Les français au pôle Nord

Part 30

Chapter 303,789 wordsPublic domain

A moins que... dame! si on trouvait le fond à une profondeur raisonnable. Il y a deux grappins à bord, avec un bout de drisse. Alors, on verrait à s'ancrer tant bien que mal, de façon à se reposer deux ou trois heures, tout le monde ensemble, après quoi on nagerait de plus belle, jusqu'à ce que la peau des mains vous en pèle!

C'est très juste et le capitaine s'empresse de transformer en sonde, sa ligne de loch, avec un simple morceau de plomb amarré au bout de la ligne.

Il mouille par-dessus bord, après avoir fait stopper, le petit appareil, et constate, avec stupéfaction, que le plomb s'arrête à vingt brasses! exactement trente-deux mètres quarante centimètres, la brasse mesurant un mètre soixante-deux.

Il fait avancer d'une centaine de mètres, et ne trouve plus que dix-sept brasses, vingt-sept mètres cinquante centimètres.

Deux cents mètres plus loin, le fond est par vingt-deux brasses ou trente-cinq mètres soixante-quatre!

Il voudrait bien connaître la nature de ce fond rencontré, contre toute prévision, à une aussi faible profondeur. Mais le bloc de plomb n'est pas creusé inférieurement comme les sondes, pour recevoir un morceau de suif qui ramène des échantillons de vase, de sable ou de grève composant ces fonds.

Plume-au-Vent, un peu mécanicien, se charge d'évider à la halte du soir le grossier instrument, et de le mettre à même de fonctionner.

Le bateau reprend sa marche avec une vitesse très satisfaisante, une absence de brise qui rend la nage facile, et une température autorisant la simple vareuse de laine en usage à bord.

A onze heures, on stoppe pour déjeuner, après avoir vaillamment parcouru environ cinquante et un kilomètres. Comme il n'y a ni brise ni courant, on se contente de déborder les avirons, et de rester tout naturellement en panne.

L'eau sur laquelle flotte le bateau est d'une salure atroce. Bien a pris à Dumas de remplir à tout hasard de neige le digesteur lors de l'appareillage. C'est une trentaine de litres d'eau douce à peine suffisante pour deux jours aux besoins des hommes et des chiens.

Une glace flottante, grosse comme une barrique, passe à portée.

Elle est happée avec un croc et dégustée sans retard. Chose encore plus étonnante que toutes les contradictions auxquelles on se heurte depuis deux jours, cette glace est absolument douce.

La glace douce étant toujours fournie par les glaciers, il y aurait donc à proximité un glacier, c'est-à-dire une terre... à moins que ce morceau perdu au milieu des floebergs, ou glaces de mer salées par conséquent, n'erre depuis de longs mois...

Dumas, à coups de pic, en casse quelques volumineux morceaux, en prévision de la soif et des futurs besoins culinaires.

La profondeur est toujours identique, à quelques brasses près.

A midi, le petit équipage reprend vaillamment sa nage en dépit des ampoules qui font saigner les mains copieusement frottées de graisse de phoque, un remède souverain, paraît-il.

Tout à coup, le capitaine, auquel ses fonctions de timonier donnent quelques loisirs, laisse tomber encore une fois son plomb de sonde et commande de stopper.

--Sacrebleu! voilà qui est étrange, dit-il étonné.

La sonde descend toujours...

«Matelots! nage un peu à culer! la ligne a du biais et s'engage.

Arrivés à pic, les marins, non moins surpris que leur chef, voient la ligne se dérouler encore, presque indéfiniment...

A tel point que la longueur totale disparaît, c'est-à-dire deux cents mètres, et le fond n'est pas encore atteint.

Force est à l'officier de remonter l'engin, sans pouvoir approfondir, du moins pour l'instant, cette singulière et nouvelle contradiction.

La ligne remontée et enroulée, le capitaine commande:

--Nage partout!

A vingt mètres à peine de l'endroit qu'il vient de sonder, il trouve le fond par trente mètres!

De plus en plus stupéfaits, les deux Basques échangent un regard effaré comme s'il y avait là quelque maléfice.

Heureusement que Plume-au-Vent et Dumas, deux fortes têtes, les rassurent par leur aspect imperturbable.

--C'est le trou par où passe l'axe de la terre, s'écrie le Parisien.

--T'es bête! observe Dumas.

«Si nous étions au Pôle, je ne dis pas.

--Alors, c'est un faux coup de tarière, ou bien un des évents du grand puits artésien par ousque les ingénieurs du commencement du monde ont poussé leurs travaux.

--Moi, dit enfin Michel Elimberri le baleinier, rasséréné par les plaisanteries de ses copains, il me vient une autre idée, mais je ne la dirai que ce soir, parce qu'il faut que je la médite afin de ne pas me faire fiche de moi.

--Dis tout de même, mon brave Michel, interrompt le capitaine de sa voix chaude et sympathique.

«Tu es baleinier depuis longtemps, tu connais bien les glaces, tu es enfin homme d'expérience, parle, mon ami, et sois certain que nul ne se moquera de toi.

--Vous êtes bien bon, capitaine, et voici donc la chose telle qu'elle m'apparaît comme çà, en vrai!

«D'abord, y a une chose pas naturelle, c'est de n'apercevoir aucun poisson, gros ou petit, ni aucun autre habitant des eaux ou des airs.

«Donc, pas d'animaux marins, et pas d'oiseaux pour les manger.

«Donc, en fin finale de manière de dire, y a là, je réitère, une chose pas naturelle et que la mer ousque nous bourlinguons n'est pas la vieille amie du matelot, celle qu'est un monde plus grand, plus beau, plus varié, plus peuplé que n'importe pas quel monde de dessus la terre.

«Comprenez, c'pas, capitaine?

--Parfaitement, Michel, et ce que tu dis m'a déjà beaucoup frappé.

«Continue.

--Or donc, capitaine, voici l'opinion que je me fais depuis que les camarades ont parlé, après votre coup de sonde extraordinaire.

«C'est que la mer ousque flotte le canot n'est pas une mer, mais une espèce d'eau salée qu'a un double fond.

--Bravo! Michel... Je crois, mon ami, que tu as découvert du premier coup le mystère.

--Or donc, reprend avec son expression favorite le matelot encouragé par l'approbation de son chef, voici la chose qui me fait penser à un double fond.

«Toute montagne de glace flottante cache sous les eaux deux fois la hauteur qu'elle laisse apercevoir au-dessus.

«De telle sorte qu'un iceberg qui sort de vingt mètres s'enfonce de quarante... Y a pas un mousse de baleinier pour ignorer ça.

--C'est parfaitement juste.

--Or donc, la banquise que nous venons de quitter, nous a offert à franchir des versants, notamment le dernier, qui s'élevait d'au moins cent mètres au-dessus du niveau de la mer.

«Par conséquent, ce tiers de glace escaladé par nous se prolonge au moins de deux cents mètres dans l'eau.

--Très bien!

--Je n'apprendrai rien de neuf aux camarades en leur disant que les banquises, surtout celles d'un pareil calibre, se prolongent non seulement à pic, de haut en bas, mais encore et surtout «horizontalement».

«Eh bien, je veux perdre ma part de haute paye, si cette portion de mer déserte n'est pas une espèce de lac enfermé au milieu des glaces, et résultant soit de la fonte partielle des vieilles glaces, soit de leur affaissement également partiel.

«Voilà pourquoi, à mon avis, le capitaine trouvait le fond entre vingt-cinq et trente brasses.

--Mais, objecte Plume-au-Vent, tu oublies le coup de sonde de cent quarante brasses.

--Au contraire!

«L'endroit par où est passée la sonde qui s'est brusquement enfoncée de deux cents mètres communique directement avec la mer, la vraie, celle-là, et qui alimente notre lac.

--Je veux bien! mais, qui l'a creusé?

--C'est peut-être un ancien trou à phoque élargi au contact d'eaux plus chaudes qui en ont rongé les bords...

«Peut-être un éclatement du banc de glace sur une roche de fond... je ne sais pas au juste.

«Le malheur est que nous n'ayons pas une vraie sonde avec seulement cinq cents brasses de ligne...

«Alors on verrait voir le véritable fond et tréfond de cette vieille mâtine de mer qui nous monte le coup, avec ce firelin d'océan qui se donne des airs de baie d'Arcachon!

«C'est tout!... sauf vot' respect, et le devoir de vous obéir, capitaine.

--Bien parlé, Michel!

«Je crois que tu as de plus en plus raison.

«Reste à savoir si ce lac dans les glaces va se prolonger longtemps.

«L'horizon est si borné, grâce à notre faible élévation, que nous n'en pouvons rien voir.

... On avait recommencé à souquer dur, malgré la fatigue. Mais le capitaine, ayant doublé la ration de vieux rhum, avait par ce moyen augmenté le rendement en calorique des machines humaines.

A six heures néanmoins il fallut stopper, sans avoir pu maintenir au bateau la vitesse considérable conservée pendant la journée.

Le chiffre de kilomètres parcourus s'éleva néanmoins à quarante, ce qui, avec les cinquante et un enlevés le matin, donne le total de quatre-vingt-onze!

L'expédition française n'est plus qu'à vingt kilomètres du pôle Nord!

Le capitaine fait prendre sans plus tarder les dispositions pour la nuit. Les chiens, ankylosés par une marche de douze heures, sont débarqués ainsi que trois hommes sur un glaçon flottant, où ils peuvent s'ébattre, cabrioler et se livrer aux exercices familiers aux toutous après réclusion.

Les hommes reviennent au bateau prendre la place de leurs camarades qui aspirent aussi à quelques minutes d'exercice et de... solitude, puis chacun réintègre le bord.

Les deux grappins sont facilement mouillés sur le fond que chacun, depuis la démonstration du Basque, pense être de la glace. Puis, le bateau immobilisé, la cuisine de Dumas absorbée, le grog au rhum dégusté bouillant, quatre sur cinq des membres de l'expédition se glissent dans leurs sacs et s'endorment à poings fermés, pendant que le cinquième veille à la sécurité de l'esquif, éventuellement menacé par la rencontre des glaçons flottants.

Tout va bien; la sentinelle relevée d'heure en heure ne constate rien d'anormal. Réveil général à quatre heures... du matin pour ne pas oublier que le jour se compose de deux fois douze heures.

Cependant, le capitaine qui pendant son heure de veille avait pris sa latitude et calculé minutieusement son observation semble tout inquiet.

Rien d'anormal, pourtant.

Rien... du moins pour les matelots qui ne connaissent point l'usage des instruments nautiques dont la précision les étonne toujours.

Cette précision vient de révéler au capitaine que, pendant ce court espace de temps écoulé entre les deux dernières observations astronomiques, les montagnes de glaces entrevues au midi, le bateau, la mer elle-même ont dérivé de trois minutes vers l'Est.

X

1er mai 1888.--Ecueil.--Au pôle Nord.--L'unique manifestation de la vie organique est un cadavre de baleine.--Vaines recherches.--Où déposer le procès-verbal de découverte?--Quelle preuve donner, plus tard!--La «nuit» au Pôle.--Immobilité des êtres et des choses.--A propos de la rotation terrestre.--Le jour et la nuit de six mois.--La voie du retour.

La dérive de trois minutes, observée par le capitaine, est en somme d'une importance relative. La boussole va lui permettre de corriger l'écart avec le Pôle, et de rectifier la route.

Il suffira, du reste, de trois heures, pour parcourir la distance très minime séparant le bateau du point où passe l'axe terrestre, si toutefois la mer et les glaces demeurent en l'état.

Mais si les difficultés semblent s'aplanir au moment où l'intrépide marin va toucher au but poursuivi avec tant de vaillance, il n'en sera pas de même au retour, quand il faudra retrouver l'ancienne trace et le campement où sont restés, avec le matériel, les quatorze compagnons malades et à bout de vivres. Surtout si la banquise qui vient de se mettre en mouvement est l'objet de ruptures partielles, et si certaines parties plus ou moins considérables ont dérivé plus ou moins vite, après séparation de la masse totale.

Mais, qui parle de retraite!

N'y a-t-il pas là, tout près, à portée de la main, ce point mystérieux à la recherche duquel tant et de si belles existences furent sacrifiées, vainement, hélas!

Dans quelques heures, l'axe du monde que ni Anglais, ni Russes, ni Allemands, ni Danois, ni Suédois, ni Américains n'ont pu atteindre, ne sera-t-il pas surmonté des couleurs françaises, en signe de prise de possession, et pour affirmer cette conquête pacifique opérée avec des moyens si infimes par des Français, rien que des Français!

A cette pensée, les marins sentent se décupler leur énergie, et tout vibrants d'enthousiasme en songeant que la patrie en sera plus grande et plus glorieuse, reprennent leur nage.

Le temps est clair, la mer calme, le soleil splendide. Le thermomètre est à -12°.

C'est le 1er mai 1888.

Cependant le capitaine, en dépit de son calme habituel, demeure soucieux, presque sombre, à mesure que le mouvement rythmique des rames le rapproche du point dont la direction lui est indiquée par les instruments de navigation.

Et pourtant le bateau se comporte admirablement, aussi bien que la meilleure des chaloupes. Les glaces flottantes se font de plus en plus rares et laissent à peu près libre tout l'espace visible. Enfin, les flots sont unis comme un miroir, au point que l'embarcation semble glisser sur un étang.

Les matelots, voyant la préoccupation inquiète de leur chef, gardent le silence et n'ont plus de ces bonnes plaisanteries parfois un peu grasses, qui rompaient la monotonie du voyage.

Seul, leur halètement de geindre pétrissant le pain marque, d'un bruit de hoquet, l'effort qui produit la propulsion de l'esquif par les rames.

Les chiens tapis en rond, vautrés dans une béate paresse, dorment au soleil de -12°; une vraie température de printemps qui, pour un peu, les ferait souffler et tirer la langue, tant leur organisme boréal est habitué aux froids terribles de la région.

Une heure s'écoule, puis deux.

L'instant solennel approche. Le capitaine se lève debout, monte parfois sur son banc, et regarde avidement l'horizon.

Puis il se rassied en fronçant le sourcil.

Mais cet horizon est si borné, grâce à la faible élévation du bateau, que l'officier espère encore apercevoir ce mystérieux quelque chose qui semble lui tenir si fort à coeur.

Un quart d'heure se passe.

Le capitaine se lève encore et pousse un soupir de soulagement à l'aspect d'une masse brune qui émerge, au loin, des eaux glauques.

--Enfin! murmure-t-il à voix basse.

«La destinée est donc pour moi, et peut-être restera-t-il quelque chose de mon oeuvre!

«Et vous, matelots, souquez ferme!»

La vitesse de l'embarcation augmente encore s'il est possible, et le capitaine gouverne droit à ce qui lui semble être un écueil.

Tout en maintenant la barre droite, il écrit à la hâte quelques lignes sur une feuille blanche, l'enroule et l'introduit dans un flacon de verre qu'il bouche et cachètte hermétiquement avec du brai.

A mesure qu'on avance, son impatience grandit. Ses yeux brillent, ses gestes deviennent fébriles.

Son regard ne quitte plus le point noir qui grossit à chaque coup de rame et dont il vient de calculer la distance exacte.

Encore un quart d'heure de nage précipitée, puis quelques minutes...

--Stop!...

Le canot glisse sur son erre et s'arrête.

Les quatre hommes interrogent du regard leur chef dont le mâle visage reflète une vive et passagère émotion.

--Matelots, mes braves camarades, leur dit-il d'une voix légèrement altérée, si mes calculs sont exacts, si une de ces erreurs minimes qui échappent en dépit de tout aux moyens humains ne s'est glissée dans mes opérations, tous les empêchements sont vaincus et vous venez d'accomplir un fait géographique jusqu'alors sans précédents.

«Au point précis où flotte en ce moment notre bateau se confondent tous les méridiens... il n'y a plus ni latitude ni longitude... Nous sommes au point mort autour duquel tourne la terre...

«Nous sommes au pôle Nord!

«Offrons à la patrie absente la part de gloire qui vous attend, et consacrons notre découverte par un triple cri de: Vive la France!

--Vive la France! crient à pleine voix les quatre matelots en levant leurs avirons, pendant que le capitaine agite par trois fois le pavillon tricolore hissé au bout d'une gaffe.

--Je supposais qu'il devait y avoir ici, ou tout au moins dans le voisinage, une terre, un continent, une île où nous pussions aborder...

«Il paraît que non. Car, sauf cet écueil que vous voyez à trois encâblures, nous n'apercevons rien.

«Ce roc ainsi placé, d'une façon providentielle, à une distance insignifiante du Pôle va du moins recevoir ce document qui attestera tout à la fois notre passage, notre priorité, notre prise de possession.

«Nul désormais ne pourra révoquer en doute notre découverte, devant cette preuve écrite, signée de moi, et scellée dans ce récif.

«En avant, matelots!... c'est notre dernier effort avant de songer au retour définitif.»

Il est trop juste de dire que les matelots semblent modérément enthousiasmés. Cette découverte d'une chose qu'on ne voit pas, cette course après une chose--il n'y a pas d'autre mot--qu'on trouve et qui demeure intangible, cette absence de mise en scène, tout cela suscite en eux un sentiment voisin de la désillusion.

Mais leur chef semble si heureux, qu'ils participent comme toujours de bon coeur et de confiance à sa joie.

Du reste, en thèse générale, le matelot n'est pas là pour se gaudir ou s'attrister, pour approuver ou improuver. C'est un élément de force et de travail, une machine humaine qui fonctionne par ordre, la plupart du temps sans comprendre, et parce que la discipline le veut ainsi.

Il est vrai qu'une année de vie commune, de souffrances intrépidement supportées, d'espoirs longuement caressés, de privations mutuellement endurées, ont depuis longtemps solidarisé tous les hommes composant l'équipage d'élite de la défunte _Gallia_.

De cette solidarité est née une sorte de camaraderie, qui, sans jamais faire tort à la discipline ou abaisser la dignité du commandement, a rendu les rapports plus intimes, plus cordiaux, plus affectueux.

Chacun reste à sa place, mais on s'aime davantage, on s'estime plus, on s'apprécie mieux.

Donc, les quatre marins sont heureux du bonheur de leur chef.

... L'écueil grandit à vue d'oeil. Il est de forme allongée, sans apparente dépression, assez lisse, sans protubérances, et de couleur brune. Il mesure à peine vingt-cinq mètres de long.

Peu importe, d'ailleurs. Quelque dure que soit la substance qui le compose, elle n'en sera pas moins entamée de façon à recevoir le document préparé par le capitaine.

A cent mètres environ, le Basque Elimberri ne peut retenir, avec un geste de surprise, un cri de stupeur.

--Eh!... vivadioux!... le diable m'emporte...

--Qu'y a-t-il, Michel? demande le capitaine.

--... Et que la drisse du pavillon allemand me serve de cravate...

--Mais quoi?...

--Capitaine, nous sommes volés...

«L'écueil n'est pas un écueil... c'est...

--Achève!

--Une baleine franche, immobile et morte sans doute!...»

Rien de plus réel, et chacun peut vérifier bientôt l'assertion du marin.

L'avant de l'embarcation qui file plus lentement, vient heurter une masse dure comme de la glace et presque aussi sonore.

Plus de doute! c'est bien une baleine. Voici ses yeux entr'ouverts et gelés dans l'orbite, sa gueule avec les fanons en forme de peigne, dont les dents colossales sont soudées par une croûte de glace. L'échine immense qui émerge comme la quille d'un bateau retourné résonne sous un coup d'aviron lancé par un matelot, comme si l'homme frappait un madrier de bois tendre.

D'où vient ce monstre immobile sur la mer intérieure circonscrite par les glaces polaires. Par quelle brèche a-t-il pénétré jusqu'à ces eaux d'où les animaux aquatiques, petits ou grands, semblent bannis! Après quelle agonie, ce géant captif a-t-il succombé au milieu des flots stériles et déserts!

Machinalement, le baleinier saisit un croc et, sans penser davantage, en porte un coup violent, dans le flanc du cétacé, un peu au-dessus de la ligne de flottaison.

Contre son attente, le fer pénètre profondément dans la masse dont la périphérie est gelée à une profondeur moins considérable qu'on ne l'avait supposé tout d'abord.

Etonné, le baleinier retire vivement son croc dont le fer recourbé a fait dans le tégument brun une large brèche.

Par cette ouverture surgit aussitôt, avec un sifflement aigu, un jet de gaz fétide qui enveloppe l'embarcation et suffoque les hommes écoeurés.

--Nage à culer! crie le capitaine, qui depuis la rencontre de la lugubre épave n'a pas dit un mot.

Les matelots, en hommes désireux de se soustraire à ces infectes et peut-être mortelles émanations, exécutent la manoeuvre et se trouvent en un clin d'oeil à distance convenable.

Les gaz sortent toujours avec ce bruit caractéristique de vapeur fusant sans des soupapes. La baleine, morte sans doute pendant l'été, saisie en pleine décomposition par les premiers froids qui ont emprisonné ces gaz putrides, eût ainsi flotté probablement jusqu'au prochain dégel sans le coup de croc du Basque.

Peu à peu elle oscille et commence à tanguer comme un navire que l'eau gagne. Bientôt dégonflée, devenue trop lourde pour flotter, elle s'enfonce peu à peu et disparaît dans un grand remous de vagues et d'écume.

Et rien ne subsiste désormais de la vie organique sur cette mer morte, circonscrite par des falaises de glaces, et où la présence des cinq Français semble un défi jeté à la réalité, comme à l'impossible!

Les matelots immobiles attendent, l'aviron bordé, les ordres de leur capitaine.

Celui-ci ne peut se résoudre encore à ordonner la retraite.

Un coup de sonde lui donne le fond par quarante brasses.

Il commande de nager. Un nouveau coup accuse une profondeur de cent brasses. Cinq cents mètres plus loin, il en trouve vingt-cinq. Plus loin encore, l'instrument n'atteint plus le fond à deux cents brasses!

Le bateau va, vient, vire, louvoye, explore la région pour trouver dans le voisinage un point fixe où le capitaine puisse déposer le document qui donnera seul à sa découverte toute garantie d'authenticité.

Et rien!... rien que ce double fond de glace dont la sonde lui accuse toujours la présence! Rien que ces vallées sous-marines avec leurs escarpements, leurs dépressions, leurs bas-fonds criblés d'ouvertures communiquant avec l'océan polaire. Rien que la vieille banquise paléocrystique oscillant de-ci de-là, aux environs du Pôle, accrochée peut-être à quelques pics rocheux, ou sondée d'un bord à une terre que l'expédition française ne peut apercevoir.

Si le pôle Nord est manifestement découvert par le capitaine d'Ambrieux, cet exploit unique dans les fastes des voyages n'en restera pas moins sujet à contestation, faute d'un point fixe! Parce qu'il manquera là quelques milliers de tonnes de solide, les intéressés pourront révoquer en doute l'affirmation du vaillant officier, faute d'un lieu où reste le procès-verbal de découverte!...

Il est bien évident que son journal de bord, contenant la mention exacte des latitudes et des longitudes fera foi, ainsi que la carte de l'itinéraire mise à jour avec un soin scrupuleux.

Mais son adversaire, si prodigue de _cairns_ et de documents, se contentera-t-il de ces preuves que les sociétés savantes admettent généralement sans observation, surtout quand l'homme qui les présente offre toutes les garanties d'honorabilité.

Ne lui cherchera-t-il pas, au dernier moment, une de ces chicanes mesquines et absurdes trop connues sous le nom de: querelles d'Allemand!...

De son côté, le capitaine d'Ambrieux n'exagère-t-il pas ses scrupules, en voulant affirmer, avec preuves matérielles à l'appui, un fait qui probablement ne pourra pas être de si tôt contrôlé!

--Ma parole ne doit-elle pas suffire! se dit le brave officier, qui vient de faire en un moment ces réflexions longues à formuler.

Et elle suffira, n'en doutez pas, capitaine, car cette affirmation d'un homme tel que vous vaut toutes preuves écrites, et s'impose à tous, amis, ennemis ou simplement rivaux.

* * * * *