et qui placait le pape au sommet de l'organisation sociale en lui conferant le droit de nommer ou de deposer les souverains.

Des que l'etude des philosophes anciens dissipa les tenebres de l'ignorance, l'esprit de curiosite et d'examen se porta sur tous les sujets, et l'on commenca a mettre en question l'infaillibilite du pape et des souverains. On trouva meme que les Peres de l'Eglise etaient loin d'avoir proclame la doctrine sur laquelle se fondait le droit nouveau. Saint Paul avait enseigne que l'individu devait prendre pour guide de sa conduite la conscience. Saint Augustin, donnant un sens plus large a cette doctrine, disait que les peuples comme les individus etaient responsables de leurs actes devant Dieu. Et saint Bernard s'ecriait: "Qui me donnera, avant que de mourir, que je voie l'Eglise de Dieu comme elle etait dans les premiers jours!" Dans les conciles de Vienne, de Pise, de Bale, on reconnaissait la necessite de reformer l'Eglise _dans le chef et dans les membres_. Telle etait aussi l'opinion des plus celebres docteurs, de Gerson et de Pierre d'Ailly par exemple. Les Augustins s'eleverent enfin energiquement contre les abus de la cour de Rome et le desordre du clerge; leur plus eminent docteur, Martin Luther, proclama la reforme. Les peuples les plus religieux l'embrasserent avec ardeur. La lecture des livres saints, proclamant la fraternite des hommes, annoncant l'abaissement des grands et l'elevation des humbles, leur fit entrevoir la fin possible de l'oppression sous laquelle ils gemissaient depuis des siecles. Des lors la religion reformee prit en Hollande avec Jean de Leyde, en Suisse avec Zwingle et Calvin, en Ecosse avec Knox, un caractere democratique inconnu jusqu'alors.

On peut remarquer que le gouvernement de chaque peuple est generalement la consequence de la religion qu'il professe.

Chez les sauvages les plus grossiers, qui sont a peine au-dessus de la brute et qui meme sont inferieurs par l'intelligence a quelques-uns des animaux au milieu desquels ils vivent[32], nous ne trouvons aucune forme de gouvernement definie, si ce n'est le droit absolu et inconteste de la force et un despotisme aveugle et sanguinaire qui reduit ces peuplades a la plus miserable condition. L'idee d'un dieu n'est pourtant pas ignoree de ces etres qui n'ont d'humain que le langage, puisque physiquement ils se rapprochent autant du singe que de l'homme. Mais c'est un dieu materiel qui ne possede ni l'intelligence infinie du dieu des nations les plus civilisees, ni la puissance mysterieuse et speciale des divinites payennes, ni meme l'instinct des animaux qu'adoraient les anciens Egyptiens. C'est un fetiche de bois ou de pierre, depourvu de tous les attributs non-seulement de la raison, mais meme de l'intelligence et de la vie. Si, pour ces idolatres, quelque volonte se cache dans la masse inerte devant laquelle ils se prosternent, elle ne se traduit jamais que par des actes fantasques ou feroces dont toute idee de raison ou de justice est exclue, et tels que ceux qu'ils reconnaissent a leurs rois le droit de commettre. Pourquoi ces malheureux n'admettraient-ils pas que leur souverain terrestre put disposer, suivant son caprice, de leurs biens, de leur personne et de leur vie, puisqu'ils se soumettent aveuglement a l'ordre de choses etabli, et qu'ils ne veulent reconnaitre chez leur dieu aucune apparence de raison?

[Note 32: Comparer le caractere et les moeurs des populations au milieu desquelles ont sejourne Livingstone, Speeke, Baker, Du Chaillu et autres voyageurs Dans l'Afrique centrale, avec les moeurs des singes, decrites par Buffon et Mansfield Parkins.]

Mais a mesure que la religion des peuples se degage des croyances grossieres, a mesure que les dogmes deviennent d'une moralite plus inattaquable ou d'une elevation plus imposante, les formes des gouvernements se modifient dans un meme sens. Les lois politiques ne sont encore qu'une copie des lois religieuses; et tandis qu'une foi aveugle soumet les uns a un gouvernement sans controle, le droit au libre arbitre et au libre examen dans l'ordre philosophique des idees conduit les autres a prendre quelque souci de leurs droits politiques et a intervenir dans l'administration des affaires publiques.

Toutes les formes de gouvernement peuvent en effet se reduire a trois[33]: la monarchie, resultat immediat et force de la croyance au monotheisme; l'oligarchie ou aristocratie, qui resulte du pantheisme; et la democratie ou republique, consequence du polytheisme ou de la croyance a un Etre supreme remplissant une multitude de fonctions. Cette derniere forme de gouvernement est l'expression la plus elevee de l'intelligence politique d'un peuple, aussi bien que l'idee d'un Dieu renfermant en lui toutes les vertus est la plus haute expression des sentiments moraux et religieux de l'homme. C'est ainsi que nous voyons le polytheisme et la democratie coexister chez les Grecs et chez les Romains, et le christianisme, ou un Dieu sous la triple forme de Createur, de Sauveur et d'Inspirateur, engendrer le republicanisme des nations modernes.

[Note 33: Les opinions d'Aristote sur cette question ont ete examinees et approfondies par M. James Lorimer, le savant professeur de droit public et de legislation internationale a l'universite d'Edimbourg. _Political progress_, London, 1857, chap. X. La doctrine soutenue par Montesquieu _(Esprit des Lois_, XXIV, 4) a ete combattue par un eminent publiciste de nos jours, M. de Parieu (_Principes de la science politique_, Paris, 1870, p. 16), qui dit: "Bien que le protestantisme paraisse par sa nature devoir developper le principe de l'independance politique, il n'a pas atteint ce resultat d'une maniere generale et considerable, d'apres le seul examen de la constitution de plusieurs Etats protestants de l'Europe moderne."]

Les reformes successives du christianisme furent les consequences naturelles de son developpement, et c'est ici le lieu d'examiner plus specialement la derniere de ses phases, le calvinisme, dont l'action se fit sentir en France avec les huguenots, dans les Pays-Bas, en Ecosse avec les presbyteriens, en Angleterre avec les non-conformistes et les puritains. Cet examen nous permettra de voir pourquoi les agents de la France dans les colonies anglaises d'Amerique ont pu trouver dans les principes religieux des colons un element de desaffection contre leur mere patrie qu'ils eurent soin d'entretenir, le seul peut-etre qui fut capable de soulever l'opinion publique au point d'amener une rupture avec l'Angleterre a la premiere occasion[34].

La reforme religieuse mit en mouvement trois peuples et eut chez chacun d'eux un caractere et des resultats differents.

Chez les Slaves, le mouvement suscite par Jean Huss fut plus national que religieux. Il fut comme les dernieres lueurs du bucher allume par le concile de Constance et dans lequel perit le reformateur (1415)[35].

[Note 34: Voir sur ce point: _Thomas Jefferson_, etude historique par Cornelis de Witt. Paris, 1861.

_Nouveau voyage dans l'Amerique septentrionale_, par l'abbe Robin. Philadelphie, 1782..."Il a fallu, dit-il, que l'intolerant presbyterianisme ait laisse depuis longtemps des semences de haine, de discorde, entre eux et la mere patrie."

_Le Presbyterianisme et la Revolution_, par le Rev. Thomas Smith. 1845.

_La veritable origine de la declaration d'independance_, par le Rev. Thomas Smith. Colombia, 1847.

Ces deux derniers ouvrages, quoique tres-courts, sont extremement remarquables par la nouveaute des considerations, l'elevation des pensees et la rigueur de la logique.]

[Note 35: Voir _les Reformateurs avant la Reforme; Jean Hus et le Concile de Constance_, par Emile Bonnechose, 2 vol. in-12, 3e edit. Paris, 1870. Ouvrage tres-savant, tres-interessant et eloquemment ecrit.]

La reforme provoquee par Luther jeta chez les Allemands de plus profondes racines. Elle etait aussi plus radicale, tout en gardant un caractere national. Il rejetait non-seulement l'autorite du pape, mais aussi celle des conciles, puis celle des Peres de l'Eglise, pour se placer face a face avec l'Ecriture sainte. Le langage male et depourvu d'ornements de ce moine energique, sa figure carree et joviale le rendirent populaire. La haine vigoureuse dont il poursuivait le clerge romain, alors possesseur d'un tiers du territoire allemand, rassembla autour de lui tous les desherites de la fortune. La guerre que les princes d'Allemagne eurent ensuite a soutenir contre les souverains catholiques et les allies du pape acheverent de donner a la reforme de Luther ce caractere essentiellement teutonique qu'elle conserva exclusivement.

Chez la race latine, la plus avancee de toutes au point de vue intellectuel a cette epoque, et celle qui pretend encore aujourd'hui a l'empire du monde (_urbi et orbi_), Jean Calvin provoqua enfin la transformation la plus profonde et la plus fertile en consequences politiques. Ne en France, a Noyon (Picardie), en 1509, le nouveau reformateur, apres avoir etudie la theologie, puis le droit, publia a vingt-sept ans, a Bale, son _Institutio christianae religionis_, qu'il dedia au roi de France. Chasse de Geneve, puis rappele dans cette ville, il y fut desormais tout-puissant. Il voulut reformer a la fois les moeurs et les croyances, et il donna lui-meme l'exemple de l'austerite la plus severe et de la morale la plus rigide[36]. Son despotisme theocratique enleva aux Genevois les jouissances les plus innocentes de la vie; mais sous sa vigoureuse impulsion Geneve acquit en Europe une importance considerable.

[Note 36: Cette severite de caractere se montra de bonne heure en lui, car sur les bancs de l'ecole, ses camarades lui avaient donne le sobriquet de: _cas accusatif_.]

Plus audacieux dans ses reformes que Luther, il fut aussi plus systematique, et il comprit que ses doctrines n'auraient pas de duree ou ne se propageraient pas s'il ne les condensait dans une sorte de code. Sa _Profession de foi_, en vingt et un articles, parut alors comme le resume de sa doctrine, et nous en retrouvons l'esprit, sinon la lettre, dans la fameuse declaration de l'independance des Etats-Unis. Par ce code, les pasteurs devaient precher, administrer les sacrements et examiner les candidats qui voulaient exercer le ministere. L'autorite etait entre les mains d'un synode ou consistoire compose, pour un tiers, de pasteurs, et de laiques pour les deux autres tiers.

Calvin comprit parfaitement le secret de la force croissante des disciples de Loyola. Comme le fondateur de l'ordre des Jesuites, il voulut baser la nouvelle condition sociale sur l'egalite la plus absolue fonctionnant sous le regime de la plus rigoureuse discipline. Il conserva a son Eglise le droit d'excommunication, et il exerca lui-meme sur ses disciples un pouvoir d'une inflexibilite si rigide qu'il allait jusqu'a la cruaute et a la tyrannie. Quand l'homme eut disparu, ses principes lui survecurent au milieu de l'organisation sociale qui etait son oeuvre. L'egalite des hommes etait reconnue et professee publiquement, et, en s'etayant sur l'austerite des moeurs, elle devait faire accomplir aux calvinistes les plus heroiques efforts en faveur de la liberte de conscience et de la liberte politique.

La discipline calviniste reposait sur l'egalite des ministres entre eux. Elle se distinguait surtout en cela du lutheranisme, qui admettait encore une certaine hierarchie, et surtout de l'anglicanisme, qui n'etait que le catholicisme orthodoxe sans le pape.

De la France, qui avait vu naitre le fondateur du calvinisme, cette religion passa par l'Alsace dans les Pays-Bas, ou elle s'etablit sur les ruines du lutheranisme; en meme temps elle s'etablissait en Ecosse, et c'est dans la Grande-Bretagne que les deux systemes arriverent a leur developpement le plus complet. Ainsi l'Eglise anglicane, avec ses archeveques, ses divers degres dans le sacerdoce, sa liturgie, ses immenses revenus, ses colleges, ses etablissements d'instruction ou de charite, ne differait presque en rien de l'organisation exterieure des eglises catholiques. La seule difference semblait consister dans le costume, la froide simplicite du culte et le mariage des pretres. Soumise a l'autorite royale, son existence etait intimement liee au maintien de la monarchie, et l'Eglise fut en Angleterre le plus sur appui de la royaute.

L'Eglise presbyterienne d'Ecosse avait, au contraire, ces tendances democratiques qui etaient l'essence meme du calvinisme et qui avaient fait de la Suisse un Etat si prospere. La, point de distinction de grade ou de richesse entre les membres du clerge. A peine sont-ils separes des fideles par la nature de leurs fonctions. Encore les sectes puritaines ne tarderent-elles pas a supprimer toute delegation du sacerdoce. Tout chretien etait propre au divin ministere, qui avait le talent et l'inspiration. Si les eglises etaient pauvres, elles ne devaient leur existence qu'a elles-memes. Elles avaient la plus grande liberte et un empire moral considerable. En Ecosse comme a Geneve, magistrats et seigneurs furent plus d'une fois contraints d'ecouter la voix energique de leur pasteur.

La maxime: _Vox populi, vox Dei_, fut des lors substituee dans l'esprit des peuples a la maxime de droit divin que nous citions plus haut. C'est sur les principes qu'elle resume que s'appuyerent les Etats-Generaux des Provinces-Unies en prononcant, le 26 juillet 1581, la decheance de Philippe II, pour constituer la republique Batave.

Quelques annees auparavant, Buchanan[37], puis d'autres ecrivains ecossais, avaient proclame dans leurs ouvrages que les nations avaient une conscience comme les individus; que la revelation chretienne devait etre le fondement des lois, et qu'a son defaut seulement l'Etat avait le droit d'en etablir de lui-meme; que, quelle que fut la forme de gouvernement choisie par un peuple, republique, monarchie ou oligarchie, l'Etat n'etait que le mecanisme dont le peuple se servait pour administrer ses affaires, et que sa duree ou sa chute dependait seulement de la maniere dont il s'acquittait de son mandat.

[Note 37: L'ouvrage de Buchanan, qui eut le plus grand retentissement en Angleterre et en Ecosse, _De jure regni apud Scotos_, fut imprime en 1579; le _Lex rex_ de Rutherford, en 1644; _Pro populo defensio_, de Milton en 1651.]

Ce sont ces principes que l'on retrouvait dans les enseignements de l'Eglise primitive, et qui ne tendaient a rien moins qu'a renverser les idees admises alors dans l'organisation des empires, et a saper dans sa base le pouvoir absolu des souverains, aussi bien en France et en Angleterre qu'en Espagne, en Italie et en Allemagne, qui exciterent les violentes persecutions dont les dissidents de toutes les sectes et de toutes les classes furent l'objet.

Cette negation de l'autorite dans l'ordre spirituel conduisit a la negation de l'autorite dans l'ordre philosophique[38], qui mena a Descartes et Spinoza, et a celle de l'autorite royale, qui devait produire plus tard la declaration d'independance des Etats-Unis. Ce n'est donc pas sans raison que les souverains consideraient le calvinisme comme une religion de rebelles et qu'ils lui firent une guerre si acharnee. "Il fournit aux peuples, dit Mignet[39], un modele et un moyen de se reformer." Il nourrissait en effet l'amour de la liberte et de l'independance. Il entretenait dans les coeurs cet esprit democratique et antisacerdotal[40] qui devait devenir tout-puissant en Amerique et qui n'a certainement pas dit son dernier mot en Europe.

[Note 38: _Benedicti de Spinoza Opera, etc. I, 21, 24. Tauchnitz, 1843.]

[Note 39: _Histoire de la Reforme a Geneve_.]

[Note 40:

As poisons of the deadliest kind, Are to their own unhappy coasts confined; So _Presbytery_ and its pestilential zeal, Can flourish only in a COMMON WEAL.

(Dryden, _Hind and Panther_).]

Ainsi, par une coincidence singuliere, la France donna au monde Calvin, l'inspirateur d'idees qu'elle repoussa d'abord, mais au triomphe desquelles elle devait concourir, les armes a la main, deux siecles et demi plus tard en Amerique.

Ce n'etait pas tant la religion orthodoxe que le pape soutenait en prechant la croisade contre les albigeois et les huguenots, en etablissant l'inquisition, en condamnant les propositions de Luther et de Calvin. C'etait son pouvoir temporel et sa suprematie qu'il defendait et qu'il voulait appuyer sur la terreur du bras seculier, alors que les foudres spirituelles etaient impuissantes. Ce n'etait pas non plus par zele pour la religion, mais bien dans un interet tout politique que Francois Ier faisait massacrer les Vaudois et bruler les protestants en France, tandis qu'il soutenait ceux-ci en Allemagne contre son rival Charles-Quint. Il s'agissait pour lui de comprimer ce levain de liberalisme qui portait ombrage a son despotisme et qui donna tant de soucis a ses successeurs. Catherine de Medicis, par la Saint-Barthelemy; Richelieu[41], par la prise de la Rochelle, et Louis XIV, par la revocation de l'edit de Nantes, s'efforcerent toujours de ressaisir le pouvoir absolu que les protestants leur contestaient, et ils les persecuterent sans relache, par tous les moyens legitimes ou criminels dont ils purent disposer. Ils ne voulaient pas de cet "Etat dans l'Etat," suivant l'expression de Richelieu; et, sous pretexte de combattre la reforme religieuse, c'etait la reforme politique qu'ils esperaient etouffer.

[Note 4l: "Quand cet homme n'aurait pas eu le despotisme dans le coeur, il l'aurait eu dans la tete." (MONTESQUIEU, _Esp. des Lois_, V, 10.)]

Le catholique Philippe II sentait les Pays-Bas fremir sous sa pesante main de fer. Il voyait cette riche proie travaillee par la reforme, et il dressa contre les calvinistes, en qui il voyait surtout des ennemis de son administration absolue, les buchers, les potences et les echafauds dont le duc d'Albe se fit le sanguinaire pourvoyeur.

Mais les persecutions, les bannissements, les tortures et les massacres aboutirent a des resultats tout differents de ceux qu'avaient esperes leurs sanguinaires auteurs. Les papes, loin de recouvrer cette suprematie dont ils etaient si jaloux, virent la moitie des populations chretiennes autrefois soumises au saint-siege echapper a leur juridiction spirituelle. L'Espagne, brisee sous le joug cruel de l'inquisition et du despotisme, perdit toute energie sociale, toute vie politique. Elle s'affaissa pour ne plus se relever. Les Pays-Bas se constituerent en republique, sous le nom de Provinces-Unies. Les deux tiers de l'Allemagne se firent protestants, et l'Amerique recut dans son sein les familles les plus industrieuses de la France, bannies par un acte aussi inique qu'impolitique, la revocation de l'edit de Nantes.

Ecrasee a tout jamais, l'opposition religieuse disparut de France. Mais son oeuvre politique et sociale fut reprise par la philosophie du XVIIIe siecle, qui, degagee de tout frein religieux, sut en tirer des consequences bien autrement terribles. L'exemple de l'Amerique se constituant en un peuple libre n'y fut pas sans influence, et les protestants du nouveau monde, en voyant sombrer le trone du haut duquel Louis XIV avait decrete contre eux les dragonnades et l'exil, eurent une sanglante et terrible revanche des persecutions que la royaute absolue et l'ancien regime politique leur avaient fait souffrir.