Part 29
Ah! si la damnée trace qui monte inflexiblement vers le Nord n'accusait pas le passage antérieur d'inconnus venus on ne sait d'où, quelle joie exubérante, pour ces pauvres marins, qui, malgré leur vaillance, n'en peuvent plus, et ne marchent que soutenus par l'idée du devoir accompli, et par l'affection qu'ils portent à leur chef.
D'Ambrieux, de plus en plus sombre, garde un silence farouche et cherche si cette voie qui pourtant facilite singulièrement sa marche, cessera enfin.
Ce qu'il lui faut, c'est l'inviolée solitude avec ses glaces inaccessibles, son grand silence de région inexplorée, où ne se rencontrent même ni quadrupèdes ni oiseaux.
Mais, à propos, quels sont ces ossements épars sur la glace d'où la neige a été balayée par la tourmente! Cette tête busquée, ces mâchoires plantées de dents aiguës, ces pattes de plantigrades ont appartenu à un ours. Les os creux ont été éclatés à la chaleur, comme faisaient jadis les primitifs pour en extraire la moelle.
Mais ce ne sont pas des sauvages qui ont fait cette curée, car un peu plus loin se trouvent deux cartouches vides, en laiton, avec ces deux mots estampés sur le fond: «Maxwell Birmingham».
L'ours a été tué, puis dévoré par des hommes portant des armes approvisionnées de cartouches anglaises.
Renseignement bien vague et n'apprenant pas grand'chose.
L'expédition allemande est munie de fusils Mauser. Mais qui sait si parmi ses membres ne se trouve pas quelqu'un armé d'une carabine anglaise.
D'Ambrieux n'a point d'autre idée en tête que celle de l'expédition allemande et de son chef le devançant à travers la sinistre étendue de floes et de hummocks, à travers l'épouvantable _Enfer de Glaces_.
Et qui donc aurait pu s'avancer aussi loin, puisque depuis des années, nulle campagne polaire n'a été entreprise, sauf celles de la _Jeannette_ et de Greely, si déplorablement terminées!
Les traces laissées sur les glaces, les débris abandonnés semblent du reste contemporains...
... A deux heures, le capitaine, de plus en plus obsédé, va commander la halte pour le goûter, quand Dumas, dont l'oeil de chasseur voit juste et loin, lui fait apercevoir quelque chose de long et de mince, implanté en plein banc de glace, à une distance assez notable.
--On dirait, capitaine, sauf votre respect, un manche à balai, si dans la marine il y avait des balais, ou si les fauberts ils auraient des manches.
Incapable de subordonner son allure à la marche lente du traîneau, le capitaine s'élance en courant vers la mystérieuse épave, et se trouve en effet devant un morceau de bois qui paraît, à première vue, être la hampe d'un croc.
Il est dans un état de conservation parfaite, grâce peut-être à des onctions d'huile de lin qui l'ont saturé. Sa pointe disparaît dans un monticule de la grosseur d'une barrique, formé de glaçons agglomérés avec des boîtes à conserves réunies entre elles et attachées au morceau de bois par un fil de fer.
Il y a donc, dans cette disposition, l'idée manifeste d'attirer l'attention. C'est bien là un _cairn_ ou signal édifié non pas avec des pierres, puisque la matière première fait défaut, mais avec les éléments dont disposaient les mystérieux visiteurs.
Il doit y avoir là-dessous quelque document dont il importe de prendre au plus tôt connaissance.
Dans sa précipitation, le capitaine est accouru les mains vides, sans même apporter un couteau à neige.
Il essaye néanmoins d'arracher le morceau de bois et d'ébranler à coup de pieds le grossier édifice.
Vains efforts! La glace, quand le froid est très vif, est le meilleur de tous les ciments.
Il faut, à d'Ambrieux, modérer son impatience, retourner au traîneau et revenir avec un homme et deux pioches pour démolir le «signal».
Sous leurs coups, la glace vole en éclats et les boîtes à conserve s'éparpillent avec un grand bruit de ferraille.
L'amoncellement destiné à attirer l'attention des voyageurs étant dispersé, le capitaine d'Ambrieux aperçoit, profondément implanté dans la glace, un gros ballot de toile qu'il extrait avec précautions, et déroule avec des peines infinies.
Au milieu du ballot, il trouve enfin un flacon de verre solidement bouché et cacheté avec du brai.
Dans son impatience il va briser le flacon dans lequel il distingue parfaitement un rouleau de papier. Mais, honteux de cette précipitation, il commande à ses nerfs, arrête le tremblement qui agite ses mains et débouche posément le récipient.
Plusieurs feuilles s'en échappent. Il saisit la première venue et la parcourt d'un avide regard.
Elle est couverte de caractères allemands.
--Pardieu! J'en étais presque sûr, s'écrie amèrement l'officier.
Il relit une seconde fois et plus attentivement, et ne peut retenir un geste d'étonnement, à la vue d'un nom, d'une date, d'une latitude et d'une longitude: Markham... 12 mai 1876... 83° 20´ 26´´ lat. N... 65° 24´ 22´´ long. O.
Un long soupir de soulagement lui échappe alors, puis un bruyant éclat de rire.
L'homme qui l'accompagne et le regarde interdit, est Michel Elimberri, le matelot basque, l'ancien baleinier-pilote des glaces, fort intelligent, et capable de comprendre.
--Tu te demandes si j'ai perdu la tête, n'est-ce pas, Michel? dit le capitaine dont la voix est légèrement altérée.
--Mais, capitaine, vous êtes bien libre d'avoir l'air chaviré, puis de rire dans la même minute, si bon vous semble...
«Vous êtes le maître...
--C'est que, vois-tu, je viens d'avoir une fière peur.
--Pas possible!...
«Un autre que vous me le dirait que je répondrais que c'est pas vrai.
--C'est pourtant l'exacte vérité, va, matelot.
«J'ai eu peur d'avoir été devancé, et de ne pas arriver le premier là-bas... où nous serons dans quatre ou cinq jours, et où nul n'est jamais allé...
Michel esquisse une pantomime qui dans tous les pays du monde signifie: «Je ne comprends pas,» et que son accoutrement d'ours polaire rend singulièrement expressive et caricaturale.
--Je vais te traduire ce document, et tu sauras...
«... Mais il en a un second, en anglais...
«... Et un troisième en français.
«Ecoute plutôt la lecture de ce dernier:
«Aujourd'hui, 12 mai 1876, s'est arrêtée ici, par 83° 20´ 26´´ de latitude Nord, et 65° 24´ 12´´ de longitude ouest, l'expédition à la mer polaire, commandée par le capitaine G. Nares, de la marine britannique, et comprenant les deux navires: _Alert_ et _Discovery_.
«De l'hivernage de l'_Alert_, par 82° 24´, sont partis deux traîneaux sous les ordres du lieutenant Markham, qui a pu les conduire à travers les floebergs de la mer Paléocrystique jusqu'à ce point, le plus élevé vers le pôle où l'homme ait atteint.
«_Signé_: Capitaine ALBERT H. MARKHAM.
«Lieutenant de l'_Alert_.»
--Mais, capitaine, s'empresse de dire le Basque, après la lecture de ce papier dont les caractères sont à peine altérés, le capitaine Markham, dont j'ai lu l'expédition pendant l'hivernage, parle de sa latitude qui est de 83° 20´ 26´´...
«Nous sommes, nous, par 89°!... c'est-à-dire 6° plus au nord... et notre latitude est la bonne, puisque c'est vous qui l'avez prise...
--Celle de Markham était bonne également, mon brave Michel, ajoute en souriant le capitaine.
--Caramba! je ne comprends plus...
--C'est bien simple pourtant, continue l'officier en réintégrant, du bout de ses doigts gourds, les trois papiers dans leur enveloppe de verre.
«Tu te rappelles ce que le commandant Nares disait de la mer Paléocrystique?
--Oui, capitaine.
«Une mer couverte de glaces censément éternelles, qui ne fondaient point, ne bougeaient pas de place, et empêchaient, à tout jamais, d'approcher du Pôle ceux qui auraient voulu tenter l'aventure.
«A preuve que, six ans plus tard, M. Pavy, le docteur français attaché à l'expédition Greely, ne trouve plus les soi-disant glaces éternelles, et manque de se noyer là où le commandant Nares croyait la mer prisonnière pour toujours.
--Le commandant Nares avait eu à la fois tort et raison, continue le capitaine en ralliant le campement son flacon de verre à la main.
«Tort en jugeant immobile ce redoutable amas de glaçons; raison, en pensant qu'il était extrêmement vieux, et à peu près indestructible.
«Il y a, vois-tu, quelque chose de plus fort que le poids et les adhérences de ces montagnes de glaces...
«C'est l'action combinée des vents et des courants.
«Un beau jour, la banquise paléocrystique a quitté les rives où l'a rencontrée le commandant Nares, et s'est mise à dériver au caprice de l'ouragan et suivant l'orientation des courants...
--Mais, capitaine, il y a onze ans de cela!...
--Qui nous dit qu'elle n'a pas tourné plusieurs fois autour de l'axe terrestre, qu'elle ne s'est pas promenée d'un pôle du froid à l'autre... qu'elle n'a pas été accrochée des mois, des années peut-être à quelque côte ignorée, pour repartir à travers les espaces circumpolaires?
--Vous devez avoir raison, capitaine.
«Car de telles masses une fois prises ne dégèlent plus, du moins sous pareille latitude, où l'été n'a même pas la chaleur de nos hivers.
Les deux hommes ralliaient à ces mots le campement où Dumas, Itourria et le Parisien attendaient, avec impatience, le résultat de la découverte.
On devine sans peine les exclamations et les commentaires qui suivirent cette étrange aventure, les réflexions que suggérèrent la longue existence de ces monstrueux amas de glaces errantes, et la surprise qu'éprouverait le brave officier anglais, en apprenant à quel vagabondage effréné s'était livré son document.
A propos de ce document, le capitaine d'Ambrieux le réintégra dans son enveloppe, et y ajouta un papier avec ces mots:
«Trouvé le 30 avril 1888 par le capitaine d'Ambrieux, chef d'une mission française partie en 1887 pour explorer les régions arctiques. Longitude observée: 9° 12´ ouest de Paris, latitude 89°. A cette date du 30 avril 1888, le commandant de la mission française, après avoir perdu son navire, n'avait plus que pour un mois à peine de vivres et se proposait, après être passé au Pôle, de rallier les terres moscovites. Quelques cas de scorbut se sont déclarés dans l'équipage frappé d'une perte cruelle, en la personne du mécanicien Fritz Hermann, qui succomba le 26 avril de la présente année.
«Ont signé: Jean Itourria, Dumas, Michel Elimberri, matelots; Farin, chauffeur; d'Ambrieux, capitaine.»
Le flacon fut rebouché, puis cacheté avec du brai, et replacé dans le cairn, qui fut réédifié avec soin et surmonté de sa hampe de bois.
IX
Le froid diminue.--Encore un obstacle vaincu.--Nouveau souvenir au pays du soleil.--La mer!... La mer!...--Le traîneau est à son tour porté.--En bateau.--A quinze heures du Pôle.--Entrain magnifique.--Coup de sonde.--Stupéfaction.--Un fond de vingt-cinq mètres.--Brusquement le fond tombe à deux cents mètres.--Les idées du Basque Michel.--Tout dérive, le bateau, les glaces, la mer elle-même.
Cette journée du 30 avril devait être fertile en événements.
Les cinq hommes après avoir réédifié le cairn du capitaine Markham retrouvé de si étrange façon, et si loin de la latitude observée par l'officier anglais, avaient repris leur marche vers le pôle.
Marche terrible, semée de heurts et de chutes, épuisante par la continuité d'efforts surhumains et de privations dont rien ne faisait présager la fin.
La petite troupe halant intrépidement avec les chiens sur le traîneau venait, après avoir atteint, puis franchi une série d'escarpements vertigineux, s'échouer sur une plate-forme dépourvue de neige, et constituée par un glaçon colossal.
Chose étrange, plus on monte, plus la température paraît augmenter. Au lieu d'être saisis comme le matin par un froid plus vif, à mesure qu'ils s'élèvent, les marins transpirent avec une abondance incroyable, à tel point que le capitaine fait enlever les surtouts de toile, quitte à les remettre si le froid reprend brusquement.
Mais non. Le thermomètre, d'accord avec eux, indique _seulement_ une température de -17°, et cela, sur une colline de glace complètement nue, et bien qu'il soit sept heures et demie du soir.
Aussi, déclare le Parisien, quelle joie, quelle sensation délicieuse de sentir qu'on a encore des pieds! et ne plus marcher, sur des «espèces de patins» qu'on ne sait plus si c'est des pilons d'invalides, ou des paquets de n'importe quoi.
Les sacs à dormir sont installés sans aucun abri, en plein vent, et la modeste cuisine préparée, puis absorbée d'excellent appétit, comme par de bons bourgeois qui, pour la première fois de l'année, dînent sous leur tonnelle déjà garnie de bourgeons et de fleurettes.
Par exemple, il faut redescendre chercher de la neige pour faire le thé et abreuver les chiens. La neige, qui jusqu'à présent a surabondé, manque absolument sur le plateau, et la glace est toujours salée.
Sur ce point élevé le vent l'a balayée dans les déclivités, comme il est d'ailleurs facile de le voir en contemplant le morne paysage.
Cette subite élévation de la température a déridé tout le monde et ramené l'espoir descendu, lui aussi, à quelques degrés au-dessous de zéro, au thermomètre des illusions.
Il y a en vue une nouvelle crête montagneuse, plus escarpée, plus haute que toutes celles rencontrées jusqu'alors, mais le Pôle s'est rapproché encore et ce qui reste à parcourir n'est plus qu'une misère, un rien... d'autant plus que le froid atroce des jours passés semble vouloir faire relâche!
Les quatre marins et leur chef entreprennent courageusement l'escalade. Il faudrait également dire: et les chiens, car les braves bêtes, malgré le mauvais état de leurs pattes, donnent des coups de collier tels qu'ils font monter, par instant, le traîneau, sans le secours des hommes.
Il est du reste à remarquer que pour ces quadrupèdes si singulièrement transformés en bêtes de trait, plus rude est l'obstacle, plus grand est l'effort. Il est pour ainsi dire sans exemple que, sauf bien entendu en cas d'impossibilité absolue, les chiens groenlandais, toujours disposés à tirer un fardeau supérieur à leurs forces, soient demeurés en détresse.
Le versant méridional de cette véritable chaîne de montagnes de glace arrête pendant près de quatre heures le petit équipage, tant l'ascension est rude et les haltes fréquentes.
Pour la première fois depuis longtemps, la sueur ruisselle franchement sur les visages et ne se prend plus en glaçons, dès qu'elle est exposée au coup de fouet cinglant de la bise.
Le thermomètre n'est plus qu'à -14°!
Les hommes n'en reviennent pas et s'égayent comme de grands fous.
--Mais qu'est-ce qu'on va donc trouver derrière cette montagne qu'on dirait que c'est la toile de fond de notre sempiternel décor? demande Plume-au-Vent toujours hanté par les comparaisons tirées de son ancienne profession.
--Peut-être des terrains couverts de beaux sapins, répondent les Basques, croyant avoir déjà un avant-goût des landes.
--Eh! millé dioux, vous pourriez bien dire: d'orangers, riposte Dumas, d'orangers et d'oliviers, à preuve que ze sucerais bien une oranze et que ze serais heureux d'apprêter, aux olives, notre premier filet de phoque.
--Pourquoi pas des bananiers, des cocotiers ou des arbres à pain, avec des coups de soleil, renchérit Plume-au-Vent, dont la face violette a un superbe ton d'engelure.
--Ou simplement la mer libre, termine le capitaine.
--La mer libre, sur laquelle glisserait sans entraves et à toute vitesse notre canot...
On arrive en ce moment au sommet de la crête glacée, et le Parisien, qui se trouve en tête de l'attelage d'hommes et de chiens, s'arrête sur un petit plateau et s'écrie d'une voix retentissante:
--La mer!... La mer!...
Certes, jamais les dix mille conduits par Xénophon ne poussèrent de meilleur coeur, à l'aspect des flots du Pont-Euxin, le cri suprême de joie et de délivrance renfermé dans ce mot résumant toutes les angoisses d'hier, toutes les espérances de demain:
--Thalassa!... Thalassa!...
Le capitaine qui vient après, et avec lui Dumas, Elimberri et Itourria, s'arrêtent et s'écrient aussi:
--La mer!... La mer!...
De ce poste élevé, ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau, s'étalant à perte de vue et sur laquelle flottent, en petit nombre, des glaçons probablement détachés de la vieille banquise paléocrystique finissant brusquement là, sous leurs pieds.
A droite et à gauche, les monticules bleuâtres, les collines poudrées de neige s'allongent en une ligne déchiquetée formant le rivage de cette mer intérieure, d'où n'émerge, du moins à première vue, nulle terre, nul îlot, pas même un roc, rien.
C'est la solitude absolue que n'animent ni les ébats bruyants des mammifères arctiques, ni les randonnées capricieuses des oiseaux polaires sans doute retenus là-bas par les rigueurs d'un tardif hiver.
C'est aussi le silence, car les flots sont immobiles, et frissonnent à peine au pied des floebergs qui se dressent comme des spectres sur les eaux glauques.
Au-dessus de cette portion d'océan libre, qui partout ailleurs se montrerait sphérique, s'incurve en coupole un firmament d'un bleu intense, où flamboie l'aveuglant soleil dont nulle vapeur n'atténue l'incomparable éclat.
Une profusion de lumière, un immense lac d'eau vive, quelques glaces flottantes, c'est tout!
Rien qui frappe le cerveau, enthousiasme l'esprit, fasse battre le coeur, étreigne l'âme! Rien qu'un paysage polaire plus silencieux que ceux aperçus jusqu'alors! Rien qu'une étendue banale où la nature ne s'est donnée la peine d'être ni imposante, ni terrible, ni gracieuse, ni surabondante.
Les matelots qui se sont fait une tout autre idée de cette abstraction, jusqu'à lui donner un aspect en rapport avec leur éducation ou même leurs superstitions, à la matérialiser selon leurs aptitudes et leur compréhension, paraissent un moment interdits.
Mais, comme après tout ils sont matelots, que la mer est faite pour naviguer, et non pas pour exécuter un métier d'acrobates sur les montagnes de glace qui la recouvrent, ils se disent non sans raison, par l'organe de Dumas qui résume leur pensée:
--Voici de l'eau, de la belle eau dont que la Méditerranée elle en serait zalouse!
«Assez de glaces, Pécaïré!
«Et vive la mer, Tron dé l'air!...
«Nous sommes tous francs chaloupiers, et nous quitterons volontiers cette mauvaise rosse de glace, pour cette belle eau salée!...
«Pas vrai, camarades!...
--Eh! zou!... tu as bien dit, maître coq, répondent les autres, et ce qu'on va se paumoyer en bas, si toutefois c'est l'idée du capitaine!...
--Certainement, matelots, c'est mon idée.
«Mais vous prendrez bien le temps de manger, puis de boire la double ration que je vous offre.
--Oh! oui, capitaine, et surtout de la boire à votre santé et à la réussite de votre affaire.»
Ce qui fut fait, et religieusement! Puis, selon l'énergique et pittoresque expression des marins, on se paumoya jusqu'au ras de l'eau, après avoir eu toutefois le soin d'accrocher à un des pics les plus élevés un vaste lambeau de fourrure. Ce signal devait servir «d'amer», c'est-à-dire de point de repère pour indiquer la route du retour, dans le cas où la banquise paléocrystique, en apparence immobile depuis le commencement du voyage, viendrait à se déplacer, sous l'influence possible d'un ouragan et des courants.
La descente fut rude, mais l'adresse et le courage des cinq hommes suppléa au manque presque absolu de moyens. Le chargement fut encore une fois fractionné en fardeaux proportionnés à la vigueur humaine, et déposé au bord de l'eau. Bateau et traîneau suivirent le même chemin, et vinrent s'accumuler près du monceau d'objets composant le «vade mecum» des voyageurs.
Le bateau fut enfin démarré du traîneau. Un divorce! dit le Parisien qui aime toujours à rire.
Il ferait mieux de dire: un changement d'état et de position, car le traîneau de porteur devient porté. Il est installé à l'avant, sur le fond plat de l'embarcation bâtie d'après le modèle des «_oumiaks_» esquimaux, léger comme eux et comme eux aussi à peu près insubmersible, malgré son excessive mobilité.
Le chargement complet des bagages le fit à peine entrer de quelques centimètres, mais le poids des hommes et celui des chiens l'alourdit sensiblement, tout en lui donnant plus de stabilité.
La journée du 30 avril ayant été employée à l'ascension du dernier rempart de glace et à l'arrimage du bateau, le petit équipage cuisina, dîna et campa encore une fois sur la glace.
Chose singulière ou tout au moins inusitée, ces hommes éreintés, fourbus par cette série de manoeuvres, dormirent à peine dans leurs sacs de fourrures.
L'attente du grand événement dont la réalisation est si proche les tint éveillés pendant cette nuit sans ténèbres, et toute conventionnelle, là-bas, où le grand jour de six mois est depuis longtemps commencé.
Le lendemain, le canot fut mis à flot sans peine. Les chiens, heureux et stupéfaits de ne plus sentir la glace sous leurs pauvres pattes gelées et engourdies, se blottirent sans perdre de temps sur les sacs et semblèrent vouloir incruster tout leur corps à cette substance si tiède et si moelleuse.
Chaque homme saisit un aviron et se mit à son poste de nage, le capitaine prit place à la barre, orienta le petit bâtiment, et les yeux fixés à la boussole commanda:
--Nage partout!
Le bateau déborde aussitôt et s'avance sur les flots unis comme un miroir, avec une vitesse de bon augure.
Il pouvait être à ce moment quatre heures du matin.
Très satisfait de cette vitesse apparente, le capitaine voulut se rendre compte de ce qu'elle pouvait être en réalité. Il improvisa avec une ligne et un morceau de cuir amarré en parachute une sorte de loch grossier, mais suffisant. Il calcula la longueur de la ligne, la pourvut de noeuds régulièrement espacés; puis, sa montre à secondes remplaçant le sablier, il mouilla le petit appareil en recommandant aux nageurs de conserver leur vitesse.
L'expérience marcha le mieux du monde et le résultat montra que la nage atteignait une vitesse de quatre milles environ à l'heure, c'est-à-dire près de sept kilomètres et demi (exactement 7 kil. 408 m).
Si le temps se maintient au beau, si la mer continue à être favorable, si enfin il ne survient aucun accident de navigation susceptible de ralentir cette allure, il est possible d'atteindre le pôle en quinze heures.
Quinze heures!... Les matelots n'en peuvent croire leurs oreilles.
Comment! il suffirait de quinze fois soixante minutes pour échapper à l'obsédante ténacité de cette idée qui, depuis un an, travaille toutes les cervelles.
Dans quinze heures les matelots de la _Gallia_ auraient accompli ce que nul n'a jamais pu réaliser depuis que le monde existe!
Ils seraient riches des largesses de leur capitaine, et célèbres à jamais. Enfin, on commencerait à quitter cet atroce pays des glaces éternelles, pour revenir au pays natal, cette belle France aujourd'hui couverte de feuilles et de fleurs, avec ses ports où le matelot est roi, et où la bordée franche attend celui qu'une longue campagne a enrichi et affamé.
Ah! pardieu! on va souquer dur... à s'en faire éclater le fil des reins.
D'abord, pour faire plaisir au capitaine... le roi des hommes... et puis pour savoir en fin le compte ce que c'est, en réalité, que ce pôle Nord, pour lequel on a dérangé tant de braves mathurins, fait sauter un fier navire comme la _Gallia_, failli se manger le nez avec les Allemands, et finalement turbiné comme jamais morutiers et baleiniers ne l'ont fait!
Quelque désireux qu'il soit, lui aussi, d'en finir, le capitaine modère cette ardeur, et déclare qu'il sera impossible de conserver pareille vitesse pendant quinze heures. Que l'on devra compter sur un temps presque double, pour permettre à deux hommes sur quatre de se reposer.
Tiens! c'est juste... nul n'avait pensé à cela. Il faudra bien avoir quelques moments de relâche...