Les français au pôle Nord

Part 24

Chapter 243,724 wordsPublic domain

Cependant le capitaine semble soucieux. Il examine attentivement le Nord, d'où montent de petits cumulus, tout serrés, tout blancs, de véritables balles de coton, comme disent les marins. Son regard se tourne ensuite vers le Sud, où se forment de longs filaments blancs, déliés, qui s'étalent très vite et embrument l'horizon. Ces derniers, appelés nuages du vent, sont des cirrhus, dont l'apparition précède généralement les bourrasques.

Le capitaine consulte le baromètre pour la dixième fois au moins depuis deux heures et s'aperçoit que la baisse constatée à ce moment s'accentue encore.

Là-bas, au Nord, les cumulus semblent immobiles. Mais au Sud, les cirrhus grandissent, montent, s'épaisissent à vue d'oeil.

Le vent du Nord est généralement tempéré. Celui du Sud qui, depuis le cap Farewell, court sur près de trois mille kilomètres de glace, est plus âpre et plus dur. C'est la bise d'hiver, celle qui apporte les frimas dont elle s'imprègne sur le désert d'icebergs et d'icefields, cimente les banquises, obstrue les rues d'eau, et roule des averses de neige.

Le capitaine se demande avec inquiétude lequel de ces deux grands courants atmosphériques va prédominer.

Dans tous les cas, cette prédominance ne saurait s'établir sans une lutte à laquelle il importe de soustraire au plus vite la flottille.

Qu'elle vienne d'ailleurs du Midi ou du Septentrion, la tempête, annoncée par la dépression barométrique et l'apparition des cirrhus, ne saurait manquer d'être fatale au «chapelet».

Donc, il faut au plus vite chercher un abri.

C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir résisté à l'idée de piquer droit au Pôle, et prudemment obliqué, depuis la veille, au Nord-Nord-Est, à six milles environ des côtes.

La flottille se trouverait alors en pleine mer, plus rapprochée peut-être d'un demi-degré de l'axe terrestre, mais exposée aux coups de la tempête, et au choc des glaçons en dérive.

Il fit en conséquence changer de direction et mettre le cap sur la falaise. Très étonnés, les matelots obéissent sans la moindre observation, et se disant aparté que le capitaine a son idée, sans quoi il ne serait pas le capitaine. Du reste, dans la marine, on n'a pas l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'exécute sans discussion.

Suivie de son train, la chaloupe dont le mécanicien accélère l'allure, franchit en deux heures la distance qui la sépare de l'abrupt rivage, malgré le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en dérive.

Comme la mer est libre jusqu'au pied de l'escarpement, le capitaine peut choisir un endroit à sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse minuscule, à peu près défendue contre le vent du Sud, mais non contre les lames venues du large.

Désespérant de se maintenir à flot, il donne l'ordre de haler au plus vite les bateaux sur les glaçons obstruant l'embouchure d'un ruisseau qui pénètre dans la mer par cette cassure de la falaise.

La manoeuvre est rondement opérée par les hommes tirant côte à côte à la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien calées par les glaçons, se trouvent momentanément à l'abri des intempéries.

Il est grand temps. C'est à peine si trois heures se sont écoulées depuis le changement de cap, et déjà les cirrhus, après avoir comme repoussé les cumulus, couvrent le ciel entier.

Une brise aigre, piquante cingle les flots, les fait moutonner et entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amène on ne sait d'où.

Les matelots, enfin édifiés par la présence d'un halo gigantesque circonscrivant le soleil, s'empressent de monter la tente et de la pourvoir des effets du campement. Ils sentent maintenant que le temps presse, et que la tempête arctique, dont les signes avant-coureurs à peine reconnaissables leur ont d'abord échappé, va se ruer sur eux.

Par surcroît de précaution, les baleinières et le bateau plat sont retournés la quille en l'air, la chaloupe est abattue sur le flanc et recouverte avec la voilure et les prélarts.

De cette façon, rien ou peu de chose à craindre de la neige et des rafales.

Enfin, tout est paré. Les provisions sont en sûreté. Sous la tente solidement étayée, le ménage est fait. C'est-à-dire la batterie de cuisine installée, les sacs en fourrure symétriquement rangés, et, à défaut d'autre combustible, une lampe à alcool est allumée.

Très ingénieusement agencées, ces lampes sont susceptibles de fournir presque instantanément une chaleur très considérable. De forme cylindrique, elles se présentent sous l'aspect d'une boîte métallique d'environ trente centimètres de diamètre, sur autant de hauteur. A la base, le réservoir à alcool d'où sortent les mèches par cinq becs coiffés d'un obturateur, pour empêcher la volatilisation du liquide quand l'appareil ne fonctionne pas. La boîte, percée latéralement d'ouvertures circulaires pour le tirage, contient, en outre, trois segments concentriques, d'égale dimension, s'allongeant comme les tubes d'une lorgnette et se maintenant debout au moyen de crochets spéciaux.

Ces trois segments donnent à la lampe une hauteur totale de quatre-vingt-dix centimètres, et en font une sorte de calorifère servant à la cuisine et au chauffage du lieu où il est allumé.

C'est l'ustensile par excellence des voyageurs polaires auxquels il rend les plus grands services, soit qu'il s'agisse de fondre instantanément la glace ou la neige pour le thé, la soupe ou le café, de cuire les aliments, et de rendre à peu près supportable l'atmosphère si inclémente aux hivernants.

... Ce n'est plus seulement le baromètre qui descend, depuis que le vent souffle du Sud. Le thermomètre, immobile depuis une semaine, subit une brusque dégringolade et pour «son coup d'essai», comme le fait observer Guénic, tombe à -20° en moins de deux heures.

--Espère un peu, et attends venir demain, et j' te promets, à tous ceux qui craint les engelures, un froid à enrhumer les phoques.

--Pauv' petites bêtes! gémit Plume-au-Vent apitoyé.

--Qui ça?... les phoques...

--Non pas, maître Guénic.

«Votre réflexion me fait songer à ces amours d'oiseaux qui nous faisaient fête si gentiment hier, et qui s'abattaient autour de nous qu'on aurait dit ceux des Tuileries ou du Luxembourg.

«Cette maudite neige va les tuer!

--A preuve, interrompt Dumas qu'il aurait mieux valu en faire des brôçettes.

--Cannibale, va!

«Tu ne peux pas me comprendre... j'aime les bêtes, quoi!...

--Et moi doncque! s'écrie le Provençal avec son large rire qui découvre une vraie denture d'ogre.

«Je les aime peut-être plusse que toi!

«Seulement, je les aime avec mon estomac... c'est affaire de goût et de sentiment.

--Voyons, Parisien, t'apitoye pas trop sur les moignots qu'a son instinct, qui les pousse, reprend Guénic.

--C'est justement que pour une fois, cet instinct les a fichus dedans!

«Ils ont cru à la fin de l'hiver et se sont patinés là-bas...

«C'est comme qui dirait chez nous une fausse arrivée d'hirondelles.

--Tout de même, riposte le maître avec une sorte de commisération affectueuse, c'est rudement bête un homme de la machine!

«On voit bien que t'as jamais évu celui de te paumoyer par grand frais sur un marchepied de perroquet...

«Enfin, suffit!

--Comprends pas, maître Guénic!

--Mais, failli mangeur d'escarbilles, songe donc un peu que de ce côté-ci de la terre, le Nord, ça n'est plus censément le Nord par rapport au froid.

«Le pôle du froid est tantôt à neuf degrés derrière nous, preuve que l'hiver se trouve au Midi, comme ça se pratique chez les gens de l'hémisphère austral.

«T'as saisi?

--Heu!... dame!... c'est que vraiment...

--Laisse aller, t'es pire qu'un calfat!

«D'ousque viennent les oiseaux?... du Midi ousqu'il fait un froid d'ours blanc...

«Ousqu'ils vont? au Nord!... ousque la température est plus douce...

«Donc leur instinct, loin de les avoir trompés, les a avertis qu'y fallait virer.

--Ça pourrait bien être vrai tout de même ce que vous dites là!

«Il est seulement regrettable que nous ne puissions en faire autant.»

... La nuit est venue, et les marins, abrités sous la tente, s'ingénient à caser en ses lieu et place chaque objet, en vue d'un séjour qui pourra se prolonger peut-être plus qu'on ne l'avait supposé tout d'abord.

Et ce n'est pas une petite besogne, croyez-le bien, que l'arrimage des provisions, des effets de rechange, des armes, des sacs fourrés où les marins s'entonnent trois par trois. L'espace est parcimonieusement mesuré, et, quand tout est rangé, on s'aperçoit qu'il n'y a plus de place pour les hommes. A moins de s'accroupir en tailleurs, sur les sacs qui forment un siège excellent.

Au milieu, entre les deux rangées de sacs-lits-divans-tapis, trône devant la lampe sur laquelle frissonne un plat embaumant l'huile de morse, maître Dumas, préparant le souper.

L'éclairage laisse fortement à désirer. Dans la première hâte, le temps a manqué pour l'installation d'un appareil électrique. Force est de se contenter de la lueur blafarde de la lampe.

Le maître coq, ayant besoin d'un supplément de calorique, une seconde lampe est allumée. On n'y voit pas beaucoup plus clair, mais la température s'élève notablement.

Les deux sentinelles préposées à la garde des embarcations viennent d'être relevées. Les pauvres diables rentrent blancs de givre et raides comme des bâtons. Le thermomètre extérieur marque -26°!

Au dehors, le vent du Sud fait rage et la neige commence à tomber. Les glaçons se heurtent avec fracas et la mer déferle rudement sur la falaise.

De temps en temps on perçoit le hurlement étranglé d'un loup ou le cri rauque d'un ours en quête. Les damnées bêtes, toujours en proie à la fringale, ont éventé le campement, et viennent déjà rôder autour des baleinières renversées sur le pemmican et le biscuit de réserve.

Il faut littéralement leur roussir la moustache à coups de carabine pour les faire déguerpir.

La neige couvre bientôt la toile de tente et empêche la déperdition de chaleur. Mais la présence de dix-sept hommes--abstraction faite de deux sentinelles--entassés sur cet étroit espace, vicie promptement l'atmosphère et la rend presque irrespirable. Il faut ventiler, c'est-à-dire soulever de temps en temps un pan de la tente pour laisser pénétrer, sous peine d'asphyxie, l'air pur du dehors.

Où est le grand carré si vaste, si commode, si parfaitement imperméable de la pauvre _Gallia_! Où est le fanal électrique, le calorifère, les agents chimiques absorbant l'humidité, les hamacs si chauds, et tant de bonnes choses que l'absence fait plus regretter encore!

Après dîner, il fallut nécessairement improviser un luminaire, tant pour faciliter l'entrée et la sortie des sentinelles, que pour repousser les attaques des fauves.

Une boîte à conserve, un demi-litre d'huile de morse bien dégelée sur la lampe à alcool, une mèche tirée des torons d'un bout de filin, et en voilà assez pour y voir à peu près clair. L'appareil, très primitif, est croché à un bout de fil de cuivre et hissé au sommet de la tente.

C'est alors qu'on peut se rendre compte de l'opacité de l'atmosphère. Il y a, sous le retiro de toile, une telle quantité de vapeur d'eau, que les hommes s'aperçoivent à peine, comme des ombres se mouvant dans le plus épais brouillard.

La veilleuse clignote et fait l'effet de la lune entourée d'un halo. Les parois intérieures de la tente, trempées comme par la pluie, laissent suinter une bruine qui se condense en une croûte de givre.

Chacun ayant fait sa toilette de nuit, c'est-à-dire remplacé par des bas bien secs, ceux que la transpiration a mouillés, s'insinue dans les sacs. On est trois dans le même lit, ce qui ne veut pas dire qu'on soit mieux pour cela.

On s'arrange néanmoins pour dormir sans trop s'écraser mutuellement. Le sommeil vient quand même, avec ses cauchemars, ses visions arctiques, ses alertes incessantes.

Le froid augmente toujours comme aussi le vent qui gronde avec un bruit formidable.

A minuit, Guignard qui monte la garde avec Plume-au-Vent, rentre à moitié gelé en disant:

--Mâtin de chien!... j' sens pus mon nez!

--Poseur, va! riposte le Parisien.

«Tu voudrais me faire croire qu'il t'en reste assez pour attraper une gelure!

«Tiens! pardieu!... c'est ma foi vrai!...

«Le fragment blanchit... qu'on dirait une amande ou une graine de potiron.

--Attrape à me le frotter avec une poignée de neige, reprend Constant Guignard, très fier de savoir qu'il est encore pourvu d'un rudiment d'organe.»

La circulation enfin rétablie, Plume-au-Vent, avant de s'insinuer avec son matelot dans le sac où Dumas se prélasse tout seul et ronfle comme un bienheureux, s'en va éveiller Guénic et Le Guern qui doivent prendre la garde.

Mais le gars normand, transi comme un glaçon, claquant des dents, titubant, ahuri de ce brusque passage d'un froid noir à une température suffocante, s'empêtre dans un sac, pique une tête et vint s'affaler à plat ventre sur la face du Maître et celle de Le Guern.

Le vieux Breton, dont la vertu dominante n'est certes pas la patience, s'éveille furieux à ce contact brutal.

--Que le tonnerre de Dieu chambarde le mauvais hale-bouline qui m'arrive...

--C'est mé, maît' Guénic, rapport qu'il faut prendre le quart.

--Eh ben! qué que tu f...iches, failli gabier de poulaine, de saborder comme ça la coque à ton ancien.

--Faites excuse, maît' Guénic, j'avais le nez gelé.

--Bougre d'imbécile! et c'est ça qui t'empêche de voir clair?

«Allons, amarre ta langue au taquet, et houst! au hamac.»

Le lendemain matin le vent soufflait en tempête. La neige ne tombait plus, et le thermomètre marquait -30°!

Au loin, sur la terre à perte de vue, s'étendait une couche blanche épaisse, de quarante centimètres, qui se confondait avec l'horizon. Sur la mer, des glaçons de toute forme, de toute provenance, poudrés uniformément de neige, s'entre-choquaient, sous la poussée de l'ouragan avec un bruit confus, assourdissant.

Les rues d'eau vive, naguère vastes comme des fleuves, se resserraient au point de se transformer en simples chenaux, dont les berges devenaient de plus en plus anfractueuses, déchiquetées, sous l'apport des floebergs venus du large, et soudés par le froid.

L'océan, jadis presque libre, s'encombrait d'heure en heure de monticules blancs qui semblaient venir à l'assaut de la falaise, et devoir intercepter toute communication avec la haute mer.

En un mot, c'était le dur hiver arctique revenu, après quelques jours d'une absence inattendue, prématurée jusqu'à l'invraisemblance.

Plus d'essaims joyeux d'oiseaux migrateurs, plus d'ébats de phoques évoluant en folâtrant sous le soleil précoce, mais des hordes affamées de loups et d'ours, errant le ventre vide après l'hivernal sommeil.

... Ainsi s'écoulèrent les 8, 9, 10 et 11 avril, sans que cette effroyable tempête s'apaisât un seul instant, sans que les hommes, tapis anxieux sous leur précaire abri de toile, pussent sortir autrement qu'à quatre pattes, sous peine d'être renversés ou projetés au loin.

Nul doute que sans la présence de la neige amoncelée en talus, puis pressée contre la paroi opposée à l'ouragan, de façon à l'enfouir, la tente eût été balayé comme un fétu, et les ressources dernières de l'expédition éparpillées de tous côtés.

Parmi les appareils scientifiques dont le capitaine avait jadis approvisionné son navire avec une minutieuse prévoyance, se trouvait un anémomètre enregistreur, conservé à bord de la chaloupe à cause de son petit volume, un véritable jouet qui amusait comme de grands enfants, les matelots.

Il fut mis en place sur le devant de la tente et surveillé comme le thermomètre, par des hommes de service. Un moyen de rompre l'angoissante monotonie de ces heures maudites.

Le 8 et le 9, la vitesse du vent atteignit quatre-vingt-seize kilomètres à l'heure, et grandit le 10, au point que l'instrument enregistra la somme énorme de cent dix-huit kilomètres!

Pendant ces deux derniers jours, le ciel resta parfaitement clair, la neige ayant cessé de tomber au bout de vingt-quatre heures.

Le 10, le ciel se couvrit de petits nuages filant à toute vitesse, et une aurore boréale d'une splendeur inouïe, presque terrifiante, flamboya dans le crépuscule qui, à pareil lieu et à cette époque, est la nuit.

L'apparition du météore précéda de vingt-quatre heures la fin de l'ouragan. Elle concorda avec une hausse barométrique assez accentuée, mais, par contre, le thermomètre baissa encore. Le 11, à six heures du matin, il était à -32°.

Le 12, à midi, il ne s'éleva pas au-dessus de -29°, et l'on constata que la mer, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, était captive sous les glaces.

Cette journée fut, avec celle du 13, employée à déblayer les embarcations et à remettre en état toutes choses, comme si la navigation allait être reprise.

Seulement, les baleinières et le bateau plat, qui jadis transportaient les traîneaux, furent dressées et solidement amarrées sur ces mêmes traîneaux.

Quant à la chaloupe, elle fut pourvue d'une fausse quille, s'appuyant sur des arcs-boutants latéraux, fixés eux-mêmes à deux semelles de bois parallèles et imitant assez bien les patins sur lesquels glissent les traîneaux.

On sait ce que signifient de tels préparatifs.

Les hommes, au lieu d'être portés par leur matériel, devront le traîner derrière eux, au prix de quelles fatigues, et par quels chemins!

Au lieu de fendre en conquérants les flots de mers inconnues, ils haleront à la bricole, côte à côte avec les chiens, et devenus bêtes de somme eux-mêmes...

Et pourtant, devant cette mer gelée à perte de vue, devant ce formidable encombrement de glaçons de toute forme, de toute grosseur, les marins près de partir à la recherche des eaux vives, n'ont pas un mot, pas un geste d'hésitation, bien que la vue du sinistre désert polaire, soit capable, à elle seule, de faire reculer les intrépides.

Mais le chef aimé, qui toujours paye vaillamment de sa personne, a commandé: «En avant!... c'est pour la patrie!...»

Tous ont répété d'une seule voix: «En avant!... Vive la France.»

IV

A propos des traîneaux.--Remorquage par les hommes ou par les chiens.--Avantages et inconvénients.--Costume de travail.--Le Parisien se compare à un hanneton englué dans du goudron.--Traction mixte.--Hommes et chiens attelés simultanément.--Et la chaloupe?--Départ des numéros 1, 2 et 3.--Comment on se sert d'une ancre à jet.--«Qui veut aller loin ménage sa monture.»

Pendant les longues heures de l'hivernage, le capitaine et les membres de l'état-major avaient étudié, avec une sérieuse attention, les procédés les plus favorables à l'exploration de l'extrême Nord.

Ayant lu tout ce qui a été écrit à ce sujet par ses devanciers, notamment par Kane, Hayes, Mac-Clintock, Nares, Hall, Payer, Greely, pour ne citer que les plus récents, d'Ambrieux avait admis comme eux que le traîneau est l'organe essentiel, indispensable.

Mais, n'étant pas un homme à idées préconçues, comme le docteur Hayes et le commandant Nares et professant l'opinion du juste milieu émise par Greely, il avait songé dès le début à modifier l'application du principe universellement reconnu.

Tout d'abord, il devait chercher à gagner le pôle avec son navire. N'y réussissant pas, il hivernerait le plus près possible de l'axe terrestre, et sitôt la saison propice au traînage arrivée, il pousserait des pointes audacieuses dans cette direction.

Mais, fort de l'expérience si chèrement acquise par les lieutenants de Greely, Lockwood et le docteur Pavy, qui se trouvèrent arrêtés par les eaux vives, d'Ambrieux s'était dit, et c'était là le côté réellement original et pratique de son idée: il faut joindre le traînage à la navigation; pour cela, emmenons traîneaux et bateaux.

Quand nous trouverons les eaux vives, les embarcations du navire transporteront les traîneaux avec les hommes et les chiens. Et inversement, quand nous serons arrêtés par les glaces, on chargera, sur les traîneaux, les baleinières avec les provisions que les hommes et les chiens, devenus moteurs à leur tour, haleront à force de corps.

C'était là sans doute un énorme surcroît de poids mort, mais le capitaine, disposant d'un personnel robuste et vaillant, ne désespérait pas, bien au contraire, du succès.

Malheureusement la maladie groenlandaise avait creusé des vides nombreux dans les rangs de la meute, et les chiens sont, comme on le sait déjà, d'une utilité réellement absolue.

Quelques explorateurs ont cependant préconisé le remorquage au moyen de l'homme exclusivement, et cela dans le but d'éviter les risques d'accidents imprévus. Il est certain que l'intelligence humaine peut, dans nombre de cas, obvier à maint ou maint inconvénient, aider à la réparation de maint et maint dommage. Mais, d'autre part, le prodigieux instinct des chiens sur la glace est un facteur d'une telle importance, qu'il compense et au delà tout ce que peut produire l'ingéniosité de l'homme. Et cela sans compter la vigueur musculaire comme aussi l'endurance à la fatigue des intrépides animaux.

Car il faut savoir qu'un chien traînera toujours un fardeau sensiblement plus lourd que l'homme et cheminera aussi plus vite.

Ainsi, un traîneau remorqué par un nombre d'hommes quelconque, mettons six, parcourra avec des peines infinies huit à dix milles marins, c'est-à-dire de quatorze kilomètres et demi, à dix-huit environ. Encore la glace devra-t-elle être autant que possible exempte d'aspérités, de cristaux aigus et de dépressions remplies de neige pulvérulente dans laquelle on enfonce jusqu'à mi-corps.

Tandis que les chiens, attelés en nombre égal, pourront traîner un poids supérieur, et faire, sur une glace même mauvaise, de quinze à seize milles, soit de vingt-huit à trente kilomètres.

En outre, les hommes n'arrivent pas exténués au campement, ce qui permet d'allonger jusqu'à la limite du possible la durée de la marche.

Il va de soi qu'avec des attelages composés mi-partie d'hommes et de chiens, on gagne sur le premier cas, mais on perd sur le second. Cependant, la fatigue est infiniment moindre qu'avec le remorquage par l'homme seul, car les chiens ont toujours une tendance à vouloir dépasser l'homme dont la présence les excite. Ils sont francs du collier, et laissent à peine tirer leurs compagnons à deux pieds, dont l'intervention est surtout utile devant les obstacles ou dans les mauvais pas.

L'impossibilité dans laquelle se trouvait le capitaine de renouveler sa meute l'aurait décidé à adopter ce dernier procédé, quand bien même il n'eût pas été forcé de sacrifier son navire dans les circonstances douloureuses que l'on sait.

Privé désormais de son lieu d'hivernage, n'ayant plus de vivres que pour deux mois, réduit aux embarcations pour tout matériel, obligé de pointer en avant, sans espoir de retour, il devait forcer les étapes sous peine de périr infailliblement de faim.

On a vu comment la première partie de ce plan si sage s'était accomplie avec un bonheur exceptionnel, puisque l'officier français avait pu parcourir en bateau, sans fatigue et sans perte de temps, trois degrés et demi, près de quatre cents kilomètres en dix jours.

La tempête, le retour du froid, la mer gelée, l'interruption momentanée du voyage par eau, tout cela n'était que de simples incidents sur lesquels, ou plutôt avec lesquels il avait compté.

Maintenant, on allait cheminer à pied en remorquant péniblement le lourd matériel, jusqu'au jour où une débâcle se produisant, il serait possible de restituer les engins de navigation à leur élément naturel.

La question de subsistance était résolue pour un certain temps, grâce à la capture du morse qui permettait d'alimenter quinze jours de plus la colonne entière, hommes et chiens, et d'économiser l'alcool en lui substituant de temps en temps l'huile.