Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783
Part 17
"M. de Choisy commenca des son arrivee par envoyer promener le general Weedon et toute la milice, en leur disant qu'ils etaient des poltrons[201], et en cinq minutes il leur fit presque autant de peur que les Anglais, et assurement c'etait beaucoup dire. Il voulut des le lendemain aller occuper le camp que j'avais reconnu. Un moment avant d'entrer dans la plaine de Glocester, des dragons de l'Etat de Virginie vinrent tres-effrayes nous dire qu'ils avaient vu des dragons anglais dehors et que, crainte d'accident, ils etaient venus a toutes jambes, sans examiner. Je me portai en avant pour tacher d'en savoir davantage. J'apercus une fort jolie femme a la porte d'une petite maison, sur le grand chemin; je fus la questionner; elle me dit que dans l'instant meme le colonel Tarleton sortait de chez elle; qu'elle ne savait pas s'il etait sorti beaucoup de troupes de Glocester; que le colonel Tarleton desirait beaucoup _presser la main du duc francais (to shake hands with the french duke_). Je l'assurai que j'arrivais expres pour lui donner cette satisfaction. Elle me plaignit beaucoup, pensant, je crois par experience, qu'il etait impossible de resister a Tarleton; les troupes americaines etaient dans le meme cas?
[Note 201. Voir _ante_ page 164, note, aussi p. 169.]
"Je n'etais pas a cent pas de la que j'entendis mon avant-garde tirer des coups de pistolet. J'avancai au grand-galop pour trouver un terrain sur lequel je pusse me mettre en bataille. J'apercus en arrivant la cavalerie anglaise, trois fois plus nombreuse que la mienne[202]. Je la chargeai sans m'arreter. Tarleton me distingua et vint a moi le pistolet haut. Nous allions nous battre entre les deux troupes, lorsque son cheval fut renverse par un de ses dragons poursuivi par un de mes lanciers. Je courus sur lui pour le Prendre[203]; une troupe de dragons anglais se jeta entre nous deux et protegea sa retraite; son cheval me resta. Il me chargea une deuxieme fois sans me rompre je le chargeai une troisieme, culbutai une partie de sa cavalerie et le poursuivis jusque sous les retranchements de Glocester. Il perdit un officier, une cinquantaine d'hommes, et je fis un assez grand nombre de prisonniers."
Dans cette brillante affaire, pendant laquelle M. de Choisy resta en arriere avec un corps de la milice[204] pour soutenir la legion de Lauzun, le commandant de l'infanterie anglaise fut tue et Tarleton lui-meme fut grievement blesse. La perte des Francais fut tres faible: trois hussards furent tues et onze blesses. MM. Billy, Dillon et Dutertre, capitaines de la legion, furent blesses legerement; MM. Robert-Dillon, Sheldon, Beffroy et Monthurel s'y distinguerent. Comme consequence immediate de ce succes, M. de Choisy put porter ses postes avances a un mille de Glocester. Dans cette nouvelle position les patrouilles se fusillaient continuellement, et M. de Lauzun dit qu'il ne put dormir pendant le reste du temps que dura le siege.
M. de Lauzun ne raconte pas dans ses memoires le trait suivant recueilli par un autre officier[205] et qui lui fait honneur. Comme il s'en revenait avec sa troupe, il apercut un des lanciers de sa legion qui se defendait a quelque distance contre deux lanciers de Tarletan. Sans rien dire a personne, il lacha la bride a son cheval et alla le delivrer.
[Note 202: Elle comptait quatre cents chevaux et etait soutenue par deux cents fantassins qui faisaient un fourrage.]
[Note 203: On remarquera ce trait qui est dans le caractere de Lauzun; son adversaire etant demonte pendant cette sorte de duel, il court sur lui, non pour le tuer, mais pour le prendre.]
[Note 204: Cette conduite de Choisy n'est-elle pas la justification de celle de Weedon qui ne voulait pas exposer imprudemment ses milices 1. page 164.]
[Note 205: Cr. du Bourg.]
XX
La nuit suivante (du 4 au 5 octobre), le baron de Viomenil, officier general de jour, ordonna aux patrouilles de s'avancer jusque sous les retranchements des ennemis, ce qu'elles executerent avec succes. Toutes eurent l'occasion de tirer leurs coups de fusil, et l'ennemi, tres-inquiete, ne cessa de tirer le canon sans produire toutefois aucun mal.
Le 6 octobre, l'artillerie de siege etait presque toute arrivee, les fascines, les gabions, les claies, prepares, l'emplacement de la tranchee parfaitement reconnu. Le comte de Rochambeau donna l'ordre de l'ouvrir le soir meme[206].
[Note 206: J'ai trouve les details du service pendant le siege dans le Journal de M. de Menonville.]
Furent commandes pour ce service:
Marechal de camp: M. le baron de Viomenil. Brigadier: le comte de Custine. Bourbonnais: deux bataillons. Soissonnais: id. Travailleurs de nuit: mille hommes.
Ces mille hommes etaient composes avec deux cent cinquante pris dans chacun des quatre regiments qui n'etaient pas de tranchee, non compris celui de Touraine, charge d'un travail special que j'indique plus loin.
M. de Viomenil disposa des cinq heures du soir les regiments dans la place qu'ils devaient couvrir. Les officiers du genie (de Querenet pour les Francais et du Portail pour les Americains) installerent a la nuit close, environ vers huit heures, les travailleurs, qui se mirent de suite a l'oeuvre dans le plus grand silence. Ils ne furent pas inquietes par les Anglais, qui portaient toute leur attention et dirigerent tout leur feu sur le regiment de Touraine. Celui-ci etait charge, a l'extreme gauche de la ligne francaise, de construire une batterie de huit pieces de canon et dix obusiers pour servir de fausse attaque. Pendant cette nuit et de ce cote seulement, un grenadier fut tue, six autres blesses et un capitaine d'artillerie, M. de La Loge, eut une cuisse emportee par un boulet. Il mourut quelques heures apres.
La gauche de l'attaque commencait a la riviere d'York, a environ deux cents toises de la place, et la parallele s'etendait vers la droite en s'eloignant de cinquante a soixante toises jusque pres de la nouvelle redoute construite par les Americains. En cet endroit elle se reliait a la tranchee ouverte, en meme temps par ces derniers.
Le 7 octobre, le service fut ainsi organise:
Marechal de camp: M. de Chastellux.
Agenais: deux bataillons.
Saintonge: id.
Travailleurs de nuit: neuf cents hommes.
Au point du jour, les travaux de la grande attaque se trouverent en etat de recevoir les troupes. On s'occupa d'etablir des batteries ainsi que des communications entre ces batteries et les tranchees ouvertes. Il y eut trois hommes de blesses.
Le 8, marechal de camp: le marquis de Saint-Simon.
Brigadier: de Custine.
Gatinais: deux bataillons.
Royal Deux-Ponts: deux bataillons.
Auxiliaires: les grenadiers de Soissonnais et de Saintonge.
Travailleurs de nuit: huit cents hommes.
La batterie du regiment de Touraine fut terminee ainsi qu'une autre construite par les Americains; mais on avait donne l'ordre de ne pas tirer encore. Les ennemis, au contraire, ne cessaient de canonner. Ils ne tuerent cette nuit qu'un homme et en blesserent un autre.
Le 9, marechal de camp: le comte de Viomenil.
Bourbonnais: deux bataillons.
Soissonnais: id.
Auxiliaires: chasseurs d'Agenais et de Gatinais.
Travailleurs de nuit: sept cents hommes.
Une fregate ennemie, la _Guadeloupe_, de vingt-six canons, ayant tente de remonter la riviere, la batterie de Touraine tira sur elle a boulets rouges. La fregate se mit a couvert sous le feu de la ville; mais le _Charon_, vaisseau ennemi de cinquante, fut atteint et brula[207]. Le soir, la batterie americaine commenca aussi un feu soutenu. Les deserteurs apprirent que lord Cornwallis avait ete surpris de cette attaque de l'artillerie. Ses troupes en etaient decontenancees, car leur general leur avait assure que les assiegeants n'etaient pas a craindre malgre leur nombre, puisqu'ils n'avaient pas de canons. Il y eut ce jour deux blesses.
[Note 207: Jamais spectacle plus horrible et plus beau n'a pu s'offrir a l'oeil. Dans une nuit obscure, tous ses sabords ouverts jetant des gerbes de feu, les coups de canon qui en partaient, l'aspect de toute la rade, les vaisseaux sous leurs huniers fuyant les vaisseaux enflammes, tout cela faisait un spectacle terrible et grandiose. (_Mercure de France_, novembre 1781; rapport d'un officier general francais.)]
Le 10, au matin, huit bateaux plats des ennemis charges de troupes remonterent la riviere a environ un mille et tenterent de debarquer du cote de M. de Choisy. Celui-ci, instruit de leur projet, les recut a coups de canon et les forca a s'en retourner. Le meme jour, les Francais demasquerent une forte batterie sur le milieu de leur front. Son tir parut faire beaucoup de degats au milieu des batteries ennemies, qui ralentirent leur feu.
Marechal de camp: le baron de Viomenil.
Brigadier: M. de Custine.
Agenais et Saintonge: deux bataillons chacun.
Travailleurs de nuit: trois cents hommes.
Il y eut un soldat tue et trois blesses.
Le 11, M. de Chastellux etant marechal de camp, huit cents travailleurs, sous la protection de deux bataillons de Gatinais et de deux bataillons de Deux-Ponts, commencerent la construction de la seconde parallele a environ cent quarante toises en avant de la premiere et a petite portee de fusil de la place. On s'attendait a une vigoureuse sortie et l'on avait renforce les quatre bataillons de service ordinaire de quelques compagnies auxiliaires de grenadiers de Saintonge et de chasseurs de Bourbonnais. Mais on n'eut qu'a echanger quelques coups de fusil avec de faibles patrouilles anglaises qui ne s'attendaient pas sans doute a trouver les assiegeants si pres. Il y eut quatre hommes blesses: a la grande attaque et trois a l'attaque de Touraine. Les Americains maintenaient leurs travaux a la hauteur de ceux des Francais.
Le 12, marechal de camp: M. de Saint-Simon; Brigadier: M. de Custine;
Bourbonnais: deux bataillons. Soissonnais: id.
Auxiliaires: grenadiers d'Agenais et de Gatinais.
On occupa six cents travailleurs a achever la seconde parallele et a construire des batteries. L'ennemi dirigea sur ce point un feu assez nourri, qui tua six hommes et en blessa onze. Deux officiers de Soissonnais, MM. de Miollis et Durnes furent blesses.
Le 13 se passa en travaux executes sur les memes points par six cents hommes, proteges par quatre bataillons d'Agenais et de Saintonge, sous les ordres de M. le vicomte de Viomenil, marechal de camp. On echangea beaucoup de bombes et de boulets de canon. Aussi y eut-il un homme tue et vingt-huit blesses.
Pour que cette seconde parallele put comme la premiere s'allonger vers la droite jusqu'a la riviere d'York, il fallait necessairement s'emparer de deux redoutes ennemies qui se trouvaient sur son trajet. L'une de ces redoutes etait a l'extreme droite sur le bord du fleuve en avant des troupes americaines; l'autre, qui n'en etait pas eloignee de plus de cent toises, etait a la jonction de la parallele des Americains avec celle des Francais, a la droite de ceux-ci. La prise de ces redoutes etait devenue indispensable.
Le 12, les generaux accompagnes de quelques d'aciers de leur etat-major, au nombre desquels etait Dunks, s'etaient rendus, a l'attaque des Francais, dans une batterie fort bien placee deca d'un ravin qui la separait de la redoute la plus eloignee du fleuve. Le baron de Viomenil temoignait une grande impatience. Il soutenait que les canons de la batterie dans laquelle on se trouvait avaient suffisamment endommage la redoute qu'on retardait inutilement l'attaque, puisque le feu de l'ennemi paraissait eteint. "Vous vous trompez, lui dit M. de Rochambeau; mais en reconnaissant l'ouvrage de plus pres on pourra s'en assurer." Il ordonna de cesser le feu, defendit a ses aides de camp de le suivre et n'y autorisa que son fils, le vicomte de Rochambeau. Il sortit de la tranchee, descendit lentement dans le ravin en faisant un detour, et, remontant ensuite l'escarpement oppose, il s'approcha de la redoute jusqu'aux abatis qui l'entouraient. Apres l'avoir bien observee, il revint a la batterie sans que l'ennemi l'eut derange par le moindre coup de feu. "Eh bien, dit-il, les abatis et les palissades sont encore en bon etat. Il faut redoubler notre feu pour les briser et ecreter le parapet; nous verrons demain si la poire est mure." Cet acte de sang-froid et de courage modera l'ardeur du baron de Viomenil.[208]
[Note 208: 12 octobre 1181, il y avait a l'hopital de Williamsbourg quatre cents malades ou blesses et treize officiers, avec defaut complet de moyens. Il fallait, non-seulement des secours pour l'ambulance, mais aussi pour M. de Choisy du cote de Glocester. M. Blanchard deploya dans son service la plus grande activite et le zele le plus louable; mais il avoua que si le nombre des blesses avait ete plus grand, il aurait ete dans l'impossibilite de leur faire donner les soins necessaires.]
L'attaque des redoutes fut decidee pour le 14 au soir. Le baron de Viomenil etait marechal de camp de service et M. de Custine brigadier. Il y avait a la tranchee deux bataillons de Gatinais, deux autres de Deux-Ponts, et, en outre, des auxiliaires tires des grenadiers de Saintonge, des chasseurs de Bourbonnais, d'Agenais et de Soissonnais.
Des le matin, M. de Viomenil separa les grenadiers et les chasseurs des deux regiments de tranchee et en forma un bataillon dont il donna le commandement a Guillaume de Deux-Ponts en lui disant qu'il croyait par la lui donner une preuve de sa confiance. Ces paroles remplirent de joie M. de Deux-Ponts, qui se douta bien de ce qu'on attendait de lui. Dans l'apres-midi, M. de Viomenil vint prendre cet officier et l'emmena avec le baron de l'Estrade, lieutenant-colonel de Gatinais, qu'il lui donna pour second, et deux sergents des grenadiers et chasseurs du meme regiment, Le Cornet et Foret. Ceux-ci, aussi braves qu'intelligents au rapport de Guill. de Deux-Ponts, etaient specialement charges de reconnaitre avec la derniere exactitude le chemin que l'on devrait suivre pendant la nuit. Ils devaient marcher a la tete des porte-haches. M. de Deux-Ponts revint ensuite former son bataillon et le conduisit a l'endroit de la tranchee le plus voisin de celui d'ou on devait deboucher.
A ce moment M. de Rochambeau vint dans la tranchee et, s'adressant aux soldats du regiment de Gatinais, il leur dit: "Mes enfants, si j'ai besoin de vous cette nuit, j'espere que vous n'avez pas oublie que nous avons servi ensemble dans ce brave regiment d'Auvergne sans tache, surnom honorable qu'il a merite depuis sa creation." Ils lui repondirent que, si on leur promettait de leur rendre leur nom, ils allaient se faire tuer jusqu'au dernier. M. de Rochambeau le leur promit, et ils tinrent parole comme on le verra. Le roi, sur le rapport que lui fit M. de Rochambeau de cette affaire, ecrivit de sa main: bon pour Royal-Auvergne.
M. le baron de Viomenil dirigeait l'attaque; mais le commandement immediat en etait donne a Guillaume de Deux-Ponts. Les chasseurs de Gatinais, commandes par le baron de l'Estrade, avaient la tete de la colonne. Ils etaient par pelotons. Au premier rang se trouvaient les deux sergents Foret et Le Cornet, avec huit charpentiers precedant cent hommes portant les uns des fascines et les autres des echelles ou des haches. M. Charles de Lameth, qui venait de remettre le service de tranchee a Dumas, s'etait joint a cette premiere troupe ainsi que M. de Damas. Venaient ensuite les grenadiers de Gatinais ranges par files, sous le commandement de M. de l'Estrade, puis les grenadiers et chasseurs de Deux-Ponts en colonne par sections. Les chasseurs des regiments de Bourbonnais et d'Agenais suivaient a cent pas en arriere de ce bataillon, commande par Guill. de Deux-Ponts[209]. Le second bataillon du regiment de Gatinais, commande par le comte de Rostaing, terminait la reserve. M. de Vauban, qui avait ete charge par M. de Rochambeau de lui rendre compte de ce qui se serait passe, se tenait aupres de M. de Deux-Ponts. Celui-ci donna l'ordre de ne tirer que lorsqu'on serait arrive sur le parapet, et defendit que personne sautat dans les retranchements avant d'en avoir recu l'ordre. Apres ces dernieres instructions, on attendit le signal convenu pour se mettre en marche.
[Note 209: Il est a remarquer que Guillaume de Deux-Ponts, bien qu'il ne fut que lieutenant-colonel, fut toujours charge de postes plus importants que le marquis son frere, qui etait colonel du meme regiment.]
L'attaque des troupes francaises sur la redoute de gauche etait combinee avec celle des troupes americaines aux ordres de La Fayette et Steuben sur la redoute de droite. Elles devaient se faire toutes les deux au meme signal. Le regiment de Touraine devait simultanement les soutenir par une fausse attaque, et M. de Choisy, par une demonstration du cote de Glocester.
Les six bombes qui devaient donner le signal furent tirees vers onze heures, et les quatre cents hommes que commandait Guillaume de Deux-Ponts se mirent en marche dans le plus profond silence. A cent vingt pas environ de la redoute, ils furent apercus par une sentinelle hessoise qui, du haut du parapet, cria en allemand Wer da? (Qui vive?). On ne repondit rien, mais on doubla le pas. Immediatement l'ennemi fit feu. On ne lui repondit pas davantage, et les charpentiers qui marchaient en tete attaquerent les abatis a coups de hache. Ils etaient encore bien forts et bien conserves, malgre le feu continu des jours precedents. Ils arreterent quelques instants la colonne d'attaque, qui, se trouvant encore a vingt-cinq pas de la redoute, aurait ete fort exposee si l'obscurite n'avait enleve au tir de l'ennemi toute precision. Une fois les abatis et les palissades franchis avec resolution, les fascines furent jetees dans le fosse, et tous lutterent d'ardeur et d'activite pour se faire jour au travers des fraises ou monter a l'assaut.
Charles de Lameth parvint le premier sur le parapet et il recut a bout portant la premiere decharge de l'infanterie hessoise. Une balle lui fracassa le genou droit, une autre lui traversa la cuisse gauche. M. de l'Estrade, malgre son age, escaladait le parapet apres lui. Mais telle etait l'ardeur des soldats que l'un d'eux ne reconnaissant pas son chef, se suspendit a son habit pour s'aider a monter et le precipita dans le fosse ou plus de deux cents hommes passerent necessairement sur son corps. Bien qu'il fut tout meurtri, M. de l'Estrade se releva et remonta a l'assaut. M. de Deux-Ponts retomba aussi dans le fosse apres une premiere tentative. M. de Sillegue, jeune officier des chasseurs de Gatinais, qui etait un peu plus en avant, vit son embarras et lui offrit son bras pour l'aider a monter. Au meme instant il recut un coup de fusil dans la cuisse. Un petit nombre d'hommes etant enfin parvenus sur le parapet, M. de Deux-Ponts ordonna de tirer. L'ennemi faisait un feu tres-vif et chargeait a coups de baionnette, mais sans faire reculer personne. Les charpentiers avaient fini par faire dans les palissades une large breche qui permit au gros de la troupe d'arriver sur le parapet. Il se garnissait rapidement et le feu des assaillants devenait tres-vif a son tour, tandis que l'ennemi s'etait place derriere une sorte de retranchement de tonneaux qui ne le protegeait guere.
Le moment etait venu du reste de sauter dans la redoute et M. de Deux-Ponts se disposait a faire avancer a la baionnette, quand les Anglais mirent bas les armes. Un cri general de _Vive le roi_ fut pousse par les Francais qui venaient d'emporter la place. Ce cri eut un echo parmi les troupes de la tranchee. Mais les Anglais y repondirent des autres postes par une salve d'artillerie et de mousqueterie. "Jamais je ne vis un spectacle plus majestueux. Je ne m'y arretai pas longtemps; j'avais mes soins a donner aux blesses, l'ordre a faire observer parmi les prisonniers, et des dispositions a prendre pour garder le poste que je venais de conquerir[210]."
[Note 210: Deux-Ponts.]
L'ennemi se contenta d'envoyer quelques boulets sur la redoute, mais ne fit pas de tentative serieuse pour la reprendre. Comme une sentinelle vint avertir M. de Deux-Ponts que l'ennemi paraissait, il avanca la tete hors du parapet pour regarder: au meme instant un boulet vint frapper le parapet tout pres de sa tete et ricocha en lui criblant la figure de sable et de gravier. Cette blessure etait peu grave, mais elle ne le forca pas moins a quitter son poste pour aller a l'ambulance.
Dans les sept minutes qui suffirent pour emporter cette redoute, les Francais perdirent quarante-six hommes tues et soixante-deux blesses, parmi lesquels six officiers: MM. Charles de Lameth, Guillaume de Deux-Ponts, de Sireuil, capitaine de Gatinais, de Sillegue et de Lutzon. M. de Berthelot, capitaine en second de Gatinais, fut tue.
Des que Dumas fut informe de la blessure de son ami Charles de Lameth, il accourut aupres de lui a l'ambulance. Les chirurgiens declarerent d'abord qu'il ne pourrait etre sauve que par l'amputation des deux cuisses, mais le chirurgien en chef, M. Robillard, plutot que de reduire a l'etat de cul-de-jatte un jeune officier de cette esperance, ne voulut pas faire les amputations et s'en remit a la nature pour la guerison de blessures aussi graves. Le succes couronna sa confiance. Charles de Lameth se remit promptement et revint en France deux mois apres.
M. de Sireuil mourut de sa blessure quarante jours apres.
Les ennemis perdirent aussi beaucoup de monde. On compta de leur cote dix-huit morts restes dans la redoute. On fit aussi quarante soldats prisonniers et trois officiers. Les cent soixante-dix hommes restants s'echapperent, emportant leurs blesses.
La redoute du cote des Americains fut enlevee avec une rapidite plus grande encore, et l'on peut dire a ce propos que les troupes alliees rivaliserent d'ardeur. Cette rivalite de la part des chefs causa meme un commencement de jalousie. M. le baron de Viomenil ne se gena pas la veille de l'attaque pour manifester a M. de La Fayette le peu de confiance qu'il avait dans les troupes americaines pour le coup de main projete, et fit trop paraitre son dedain pour ces milices peu aguerries. La Fayette, un peu pique, lui dit: "Nous sommes de jeunes soldats, il est vrai; mais notre tactique, en pareil cas, est de decharger nos fusils et d'entrer tout droit a la baionnette." Il le fit comme il le dit. Il donna le commandement des troupes americaines au colonel Hamilton, prit sous ses ordres les colonels Laurens et de Gimat. L'ardeur des troupes fut telle qu'elles ne laisserent pas aux sapeurs le temps de frayer la voie en coupant les abatis. Le bataillon du colonel Barber, qui etait le premier dans la colonne destinee a soutenir l'attaque, ayant ete detache au secours de l'avant-garde, arriva au moment ou l'on commencait a s'emparer des ouvrages. Au rapport de La Fayette lui-meme, pas un coup de fusil ne fut tire par les Americains, qui n'employerent que la baionnette. M. de Gimat fut blesse a ses cotes. Le reste de la colonne, sous les generaux Muhlenberg et Hazen, s'avancait avec une discipline et une fermete admirables. Le bataillon du colonel Vose se deployait a la gauche. Le reste de la division et l'arriere-garde prenaient successivement leurs positions, sous le feu de l'ennemi, sans lui repondre, dans un ordre et un silence parfaits[211].
[Note 211. _Mem._ de La Fayette.]