Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783

Part 18

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La redoute fut emportee immediatement. Elle n'etait defendue que par quarante hommes, tandis qu'il y en avait cent cinquante a l'autre redoute. Comme le feu des Francais durait encore, La Fayette, trouvant le moment favorable pour donner une lecon de modestie au baron de Viomenil, envoya aupres de lui le colonel Barber, son aide de camp, pour lui demander s'il avait besoin d'un secours americain. Cette demarche etait en realite inutile, car les Francais ne furent de leur cote que sept minutes a se rendre maitres de la position qu'ils avaient attaquee. Ils avaient aussi rencontre de plus serieux obstacles et une resistance plus energique. Mais le colonel Barber fit preuve en cette circonstance d'un sang-froid qui etonna les officiers francais. Il fut blesse dans le trajet par le vent d'un boulet ennemi qui lui fit une contusion au cote. Il ne voulut pourtant pas se laisser panser avant de s'etre acquitte de sa commission, qui resta d'ailleurs sans reponse.

Dans le courant de la nuit et du jour suivant, on s'occupa de continuer la seconde parallele a travers la redoute prise par les Francais jusqu'a celle des Americains; puis on installa dans cette parallele une batterie de canons qui commenca aussitot son feu.

Pendant que Francais et Americains rivalisaient de courage, deux fausses attaques tenaient en echec une partie des forces dont pouvait disposer lord Cornwallis. C'etaient d'abord, a la gauche des lignes francaises, sur le bord de la riviere d'York, les batteries dressees par le regiment de Touraine qui ouvrirent un feu tres-vif sur les ouvrages ennemis. Les Francais ne perdirent aucun homme sur ce point[212].

[Note 212: Apres la nuit de la grande attaque (du 14 au 15 octobre 1781), le nombre des malades a l'ambulance etait d'environ cinq cents dont vingt officiers. (_Blanchard_.)]

Du cote de Glocester, M. de Choisy recut l'ordre de faire aussi une fausse attaque. Emporte par sa bravoure, il resolut de la faire aussi serieuse que possible et d'emporter, l'epee a la main, les retranchements ennemis. Dans ce but, il fit distribuer des haches a la milice americaine pour couper les palissades. Mais au premier coup de feu, beaucoup de miliciens jeterent les haches et les fusils et prirent la fuite. Ainsi abandonne avec quelques compagnies seulement d'infanterie francaise, M. de Choisy dut se replier sur la cavalerie de Lauzun apres avoir perdu une douzaine d'hommes. Furieux de son echec, il se disposait deux jours plus tard a renouveler sa tentative, lorsqu'il en fut empeche par les preliminaires de la capitulation.

XXII

Cependant le succes remporte par les troupes alliees dans la nuit du 14 au 13 octobre avait inspire trop de confiance aux soldats d'Agenais et de Soissonnais qui etaient de tranchee la nuit suivante avec M. de Chastellux pour marechal de camp. Ils n'exercerent point une surveillance suffisante, placerent peu de sentinelles et s'endormirent pour la plupart en ne laissant personne a la garde des batteries. Les Anglais envoyerent, a cinq heures du matin, un corps de six cents hommes d'elite contre les postes avances des Francais et des Americains. Ils surprirent ces postes, enclouerent du cote des Francais une batterie de sept canons, tuerent un homme et en blesserent trente-sept autres, ainsi que plusieurs officiers: MM. Marin, capitaine de Soissonnais; de Bargues, lieutenant de Bourbonnais; d'Houdetot, lieutenant d'Agenais; de Leaumont, sous-lieutenant d'Agenais, et de Pusignan, lieutenant d'artillerie. M. de Beurguissant, capitaine d'Agenais, qui avait ete charge de la garde et de la defense de la redoute prise dans la nuit precedente, fut lui-meme blesse et fait prisonnier. Les Anglais ne se retirerent que devant M. de Chastellux, qui arrivait bien tardivement avec sa reserve. Ce general mit tous ses soins a reparer le mal cause par l'ennemi dans son heureuse sortie. Il poussa vivement la construction de nouvelles batteries, et, grace au zele du commandant de l'artillerie, M. d'Aboville, les pieces, mal enclouees, purent recommencer leur feu six heures apres ce petit echec.

Des le matin du 16, d'autres batteries etaient pretes et commencerent a prendre a ricochet le couronnement des defenses de l'ennemi. En plusieurs endroits les fraises furent detruites et des breches pratiquees. L'ennemi ne laissa pas que de repondre encore a cette attaque, et les Francais eurent deux hommes tues et dix blesses. Le marquis de Saint-Simon, qui etait de service comme marechal de camp avec M. de Custine comme brigadier, fut legerement blesse. Mais il ne voulut quitter la tranchee qu'apres ses vingt-quatre heures de service ecoulees, lorsque le comte de Viomenil vint le remplacer avec deux bataillons de Bourbonnais et deux autres de Royal-Deux-Ponts. Un officier d'artillerie, M. de Bellenger, fut aussi tue dans cette journee.

Cependant la position de lord Cornwallis n'etait plus tenable. Il avait resiste jusqu'a la derniere extremite et le quart de son armee etait dans les hopitaux. Il avait en vain attendu des secours de New-York et il se trouvait prive de vivres et de munitions. Deja, des le 17, a dix heures du matin, il avait envoye un parlementaire au camp des allies pour demander une suspension d'armes de vingt-quatre heures. Mais le general Washington n'ayant pas trouve sa demande assez explicite avait ordonne de continuer le feu. On continua en effet a tirer jusqu'a quatre heures: a ce moment vint un nouveau parlementaire qui soumit au generalissime de nouvelles conditions. L'attaque fut suspendue et la journee du 18 se passa tout entiere en negociations. Le vicomte de Noailles au nom de l'armee francaise, le colonel Laurens pour l'armee americaine et M. de Grandchain pour la flotte, avaient ete nommes par leurs generaux respectifs pour dresser les articles de la capitulation, conjointement avec des officiers de l'armee de lord Cornwallis. Celui-ci demanda a sortir tambours battants et enseignes deployees, suivant la coutume adoptee quand on obtient les _honneurs de la guerre_. Le comte de Rochambeau et les officiers francais, qui n'avaient aucun grief particulier contre le general anglais, etaient d'avis de les lui accorder. Les generaux americains n'etaient meme pas contraires a cette opinion. Mais La Fayette, se rappelant que les memes ennemis avaient force, lors de la capitulation de Charleston, le general Lincoln a tenir ployes les drapeaux americains et a ne pas jouer une marche nationale, insista pour qu'on usat de represailles a leur egard et obtint que la capitulation se fit dans ces deux memes conditions, ce qui fut adopte.

La capitulation fut signee le 19, a midi. A une heure, les allies prirent possession des ouvrages anglais, et, a deux heures, la garnison defila entre les deux haies formees par les Americains et les Francais, et deposa ses armes, sur les ordres du general Lincoln, dans une plaine a la gauche des lignes francaises. La garnison de Glocester defila de son cote devant M. de Choisy; puis l'armee prisonniere rentra dans York et y resta jusqu'au 21. On la divisa en plusieurs corps qui furent conduits dans differentes parties de la Virginie, du Maryland ou de la Pensylvanie.

Lord Cornwallis pretexta une indisposition pour ne pas sortir a la tete de ses troupes. Elles furent commandees par le general O'Hara. L'adjudant general Dumas fut charge d'aller au devant de ces troupes et de diriger la colonne. Il se placa a la gauche du general O'Hara, et comme celui-ci lui demanda ou se tenait le general Rochambeau: "A notre gauche, repondit Dumas; a la tete de la ligne francaise;" et aussitot le general O'Hara pressa le pas de son cheval pour presenter son epee au general francais. Dumas devinant son intention partit au galop pour se placer entre le general anglais et M. de Rochambeau. Celui-ci lui indiquait en meme temps d'un geste le general Washington place en face de lui a la tete de l'armee americaine. "Vous vous trompez, lui dit alors Dumas, le general en chef de notre armee est a la droite; puis il le conduisit. Au moment ou le general O'Hara levait son epee pour la remettre, le general Washington l'arreta en lui disant: _Never from such good a hand_ (jamais d'une aussi bonne main).

Les generaux et les officiers anglais semblaient du reste tres-affectes de leur defaite et faisaient paraitre surtout leur mecontentement d'avoir du ceder devant des revoltes pour lesquels ils avaient professe publiquement jusque-la le plus grand dedain et meme un mepris qui etait souvent alle jusqu'a l'oubli des lois les plus ordinaires de l'humanite[213].

[Note 213: Les troupes anglaises commirent pendant la guerre de l'Independance, et sur tous les points du globe ou elles eurent a combattre, les actes de barbarie les plus revoltants et les plus contraires non-seulement aux lois de l'humanite, mais meme a celles que l'usage a consacrees dans les guerres entre peuples civilises. Les generaux, plus encore que leurs soldats, sont responsables devant la posterite des violences de toute espece qu'ils ordonnaient de sang-froid et a l'execution desquelles ils presidaient avec impassibilite.

Des 1775, tandis qu'on parlait de paix dans le Parlement, l'on donnait des ordres pour mettre tout a feu et a sang dans les provinces americaines. Ces ordres barbares trouvaient des executeurs ardents a remplir les vues du ministere. Le general Gage, enferme dans Boston, se vengeait de son inaction forcee en maltraitant les prisonniers americains, ce qui lui attirait de la part de Washington de justes reproches et des menaces de represailles qui ne furent jamais mises a execution. En Virginie, lord Punmore exercait des ravages qui lui valurent le surnom de tyran de cette province et dont les depredations du traitre Arnold furent seules capables de faire oublier le souvenir. En meme temps Guy Carleton regnait en despote sanguinaire sur les malheureux habitants du Canada.

Tous les moyens de nuire leur paraissaient legitimes. En 1776, ils contrefirent une telle quantite de papier monnaie qu'ils discrediterent ces valeurs fictives, dont le Congres dut ordonner le cours force. Tandis que les revoltes se bornaient a employer les sauvages contre les tribus ennemies et les opposaient ainsi a eux-memes, les Anglais promettaient aux Indiens une recompense pour chaque chevelure d Americain qu'ils rapporteraient.

Apres la victoire de Saratoga, le general Gates trouva la ville d'Oesopus sur l'Hudson ainsi que les villages des environs reduits en cendres par les ordres des generaux Vaughan et Wallace. Les habitants s'etaient refugies dans les forets et preferaient s'exposer au tourment de la faim que de subir les outrages qu'un vainqueur feroce exercait contre les malades, les femmes, les vieillards et les enfants.

Au commencement de mai 1778, pendant une expedition aux environs de Philadelphie, le colonel Mawhood ne craignit pas de publier l'avis suivant: "Le colonel reduira les rebelles, leurs femmes et leurs enfants a la mendicite et a la detresse, et il a annexe ici les noms de ceux qui seront les premiers objets de sa vengeance." (Ramsay, I, p. 335.)

Le 17 juin 1779, les habitants de Fairfleld, pres de New-York, subirent encore les derniers exces de cette ferocite tant de fois reprochee aux troupes britanniques. Leurs excursions dans la baie de Chesapeak furent marquees par ces memes atrocites que la plume se refuse a decrire.

Il serait trop long aussi de rappeler les honteux exploits de Butler, d'Arnold, de Rodney. Mais il est un fait moins connu que je ne puis passer sous silence.

Pour arreter la marche des troupes alliees devant York, lord Cornwallis, au lieu de les attaquer en soldat, recourut a des ruses que les Indiens seuls auraient ete capables d'employer. Il fit jeter dans tous les puits des tetes de boeufs, des chevaux morts, et meme des cadavres de negres. L'armee francaise souffrit a la verite de la disette d'eau, mais elle pouvait etre inquietee d'une maniere plus brave et plus digne. C'est du reste avec les memes armes qu'il avait cherche auparavant a detruire la petite armee de La Fayette. Il faisait inoculer tous les negres qui desertaient leurs plantations ou qu'il pouvait enlever, et les forcait ensuite a retrograder et a aller porter la contagion dans le camp americain. La vigilance de La Fayette mit en defaut cette ruse barbare. (_Mercure de France_, decembre 1781, p. 109.)

Il ne faudrait pas croire pourtant que ces actes de barbarie fussent specialement reserves a l'Amerique et exerces seulement contre les colons revoltes. Il semble qu'a cette epoque ils etaient tout a fait dans les moeurs anglaises et que le gouvernement de la Grande-Bretagne ne reconnaissait pas plus les lois de l'humanite que celles du droit des gens. J'emprunte au _Mercure de France_, mai 1781, p. 174, le recit suivant.

"Le chevalier Hector Monro a fait, devant la Chambre des communes, en 1761, la deposition suivante. En arrivant a Calcutta, je trouvai l'armee, tant des Europeens que des Cipayes, mutinee, desertant chez l'ennemi et desobeissant a tout ordre. Je pris la ferme resolution de dompter en elle cette mutinerie avant d'entreprendre de dompter l'ennemi. En consequence, je me fis accompagner d'un detachement des troupes du Roi et des Europeens de la Compagnie, je pris quatre pieces d'artillerie et j'allai de Patna a Chippera. Le jour meme que j'y arrivai un detachement de cipayes me quitta pour passer a l'ennemi. Je detachai aussitot une centaine d'Europeens et un bataillon de cipayes pour me les ramener. Ce detachement les rejoignit dans la nuit, les trouva endormis, les fit prisonniers et les ramena a Chippera, ou j'etais pret a les recevoir. A l'instant j'ordonnai aux officiers de me choisir cinquante hommes des plus mutins et de ceux qu'ils croyaient avoir engage le bataillon a deserter. Quand ils me les eurent presentes, je leur ordonnai de me choisir vingt-quatre hommes des plus mauvais sujets sur ces cinquante, et, sur-le-champ, je fis tenir un conseil de guerre par leurs officiers noirs et leur enjoignis de m'apporter sur l'heure meme leur sentence. Ce conseil de guerre les reconnut coupables de mutinerie et de desertion, les condamna a mort et me laissa le maitre de decider du genre de supplice.

"J'ordonnai aussitot que quatre des vingt-quatre hommes fussent attaches a des canons, et aux officiers d'artillerie de se preparer a les faire sauter en l'air. Il se passa alors quelque chose de remarquable: quatre grenadiers representerent que comme ils avaient toujours eu les postes d'honneur, ils croyaient avoir le droit de mourir les premiers. Quatre hommes du bataillon furent donc detaches des canons et on y attacha les quatre grenadiers qui furent emportes avec les boulets. Sur quoi les officiers europeens qui etaient alors sur le lieu vinrent me dire que les cipayes ne voulaient pas souffrir qu'on fit mourir de cette maniere aucun des autres coupables.

"A l'instant j'ordonnai que seize autres hommes des vingt-quatre fussent attaches par force aux canons et sautassent en l'air comme les premiers, ce qui fut fait. Je voulus ensuite que les quatre restants fussent conduits a un quartier ou quelque temps auparavant il y avait eu une desertion de cipayes, avec des ordres positifs a l'officier commandant de ce quartier de les faire executer de la meme maniere. Ce qui eut lieu et mit fin a la mutinerie et a la desertion."

On sait que ce mode d'execution, du a l'esprit inventif du chevalier Munro, est encore en honneur dans l'armee anglaise de l'Inde, et qu'il fut pratique contre les cipayes prisonniers dans la revolte de 1854. Voir aussi le _Message du President Madison_, nov. 4, 1812, au Congres des Etats-Unis.]

Dumas, en signalant ce depit des officiers anglais, qu'il etait bien a meme de remarquer, puisqu'il dirigeait la colonne prisonniere, raconte que le colonel Abercromby, des gardes anglaises, au moment ou sa troupe mettait bas les armes, s'eloigna rapidement, se couvrant le visage et mordant son epee.

On se traita de part et d'autre avec la plus grande courtoisie, on se rendit des visites. Mais au milieu de ces demonstrations de politesse percait, du cote des vaincus, un sentiment d'amertume qui se traduisait en paroles satiriques ou dedaigneuses pour les Americains, auxquels les Anglais ne voulaient pas reconnaitre qu'ils avaient ete obliges de se rendre. Ainsi les generaux Washington, Rochambeau et La Fayette, envoyerent chacun un aide de camp complimenter lord Cornwallis, qui retint celui de La Fayette, le major Washington, parent du general. Il lui dit qu'il mettait du prix a ce que le general contre lequel il avait fait cette campagne fut persuade qu'il ne s'etait rendu que par l'impossibilite de se defendre plus longtemps [214].

[Note: 214. Lord Cornwallis donna a diner le 21 au duc de Lauzun, qui, revenant de Glocester, passait au parc; ce general etait assez gai et on le trouva fort aimable. Le lendemain, le vicomte de Damas alla l'inviter a diner de la part de M. de Rochambeau. Ce jour-la il parut plus triste que de coutume. Il n'avait rien a se reprocher, mais se plaignait de Clinton.]

Le meme general O'Hara: qui voulait rendre son epee a M. de Rochambeau plutot qu'au general Washington, se trouvant un jour a la table des generaux francais, fit semblant de ne pas vouloir etre entendu de M. de La Fayette et dit qu'il s'estimait heureux de n'avoir pas ete pris par les Americains seuls: "C'est apparemment, lui repliqua aussitot La Fayette, que le general O'Hara n'aime pas les repetitions." Il lui rappelait ainsi que les Americains seuls l'avaient deja fait prisonnier une premiere fois avec Burgoyne. Les Francais seuls le firent prisonnier quelques annees apres, pour la troisieme fois, a Toulon.

La garnison prisonniere se montait a 6,198 hommes, plus 1,800 matelots et 68 hommes pris pendant le siege. Mais il y en avait 4,873 dans les hopitaux d'York. Ces troupes etaient composees du 1er bataillon des gardes du roi d'Angleterre, des 17e, 23e 33e et 48e regiments d'infanterie, des 71e, 76e et 80e regiments des montagnards ecossais, des regiments hessois du prince hereditaire et de Boos, et des regiments allemands d'Anspach et de Bayreuth, de la _light infantry_ de la British legion et des _queen's rangers_[215].

[Note 215: Les troupes d'Anspach, deux jours apres la capitulation, offrirent, officiers et soldats, au duc de Lauzun de servir dans sa legion. M. de Lauzun leur repondit qu'ils appartenaient aux Americains et qu'il ne pouvait les prendre au service du roi de France sans l'agrement du roi et du Congres.]

On trouva en outre 214 bouches a feu de tous calibres, 7,320 petites armes, 22 drapeaux, 457 chevaux. Les Anglais perdirent aussi 64 batiments dont ils coulerent une vingtaine. Mais les 40 qui restaient etaient en bon etat, 5 etaient armes, et la fregate _la Guadeloupe_ de 24 canons qui avait ete coulee put etre relevee.

Les Francais avaient eu pendant le siege 253 hommes tues ou blesses, parmi lesquels 18 officiers. Un seul de ceux-ci avait ete tue le dernier jour du siege, c'etait M. de Bellanger, lieutenant d'artillerie.

Quoique les troupes francaises fussent traitees sous tous les rapports comme des auxiliaires et que, comme nous l'avons vu, les generaux francais eussent toujours reconnu la suprematie des generaux americains, ceux-ci s'empresserent de leur accorder la preference pour la nourriture et pour tous les soins qui dependaient d'eux. C'est ainsi que quand les troupes du marquis de Saint-Simon joignirent celles de La Fayette, le jeune general prit sur lui d'ordonner que l'on ne delivrat de farines aux troupes americaines que lorsque les Francais auraient recu des provisions pour trois jours. Aussi les Americains n'avaient-ils presque jamais que de la farine de mais. Il fit prendre les chevaux des _gentlemen_ du pays pour monter les hussards francais, et les officiers superieurs eux-memes cederent leurs propres chevaux dans le meme but. Cependant il ne s'eleva pas la moindre plainte au su et de ces preferences que les soldats americains reconnaissaient devoir etre accordees a des etrangers qui venaient de loin combattre pour leur cause.

Le general Nelson, gouverneur de la Virginie, fit preuve pendant cette campagne d'un devouement, d'un courage, d'une abnegation et d'un respect pour les lois qui sont restes celebres et que je ne puis passer sous silence. Il deploya une bravoure et un zele peu communs, a la tete de ses milices. Il les paya de ses deniers en hypothequant ses proprietes. En outre, apres avoir fait camper l'armee alliee au milieu de ses recoltes et apres avoir dirige le tir de l'artillerie sur les maisons d'York dont les plus belles, derriere les ouvrages de l'ennemi, appartenaient a lui et a sa famille, il ne pretendit a aucun dedommagement pour les pertes qu'il avait eprouvees. Bien plus, comme il avait besoin de quelques moyens de transport pour faire arriver plus promptement les vivres et l'artillerie de siege, il mit en requisition quelques voitures et quelques chevaux du pays, mais ce furent ceux de ses fermiers et ses plus beaux attelages personnels qu'il prit tout d'abord. On lui fit pourtant un crime de cet acte, que l'on qualifiait d'arbitraire, et il fut cite devant l'Assemblee legislative. Il n'hesita pas a se demettre de ses fonctions de gouverneur pour venir se disculper devant ses concitoyens, et tout en rendant compte de sa conduite, il put justement defier qui que ce fut d'avoir plus contribue que lui, de ses biens et de sa fortune, au succes de cette importante campagne. Il fut acquitte avec eloges; mais il ne voulut pas reprendre son gouvernement, qu'il laissa a M. Harrison. L'amitie de Washington et les temoignages d'estime que de Rochambeau vint lui donner dans sa retraite durent le consoler un peu de l'ingratitude de ses concitoyens.

XXIII

Aussitot que la capitulation fut signee, M. de Rochambeau fit venir aupres de lui M. de Lauzun et lui dit qu'il le destinait a porter cette grande nouvelle en France. Lauzun s'en defendit et lui conseilla d'envoyer de preference M. de Charlus, qui y trouverait l'occasion de rentrer dans les bonnes graces du duc de Castries, son pere. Mais M. de Rochambeau lui repliqua que, puisqu'il avait commande la premiere affaire, c'etait a lui a porter le premier la nouvelle du succes, et que le comte Guillaume de Deux-Ponts ayant engage la seconde action partirait sur une autre fregate pour porter les details. M. de Lauzun dit dans ses memoires que de Charlus ne pardonna jamais a M. de Rochambeau ni a lui-meme de n'avoir pas ete charge de cette commission. Pourtant ce dernier partit aussi peu de jours apres avec Guillaume de Deux-Ponts.

Lauzun s'embarqua le 24, sur la fregate _la Surveillante_, et parvint a Brest apres vingt-deux jours de traversee. En meme temps, le general Washington depechait son aide de camp, Tightman, au Congres. La nouvelle de la prise d'York, qui se repandit aussitot dans Philadelphie, y causa une joie inexprimable[216]. Le Congres se rassembla le 29 et prit une resolution pour faire eriger une colonne de marbre a York, ornee d'emblemes rappelant l'alliance entre les Etats-Unis et la France avec un recit succinct de la reddition de l'armee et de lord Cornwallis aux generaux Washington, Rochambeau et de Grasse[217]. Il decida egalement qu'il offrirait deux drapeaux au general Washington et quatre pieces de canon anglaises au comte de Rochambeau et au comte de Grasse, avec une inscription qui leur marquat la reconnaissance du Congres des Etats-Unis pour la part glorieuse qu'ils avaient prise a cette brillante expedition[218].

[Note 216: "Plusieurs particuliers temoignerent leur satisfaction par des illuminations (Cr. du Bourg), et cet evenement a fourni matiere aux gazetiers de se distinguer, chose que les Americains ne negligent pas plus que les Anglais. Trop heureux quand leurs papiers publics ne sont pas remplis de faussetes." Nous pouvons conclure de ce passage que les _canards_ ne sont pas d'invention recente.]