Part 28
Le Parisien continue d'une voix plus ferme qui retentit, à travers les amoncellements de glace, et se perd là où nul accent humain n'a encore vibré.
... C'est la vieille et loyale Alsace...
A la seconde strophe, on voit Fritz haleter. De grosses gouttes de sueur coulent sur son front, et ses yeux, hypnotisés par les couleurs nationales, s'emplissent de larmes.
Le Parisien entonne la troisième strophe.
Dis-moi quel est ton pays, Est-ce la France ou l'Allemagne? --C'est un pays de plaine et de montagne, Où poussent avec les épis, Sur les monts et dans la campagne, La haine de tes ennemis Et l'amour profond et vivace, O France, de la noble race!...
... Par un effort dont on l'eût cru incapable, Fritz, cramponné à la main du capitaine et à celle du chanteur, se lève à demi, au moment où son camarade s'écrie à pleine voix:
Allemands, voilà mon pays!... Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse, On changerait plutôt le coeur de place Que de changer la vieille Alsace!...
A ce dernier mot: Alsace! le mécanicien crie: «Présent!...» comme si une voix mystérieuse l'appelait au delà de cet horizon lointain, vers cet infini où il ne doit plus y avoir ni haines ni regrets, et retombe mort sur sa couche.
--C'en est fait! dit le capitaine sans chercher à dissimuler une larme qui roule jusque sur sa grosse moustache de guerrier gaulois.
--Pauvre Fritz! murmure le Parisien en sanglotant brusquement, à pleine gorge.
Et tous les marins se découvrent avec un respect attendri, pendant que le capitaine, détachant le pavillon, en couvre, comme d'un linceul, la dépouille de cette première victime du devoir!
* * * * *
Bien que le temps pressât, en raison de la pénurie de vivres, le capitaine résolut d'attendre au lendemain avant de rien entreprendre.
Il voulait présider aux funérailles de son matelot, veiller près de lui, et l'ensevelir de ses mains, comme s'il eût été un membre de sa famille.
Ce pieux devoir accompli, il s'en irait où l'appelaient les hasards et les périls de sa destinée.
La mort de Fritz Hermann constatée légalement par le docteur, il fut revêtu de sa tenue de bord avec sa médaille militaire attachée au côté gauche de la poitrine. Il resta ainsi exposé pendant six heures, éclairé par tout le luminaire dont on put disposer, puis, ce temps écoulé, il fut enveloppé dans un vaste carré de toile à voile.
Le capitaine avait fait choix, à quelques centaines de mètres, d'un emplacement, au milieu de blocs énormes disposés de telle façon que l'effort de plusieurs hommes suffirait à les faire écrouler.
On creusa dans la glace une fosse profonde au milieu de cet amoncellement, et les travailleurs retournèrent à la tente pour procéder aux funérailles.
Le cadavre fut hissé sur le plus petit traîneau, celui qui sert en temps ordinaire à porter le bateau plat. Le pavillon national recouvrit la dépouille du défunt, et deux hommes s'offrirent pour traîner le fardeau funèbre. On se mit en marche au petit jour, le capitaine conduisant le deuil, et l'on atteignit la fosse, au milieu d'un silence plein de tristesse.
Selon la coutume des gens de mer, le capitaine lut l'office des morts. Puis la fosse de glace, après avoir reçu le cadavre du brave marin, fut comblée de menus morceaux, sur lesquels on fit écrouler avec fracas les blocs, dont la masse et le poids devaient rendre cette sépulture inviolable aux ours et aux loups arctiques.
Sur la plus haute pointe, fut plantée une modeste croix, faite de deux tronçons d'espars, sur laquelle le charpentier avait, pendant la veillée funèbre, gravé ces simples mots:
FRITZ HERMANN FRANÇAIS D'ALSACE _26 avril 1888_
--Adieu, Fritz Hermann, dit le capitaine d'une voix étranglée, adieu, matelot!
«Tu as vécu en homme d'honneur, tu as souffert et tu es mort sans reproche; repose en paix et que Dieu te reçoive en sa miséricorde!»
Le retour à la tente fut lugubre. Et chacun des survivants qui avait à se reprocher quelques imprudences comparables à celles que le mécanicien payait de sa vie, faisait à part lui de cruelles réflexions, se promettant bien de ne plus jamais sacrifier la sécurité du lendemain à la satisfaction du présent.
Promesses sincères autant qu'intéressées, auxquelles donnait un triste regain d'actualité la présence des trois malades immobiles sous la tente.
Ceux-là, du reste, ne vont ni mieux ni plus mal, sauf toutefois Nick, dont la maladie a été arrêtée net par l'absorption du sang de phoque avalé tout chaud.
Encore une autre dose et il serait guéri. Mais quand pareille aubaine se renouvellera-t-elle?
Qui sait si une rechute grave, peut-être mortelle ne se produira pas, avant que le sauvage pourvoyeur réussisse à opérer d'autres captures.
Cependant le capitaine a un long entretien avec le second Berchou, le docteur, et Guénic remplaçant momentanément le lieutenant Vasseur, atteint de scorbut.
La maladie d'une partie de l'équipage, la mort de Fritz, l'état de la banquise, l'impossibilité absolue de faire franchir à la chaloupe et aux baleinières un tel obstacle, tout concourt à la modification du projet primitif, consistant à ne quitter, sous aucun prétexte, ses matelots.
Mais, comme dit le proverbe: Nécessité n'a pas de loi.
Ce qu'un plus grand nombre ne peut tenter, un petit groupe a plus de facilités pour l'opérer.
Il partira donc seul de l'état-major, accompagné de quatre hommes au plus, et une demi-douzaine de chiens.
Il emmènera le bateau plat avec vingt-cinq jours de vivres, deux sacs pour dormir, quelques médicaments, un sextant, un horizon artificiel, un chronomètre, une lunette astronomique, des armes, des munitions, des pelles et des pioches, en un mot le minimum d'objets strictement indispensables.
Eu égard à la légèreté de ce matériel que les chiens pourraient seuls et très facilement traîner sur une glace plane, les hommes pourront conserver leur vigueur pour agir dans les endroits difficiles et se ménager, quand il n'y aura pas urgence absolue de donner le coup de collier.
Pour ne pas faire de jaloux, le capitaine eût bien désigné par le sort ceux qui doivent l'accompagner. Mais il y a pas mal d'éclopés parmi l'équipage, et il lui faut choisir ceux qui, jusqu'alors, sont restés indemnes de toute maladie.
Chose assez singulière, ce sont positivement des hommes du Midi, du moins sauf un, qui ont victorieusement bravé les rigueurs polaires. Jean Itourria et Michel Elimberri, les deux Basques, plus Dumas le Provençal et le Parisien Farin dit Plume-au-Vent.
Ces quatre hommes sont en conséquence désignés par le capitaine pour marcher avec lui, sans qu'il leur en soit fait pour cela une obligation formelle. Ce n'est plus une affaire de service pour laquelle il n'y a pas de refus possible, mais une sorte d'enrôlement volontaire qu'ils peuvent décliner pour un motif ou pour un autre.
Bien loin d'ailleurs d'hésiter au moment d'affronter cet inconnu plus redoutable encore, les quatre matelots témoignent leur joie par un cri retentissant de: Vive le capitaine! comme si ce choix qui va encore aggraver leurs misères était la plus enviée des faveurs.
Pour la première fois, Dumas rend son tablier et offre l'insigne professionnel à Courapied dit Marche-à-Terre, qui a, paraît-il, en maintes circonstances, montré de réelles dispositions culinaires.
Le choix de Dumas dont nul ne songe même à discuter la compétence est ratifié à l'unanimité.
Courapied est promu maître coq intérimaire et entre en fonctions à l'instant même, pour préparer le repas d'adieu qui fut du reste parfaitement exécrable.
Le lendemain, la petite troupe escortée des hommes valides se mettait résolument en marche et pointait vers le Nord à travers les escarpements de la banquise.
VIII
Recommandations dernières, puis séparation.--Rude voyage.--Splendeurs inutiles.--Toujours la ligne courbe.--Tours de force d'acrobates.--Submergés dans la neige.--Une épave au loin.--Un _cairn_ par 89°.--Angoisses.--Document allemand.--Traces de l'expédition anglaise du commandant Nares.--L'écrit du lieutenant Markham.--La dérive de la mer Paléocrystique.--Subite élévation de température.
Le 27 avril de bon matin, la petite troupe s'était mise en marche après un relèvement très exact de la position. Le capitaine avait remis le commandement à son second, Berchou, qui agirait, en ses lieu et place, pendant son absence et le garderait au cas où lui d'Ambrieux, ne reviendrait pas.
Il lui avait remis en outre, ses dernières volontés, sous pli cacheté, avec ordre d'ouvrir l'enveloppe après une absence d'un mois.
Les hommes s'étaient serré la main en se souhaitant bonne chance, et le Parisien avait eu toutes les peines à consoler Guignard, immobilisé sous la tente par une attaque de scorbut.
Guignard, malade, mais toujours avaricieux, maudissait le scorbut qui l'empêchait de gagner la prime réservée à ceux qui atteindraient le Pôle.
Le capitaine entendant ses doléances, le rassura. La prime serait touchée par tout le monde, ce qui fit grand plaisir à chacun, même aux plus désintéressés.
En outre, le capitaine recommanda essentiellement de chasser avec le plus grand zèle les morses, les phoques ou tous autres représentants de la faune arctique, leur capture devant fournir les éléments indispensable au retour. Oûgiouk, pourvoyeur né de l'expédition, promit de faire merveilles et d'emmagasiner de véritables montagnes de victuailles.
Enfin, après un dernier serrement de main, on se sépara aux confins des glaces dites mauvaises, du moins ceux qui parmi les plus valides avaient fait la conduite au capitaine et à ses compagnons, notamment le docteur, désolé de ne pouvoir aller plus loin.
Un dernier cri de: Vive la France!... vive le capitaine!... et le traîneau, halé par les chiens et maintenu par les hommes, s'engage dans les défilés de l'_Enfer de Glace_.
La journée est belle et le ciel ensoleillé. Mais le froid est toujours d'une âpreté cruelle. C'est au point que, à certains moments, la respiration qui s'élève dans l'air en un jet blanc très dense, produit un crépitement très appréciable à l'oreille. C'est l'effet de la condensation de la vapeur sortie du poumon, en glaçons d'une excessive ténuité!
Les cinq hommes, les six chiens et le traîneau secoué, culbuté se trouvent au milieu du chaos. Partout des montagnes, des collines, des blocs, des ravins, des trous, des anfractuosités à donner le vertige, à courbaturer par leur vue seule, à désespérer par leurs escarpements.
Il faut, dès le début, et comme pour se mettre en haleine, manoeuvrer la pioche et la pelle, déblayer le passage, s'atteler ensuite près des chiens, et faire monter le traîneau sur une pente où il est presque impossible de se tenir debout.
L'accès de la crête glacée est enfin obtenu, grâce à un escalier grossier taillé en plein bloc. Il s'agit maintenant de descendre. C'est encore pis, car le traîneau, sollicité par son poids, menace d'écraser les pauvres toutous qui geignent et tirent la langue.
Il faut l'alléger, transformer son contenu en ballots que chaque homme transporte sur son dos jusqu'au bas de la colline. Le traîneau vide et dételé s'en ira tout seul.
--Et va comme je te pousse! dit le Parisien en voyant l'appareil, d'une solidité fort heureusement éprouvée, glisser comme une flèche et s'arrêter au bas d'un nouvel et plus terrible escarpement.
«Mince de Montagnes Russes!»
Cette chaîne franchie au prix de rudes efforts, une autre surgit, plus haute, plus abrupte, plus dure à escalader.
Le contenu du traîneau est déchargé et rechargé jusqu'à cinq fois pendant la matinée!
A un certain endroit plus particulièrement dangereux, le bateau, suprême espoir si les eaux libres apparaissent, doit être transporté à dos d'homme!
On ne compte plus les chutes heureusement amorties par la neige. La soif est intense, la faim commence à se faire sentir...
--Stop!
A défaut de tente, on campe dans une anfractuosité--ce n'est pas cela qui manque--et Dumas installe, à l'abri du prélart couvrant le traîneau, sa lampe à esprit-de-vin et son digesteur à neige.
Les intrépides explorateurs sont collés au flanc d'une colline mesurant au moins quarante-cinq à cinquante mètres de hauteur, et contemplent, malgré le froid, malgré la faim, malgré la fatigue, un spectacle féerique.
Au loin, la neige s'irise des couleurs les plus vives et les plus variées, sur les déclivités des hummocks. Les glaces dénudées par endroits, se montrent sous les rayons obliques du soleil, en un semis de pierres précieuses qui scintillent, comme si la main prodigue d'un Titan les eût lancées à profusion sur un incommensurable écrin de satin blanc.
Diamants, émeraudes, turquoises, rubis, saphirs, topazes, flamboient de tous côtés avec un éclat aveuglant. Tout est lumière, tout est couleur, tout est splendeur aussi, sous ce ciel d'azur intense. L'homme seul est sordide sous sa dépouille d'animaux arctiques, avec ses yeux clignotants sous les lunettes, son nez bleui par de successives congélations, ses lèvres scarifiées par la gelure, son épiderme enfumé, crasseux même, son allure de bête fourbue, ses membres endoloris.
A voir les compagnons du capitaine d'Ambrieux et l'officier lui-même, on les prendrait, sous leur défroque, pour des Esquimaux pur sang, gorgés d'huile et de tripes de phoque.
Mais la dégradation n'est qu'apparente. De ces enveloppes grossières s'échappent des exclamations, des mots, des phrases d'admiration, montrant que ceux-là sont des civilisés, et que chez eux le sentiment du beau survit quand même à la souffrance.
Un déjeuner sommaire, composé de thé bouillant dans lequel est incorporé un morceau de pemmican empoisonnant le suif et un peu de biscuit, est lestement absorbé. Ce mélange incohérent, de consistance gluante, et rappelant la formule de Mme Gibou, semble délicieux aux hivernants, chez qui l'usage d'aliments de plus en plus grossiers et de moins en moins abondants a peu à peu perverti le goût.
La lampe éteinte et le grog avalé, nul n'a envie de faire la sieste en pareil lieu. Les chiens ont gobé leur ration de poisson sec, lappé leur eau de neige et repris la bricole.
--En avant!
Et chacun, pour obéir à ce commandement, oblique à droite ou à gauche, à la recherche de la ligne courbe qui là-bas, à travers l'interminable tohu-bohu de hummocks, d'icebergs et de floebergs, semble sinon le chemin le plus court d'un point à un autre, du moins, le seul praticable.
En avant! cela veut dire obliquez sur l'un ou l'autre flanc, tournez, virez, cherchez le passage, escaladez, glissez, allez parfois en arrière!...
Cependant, comme le fait observer le Parisien dont l'entrain et la gaieté ne désarment pas, la route se tire.
A tel point que, malgré un chemin d'enfer, le capitaine peut, le premier soir, pointer sur sa carte, treize milles dans la direction du Nord, soit vingt-quatre kilomètres, soixante-seize mètres.
C'est un succès inouï, stupéfiant, inespéré, dû exclusivement à la vigueur des hommes, à leur endurance, à leur indomptable énergie.
Les deux Basques, nés en pleine montagne, font merveille. Le Parisien, en véritable faubourien mâtiné de singe, passe partout. Chez Dumas, la vigueur musculaire supplée au manque d'habitude. Quant au capitaine, sa qualité d'ascensionniste, membre du club alpin français, dispense de tout commentaire.
Pour coucher, on improvise, d'après les conseils donnés par Oûgiouk, avant le départ, une maison de neige, un simple trou sous lequel sont enfournés les lits et le matériel.
Les chiens, attachés au traîneau, demeurent préposés à sa garde, au cas bien improbable de rencontre avec des maraudeurs à quatre pattes.
Il semble en effet qu'il n'y a aucune terre à proximité, car on ne rencontre ni mammifères, ni oiseaux. C'est la solitude absolue, troublée seulement par les craquements de la glace, craquements qu'on ne remarque même plus, tant ils sont devenus une habitude, comme l'acte de la respiration auquel on assiste sans y prendre garde.
Le lendemain matin, chacun s'éveille au signal donné par Dumas, qui repose fraternellement enfoui près du capitaine, dans le sac à fourrure.
La veille au soir, les places ont été tirées au sort, et le sort a décidé que le digne cuisinier serait le camarade de lit du capitaine.
Dumas a bien objecté le respect, le grade, la hiérarchie, et déclaré qu'il n'oserait jamais gigoter, ronfler!... si près de son chef.
A quoi le chef a répliqué que c'était l'ordre, et que par conséquent Dumas ronflerait et gigoterait par ordre, côte à côte avec le capitaine, au cas où ces deux habitudes seraient invétérées chez lui.
Et le cuisinier, esclave du devoir et de la discipline, obtempéra.
Le 28 avril, nouvelles difficultés.
--Toujours de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet! observe le Parisien qui est frotté de littérature.
Le temps est superbe, très sec, et un peu moins froid. 25° seulement au-dessous de zéro.
Malheureusement il faut batailler plus que jamais et à chaque instant contre le floe dont les craquelures traîtreusement dissimulées sous la neige ne se comptent plus.
Tantôt les hommes, tantôt les chiens, tantôt le traîneau s'enfoncent à tour de rôle, ou simultanément, selon que la dépression est plus ou moins grande.
Les Basques, stoïques, jurent: capédidiou! et s'arrachent, blancs du neige en cherchant leur capuchon et leurs lunettes.
Dumas épuise la série des jurons provençaux et déclare que, comparé à son pays, le pôle est un endroit idiot.
Le Parisien nargue les chutes et chante, quand cela va très mal, le refrain d'une chansonnette bébête qui fit jadis les délices des petits cafés-concerts:
Par les sentiers remplis d'ivresse Allons ensemble à petits pas...
Insensible à tout, n'ayant en vue que l'objectif dont il se rapproche à chaque enjambée, dominé par l'unique pensée qui est sa vie, le capitaine en dehors du bien-être--oh! très relatif--de ses hommes, et de l'aide qu'il leur prodigue à chaque instant, marche comme un illuminé.
Un choc un peu plus violent, une chute plus rude, un propos ou plus drôle ou plus salé l'arrachent un moment à cette sorte d'hypnotisme.
Il donne un coup d'épaule pour déhaler le traîneau, tend la main à l'homme aux trois quarts assommé, ou sourit complaisamment à quelque bonne bourde bien épaisse, puis de nouveau se creuse entre ses sourcils le pli longitudinal indiquant la pensée intense, tenace, implacable.
A mesure qu'on avance, cette préoccupation semble plus vive.
Le 28, on a parcouru vingt-cinq kilomètres, et le 30 vingt-neuf!... Total, depuis le départ, quatre-vingts kilomètres!...
Celui qui verrait l'état du chemin parcouru crierait à l'impossibilité, tant ce tour de force paraît incompatible avec la faiblesse des moyens humains.
Et pourtant, cela est!... Pourquoi?... Pardieu! parce que cela est!
Donc, malgré ce résultat stupéfiant, le capitaine est visiblement préoccupé, inquiet, même.
Chose étrange, bien faite pour légitimer cette inquiétude, des traces d'abord presque invisibles viennent de lui apparaître à plusieurs reprises.
Des érosions profondes, qui, semble-t-il, ne peuvent avoir été faites que de main d'homme, se montrent çà et là, comme pour attester le passage de voyageurs venus antérieurement.
A cette pensée d'Ambrieux se sent frémir.
Eh! quoi, tant de travaux, de misères, de souffrances deviendraient inutiles. Le pauvre Fritz serait mort à la peine, ses compagnons endureraient là-bas les angoisses de l'attente aujourd'hui, et demain les tortures de la faim... Les quatre enfants perdus qui s'avancent, au prix de quelles fatigues écrasantes, seraient frustrés, au dernier moment, de l'espoir d'une découverte dont ils n'envisagent peut-être pas toutes les conséquences, mais à laquelle ils concourent intrépidement, de confiance... Cette gloire unique dans les fastes de la civilisation serait enlevée au chef qui a conçu et mis en oeuvre ce plan grandiose, et en touche du doigt la réalisation!...
Car, il n'y a pas à en douter d'autres hommes sont passés par là, avant les marins de la _Gallia_.
L'époque de ce passage est indécise, car la glace peut rester inaltérée pendant de longues années, comme aussi subir des modifications résultant d'écrasements ou de pressions qui la déforment instantanément.
C'est miracle, vraiment, que les hommes n'aient point aperçu jusqu'alors ces vestiges qui, comme on dit vulgairement, crèvent les yeux, tant ils portent l'empreinte non seulement du passage brutal, mais encore et surtout de l'industrie humaine.
Une pente abrupte se présente tout à coup en face de la petite troupe éreintée.
--Va rien falloir turbiner! dit de sa voix railleuse le Parisien.
--Pécaïré! encore tailler là dedans «une» escalier...
--Y s'passera quéques heures avant de pouvoir chanter:
«Madame à sa tour monte...
«Cré pétard?
--Quésaco?...
--Mais, y en a «une» d'escalier... proprement ficelée, encore, et par des lascars qui n'avaient pas les mains en beurre...
Le traîneau s'arrête et le capitaine plus préoccupé que jamais examine un escalier à larges marches, taillées hardiment, de faible hauteur, en plan très incliné, sur lequel il n'est pas trop difficile de haler un traîneau.
--Vivadioux! s'écrie Michel Elimberri, c'est à croire qu'on rêve.
--Ou que de bonnes fées sont venues travailler pour nous, dit le Parisien avec sa naïveté goguenarde qui ne demande pas mieux que de croire au surnaturel.
--A moins que y en ait parmi nous de somnambules, dit à son tour Dumas...
«J'ai connu sur le _Colbert_ un cuisinier qui se relevait la nuit pour mettre cuire des fayots au lard, et se fiçait dans une colère bleue quand il trouvait, au branle-bas, sa cuisine parée, avec sa camelote en train de mizôter!...
Jean Itourria émet à son tour une opinion qui amène sur le visage du capitaine une brusque et passagère contraction.
--Eh!... Caramba... si cet Allemand de malheur était venu dans ces parages...
«Si c'était lui qui a taillé cette montagne de glace...
«Demande pardon, excuse, capitaine, de supposer que ce monsieur Pregel ait pu arriver jusqu'ici, par la raison qu'il n'est pas de la flotte...
--Tout est possible! interrompt brusquement le capitaine en passant la bricole du traîneau sur son épaule.
«En avant! mes enfants... qui vivra verra!»
Grâce à ce plan incliné supérieurement coupé de marches régulières, dont l'arête se trouve à peine érodée, le passage du monticule s'opère en un quart d'heure, alors qu'il eût exigé au moins deux heures d'efforts et de travail.
Les dernières paroles du charpentier ont fait froncer le sourcil au capitaine, tant elles répondent bien à l'idée secrète et tenace qui obsède sa pensée, depuis l'apparition des premiers vestiges.
Contre toute possibilité, contre toute vraisemblance, Pregel aurait-il réussi à pousser jusque-là!
Et qui sait, plus loin encore peut-être, puisque les traces, au lieu de disparaître et de s'atténuer, augmentent encore, à mesure que s'accroissent les difficultés!
La voie suivie devient de plus en plus affreuse. Elle serait franchement impraticable, sans la présence de ces étranges travaux d'accès qui en facilitent singulièrement le parcours.
Enfin, chose plus extraordinaire encore, le chemin ainsi préparé se dirige imperturbablement vers le Nord, dont le pôle se rapproche de plus en plus.
La journée du 29 accuse ainsi une distance parcourue de vingt-six kilomètres, en dépit d'obstacles effrayants.
Le 30 avril, à 9 heures, par un froid toujours très vif, le capitaine constate que, après les circonvolutions opérées à la recherche de la ligne droite, cette ligne droite prolongée depuis le campement, atteint cent onze kilomètres, soit un degré.
L'expédition française est par 89° de latitude Nord, c'est-à-dire à vingt-cinq lieues terrestres seulement du Pôle!
Cette bonne nouvelle redonne du nerf à chacun et l'étape, après une nuit glaciale, est commencée avec un entrain superbe.