Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783
Part 19
[Note 217: Ce monument n'est pas encore construit.]
[Note 218: Un de ces canons est aujourd'hui au musee d'artillerie de Paris.]
Le 26, le comte Guillaume de Deux-Ponts, charge des details du siege et de la capitulation que lui avait donnes par ecrit M. de Rochambeau ainsi que du rapport qu'il avait ete chercher aupres du comte de Grasse a bord de _la Ville_ _de Paris_, s'embarqua sur l'_Andromaque_, capitaine M, de Ravenel, avec MM. de Damas, de Laval et de Charlus, qui avaient obtenu l'autorisation de revenir en France. Les vents furent contraires jusqu'au 27 apres midi. Vers deux heures on appareilla. L'_Andromaque_ avait passe les bancs de Middle-Ground, elle se trouvait a la hauteur du cap Henry, lorsque des signaux faits par la _Concorde_, en repetition de ceux de l'_Hermione_ qui croisait entre les caps Charles et Henry, annoncerent la presence d'une flotte anglaise. Elle etait forte de vingt-sept vaisseaux et avait a bord le prince William-Henry, avec un corps de troupes de six mille hommes, venu de New-York, aux ordres du general Clinton.
L'_Andromaque_ fut obligee de rentrer dans le James-River et d'attendre jusqu'au 1er novembre, sous la protection de l'escadre francaise, que la flotte anglaise eut tout a fait disparu. Elle put enfin sortir ce meme jour, vers onze heures, sous la protection de l'_Hermione_, qui l'escorta jusqu'a la nuit. Le 20 novembre, l'_Andromaque_ abordait a Brest sans avoir couru aucun danger serieux, et, le 24, le comte de Deux-Ponts s'acquittait a la cour de la commission dont il etait charge.
Le roi accueillit avec la plus grande satisfaction MM. de Lauzun et de Deux-Ponts, et leur fit les plus belles promesses pour l'armee expeditionnaire et pour eux-memes; mais son premier ministre M. de Maurepas mourut sur ces entrefaites, et MM. de Castries et de Segur en profiterent pour ne pas tenir les promesses royales a l'egard de Lauzun et pour n'accorder de graces ni a lui-meme, ni aux officiers de son corps qui s'etaient le plus brillamment conduits. M. de Castries enleva meme a ce colonel les quatre cents hommes de sa legion qui etaient restes a Brest pour les envoyer au Senegal tenir garnison jusqu'a la fin de la guerre dans un pays celebre par son insalubrite.
Tandis que la nouvelle de la capitulation d'York etait a Versailles l'occasion de nouvelles fetes, a Londres elle determinait la chute du ministere North. On sentit, comme dans toute l'Europe, que cet echec avait decide du sort de la querelle entre l'Angleterre et les Etats-Unis, et il ne fut plus question des lors que de reconnaitre l'independance de ces derniers a des conditions avantageuses pour la Grande-Bretagne. Le general Washington et La Fayette auraient voulu profiter de la superiorite des forces du comte de Grasse pour attaquer Charleston et ce qui restait d'Anglais dans les Etats du Sud. La Fayette devait prendre son infanterie legere, les grenadiers et les chasseurs francais, ainsi que le corps de Saint-Simon, et aller debarquer du cote de Charleston, pour cooperer avec le general Green, qui tenait dans la Caroline. On dit meme que lord Cornwallis, instruit de ce projet et voyant La Fayette monter sur un canot pour se rendre a la flotte du comte de Grasse, dit a quelques officiers anglais: "I1 va decider de la perte de Charleston." Il manifesta la meme crainte quand il vit revenir La Fayette a York. Mais le comte de Grasse se refusa obstinement a toute operation nouvelle sur les cotes de l'Amerique septentrionale. Il voulait retourner, comme ses instructions le lui recommandaient du reste, a la defense des Antilles.
Lorsque le general Clinton eut appris la prise d'York, il se retira avec la flotte, se contenta de jeter trois regiments dans Charleston et rentra a New-York. Mais sa presence donna lieu de soupconner a M. de Rochambeau que les Anglais pourraient tenter de debarquer en dehors de la baie, entre le cap Henry et le grand marais appele Dismal-Swamp, pour se jeter dans Portsmouth, sur la riviere d'Elisabeth. Ce poste, ou s'etait d'abord refugie Arnold, avait ete bien retranche, et lord Cornwallis, qui l'avait occupe avant de lui preferer Yorktown, en avait etendu et perfectionne les fortifications. L'adjudant general Dumas fut charge de detruire ces ouvrages le plus rapidement possible; on mit sous ses ordres, dans ce but, un bataillon de milices americaines. Dumas trouva ces retranchements dans un tres bon etat. Il profita d'un vent d'ouest tres violent pour incendier les fascinages, les palissades et les abatis; mais il fut oblige d'employer ensuite plus de huit jours, avec l'aide de tous les miliciens et de tous les ouvriers qu'il put rassembler, pour en achever la destruction complete Le comte de Grasse, aussitot apres la capitulation, avait fait ses preparatifs de depart. Pendant les journees des 1 et 3 novembre, il fit embarquer sur ses vaisseaux les soldats de Saint-Simon, prit des approvisionnements et le 4 il fit voile pour les Antilles, ne laissant dans la baie de Chesapeak qu'une petite escadre composee du Romulus, aux ordres de M. de La Villebrune, et de trois fregates; Le meme jour, les batiments promis aux Anglais pour les transporter a New-York ou en Angleterre furent mis a leur disposition. Lord Cornwallis s'embarqua pour New-York. Les premiers succes de ce general avaient fait esperer aux Anglais qu'il allait devenir le conquerant des colonies revoltees et leur punisseur[219]. Lui-meme avait longtemps compte sur le succes.
[Note 219: Vieux mot dont Corneille, qui en sentait la valeur, s'est servi pour la derniere fois et qui merite d'etre rehabilite.
Pendant toute la campagne de 1781, il ne cessait d'ecrire a son gouvernement qu'il avait definitivement conquis les Carolines; et comme cette conquete etait toujours a refaire, on assimila plaisamment en Angleterre le succes de ce general a la capture qu'avait faite un soldat ecossais d'un milicien americain. Il ecrit a son capitaine: J'ai fait un prisonnier.--Eh bien! il faut l'amener.--Mais il ne veut pas.--Reviens toi-meme alors.--Mais c'est qu'il ne veut pas me laisser aller.
Pourtant Cornwallis ne garda pas trop longtemps ses illusions. Six mois avant la chute d'York, comme on lui avait offert le titre de marquis, voici ce qu'il ecrivit au lord Germaine: "Je vous supplie de faire mes plus humbles remerciements a Sa Majeste pour ses bonnes intentions et de lui representer en meme temps tous les dangers de ma position. Avec le peu de troupes que j'ai, trois victoires de plus acheveront de me ruiner si le renfort que je demande n'arrive pas. Jusqu'a ce que j'en aie recu un qui me donne quelque espoir de terminer heureusement mon expedition, je vous prie de ne me parler ni d'honneurs ni de recompenses."]
XXIV
Les troupes se disperserent pour aller prendre leurs quartiers d'hiver. Le 6 novembre, la milice de Virginie quitta son camp pour se porter dans le Sud, sous les ordres du general Green. Le 6, en meme temps que Dumas detruisait les fortifications de Portsmouth, les ingenieurs faisaient detruire les paralleles tracees par les allies devant York, et retablissaient les defenses exterieures de la place en les rapprochant de son enceinte continue.
Le general Washington, qui avait fait partir dans le Sud les milices de la Virginie, detacha encore de son armee le general La Fayette avec les troupes de Maryland et de Pensylvanie pour aller aussi renforcer l'armee du general Green. Il s'embarqua lui-meme a York et ramena tout le reste des troupes americaines a Head-of-Elk, pour se diriger de la vers la riviere Hudson.
Le baron de Viomenil obtint de retourner en France, ou des affaires personnelles exigeaient sa presence. Son frere, le vicomte de Viomenil, le remplaca dans son commandement.
Du 15 au 18, les Francais entrerent dans leurs quartiers d'hiver et prirent les positions suivantes:
La legion de Lauzun, commandee par M. de Choisy, a Hampton.
Le regiment de Soissonnais a York, avec les grenadiers et chasseurs de Saintonge; le regiment de Saintonge entre York et Hampton, a Half-Way-House; une compagnie d'artillerie et un detachement de cinquante hommes a Glocester; le tout commande par le vicomte de Viomenil.
Le quartier general de M. de Rochambeau, ou se trouvait aussi M. de Chastellux, etait a Williamsbourg. Le regiment complet de Bourbonnais et celui de Deux-Ponts y avaient aussi leurs cantonnements.
Trois compagnies de Deux-Ponts furent detachees a James Town sous les ordres d'un capitaine, et l'artillerie de siege fut placee a West-Point, en Virginie, sous le commandement d'un officier de cette arme.
De cette position intermediaire entre l'armee du Nord et celle du Sud, M. de Rochambeau etait en mesure de porter du secours aux provinces qui seraient le plus menacees par l'ennemi. Mais le coup decisif etait frappe, puisqu'il ne restait plus aux Anglais que la ville de New-York et les places de Savannah et de Charleston.
Pendant que La Fayette accourait a marches forcees pour se joindre a l'armee de Green, celui-ci, craignant que le renfort arrive a Charleston et celui de quatre mille hommes qu'on y attendait d'Irlande ne missent les Anglais en etat de reprendre l'offensive, sollicita vivement de M. de Rochambeau de lui envoyer un fort detachement de troupes francaises. Mais le general francais, estimant que le general Green se laissait influencer par les faux bruits que l'ennemi faisait repandre, ne changea rien a ses dispositions. Il laissa son infanterie dans ses quartiers d'hiver et se borna a etendre ceux de la legion de Lauzun, commandee par M. de Choisy, jusqu'aux frontieres de la Caroline du Nord. Il chargea cependant l'adjudant general Dumas de pousser des reconnaissances bien au dela et de preparer des ouvertures de marche dans le cas ou des circonstances qu'il ne prevoyait pas exigeraient qu'il fit avancer une partie de son armee. Dumas resta occupe de ces fonctions pendant tout l'hiver, ne revenant a Williamsbourg que rarement, pour rendre compte au general de ses operations et pour soigner son ami Charles de Lameth, toujours tres-souffrant de ses blessures, et qui retourna en France aussitot qu'il fut en etat de supporter la mer.
La Fayette partit aussi de Boston pour la France, sur l'Alliance, le 23 decembre 1781. Il arriva en vingt-trois jours dans sa patrie, ou il se consacra encore au service de la cause des Americains, en y employant la faveur dont il jouissait a la cour et les sympathies que sa conduite lui avait acquises dans l'opinion publique.
XXV
Il y eut ainsi comme un armistice sur le continent pendant cet hiver. On apprenait pourtant par des fregates venues de France[220] que l'on y preparait un grand convoi et des renforts pour les Antilles, afin de mettre le comte de Grasse en etat de soutenir la lutte contre la flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral Rodney. Deja dans la seconde moitie de janvier on avait appris la prise de Saint-Eustache et de Saint-Christophe par M. de Bouille, et celle de l'ile Minorque par M. de Crillon. Mais les faveurs de la fortune allaient avoir un terme fatal pour M. de Grasse. Le grand convoi parti de France sous l'escorte de M. de Guichen fut disperse par la tempete. Les Anglais reunirent toutes leurs forces navales aux iles du Vent, et le comte de Grasse, malgre l'inferiorite de sa flotte, se hasarda de mettre a la voile pour convoyer les troupes de M. de Bouille qui devaient se reunir, a Saint-Domingue, a celles que commandait le general espagnol don Galvez. L'amiral Rodney, manoeuvrant pour couper la flotte francaise de son convoi, ne put atteindre que le vaisseau le _Zele_, le plus mauvais marcheur de l'arriere garde. Le comte de Grasse voulut le sauver et engagea son avant-garde sous le commandement de M. de Vaudreuil. Les Francais eurent l'avantage dans ce premier combat, livre le 9 avril 1782. L'amiral Rodney les suivit, et, ayant gagne le vent, engagea le 12 une action generale dont le resultat fut desastreux pour la flotte francaise. Le vaisseau amiral la _Ville de Paris_ et six autres furent desempares et pris apres la plus glorieuse resistance. M. de Grasse n'obtint sa liberte qu'a la paix. Le pont de son vaisseau avait ete completement rase par les boulets ennemis, et l'amiral avec deux officiers restaient seuls debout et sans blessure quand il se rendit[221].
[Note 220: Le 7 janvier 1782, arriva dans la baie de Chesapeak une fregate francaise, la Sibylle, portant deux millions pour l'armee.]
[Note 221: V. _Not. biog._ de Grasse]
L'amiral Rodney ne put garder aucun des quatre vaisseaux dont il s'etait empare, parce qu'ils etaient trop endommages.
En outre, le _Cesar_ prit feu et perit avec environ quatre cents Anglais qui en avaient pris possession.
Quand cette nouvelle parvint aux Etats-Unis, le Congres venait precisement de recevoir du general Carleton, qui avait remplace Clinton dans le commandement de l'armee anglaise, la proposition du gouvernement anglais de reconnaitre sans restriction l'independance des Etats-Unis, sous la condition de renoncer a l'alliance avec la France. Le Congres ne se laissa pas influencer par la nouvelle du desastre eprouve par les Francais dans les eaux des Antilles. Il ne montra que de l'indignation et refusa d'admettre le negociateur qui en etait charge. Les Etats declarerent unanimement qu'ils considereraient comme haute trahison toute proposition tendant a faire une paix separee. Ces ouvertures, ainsi que l'armistice qui fut a la meme epoque demande par le commandant de Charleston et refuse par le general Green, prouvaient assez que, malgre leur dernier succes dans les Antilles, les Anglais renoncaient enfin a soumettre leurs anciennes colonies. Les Americains desiraient certainement la paix, mais ils montrerent la plus grande fermete et ils prouverent leur reconnaissance envers la France en se disposant a de nouveaux sacrifices afin d'obtenir cette paix a des conditions aussi honorables pour les allies que pour eux-memes. De son cote le gouvernement francais ne discontinuait d'envoyer des secours autant que le lui permettait le mauvais etat de ses finances. Deux fregates, la Gloire et l'Aigle, sous le commandement de M. de La Touche-Treville, furent expediees de Brest, le 19 mai 1782. Je reviendrai bientot sur la traversee de ces deux fregates qui portaient en Amerique, outre des secours en argent, la fleur de la noblesse francaise.[222]
[Note 222: La relation inedite de M. de Broglie que je possede m'aidera a completer, sur le recit de cette nouvelle expedition, la narration que M. de Segur nous en a donnee dans ses Memoires. Les Mss. de Petit Thouars donnent aussi des details nombreux sur ce sujet.]
Je reviens aux mouvements que dut executer l'armee francaise apres les recents evenements des Antilles.
Apres le combat du 12 avril, ou le comte de Grasse fut fait prisonnier, le marquis de Vaudreuil, qui avait pris le commandement de la flotte, recut l'ordre de venir a Boston pour y reparer son escadre. Sur l'avis qu'il en donna au ministre francais, M. de la Luzerne, M. de Rochambeau sentit la necessite de se rapprocher avec son armee des provinces du Nord. Les chaleurs excessives du climat de la Virginie avaient cause beaucoup de maladies.
D'ailleurs les preparatifs que faisaient les Anglais pour evacuer Charleston rendaient superflu un plus long sejour des troupes francaises dans les Etats du Sud. M. de Rochambeau apprenait en meme temps qu'il se preparait a New-York un embarquement de troupes destinees a aller attaquer quelques-unes des colonies francaises. Il se determina donc a mettre ses troupes en mouvement pour les rapprocher de New York et a demander au general Washington une entrevue a Philadelphie. Cette conference eut lieu, et il y fut decide que les deux armees reprendraient leurs anciennes positions sur la riviere d'Hudson et s'approcheraient le plus possible de New-York pour menacer cette place et l'empecher d'envoyer aucun detachement au dehors.
XXVI
Aussitot commenca le mouvement retrograde de l'armee francaise. Il s'opera lentement, le soldat marchant la nuit et se reposant le jour. Rochambeau avait pris les devants pour conferer avec Washington, et il avait laisse au chevalier de Chastellux et au comte de Viomenil le soin de conduire les troupes d'apres les sages instructions qu'il leur avait donnees. On accorda aux troupes un mois de repos a Baltimore, d'ou elles partirent par bataillons pour eviter l'encombrement au passage de la Susquehanna, que Dumas fut encore charge de surveiller[223].
[Note 223: L'armee mit pres d'un mois a se rendre de Williamsbourg a Baltimore, bien que la distance de ces deux villes ne soit que de 226 milles. L'avant-garde partit le 1er juillet et arriva le 24, tandis que l'arriere-garde, comprenant les equipages et l'ambulance, ne parvint a Baltimore que le 27. Celle-ci s'etait mise en mouvement des le 28 juin. D'ailleurs on reprit la route que l'on avait suivie l'annee precedente. Les principales stations furent encore: Drinkingspring, Birdstavern, Newcastle, Port-Roval, Hanovertown, Brunk'sbridge, Bowlingreen, Fredericksburg, Stratford, Dumfries, Colchester, Alexandrie, Georgetown, Bladensburg, Brimburg, Elkridge. (Voir la carte jointe a cet ouvrage et le _Journal_ de Blanchard.)]
Les generaux reunis a Philadelphie apprirent a cette epoque que Savannah avait ete evacuee, et que la garnison avait ete en partie laissee a Charleston et en partie transportee a New-York. Le general Carleton, qui avait toujours le projet d'evacuer New-York pour se porter sur quelque point des Antilles, fit repandre la nouvelle de la reconnaissance de l'independance americaine par les deux chambres du Parlement et tenta de nouveau par cette manoeuvre de diviser les allies et de negocier avec le Congres seul. Il n'eut pas plus de succes que precedemment, et M. de Rochambeau accelera la marche de ses troupes. Elles traverserent Philadelphie, puis la Delaware et les Jerseys. La cavalerie de la legion de Lauzun, commandee par le comte Robert Dillon, eclairait le flanc droit sur le revers des hauteurs que l'armee cotoyait. Elle traversa ensuite l'Hudson a Kingsferry, comme a l'ouverture de la campagne precedente; et la jonction des deux armees s'opera sur ce point. Les Francais defilerent entre deux haies de l'armee americaine, qui etait en grande tenue pour la premiere fois depuis son organisation. Ses armes venaient en partie de France et les uniformes des magasins d'York. Cette journee fut une vraie fete de famille.
L'armee americaine resta campee a Kingsferry ayant une arriere-garde a l'embouchure du Croton dans la riviere d'Hudson. L'armee francaise prit, en avant de Crampond, une forte position dans la montagne. Le corps de Lauzun etait en avant-garde sur la hauteur qui borde le Croton, et dans cette position les deux armees pouvaient, en une seule journee de marche, se porter sur New-York et sur Staten-Island.
XXVII
J'ai dit que le gouvernement francais projetait d'envoyer de nouveaux secours en Amerique. Des les premiers jours d'avril 1782, il avait en effet reuni dans le port de Brest plusieurs fregates et un convoi nombreux de vaisseaux marchands et de batiments de transport, ainsi que deux bataillons de recrues destinees a renforcer l'armee de Rochambeau. M. le comte de Segur, fils du ministre de la guerre, qui avait obtenu la place de colonel en second de Soissonnais a la place de M. de Noailles, recut l'ordre d'en prendre le commandement, de les inspecter et de les instruire jusqu'au moment du depart. Mais une escadre anglaise, informee de ces preparatifs et favorisee par les vents, qui etaient contraires aux Francais, vint croiser devant la rade, de sorte que le depart dut etre differe de six semaines et qu'au bout de ce temps la fregate la _Gloire_ recut l'ordre de partir seule, emportant une somme de deux millions destinee a l'armee de Rochambeau, et un grand nombre d'officiers au nombre desquels se trouvaient: le duc de Lauzun, le comte de Segur, le prince de Broglie, fils du marechal; M. de Montesquieu, le petit-fils de l'auteur de _l'Esprit des lois_; de Viomenil fils, de Laval, le comte de Lomenie, de Sheldon, officier d'origine anglaise; un gentilhomme polonais, Polleresky; un aide de camp du roi de Suede, M. de Ligliorn; le chevalier Alexandre de Lameth, qui allait prendre la place de son frere Charles; le vicomte de Vaudreuil, fils du capitaine de vaisseau de ce nom; en outre, MM. de Brentano, de Ricci, de Montmort, de Tisseul et d'autres.
Cette fregate de trente-deux canons de douze etait commandee par M. de Valongne, vieux marin qui malgre son merite n'etait encore que lieutenant de vaisseau. Elle mit a la voile le 19 mai 1782, par une brise assez fraiche pour que l'on put esperer d'echapper a la vigilance de la flotte anglaise; mais a peine etait-elle a trois lieues en mer qu'une tempete violente la jeta vers la cote. L'arrivee des vingt-deux croiseurs anglais l'obligea a suivre longtemps encore ces parages dangereux. Lorsque le calme revint, un mat de la _Gloire_ etait casse; elle dut rentrer dans la Loire et relacher a Paimboeuf pour se reparer. Jusqu'au 15 juillet, elle resta ainsi sur les cotes de France, recevant tantot l'ordre de mettre a la voile, tantot l'injonction d'attendre, et se promenant de Brest a Nantes, de Nantes a Lorient, puis de Lorient a Rochefort. Dans ce dernier port, elle rencontra l'_Aigle_, autre fregate plus forte, de quarante canons de vingt-quatre, qui devait se rendre en Amerique de conserve avec la _Gloire_. Elle etait commandee par M. de La Touche, homme brave et instruit qui avait le defaut d'etre trop recemment entre dans la marine et de devoir son rapide avancement a l'appui de nombreux amis et en particulier du duc d'Orleans. Comme il etait capitaine de vaisseau, il eut aussitot le pas sur M. de Valongne, qui ne se soumit pas sans murmurer de se voir ainsi contraint de servir sous un officier moins ancien que lui. Les passagers de l'_Aigle_ n'etaient pas de moindre condition que ceux de la _Gloire_: c'etait M. le baron de Viomenil, qui allait reprendre son commandement avec le titre de marechal de camp; MM. de Vauban, de Melfort, Bozon de Talleyrand, de Champcenetz, de Fleury, de Laval, de Chabannes, et d'autres.
M. de La Touche etait sans doute trop peu habitue a la severite des reglements de la marine pour les accepter dans toute leur rigueur. Une femme dont il etait violemment epris l'avait suivi de Paris a la Rochelle, et comme il ne devait pas l'embarquer sur sa fregate, il eut la singuliere idee de la mettre sur un batiment marchand et de faire remorquer celui-ci par l'_Aigle_. La marche des fregates en fut necessairement beaucoup retardee. Leur surete meme fut compromise; mais heureusement cette maniere de concilier l'amour et le devoir ne fut fatale qu'a ceux qui l'avaient imaginee.
On mit trois semaines a arriver aux Acores, et comme il y avait des malades a bord et qu'on manquait d'eau, M. de La Touche prit la resolution de relacher dans quelque port de ce petit archipel. Le vent s'opposa a ce que les fregates entrassent dans le port de Fayal. Comme celui de Terceyre n'etait pas sur, on dut se resigner a les faire croiser devant l'ile pendant qu'on allait chercher sur des embarcations les approvisionnements necessaires. Les jeunes et brillants passagers des deux fregates descendirent a terre et visiterent pendant les quelques jours qu'ils y resterent tout ce que ces iles fortunees pouvaient contenir de personnages ou de choses curieuses. Je ne redirai pas les receptions qui leur furent faites par le consul de France et par le gouverneur portugais. Je ne parlerai pas davantage de ce singulier agent, a la fois consul de deux nations ennemies, l'Angleterre et l'Espagne, familier de l'inquisition et danseur de _fandango_; et je ne citerai que pour qu'on en retrouve les details dans les memoires deja cites[224], les entrevues galantes que son hote menagea aux officiers francais dans un couvent de jeunes Portugaises, sous les yeux de leur abbesse Complaisante.
[Note 224: Segur. _Relation_ de Broglie. Mss. du Petit Thouars.]