Part 32
A midi, deux cents grammes de chien bouilli pour donner l'illusion d'un potage, et un peu de graisse de phoque avalée toute chaude, avec une pincée de sel. C'est pour «faire du carbone», comme on disait jadis en plaisantant, et ménager la provision de spiritueux.
Le soir, deux cents grammes de chien--pour varier--café, plus cinq centilitres de rhum ou d'eau-de-vie, dans un quart de litre d'eau chaude.
On se couche après ce misérable repas et on dort comme l'on peut, la faim au ventre, avec un démenti formel au proverbe: «Qui dort dîne.»
Les chiens, affreusement maigres depuis le rationnement, ne pesaient plus qu'un poids dérisoire, à peine vingt kilogrammes avec la peau et les os. Tout au plus si l'on trouvait sur leur pauvre carcasse dix kilogrammes de chair nette.
Malgré toute l'économie possible, il en était dévoré plus d'un par jour.
Les plus affamés parmi les matelots, où il y avait de gros mangeurs, s'offraient un supplément de ration en avalant les boyaux dont l'odeur soulevait le coeur aux plus délicats.
Ajoutez la promiscuité avec des malades, l'entassement sous des huttes trop étroites, l'impossibilité presque absolue de renouveler l'air, et vous aurez à peine l'idée du sort des malheureux qui se tordent, la faim au ventre, sous la rafale.
Le 18 mai la tempête s'apaisa peu à peu. Mais l'ouragan a semé sur les vieilles glaces une telle quantité de neige, que les infortunés Français se trouvent bloqués sous leurs iglous sans savoir de quel côté se diriger, ni comment sortir de l'amoncellement sous lequel tout disparaît.
Du reste, où aller, que tenter, alors que la famine assiège le fétide logis, que les provisions sont épuisées, que les moyens de transport font absolument défaut.
Le 19, le 20, le 21 et le 22 mai se passent dans un état d'angoisse morne, de résignation hébétée qui des malades gagne les plus valides.
En dépit de tout, le capitaine espère encore. Non pas l'intervention d'un secours étranger, car il est impossible que des Esquimaux viennent en pareil lieu. Mais il compte sur l'arrivée prochaine, formelle, de la saison chaude qui permettra une rapide envolée des hommes en bonne santé vers les lieux où doivent se rencontrer les gibiers polaires.
Alors le ravitaillement sera possible, ainsi que la mise en marche de la chaloupe restée en détresse à une distance minime, on s'en souvient.
Le 23 mai, la température est encore à -10°, et la neige restée pulvérulente s'envole au moindre souffle d'air.
Le 24, trois hommes, échauffés par l'usage exclusif de la viande de chien, sont atteints de dysenterie.
Les scorbutiques ne vont ni mieux ni plus mal. Mais leur faiblesse est extrême.
Le 25, on partage le dernier chien! Le 26, on furète partout à la recherche des bribes qui traînent sur le sol des iglous. Rogatons de tripes, morceaux de tendons avalés sans mâcher, raclures d'os, etc...
Le 27, la température augmente brusquement. Le thermomètre est à -3°. La glace craque partout, la neige se prend et mollit. On boit des grogs et les plus affamés commencent à attaquer les peaux de chiens. Le poil est raclé avec un couteau, et la peau est mise dans le digesteur avec de l'eau. Le cuir, à peine ramolli par deux heures d'ébullition, est grignoté en lanières. Pour ménager l'alcool, on se résout bientôt à les manger crues.
Le 28 mai, température à 0°. Mais il n'y a plus ni thé ni café.
Le docteur distribue à chaque homme une cuillerée de glycérine après chaque «repas»!...
Le 29, on voit passer une mouette, et l'on entend pépier un vol de bruants des neiges.
Les peaux de chiens sont dévorées... Il y a encore les attelages en cuir de phoque...
Les hommes, épuisés par cette lutte sans merci contre l'atroce famine, peuvent à peine se mouvoir.
Pâles, hagards, les yeux flambants de fièvre, les lèvres violettes, fendillées, suintant le sang, on dirait autant de spectres... de damnés errant sur l'enfer de glaces.
Désespéré, le capitaine interroge l'horizon, cherchant de l'oeil un vol de canards, la silhouette balourde d'un ours, la masse fruste d'un phoque s'ébattant sur la glace.
Le dégel continue. L'eau ruisselle de tous côtés. Les iglous vont être inhabitables.
Dumas, Plume-au-Vent et Itourria, les plus robustes de tous, partent en découverte et reviennent bredouille après une course de six heures.
Ils se restaurent avec la moitié d'un harnais!... une tige de botte, et deux cuillerées de glycérine.
--Bah! dit le Parisien, qui se tient à peine debout, on repiquera demain.
Le 30, au lieu de «repiquer», le pauvre garçon a la fièvre, Dumas aussi, et le camarade également.
Il n'y a plus un homme valide! Le docteur, par devoir professionnel, se traîne près des malades... Le capitaine se prodigue à tous, distribuant les derniers débris de choses sans nom qu'on avale machinalement, avec la gloutonnerie de la brute, et qu'il a eu l'héroïsme de ménager, au détriment de sa santé, peut-être de sa vie.
Le 31 mai, ceux qui ont encore conservé une lueur d'espoir perdent toute confiance. Les outranciers de cette lutte suprême sentent que tout est fini.
Ils se couchent avec une résignation farouche, et attendent intrépidement la mort, sans un mot de récrimination, sans une plainte.
XII
Bruit étrange.--Manqué!--Pompon.--Chien gras et matelots maigres.--Découverte stupéfiante.--Ce que le Parisien appelle une carrière à viande.--A quoi Pompon a employé ses loisirs.--Le premier pot-au-feu.--Enfouis dans les stratifications paléocrystiques.--Les stellères.--Espèce éteinte.--La dérive.--En vue du cap Tchéliouskine.--Ovations.--_Gallia victrix!_
Le 31 mai, le dégel continue avec intensité. Le thermomètre est à +2°. Le soleil est radieux, l'azur du ciel splendide. Les hommes, prostrés douloureusement sous les iglous suintants et près de s'effondrer, mâchonnent leurs fourrures et apparaissent tout hâves, la peau noirâtre, charbonnée, laissant deviner les os du squelette.
Les malades ne font plus que haleter, rongés de fièvre, et occupés machinalement à recueillir, avec leurs lèvres tuméfiées, l'eau douce qui suinte le long de la paroi de l'iglou.
Leurs souffrances paraissent infiniment moins vives que celles des plus valides terrassés en pleine vigueur par la famine.
Un souffle rauque, multiple, entrecoupé comme celui qu'on entend dans les ambulances ou les salles d'hôpital, et qu'un gémissement traverse parfois, emplit les huttes croulantes.
Pour quelques-uns, l'agonie va commencer.
... Est-ce une illusion, un de ces bruits factices produits par la fièvre?... Il semble au capitaine allongé la tête au soleil, au dehors de l'iglou, qu'il entend, au loin, comme un hurlement affaibli par l'éloignement.
Un fauve... peut-être un ours!
Il n'y a pas d'erreur possible. Le bruit se rapproche, accompagné d'un galop rendu perceptible par la sonorité de la glace.
Le capitaine affaibli, se soutenant à peine, se lève en trébuchant et crie d'une voix rauque:
--Alerte!... aux armes!...
Le hurlement retentit plus près encore et frappe l'oreille de Dumas, qui saisit sa carabine.
Le lieutenant Vasseur et le Parisien avec un des Basques s'arment aussi, galvanisés par l'approche de cet animal, qui vient s'offrir à leurs coups.
Et chose, étonnante, montrant quels prodigieux ressorts possède la machine humaine, combien aussi est puissante la réaction du moral sur le physique, ces hommes, qui tout à l'heure pouvaient à peine se tenir debout, s'élancent hors de l'iglou, l'arme en arrêt, prêts à faire feu.
Au lieu d'un ours, ils aperçoivent, courant éperdument, un quadrupède de moyenne taille, plutôt petit que gros, singulièrement agile, et d'une couleur brune qui tranche fortement sur la neige aux trois quarts fondue.
L'animal se dirige vers les iglous en continuant ses cris, comparables à ceux d'un chien courant qui donne de la voix sur une piste.
A deux cents mètres environ, Dumas ajuste et fait feu.
Pour la première fois l'infaillible tireur, exténué par l'effroyable jeûne et brisé par la fièvre, manque son but.
La balle frappe non loin de l'animal et fait voler un éclat de glace.
Le lieutenant met en joue à son tour et manque également la bête qui pousse un long hurlement, et accourt de plus belle, en dépit des balles qui sifflent près d'elle et des coups de feu qui retentissent.
Dumas recharge son arme en un clin d'oeil et jure, furieux de sa maladresse.
Mais le Parisien, dont la figure prend en un moment une expression d'étonnement et de joie indicibles, relève la carabine et s'écrie:
--Pompon!... mon pauvre chien...
A ce mot proféré, par une voix bien connue, l'animal qui n'est plus qu'à une centaine de mètres s'élance, franchit en quelques bonds flaques et fondrières, accourt, jappant, éperdu, la langue pendante, fou de joie et se jette sur son ancien maître qu'il étouffe de caresses.
--Pompon!... mon toutou!... ma bonne bête, c'est donc toi, dit le jeune homme qui rit et pleure tout à la fois, pendant que le chien, jappant toujours, sautille de l'un à l'autre, puis retourne à son maître.
--Pécaïré! grogne Dumas attendri, quelle fichue idée il a eue de revenir, le pauvre...
«J'aurais mieux aimé un ours... Parce qu'un ours, il pèse huit cents kilos... et que ce mouçeron... il ne pèse pas cinquante livres...
«Et puis, ça va me çavirer de le tuer...
--Tuer Pompon!... jamais de la vie, s'écrie Plume-au-Vent indigné en saisissant le chien qui se blottit dans ses bras et lui lèche la figure.
--Il y a des malades qui agonisent, reprend doucement Dumas...
--Mais tu ne vois donc pas que Pompon est gras à lard...
--Oh! si... reprend le cuisinier d'un ton plein, de commisération.
«Trop gras, le pauvret!...
--S'il est si gras que ça, après nous avoir quittés depuis tantôt dix-sept jours, c'est qu'il a mangé.
--Cela me paraît juste, interrompt le lieutenant.
--Et s'il a mangé plus qu'à sa faim pour être en pareil état, reprend le Parisien, c'est qu'il a trouvé des vivres, ou qu'on lui en a donné.
Le capitaine s'est approché pendant ce rapide colloque, aussi vite que le lui permettaient ses jambes débilitées par un jeûne atroce.
--Tu as raison, garçon, dit-il à Plume-au-Vent.
«Et ton chien, guidé par son instinct et son amitié, n'est certainement pas revenu sans motif.
«Qui sait s'il ne nous apporte pas le salut!»
Cependant, le chien après avoir équitablement réparti ses caresses entre ses amis, pénètre dans les iglous, flaire les sacs, cherche, furette partout et ressort aussitôt.
--Il s'assure que personne ne manque à l'appel, continue Plume-au-Vent.
Sa ronde finie, le chien semble réfléchir, puis voyant que son maître ne lui donne pas une de ces petites friandises dont il était si généreux, même au temps de la plus dure détresse, prend son parti.
Il s'assied gravement sur son derrière, et pousse les deux ou trois cris qu'il lançait quand on lui demandait s'il avait faim.
--Ouap!... ouap!...
Puis après cette pantomime que le Parisien croit comprendre, l'intelligent animal enfile résolument la piste suivie pour venir aux iglous, et se retourne fréquemment pour voir si on l'accompagne.
--Lieutenant Vasseur, prenez avec vous Jean Itourria, Dumas et le Parisien, et suivez le chien...
--A vos ordres, capitaine, et puissions-nous revenir avec des secours.
«En route, camarades!
--Attendez encore un moment, reprend le capitaine qui, malgré sa prostration, conserve un sang-froid surprenant.
«Emmenez le dernier traîneau, et chargez-le avec une fourrure, un sac à dormir, vos armes, le digesteur qui nous est inutile faute de combustible, une hache, une scie et un couteau à glace.
«Chaussez vos bottes esquimaudes indispensables par ce temps de dégel, et partagez ce qui reste de tabac.
«Maintenant, une bonne poignée de main.
«Partez, mes amis, et n'oubliez pas que vous avez notre vie entre vos mains.»
Le chien qui précède la petite troupe, gambade et tient la tête. Il s'avance vers le Nord-Est, sans dévier d'une ligne et en suivant imperturbablement sa piste qui apparaît par place sur la neige à demi fondue.
Alors surtout les quatre compagnons constatent combien le capitaine a eu raison de leur faire emmener le traîneau qui ne pèse rien, ne retarde en aucune façon leur marche et transporte un matériel indispensable, sous le fardeau duquel eût succombé leur faiblesse.
La plus légère impulsion suffit à le faire avancer, car la voie est presque horizontale et assez praticable. Bien plus, quand l'un d'eux est fatigué, il peut, sans ajouter une surcharge notable, monter sur le traîneau, se reposer à l'aise, et récupérer de nouvelles forces.
Du Nord-Est, leur direction se modifie bientôt pour obliquer vers le Nord. Puis le chien, de plus en plus joyeux à mesure que le chemin parcouru augmente, se dirige franchement vers des collines de glace marquant le rebord occidental de la banquise paléocrystique.
Du reste, il n'y a pas d'erreur possible, tant les floebergs vert clair de la vieille muraille de glace tranchent avec les hummocks de formation plus récente, et presque incolores.
Les quatre compagnons marchent depuis six heures et n'avancent plus qu'au prix d'efforts surhumains.
--Courage! semble leur crier le chien qui hâte le pas, va en avant, revient en galopant et aboie comme pour les stimuler.
--Où diable! nous mène-t-il? ne cessent de répéter le lieutenant, le Basque et le Provençal.
--Là où il y a de quoi boulotter, soyez-en certains, répond invariablement le Parisien.
«Rappelez-vous comme il a eu tôt fait le tour de nos cabanes de neige, puis repiqué vers son mystérieux garde-manger, en voyant qu'il n'y avait rien à regratter chez nous.
«C'est un malin, que mon camarade Pompon.
Brusquement le chien qui vient de s'engager dans un sentier abrupt, impraticable au traîneau, disparaît entre des amas rocheux de glace bizarrement superposés.
Il revient bientôt tenant dans sa gueule un morceau d'une substance brunâtre, irrégulière, compacte, semblable à un copeau et dans laquelle sont profondément implantés ses crocs.
Plume-au-Vent s'empare de l'objet, en casse un fragment, sans difficulté, le porte à sa bouche, le croque, et s'écrie avec un intraduisible mouvement de stupeur comique:
--Mais cent douzaines de pétards de Brest... c'est de la viande gelée!...
--Pas possible!
--Goûtez plutôt, lieutenant, et toi aussi, cuisinier, et dis-moi si c'est pas là de la vraie bidoche, comme celle que nous conservions l'hiver.
--Ma parole, c'est vrai! s'écrie le lieutenant tout joyeux.
--Bon pour la marmite! opine gravement Dumas.
--Et même tout cru!... apprêté à la glace, renchérit le Basque, la joue dilatée par un morceau qu'il broie avec délices.
--Brave toutou! qui nous conduit à sa soute aux vivres! reprend Plume-au-Vent attendri.
Pompon, voyant le bon accueil fait par ses amis à ce premier morceau, est retourné. Ceux-ci lui emboîtent le pas et arrivent bientôt à une fissure profonde qui lézarde la base d'un floeberg colossal.
Le chien, occupé à gratter avec ses pattes la neige à demi fondue mêlée à la glace, retrouve une ouverture circulaire, large comme un tonneau, s'y engage, gratte de plus belle, et revient avec un nouveau bloc tellement gros qu'il peut à peine le traîner.
--Diable m'emporte! s'écrie joyeusement le Parisien, c'est une mine de viande, une carrière de Liebig... un Frigorifique à l'état de nature.
Le lieutenant, armé d'un couteau à glace, et Dumas d'une hache, découvrent le bord de la fissure, reconnaissent qu'elle s'étend sur un espace de plus de cent mètres, et que la même substance brune, cassante, à contexture de fibre musculaire, et surtout à saveur exquise de viande l'emplit sur une profondeur considérable.
Tout en travaillant, ils croquent à belles dents cette chair durcie par le froid, mais qui se ramollit très vite à la chaleur de la bouche et n'est pas coriace comme on pourrait le croire.
--Si nous faisions cuire un pot-au-feu, propose le Parisien la bouche pleine.
--Pas d'alcool! interrompit Dumas qui mastique avec fureur.
--Mais il y a là des tonnes de graisse! qui empêche d'alimenter la lampe avec cette graisse dans laquelle il n'y a qu'à planter, en guise de mèche, quelques pincées du poil de nos fourrures?
--Faites bouillir le pot-au-feu si bon vous semble, dit le lieutenant, mais chargeons au plus vite le traîneau, et retournons en hâte là-bas, près des camarades qui meurent de faim.
--Une idée, lieutenant, propose le Parisien.
«Comme nous voici déjà retapés à peu près, surtout quand nous aurons siroté chacun un quart de cette belle huile qui commence à couler, si nous mettions le pot-au-feu sur le traîneau, de façon à procurer en arrivant aux camarades la soupe et la bidoche toutes chaudes et prêtes à être boulottées.
--Adopté! répond l'officier qui empile sur le traîneau des blocs de viande et de suif concrétés.»
La restauration des hommes, le chargement du véhicule n'ont pas duré une heure.
Le lieutenant demande aux marins s'ils se sentent assez forts pour retourner au campement sans prendre de repos.
Fatigués!... Allons donc!... ils sont bien repus, la _carrière de viande_ leur semble inépuisable, la joie d'une semblable trouvaille, l'intervention merveilleuse de Pompon, tout cela, comme le dit le Parisien, leur a si bien remis le coeur à l'épaule qu'ils ne demandent qu'à partir.
Les voici bientôt en route, poussant vivement le traîneau chargé à en craquer de viande glacée, et sur lequel trône, comme une divinité, le digesteur chauffé à la graisse et embaumant le pot-au-feu.
Tout en cheminant, ils cassent un morceau de chair, le sucent et le grignotent avec la sensualité de gens qui vivent depuis si longtemps avec la fringale au ventre, et se livrent aux commentaires les plus extravagants sur l'origine de cette trouvaille en elle-même invraisemblable.
Ils arrivent aux iglous après une course ininterrompue de douze heures, époumonnés, trempés de sueur, à bout de force, mais radieux comme il convient à des hommes apportant le salut à des frères d'infortune.
Il est temps, d'ailleurs, grand temps. Quelques heures plus tard, de nouveaux et cruels vides creusaient les rangs de l'équipage.
Les malades n'ont plus que le souffle, et quelques-uns, parmi ceux que le scorbut n'a pas atteints, délirent.
La faim est une maladie qui, fort heureusement, guérit très vite, et son unique remède opère instantanément.
Le Parisien a émis une idée vraiment triomphante, en profitant du retour pour faire bouillir le digesteur plein de viande et de neige.
Le potage n'a ni sel ni condiments, mais il embaume l'osmazôme, comme l'affirme le docteur en humant le bouillon dont la saveur délicieuse emplit les huttes.
Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, les affamés réclament les aliments avec une avidité qui leur serait fatale si on leur obéissait.
Mais le docteur, qui, lui aussi, renaît à la vie, réglemente la distribution, afin de ne pas surcharger ces estomacs débilités par un long jeûne, et empêcher des congestions mortelles.
Au potage dosé convenablement, succède la viande administrée par rations successives; puis un sommeil bienfaisant, accompagné d'un peu de moiteur, engourdit pour quelques heures et les affamés et leur pourvoyeurs éreintés.
Quelques abois retentissants éveillent l'équipage. Pompon est là, triomphateur modeste et affectueux, réclamant pour le service rendu à ses maîtres une simple caresse, un mot d'amitié.
Jusqu'alors, nul n'a compris, dans l'incohérence de la fièvre et la souffrance atroce de la faim, comment et pourquoi le lieutenant Vasseur, Jean Itourria, Dumas et Plume-au-Vent, partis aux trois quarts morts, avec Pompon pour guide, revenaient avec vingt-cinq litres de bouillon, dix livres de viande cuite, et cent cinquante kilos de chair conservée par le froid.
On a avalé comme des animaux qui se repaissent, sans même entendre les explications de Plume-au-Vent, l'incorrigible bavard qui parle de viande fossile, de mine de viande, et embrouille la question au point de la rendre absolument incompréhensible.
Le lieutenant, plus ferré en manoeuvre qu'en histoire naturelle, constate simplement le résultat, et affirme qu'il y a là-bas, dans l'épaisseur de la banquise, de la viande glacée pour nourrir un millier d'hommes pendant un an.
Le capitaine et le docteur, trop faibles encore pour examiner les échantillons rapportés, se contentent de sourire aux propos inouïs tenus par le Parisien aux matelots, notamment à Nick dit Bigorneau, Courapied dit Marche-à-Terre et Constant Guignard.
Grâce à l'instinct et à l'attachement de Pompon, l'abondance est revenue au misérable logis. L'expédition est abondamment pourvue de viande et de graisse; avec cela, on vit confortablement.
Quant au pourquoi et au comment de ce prodige, peut-être pourra-t-on l'expliquer scientifiquement aussitôt qu'on aura rallié la mine de viande.
Trente-six heures après, tout le monde était sur pied, même les scorbutiques.
Par un temps superbe, une température de +2° qui semble un printemps à des gens ayant supporté -50°, il fait bon cheminer sur une glace à peu près unie, vers la mystérieuse réserve que les propos des quatre visiteurs représentent comme inépuisable.
Les iglous, ou plutôt les ruines croulantes et ruisselantes indiquant à peine la place où fut le campement, sont définitivement abandonnés et, l'équipage tout entier s'avance, précédé de Pompon, tout fier de ses attributions de guide.
Les moins vigoureux sont couchés dans l'embarcation hissée sur le traîneau. Les plus solides poussent le véhicule qui glisse au milieu des flaques et sur les résidus de neige en fusion.
Un peu de gaîté semble revenue aux pauvres matelots si rudement éprouvés, car la famine est vaincue et l'espérance d'un lendemain assuré fait éclore comme un vague sourire sur ces visages que l'horrible scorbut et les tortures de la faim ont rendus méconnaissables.
De vrais squelettes ambulants, avec leur peau jaunâtre, parcheminée, collée aux os, leurs nez pincés, exsangues, et leurs bouches encore contractées par un rictus d'agonie.
N'étaient leurs yeux aux paupières flétries, charbonnées, luisant comme des escarboucles au fond des orbites, on dirait une procession macabre de fantômes d'explorateurs polaires, de damnés errant sans trêve à travers l'enfer de glace.
Le traîneau poussé d'une part, tiraillé de l'autre avec des ceintures de flanelle en guise de bricole,--les harnais en cuir de phoque ont été dévorés--avance cahin-caha, sans trop d'embardées, avec son chargement.
Une halte réparatrice de deux heures, un morceau de viande à moitié cuite, un quart de bouillon, et, friandise fort appréciée, une vaste lampée de graisse à l'état d'huile, amènent sur toutes ces faces de carême une expression de joyeuse humeur.
Il suffit de dix heures pour conduire, avec le traîneau, le matériel et les malades au colossal et mystérieux garde-manger dénommé par le Parisien la «carrière à viande».
Une nouvelle et plus complète inspection prouve que non seulement les premiers visiteurs n'ont pas exagéré la richesse de cet étrange gisement, mais encore que leur évaluation est bien au-dessous de la vérité. Deux ou trois lézardes, longues de cent mètres au moins, s'étendent à la base de plusieurs collines paléocrystiques, et s'enfoncent, à des profondeurs insondables, comme certains filons de tel ou tel minerai.
Il y a là de quoi subvenir au besoin d'une armée, tant est prodigieusement innombrable cet entassement de cadavres d'animaux empilés et gelés à fond, depuis une époque impossible à déterminer.
L'essentiel est qu'ils sont, grâce au froid, cet incomparable embaumeur, dans un état de conservation absolue, et qu'ils possèdent, comme au premier jour, toutes leurs qualités nutritives, toute leur saveur.
La tente ayant été emportée par la tempête, le capitaine fait creuser, à l'abri du vent du midi, et en pleine glace, une caverne spacieuse où les hommes, grâce à leurs fourrures et à leurs sacs à dormir, seront à merveille.
La mine de viande est à deux pas, il suffit de se baisser et d'en prendre à satiété.