Les français au pôle Nord

Part 22

Chapter 223,554 wordsPublic domain

De densité moindre que cette eau, par conséquent plus légère, sa masse tend néanmoins à flotter. Mais telle est l'énergie de sa cohésion, et l'énormité de son volume, que la portion immergée résiste longtemps. Il faut la continuelle poussée des glaces d'amont pour allonger cette base, augmenter sa force d'émersion et provoquer une rupture.

Incapable de résister plus longtemps au formidable effort qui la sollicite de bas en haut, la glace sous-marine éclate et cesse de faire corps avec le glacier. De sourds grondements, analogues à ceux qui accompagnent les éruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au loin, le fleuve de glace, disloqué jusqu'au plus profond de son lit, craque, détone, mugit.

Brusquement la mer bouillonne, s'enfle, monte, et du milieu des vagues surgissent des pans, des blocs, des collines de glace. Tout cela oscille, roule, se heurte dans un remous écumeux.

La houle chassée au loin s'épand en ras-de-marée...

Peu après le tumulte s'apaise, les blocs[10] prennent de la stabilité, puis s'abandonnent doucement à la dérive et gagnent lentement la haute mer.

[Note 10: Il n'est pas rare de voir des cubes atteignant parfois mille, quinze cents et deux mille mètres de côté.]

Ce sont maintenant des _icebergs_, des monticules errants de glace douce qui s'en vont accomplir au loin le rôle que la grande loi de circulation assigne au glacier dans les régions polaires.

* * * * *

Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que le capitaine d'Ambrieux, obéissant à une implacable nécessité, avait, sans hésitation, mais non sans un cruel serrement de coeur, sacrifié son navire.

La flottille portant l'équipage, les chiens et les provisions, côtoyait, remorquée par la chaloupe, le bord méridional de la banquise.

Au Sud, et aussi loin que la vue peut s'étendre, s'enfle et moutonne la mer libre, couverte de glaces errantes qui dérivent dans la direction du détroit de Robeson.

Nul obstacle ne s'oppose, du moins présentement, à une tentative de retour vers des régions moins inclémentes, et cependant la flottille, au lieu de mettre le cap au Midi, semble s'obstiner à chercher une autre direction.

Il y a pourtant là-bas, à moins de soixante lieues, l'établissement du lieutenant Greely, Fort-Conger, où les marins de la défunte _Gallia_, trouveraient un excellent abri pour supporter les dernières rigueurs de l'hivernage. Et quand serait venue la saison chaude, ils pourraient tenter, avec succès, de rejoindre les postes danois, après s'être approvisionnés aux réserves du Fort.

Mais, qui a jamais parlé de retour?... Qui même a songé à la possibilité de battre en retraite?...

Personne à coup sûr. Puisque chacun, officiers et matelots, s'évertue à chercher un passage, une faille, une fissure, un rien, pour s'insinuer à tout hasard dans la banquise et remonter... oui, pardieu! remonter vers le Nord, et coûte que coûte!...

Eh! quoi... tenter la conquête du Pôle avec soixante jours de vivres, alors que l'hiver est à peine fini, et qu'une subite recrudescence de froid peut immobiliser, en plein enfer de glace, l'héroïque mais imprudent équipage.

Non seulement il y a pénurie de vivres, mais encore on manque de combustible, on n'a pour braver la rigueur de ces froids éventuels qu'une toile de tente.

Bien d'autres choses font encore défaut, et l'on pourrait ajouter à une longue liste une série d'et coetera... ce qui, du reste, n'avancerait à rien et n'empêcherait pas la vaillante petite chaloupe de pointer audacieusement au nord-est, au-dessus de ce cap Northumberland, jadis entrevu par Lockwood.

Mais, dira-t-on, une pareille entreprise est insensée!... c'est un véritable suicide à échéance plus ou moins longue... c'est en un mot courir de gaîté de coeur au-devant de souffrances atroces, pour succomber infailliblement à une mort épouvantable.

Car, réussît-on même à atteindre le Pôle... et le retour?

Il paraît, comme prétendent les matelots, que le capitaine a son idée.

Sans cela, autant eût fallu accepter les propositions de l'Allemand et ne pas anéantir cette pauvre chère _Gallia_ dont chacun porte le deuil dans son coeur.

La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son «train», sans que rien annonce une modification dans la configuration de la banquise.

Est-ce parce que la saison n'est point assez avancée, bien que la température -9° centigrades soit singulièrement élevée, à pareille époque et en tel lieu?

Mais, Lockwood a trouvé là, par un froid beaucoup plus intense, la mer libre s'étalant à perte de vue...

Il est d'ailleurs facile de constater que ce sont de jeunes glaces qui recouvrent les flots au bas des falaises. Elles n'ont guère que quarante centimètres d'épaisseur, sont très lisses et revêtues d'une légère couche de neige.

Donc il est présumable qu'elles sont de formation récente et datent seulement du dernier hiver.

Jeunes ou vieilles, épaisses ou non, elles n'en obstruent pas moins la route du Nord, en s'amorçant à un immense glacier, dont les masses chaotiques emplissent là-bas, à quinze ou vingt kilomètres, une faille colossale.

Ah! comme la défunte _Gallia_ qui triompha si vaillamment du pack de la baie de Melville, eût fracassé ce mince revêtement, et pénétré d'emblée dans cette région mystérieuse, où le capitaine d'Ambrieux pressent la mer libre!

Toute frêle et toute petite, la nouvelle _Gallia_, qui jauge à peine dix tonneaux, doit attendre du hasard, ce maître aveugle et omnipotent, une assistance ou dangereuse, ou problématique.

... Mais que signifient ces grondements qui vibrent au loin dans la direction du glacier?... Quel est ce tonnerre sans éclairs et sans nuées?

Brusquement la mer s'agite et secoue la flottille. La glace, pressée de bas en haut, craque, se bombe, puis éclate, pendant que là-bas le tumulte va crescendo.

La houle augmente. Baleinières et chaloupe dansent éperdument, comme des bouchons, au grand effroi des chiens qui protestent par des hurlements lugubres.

Pendant un quart d'heure le bruit est tel, que les moins impressionnables parmi les matelots sentent peser sur eux une terrible menace d'anéantissement.

Et soudain la couche de glace disloquée, effondrée par une poussée irrésistible, s'abîme à proximité de la falaise, laissant complètement libre une rue d'eau large d'un kilomètre.

--Je savais bien que nous finirions par passer! crie une voix vibrante, celle du capitaine.

--Grâce à ce glacier trop engorgé, autant dire pléthorique, dit à son tour le docteur qui affectionne les métaphores professionnelles.

--Et qui dégorge dans la mer un joli chapelet d'icebergs, opine le second qui goûte la métaphore.

--En avant, et droit au Nord! reprend le commandant.

«Profitons de l'aubaine et gare aux écueils flottants!

«Fritz!...

--Capitaine? répond le mécanicien.

--La machine fonctionne à ton gré?

--A merveille, capitaine!

«C'est réglé comme un mouvement d'horlogerie... c'est propre... pas encombrant et ça n'use point de charbon.

«Je la connais depuis seulement vingt-quatre heures, et je réponds d'elle...

--Bon!...

«En douceur!...

«Timonier... veille à la barre.»

Suivie des embarcations qu'elle entraîne à la remorque, la chaloupe embouque le chenal, et s'avance en évitant avec autant d'adresse que de bonheur les icebergs libérateurs.

On est alors à la date du 28 mars. La latitude est d'environ 84° et la longitude de 40° à l'ouest de Paris.

Ainsi, le brave officier, loin de renoncer à son audacieux projet, dont le succès était si problématique alors que l'expédition était supérieurement outillée, s'en va intrépidement à son but, sans base d'opération, presque sans espoir de retour.

Qui sait du reste s'il ne vaut pas mieux qu'il en soit ainsi.

Qui sait si la proximité relative d'un navire abondamment pourvu, n'eût pas amolli parfois les courages et fait fléchir les résolutions.

Dans tous les cas, le souci de sa conservation eût immobilisé une partie notable de l'équipage et privé de l'appoint total des forces actives l'expédition proprement dite.

Tandis qu'en partant ainsi, pour ainsi dire en enfants perdus, sans un regard en arrière, même sans un regret, car les pusillanimes seuls récriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilité de mater cette fortune qui sourit aux audacieux.

Quoi qu'il en soit, la flottille portant le capitaine d'Ambrieux et son équipage se trouve exactement à 6° du pôle, soit six cent soixante-six kilomètres, c'est-à-dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une fraction.

Pareille distance à parcourir sur une de nos bonnes routes nationales, serait, pour un piéton ordinaire, l'affaire de quinze à seize jours.

Mais autre chose est de marcher jambes libres et bras ballants sur ces voies de communications, et se traîner là-bas à travers glaces, neiges, précipices, avec l'encombrant _vademecum_ d'explorateur arctique.

Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journée, de quelques centaines de mètres, trop heureux quand on n'est pas absolument immobilisé par des failles infranchissables, ou des éminences qui feraient reculer nos plus intrépides alpinistes...

Tel n'est pas cependant, du moins présentement, le cas des marins français, qui trouvent, chose étrange, une voie complètement libre d'obstacles.

Depuis une heure la chaloupe fend de son étrave les eaux très calmes d'un chenal traversant cette banquise maudite que les vaillants efforts n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la débâcle partielle du glacier, contourne des falaises jaunâtres qui, d'abord orientées vers le nord-est remontent franchement vers le nord.

Ces terres, se rattachant à celles qu'entrevit Lockwood, semblent se continuer fort loin, car, grâce à l'extrême pureté de l'atmosphère, le capitaine peut en reconnaître, à la lunette, les profils sinueux.

--On dirait, ma foi, un continent, observe à demi-voix le docteur auquel le capitaine vient de passer l'instrument.

--Pourquoi pas! dit ce dernier.

«Qui sait!... peut-être un prolongement du Groenland.

--Il n'y a rien d'impossible à ce que la colonie de Sa Majesté Danoise s'étende jusqu'au pôle, ce qui serait un grand honneur pour ladite Majesté...

«Et un grand avantage pour nous.

--Comment cela, capitaine?

--Parce que si, après ces eaux libres où nous voguons si bien en ce moment, nous rencontrons une nouvelle banquise, nous pourrons poursuivre sur terre notre voyage en traîneau.

«Là, peu ou pas d'obstacles sur la neige qui facilite singulièrement le traînage des chiens.

«Quant aux hommes, ils apprendront à se servir des souliers à neige et marcheront comme de véritables trappeurs canadiens.

--Eh! quoi, capitaine, dit de sa voix tranquille Berchou, le second, vous craignez de trouver encore de nouvelles banquises!

--Il faut tout prévoir, même le pire... surtout le pire!

«Quoique, à vrai dire, cette appréhension ait contre elle des hypothèses que j'ai tout lieu de supposer admissibles.

--A la bonne heure! car, sans cela, nous serions jolis garçons, avec nos soixante jours de vivres!

--Si les eaux de l'extrême nord, sur lesquelles nous voguons actuellement, demeuraient libres de tout obstacle, nous atteindrions le pôle dans huit jours, mon ami.

--Oh! capitaine, ce serait trop beau!

«Malheureusement la saison n'est pas assez avancée... nous touchons encore à l'hiver... et nous allons subir une température épouvantable en nous rapprochant du pôle.

--Pardieu! mon cher, voici une erreur proférée de la meilleure foi du monde.

«Comme, Berchou, toi, un navigateur endurci, tu confonds le pôle géométrique de notre sphéroïde, avec son pôle, ou plutôt, ses pôles du froid.

«Voyons, rappelle-toi que l'étude approfondie des isothermes et certains faits géographiques, depuis longtemps observés, prouvent que le point le plus froid de notre hémisphère n'est pas le pôle proprement dit.

--C'est juste, capitaine, et j'oubliais que le pôle magnétique s'en écarte notablement, lui aussi.

--En conséquence, il y aurait, pour notre hémisphère, deux pôles du froid, placés, l'un en Sibérie l'autre en Amérique.

--Je me souviens, maintenant!

--Des physiciens ont même prétendu, au moyen de calculs plus ou moins ardus et plus ou moins probants, placer le premier, celui de l'Asie sibérienne, par 79° 30´ de latitude nord, et 120° de longitude est.

--Bigre! à neuf degrés et demi du pôle géométrique.

--L'autre, celui qui nous intéresse, se trouverait par 78° de latitude nord, 97° de longitude ouest.

--Ah! diable!... et nous l'avions déjà dépassé de six degrés, puisque nous sommes présentement par 84° de latitude, plus une fraction.

--C'est-à-dire d'une distance égale, à peu près à celle de Paris aux Pyrénées.

«Est-ce pour cela que nous trouvons une température un peu plus élevée?...

--Mais, alors, au pôle géométrique, il y aurait une différence de douze degrés!...

--Douze degrés, c'est énorme!

«Pourquoi, dans ce cas, la mer ne serait-elle pas dégagée de glaces comme au soixante-huitième parallèle...

«Pourquoi la température dépasserait-elle celle de Reikiawick, d'Uleaborg ou Arkhangel...

--Berchou s'emballe, interrompt le docteur doucement ironique.

--Un peu à froid! sans jeu de mot, toutefois, reprend le capitaine souriant à l'enthousiasme de son brave second.

--Laisse-moi t'expliquer, mon cher Berchou, que ces chiffres de 79° 30´ et 78° de latitude sont quelque peu arbitraires.

«Quoiqu'ils ne se confondent jamais entre eux, les deux pôles du froid sont bien loin d'être fixes.

«Ainsi, celui du plus grand froid oscille entre Yakoutsk et Nijni-Kolymsk, c'est-à-dire entre quinze degrés et demi de longitude, et environ huit de latitude.

«Il y a, tu le vois, de la marge.

«Il aurait donné les effroyables températures de -61° à -63°!

«Celui d'Amérique se trouve à peu près sur le milieu de la ligne imaginaire qui relie le pôle géométrique au pôle magnétique...

«Nares, Kane, Mac Clure et Greely ont hiverné sous une latitude se rapprochant de ce point. Ils ont observé les minima de -54°2, -53°9, -52°7 notablement inférieurs, tu le vois, à ceux du pôle asiatique.

--D'où vous concluez, capitaine?...

--Que, sans prétendre faire un Eldorado de cette étendue comprise entre les deux points les plus froids du globe, il y a tout lieu de penser qu'on trouve là des régions maritimes où sont peut-être les eaux libres, et où du moins le rayonnement n'exerce pas la même action de refroidissement que dans l'intérieur des terres.

--Mais, enfin, capitaine, ces eaux libres... Vous espérez bien les rencontrer... Sans cela...

--Nous ne serions pas ici, sur ce canal analogue à celui qui arrêta le traîneau de Lockwood par 30° centigrades au-dessous de zéro.

«D'autre part, souviens-toi que pendant notre hivernage la banquise a décrit un cercle immense qui nous porta jusqu'au quatre-vingt-sixième degré.

«Pour accomplir ce mouvement giratoire, il fallait qu'elle flottât sur les eaux libres, et cela par un froid de -45°!...

«Or, notre température est aujourd'hui de -9°!

«A fortiori nous devons trouver les alentours du pôle plus abordables que les environs même de notre lieu d'hivernage.

... Comme pour donner raison au capitaine, le thermomètre demeure stationnaire, le chenal reste ouvert, et sans la présence d'icebergs assez nombreux, la flottille pourrait s'avancer de toute la vitesse du moteur électrique.

La plus élémentaire prudence ordonne de modérer son allure, sous peine de provoquer une irréparable catastrophe, par le heurt des prolongements sous-marins des montagnes flottantes.

Cependant le mouvement de translation, bien que très lent, n'en produit pas moins, par sa continuité, une progression fort appréciable. A tel point qu'après trois jours de navigation, la latitude observée par le capitaine fut de 85°!

On était alors au 1er avril.

Ainsi, l'expédition française avait déjà dépassé d'un degré quarante minutes l'Anglais Markham qui s'arrêta, l'on s'en souvient, par 83° 20´ sur la mer Paléocrystique, et d'un degré trente-sept minutes, le lieutenant de Greely, Lockwood, qui dut rétrograder par 83° 23´.

Malgré la cruelle perte du navire, malgré les misères endurées jusqu'alors, et surtout malgré l'effrayante pénurie de vivres, tous, officiers et matelots, sont pleins d'espoir et de gaîté.

A l'exception pourtant de Guénic, le maître d'équipage que les théories du capitaine laissent tout rêveur.

Le vieux Breton est parti sans hésiter à la conquête du pôle Nord. Il a enduré jusqu'à présent fatigues, privations et intempéries sans un murmure. Il est prêt à tous les sacrifices possibles pour assurer le succès de l'expédition à laquelle il collabore de tout coeur, en franc matelot. Çà, c'est entendu, et on peut compter sur lui.

Mais une chose le taquine, l'agace, l'inquiète même. C'est de savoir maintenant qu'il y a, dans le voisinage, trois autres pôles, plus ou moins Nord... des contrefaçons du véritable, sans aucun doute.

Malar' D'oué!... comment se reconnaître, au milieu de ces quatre titulaires dont on ne sait pas au juste la position! D'autant plus que le compas bat la breloque, ou le Nord n'est plus au Nord, positivement.

A preuve que l'aiguille se tourne vers l'Est, et qu'il fait moins froid à mesure qu'on s'élève en latitude.

Sûr et certain que le capitaine doit avoir son idée... Mais là, franchement, y a-t'y pas de quoi galipoter la cervelle d'un honnête mathurin, fût-il Breton et maître d'équipage!

II

Complexité de la question polaire.--A travers les canaux.--Ni entièrement libre, ni tout à fait captive.--Douceur de la température.--Conquête d'un degré.--Par 84° 3´ Nord.--Ecueil par l'avant!--Abordage.--L'écueil est de chair et d'os.--Bataille contre une troupe de morses.--Péril imminent.--Plus de peur que de mal.--Capture.--Deux grands chefs.

S'il est au monde une question complexe, exigeant de ceux qu'elle intéresse une bonne dose d'éclectisme, c'est à coup sûr celle du pôle Nord.

Nulle n'a peut-être, en effet, soulevé autant de discussions, suscité autant d'héroïsmes, fait éclore autant d'hypothèses, et déconcerté autant d'esprits judicieux.

Tantôt à l'ordre du jour de l'actualité, tantôt reléguée dans le pandoemonium des choses démodées, tantôt réputée vaine, folle, absurde, et tantôt présentée comme résoluble à courte échéance, permettant tour à tour d'affirmer et de démentir le même fait, passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant à des croyants, et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et à peine plus avancée qu'il y a un siècle; résistant opiniâtrement aux procédés de la science contemporaine, impénétrable aujourd'hui comme jadis, alors que notre planète n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les explorateurs modernes, sa solution est peut-être à la merci d'un audacieux doublé d'un chançard!

Exemple: en 1608, Hudson, commandant le _Hopewell_, un frêle et tout petit navire de quatre-vingts tonneaux, monté par douze hommes et un mousse, atteint la latitude de 81° 30´ Nord.

Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à-dire en 1876, le capitaine anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° 20´, ne pouvant même pas dépasser d'un degré le vieil Hudson!

Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le _Polaris_ jusqu'à 82° 16´, c'est-à-dire à quatre minutes seulement de l'hivernage de l'_Alert_, un des navires de sir Georges Nares.

Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé comme ce dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été atteint jusqu'alors.

L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait comme une victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi.

Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais encore il rapportait une théorie.

En 1860, le docteur Hayes--un Américain--avait fait sur un petit bateau de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par une superbe course en traîneau.

Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, Hayes au moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre autour du pôle.

Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté par les glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus rien à tenter de ce côté.

Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et l'autre.

En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument ruinée par celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan.

Mais voilà: le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en la personne du lieutenant Greely.

Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le répéter, car c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.

L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif que leur prêta le commandant anglais.

Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas eu tort quinze ans auparavant!...

Donc John Bull et Jonathan étaient _dead-heat_, la mer polaire pouvait être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa déconcertante complexité.

Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées entre elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est réservée peut-être à nos héros.

Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, la conquête du pôle sera opérée à brève échéance.

Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple sinécure et qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une vigilance de tous les instants et souvent des manoeuvres de force excessivement dures.

Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme jadis quand la _Gallia_ progressait à travers le chenal de la banquise.

Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de chaudières et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement mesurée au vaillant équipage.