Les français au pôle Nord

Part 23

Chapter 233,614 wordsPublic domain

Le soir venu, la navigation est forcément interrompue. La flottille est amarrée bord à quai, c'est-à-dire à la glace de la rive. La tente est dressée, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration; et s'inspirant du proverbe: «Qui dort dîne» tâchent de remplacer par un bon somme la ration ainsi diminuée. Ils s'insinuent dans les sacs en fourrures, tandis que les sentinelles attentives à l'invasion des ours ou des loups, font les cent pas, la carabine sous le bras. Les chiens se sont installés côte à côte, en boule, au milieu de la neige, après absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Oûgiouk.

--Tout ça, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu bien d'autres, lors de leurs rudes campagnes à la poursuite des cétacés.

D'autant plus que la température, chose incroyable à pareille époque se maintient très douce, et ne descend pas au-dessous de -8° centigrades pendant la journée. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le thermomètre tombe à -12° ou -13°, mais seulement pour quelques heures, ce qui, en somme pour des explorateurs arctiques, est pour ainsi dire printanier.

N'était l'appréhension causée par la pénurie de vivres, on serait parfaitement heureux.

Le plus franchement épanoui de tout l'équipage, le seul qui pour le moment voit ses voeux comblés, c'est Constant Guignard, le Normand économe. L'expédition vient encore de gagner un degré, et le matelot ne peut cacher la joie qui illumine sa face camuse.

En vain ses deux inséparables, Farin dit Plume-au-Vent, et Dumas dit Tartarin, le blaguent, le premier avec sa faconde parisienne, le second avec son exubérance provençale.

Le gars normand répond en pinçant les lèvres que la bonne argent, c'est toujours la bonne argent, et que les degrés au-dessus du cercle polaire sont la plus belle de toutes les inventions.

On est au 5 avril, et la latitude est de 86° 3´ Nord.

Observation du soleil à midi, repas, puis mise en marche.

Les plus fins tireurs montent la garde depuis trois jours, épiant le passage d'un gibier dont la capture augmenterait l'approvisionnement général et empêcherait le rationnement du soir.

Le lieutenant, le docteur et le cuisinier Dumas en sont pour leurs frais. Pas le moindre quadrupède en vue. C'est à croire que la race des boeufs musqués, des rennes sauvages et des ours blancs est anéantie.

--Ouvrons l'oeil quand même! observe le docteur qui espère toujours.

«Notre salut est peut-être sous forme de lingot cylindro-conique dans la culasse de nos armes.»

Et chacun ouvre l'oeil à tribord comme à bâbord, négligeant peut-être un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperçoit, dans le lointain, un renard donnant la chasse à un lièvre et...

--Tonnerre! s'écrie d'une voix rauque le maître, Guénic, écueil par l'avant!...

--En arrière! commande aussitôt le capitaine qui n'a rien vu, bien qu'il se trouvât debout près de la barre, et l'oeil fixé sur le chenal, à une encâblure de la chaloupe.

Avant que le mécanicien ait eu le temps, bien court cependant de faire agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'électricité doit produire presque instantanément le changement de marche, l'avant de la chaloupe touchait.

La vitesse étant médiocre, le choc n'est pas très violent. Il suffit néanmoins à faire écrouler comme des capucins de carte, ceux qui sont debout ou en équilibre instable.

Une bordée de jurons patoisés dans tous nos idiomes nautiques s'échappe, et chacun se remet d'aplomb, très inquiet, s'attendant à couler.

L'étrave de la chaloupe n'a pas donné contre un corps dur et résistant comme une roche. Sans quoi la coque en tôle d'acier eût cédé et les rivets eussent sauté comme des chevilles en bois.

Non, l'objet heurté a une consistance demi-flasque, demi-rigide assez difficile à définir et qui intrigue plutôt qu'elle n'alarme les matelots, aussitôt rassurés quand ils voient que la chaloupe tient bon.

--Qu'ésaco?... l'écueil, demande M. Dumas qui s'est rudement affalé sur «sa barre d'arcasse».

En même temps un hurlement prolongé semble jaillir du fond des eaux, qui s'agitent rageusement et se teignent en ronge sur un espace de plusieurs mètres.

--Cré mâtin! s'écrie Guignard un animau féroce...

--Pécaïré!... une bestiole, rugit Dumas avec des gestes d'anthropophage... de la viande!...

--Vivadiou! renchérit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et de chair...

--Faut voir ça, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai badaud parisien qui ne peut s'empêcher de rester béant devant un chien écrasé, un cheval abattu, un serin envolé.

Le Groenlandais Oûgiouk, l'oeil émerillonné, la face dilatée par un vaste rictus, pousse une clameur retentissante, qui est l'exacte répétition de la première.

Un long hurlement d'une tonalité très basse, terminé par une sorte d'aboiement saccadé.

--Aoû... oû... oû... ack!...

--Mille carcasses de cachalot!... c'est la musique d'un morse, dit le baleinier basque Elimberri.

--Sûr! opine Guénic revenu de son émoi, en reconnaissant que l'écueil est de chair et d'os... un morse qui dormait à fleur d'eau et dont la sieste a été brusquement interrompue par le taille-mer en tôle d'acier.

--Même qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est pas seule, observe Dumas en brandissant sa carabine.

De tous côtés, se fait entendre une musique barbare, expectorée par d'invisibles virtuoses.

--Y a quéque part une fuite de tuyau d'orgue, dit Plume-au-Vent, toujours en passe de goguenarder.

--Pare ton flingot, ouvre l'oeil et fais une double clef à ta langue, failli perroquet, grogne le maître en s'armant d'une hache.»

A peine si trente secondes se sont écoulées depuis le choc et le cri d'angoisse poussé par le monstre mutilé.

De droite et de gauche, on avant comme en arrière du convoi, qui vient de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparaître une série de points noirs d'où s'échappent des reniflements bruyants, saccadés.

Puis, d'énormes têtes busquées, rébarbatives, ornées de moustaches longues et grosses comme des aiguilles à tricoter, surmontant une vaste gueule formidablement armée.

Deux crocs blancs et lisses, d'un ivoire solide comme de l'acier trempé, s'implantent dans le maxillaire supérieur, se prolongent de haut en bas sur une longueur de soixante-quinze à quatre-vingt-dix centimètres, relèvent un peu le mufle, pèsent sur la mâchoire inférieure, et donnent au masque du monstre arctique une expression stupide et féroce.

Ainsi placées, ces défenses servent aux morses à draguer le fond de la mer pour arracher les coquillages et les herbes. Elles leur servent également, aidées des nageoires pectorales, à se hisser sur les glaçons où ils s'endorment lourdement, vautrés côte à côte, comme de gigantesques pourceaux noirs. Ce sont aussi des armes redoutables dont ils se servent avec autant de force que d'adresse, contre leurs ennemis, et, dans leurs luttes entre congénères.

Très lourd à terre ou sur la glace, se traînant comme une limace colossale, la morse, l'aouak, comme l'appellent les Esquimaux, est, au milieu des eaux, d'une agilité prodigieuse.

Très brave, extrêmement vigoureux, acharné à la bataille, ne lâchant prise que mortellement blessé, c'est un adversaire particulièrement terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher à sa quiétude d'animal polaire.

Les marins de la _Gallia_ vont en faire bientôt l'expérience.

Attirés par l'appel désespéré de leur congénère, ils sont accourus inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonnée à plus de vingt mètres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se précipitent à l'abordage.

Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mètres, gros comme des barriques, s'agitent avec une vélocité singulière.

Ils sont une trentaine, tous sujets adultes, terriblement endentés, et pesant chacun, à première vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils émergent jusqu'à mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes nageoires pectorales, et poussent tous ensemble leur cri.

Ce cri, très étrange quand il retentit sous les flots, est réellement effrayant, lorsqu'il est lancé avec sa tonalité exaspérée, par l'animal attaquant hors de son élément préféré.

Nulle description, nulle onomatopée, ne sauraient rendre cette rauque explosion de beuglements prolongés, que coupent brusquement des abois saccadés, auxquels succèdent des rugissements grondant sans cesse comme un tonnerre lointain.

Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reçoivent par une salve qui, chose inconcevable, ne leur produit que très peu d'effet.

A peine effrayés par les détonations, insensibles en apparence aux projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent à crocher de leurs défenses le bordage de la chaloupe, ou à le saisir entre leurs nageoires pectorales, terminées en une sorte de main grossièrement ébauchée.

--A la hache, sangdiou! crie de sa voix métallique le basque Elimberri.

«Abattez ces grappins d'enfer...

--Et toi, les autres, vocifère Guénic, t'as pas fini de fusiller ces cachalots en plein corps.

«Avec sa coque bordée de six pouces de lard...

«Brules-z'y la gueule, bon Dieu!... rognes-z'y les abatis.

«Va bien, Michel, mon fi!... dit-il au Basque qui vient d'amputer, d'un seul coup, l'épaule du plus audacieux.

--Et! toi, Guignard... t' laisse pas amurer.

«Dumas!... mon vieux... à l'aide!... c' pauvre Guignard...»

C'est la voix de Plume-au-Vent aux prises avec un morse qui vient, d'un coup de défense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en fourrure du Normand.

Guignard a perdu l'équilibre, Plume-au-Vent a déchargé sans succès sa carabine... leur situation à tous deux est critique et le monstre ébranle déjà la chaloupe qui roule.

Dumas, sans se troubler une seconde, introduit simplement les deux canons de sa bonne carabine Dougall dans la gueule de l'assaillant, et presse coup sur coup les deux détentes.

Pan!... pan!...

--Eh! zou!... Tiens «doncque» gourmand!

Pardieu! il n'y a que ça de vrai.

Comme vient de le dire Guénic, ces bêtes cuirassées de vingt centimètres de lard sont presque invulnérables. Les balles se perdent au milieu de cette couche de graisse, ou la traversent d'un séton inoffensif. Il faut les frapper à l'oeil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau milieu de la gueule grande ouverte.

Celui que le cuisinier vient d'accommoder si proprement, avale fumée, flamme et projectiles, tout. Il lâche prise, exécute en arrière une cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse échapper un flot d'écume rouge et coule à pic.

--Et autrement, Guignard, la doublure de ton pantalon, elle n'est pas endommagée? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine.

--Guignard a pas écopé! répond aux lieu et place du Normand vert d'épouvante, Plume-au-Vent.

«Veinard pour la première fois, et moi comme toujours.

«Merci, Dumas!... La bébête était méchante.

--Eh!... pécaïré!... ils rappliquent.»

Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouché, semblent se concerter en vue d'une attaque en masse.

Par bonheur, ils ont négligé les embarcations où se trouvent les chiens et les provisions. Excités par la présence des hommes, rendus furieux par les coups de feu, ils se sont acharnés contre la chaloupe défendue par l'équipage tout entier.

Ils reculent brusquement comme pour prendre du champ, se forment en un cercle régulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en manoeuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifèrent de plus belle, font claquer leurs défenses, battent rageusement l'eau de leurs nageoires et s'approchent de plus en plus.

Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combinée par des tacticiens aussi vaillants que redoutables, jette un coup d'oeil sur son personnel qu'il voit parfaitement résolu et conservant un sang-froid magnifique.

Il recommande aux hommes de ne faire feu qu'à bout portant, et sitôt les carabines déchargées, de frapper de la hache.

Un vacarme de cris confus, de hurlements sauvages, d'ébrouements furieux couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transformé en un ovale très allongé, faisant face aux deux bords de la chaloupe.

Les morses, collés presque côte à côte, leur grosse tête moustachue émergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanquées de chevaux de frise, leurs défenses se heurtant bruyamment.

A bord, chacun se tait, attendant le choc imminent des brutes exaspérées.

Brusquement, les assaillants se dressent et sortent de l'eau jusqu'à mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbés qui s'écartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi métallique qui grince et résonne. D'autres y vont de si bon coeur qu'ils fracassent avec un bruit sec les rudes appendices d'ivoire.

Sans se troubler devant la proximité de ces gueules béantes d'où sortent, avec de chaudes vapeurs des hurlements assourdissants, ni des regards féroces dardés par les gros yeux ronds bridés, luisants, les marins font feu à volonté, suivant leur inspiration.

Et rien de terrible et de grotesque à la fois, comme ces gueules gloutonnes qui se referment sur l'extrémité du tube de fer, puis se rouvrent convulsivement, après la détonation, en laissant échapper d'épais flocons de fumée... comme aussi, cette expression d'hébétement après cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas toujours la bête, tant ces grands mammifères possèdent de vitalité.

Il en est qui, à demi morts, la tête craquée comme un pot, ne lâchent pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passés au-dessus du bordage, au risque de faire chavirer la chaloupe qui roule affreusement.

Il faut, pour s'en débarrasser, briser avec le dos de la hache les défenses, qui éclatent en tirant des étincelles de l'acier.

La lutte est courte, mais effrayante. Les matelots, sentant qu'ils combattent pour leur existence, qu'il faut absolument vaincre ou mourir, déploient une vigueur surhumaine.

A deux reprises consécutives, et à moins de trois minutes d'intervalle, on put croire que la chaloupe allait être culbutée. Un dernier effort, une grêle de coups de hache débarrassent enfin la pauvre petite _Gallia_ tiraillée des deux bords par les amphibies démoralisés.

Avec une soudaineté comparable seulement à celle de l'attaque, et comme s'ils étaient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame polaire abandonnent le combat, et plongent à pic au milieu des eaux rouges comme les dalles d'un abattoir.

Ils filent ainsi à une cinquantaine de mètres, reparaissent en soufflant rageusement, se retournent, beuglent à plein gosier, puis disparaissent complètement après cette vaine et inoffensive protestation.

Il n'y a, fort heureusement, personne de blessé grièvement. De-ci de-là, quelques écorchures, quelques contusions sans gravité.

Comme le fait observer plaisamment le Parisien, c'est le pantalon de Guignard qui est le plus avarié.

Malheureusement, ce combat décisif pour le salut de l'existence présente est stérile au point de vue des ressources à venir.

Il y a eu peut-être de tués quinze morses pesant ensemble cinquante mille kilogrammes. Mais tous ont coulé, à pic!...

Résultat: Néant pour la soute aux vivres!...

A moins que...

Quelle diable de manoeuvre opère donc Oûgiouk, resté avec ses chiens dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifère éperdument, cramponné à une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secoués rudement, hurlent à tue-tête.

Plus de doute, Oûgiouk appelle à l'aide.

L'extrémité du cordage disparaît dans l'eau, et on le voit distinctement monter et descendre par saccades.

Guénic se penche sur l'arrière, regarde attentivement dans la direction où s'agite le câble, et rit de son rire silencieux.

--Qu'y a-t-il, mon vieux? demande le capitaine.

--Pas bête, le gars esquimau, allez, capitaine.

«Pendant que nous nous battions pour notre sécurité, lui, le mâtin, pensait à son ventre...

--Tu crois alors?...

--Qu'il a harponné un morse, et que l'animal amphibie gigote au bout de la ligne...

«Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et que Dumas va lui casser le museau.

«Pas vrai, mon camarade.

«A vos souhaits, maître Guénic, répond le Provençal, cherchant de l'oeil l'organe annoncé.

«Té le voilà!...»

Avec une aisance qui ferait envie aux chasseurs canadiens, ces virtuoses du fusil, Dumas porte son arme à l'épaule, cherche pendant une seconde le guidon et presse la détente.

Un point noir vaguement aperçu à cinquante mètres au milieu d'une série de petites vagues circulaires, s'enfonce, pour ainsi dire sous la poussée de la balle, et Oûgiouk, de plus en plus affairé, laisse échapper un long hurlement de triomphe.

Le monstre, frappé à son endroit le plus sensible par l'infaillible tireur, a été foudroyé. Il s'abîme dans un grand remous et disparaît.

Mais le harpon, solidement fiché dans son flanc le maintient à une profondeur de vingt-cinq brasses, d'où il est bientôt hissé, à force de bras, sur la glace heureusement assez épaisse pour le porter.

L'Esquimau, très fier, procède à la curée, se gonfle de bas morceaux qu'il dispute aux chiens, puis tend à Dumas, pour le remercier, sa patte ruisselante de graisse et ajoute dans son baragouin:

--Oûgiouk est un grand chef et il avait faim.

--Pécaïré! moi aussi, je suis un grand chef, répond l'illustre homonyme du grand Tartarin, et je vais faire la cuisine.

III

Vers la mystérieuse Polynnie.--Signes de printemps.--Les oiseaux arctiques font leur apparition.--Soupe au lait!--Par 87° de latitude Nord!--Quelques nuages dans un beau ciel.--Fâcheux pronostics.--En quête d'un abri.--Le halo.--Tempête.--Vent du Sud, vent de glace.--Pourquoi les oiseaux remontaient vers le Nord.--Bloqués sous la neige.--Reprise de l'hiver.--Froids terribles.--Après quatre heures d'angoisses.--La mer gelée à l'horizon.

Contre toute présomption, contre toute vraisemblance, la température qui logiquement devrait être de -25 à -30° à cette époque de l'année se maintient invariablement à -10 et -12°.

Les baleiniers, subissant des froids incomparablement moins vifs qu'à la mer de Baffin, s'étonnent de cette clémence inusitée des éléments, et prétendent qu'on a singulièrement exagéré les difficultés de l'accès du pôle.

Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage différentes relations de voyages hyperboréens que leur intelligence primitive a peu ou mal digérées. Prenant les hypothèses pour la réalité, ils ne sont pas loin d'admettre l'existence de cette mystérieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours rêvé, mais jamais entrevu par les plus audacieux.

Pourquoi pas, après tout. A mesure que le chapelet d'embarcations se dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'élargit de plus en plus.

D'abord enserrés entre les glaces fixes rencontrées par 84° et 85°, les canaux vont grandissant et prennent les dimensions de véritable fleuves. Ils sont invariablement orientés vers le Nord-Est, et, phénomène assez extraordinaire, semblent avoir du courant.

Les terres se profilent toujours au Nord-Est, avec les hautes falaises couvertes de glaces bleuâtres qui, parfois, se détachent avec fracas, et viennent flotter sur les eaux libres.

Puisque les routes liquides restent praticables et que leur courant, quelque faible qu'il soit, paraît porter vers le pôle, puisque les icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'étale maintenant à perte de vue, couverte seulement de plaques de glace salée, n'y a-t-il pas lieu d'admettre là-bas, la probabilité d'une région plus tempérée.

En outre, l'atmosphère, jusqu'à présent morose et déserte, s'est peuplée, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de canards _venant du Sud_, passent à tire-d'aile en remontant vers le pôle. Des mouettes viennent folâtrer jusque dans le sillage de la flottille.

Les bruants des neiges, les linots et les canuts s'abattent par troupes innombrables autour de la tente et cherchent familièrement, sur la glace, les miettes du repas absorbé avant et après la halte nocturne, puis s'élancent vers l'Eden mystérieux, après avoir charmé les voyageurs de leur aimable gazouillis.

La présence de ces gracieux habitants de l'air évoluant tous du Sud au Nord, comme s'ils subissaient, eux aussi, la fascination qui attire le vaillant équipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un printemps hâtif, mais encore de l'existence d'un lieu où ils peuvent vivre à l'abri des froids mortels.

Dumas seul regarde de travers la troupe d'oisillons. Massacreur comme un vrai Nemord provençal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendrée.

--Ces bestioles, ils seraient divines en brochette, avec un peu de gros sel et de poivre...

«Des ortolans, mon bon... de vrais ortolans, dit-il à Plume-au-Vent qui mord d'excellent appétit un morceau de langue de morse.

--Monsieur Dumas, répond ce dernier à son ami, laissez les roses aux rosiers, comme dit la chanson, et par conséquent ces mignonnes bêtes si heureuses de vivre.

--Mais, mon çer ami, pense donque!... une brochette!...

--Monsieur Dumas, vous me rappelez l'ogre flairant la chair fraîche.

--Ah! Parisien!... mon bon!... ce que j'en dis et ce que j'en pense, c'est pour tout un chacun de l'équipage.

--Monsieur Dumas, nous proclamons vos mérites et nous professons la reconnaissance de l'estomac.

«Vous êtes un grand artiste! et votre soupe au lait d'hier était, comme qui dirait une vraie crème.

«Mais encore une fois, laissons vivre les aimables messagers du printemps, et boulottons de l'animau féroce, comme dit mon matelot Constant Guignard.»

Le Parisien vient de dire: Une soupe au lait! Comment, et grâce a quel procédé? Le lait par 86° de latitude Nord étant une substance rare.

Ce tour de force fut exécuté de la façon la plus simple. Le morse harponné par Oûgiouk était une femelle. Dumas avisa ses mamelles gonflées de lait, les détacha fort habilement, et en versa le contenu dans deux seaux contenant chacun dix litres.

Il confectionna ensuite une soupe monumentale à laquelle il incorpora, à défaut de pain frais, une bonne dose de biscuit, et le docteur qui s'y connaît, déclara que c'était parfaitement délectable.

Puis, la majeure partie de l'énorme animal fut arrimée en prévision des disettes futures, ce qui ne contribua pas peu à rasséréner l'équipage et à lui faire voir l'avenir comme à travers un prisme.

Et c'est ainsi que, chose absolument invraisemblable, on atteignit au 7 avril le quatre-vingt-septième parallèle Nord.

Le pôle n'est plus qu'à trois cent trente-trois kilomètres!...

Quatre-vingt-six lieues terrestre!...

Il n'y a pas à dire: le docteur Hayes avait seul raison contre tous. Une fois franchies, les formidables barrières qui défendent l'approche des eaux de l'extrême Nord, on doit trouver la mer libre.

La preuve c'est qu'on avance lentement, mais sûrement vers le but si ardemment poursuivi.

Ainsi, l'allégresse est-elle générale, à bord de la chaloupe où, malgré l'encombrement et une promiscuité souvent bien gênante, on trouve un certain confort très relatif d'ailleurs, mais dont furent privés maints explorateurs des régions hyperboréennes.

Pensez donc, la température est tout juste assez basse pour permettre l'usage des fourrures. La manoeuvre des embarcations nécessite un exercice modéré, suffisant à chasser l'ennui qui résulterait d'une oisiveté forcée, le moteur électrique fonctionne à merveille, sans fumée, sans escarbilles, sans odeur de graisse!...

--Une vraie machinerie de passagers de première classe à bord des transatlantiques, observe Guénic en mastiquant son éternel paquet de tabac.

«Avec ça que la route se tire... se tire... que c'est une bénédiction.