Les français au pôle Nord

Part 20

Chapter 203,597 wordsPublic domain

Le capitaine, resté à bord avec ses deux hommes, ne perd pas de l'oeil les dépôts de vivres, près desquels se tiennent les marins impassibles. Jusqu'à présent les fractures les ont épargnés. Mais combien va durer cette immunité. A chaque minute le brave officier craint de les voir s'engloutir et son coeur éprouve d'atroces battements, quand il les voit isolés par un abîme d'où jaillit un nuage d'écume. Comme il gèle toujours, ces blessures se cicatrisent bientôt. Du reste, l'effort qui les a ouvertes, tente aussitôt à les rapprocher.

Mais si elles allaient se produire au niveau même d'un dépôt!

Le capitaine a déjà hésité s'il ne ferait signe de rallier le bord. Mais les instants du navire semblent comptés au milieu d'un tel bouleversement, et le danger n'est-il pas plus grand ici, que là-bas!

... Brusquement, la goélette, inclinée par l'avant sous un angle d'environ 28°, reçoit par la poupe un choc effroyable. Les blocs qui la soulèvent, disloqués par une convulsion plus intense, s'effondrent à pic. N'étant plus maintenue par l'arrière, elle retombe lourdement dans une flaque d'eau vive. L'avant, sollicité par une réaction égale au poids de l'arrière augmenté dans d'énormes proportions par la chute verticale, se soulève à son tour en rompant les jeunes glaces qui l'emprisonnent.

Le capitaine et les deux marins roulent pêle-mêle sur le pont.

En même temps un craquement sinistre retentit. Mais celui-là n'est pas occasionné par la glace. C'est le grincement particulier du bois qui cède et se brise.

Le capitaine, aussitôt debout, voit le mât de misaine osciller, puis s'abattre, fracassé comme une allumette, en entraînant dans sa chute un fouillis de haubans, d'étais et de manoeuvres.

Par un hasard inouï, la goélette se trouve remise dans son aplomb! Elle flotte entre deux glaçons, deux murailles, qui lui forment comme un dock.

Si la coque n'a pas été enfoncée par le choc, elle est sauvée, du moins pour l'instant, et sans autre dommage que la perte du mât.

Cette réflexion traverse en une seconde la pensée de l'officier, qui regarde ses hommes et les voit lever les bras, en signe d'épouvante.

La dislocation s'étend de proche en proche et broie en capricieux zigzags le pack, aux alentours du navire. L'eau surgit de toutes parts en cascades écumantes...

Les malheureux vont être engloutis!

Le capitaine s'élance sur le bastingage, leur fait des signes désespérés et s'écrie:

--Revenez à bord!... Mais revenez donc!

Ses signes ne sont pas compris, sa voix est couverte par le fracas des glaces, et le péril mortel grandit encore, sans que les matelots rivés par le devoir, pensent à quitter leur poste.

En proie à une affreuse angoisse, le capitaine s'apprête à quitter le navire pour courir vers eux, essayer de les sauver ou périr avec eux...

Mais une flamme ardente surgit à deux pas de lui. Un nuage de vapeur l'environne et le fracas assourdissant d'une détonation lui brise le tympan.

--Tonnerre de Brest! crie une voix effarée, je me suis empêtré dans le cordon!

C'est Guénic, le maître d'équipage, qui, chaviré par le choc, est allé jaillir, à demi assommé, près d'un canon à signaux. Le vieux Breton, enfoui sous une avalanche de cordages provenant de la chute du mât, s'est dégagé au hasard, en écartant convulsivement les obstacles; le cordon tire-feu s'est trouvé sous sa main, au milieu d'autres objets, et l'effort inconscient du bonhomme a suffi pour actionner l'étoupille.

A ce signal involontaire, mais envoyé avec tant d'à-propos, les marins relevés de leur consigne s'enfuient à toutes jambes, trébuchant sur les glaçons, pataugeant dans les flaques et précédés par les chiens qui font voler derrière eux les traîneaux.

Cinq minutes après, tout le monde est à bord avec les sacs empilés à la hâte sur les traîneaux, ainsi que les armes et les objets les plus précieux.

Il est temps, car l'oeuvre de désorganisation s'accomplit dans toute sa sinistre horreur.

Une débâcle partielle s'opère autour du navire sauvé miraculeusement par ce qui devait amener sa perte. Les glaçons, disloqués en mille points différents, se brisent en se choquant avec une force inouïe. Tout croule, tout s'effondre au milieu de trombes d'eau qui balayent et submergent les éclats.

Les dépôts de vivres, constituant la suprême ressource de l'expédition, l'élément indispensable d'une lutte à peine commencée, s'engloutissent un à un, aux yeux des matelots qui protestent par des cris de rage impuissante!...

Mais la furie des éléments, calmée sur un point, se déchaîne ailleurs avec une nouvelle et plus terrible violence.

Là-bas, vers le Nord, la banquise paraît s'enfler sous l'effort d'une poussée irrésistible...

Un déchirement épouvantable ébranle les couches d'air. Une immense rupture se produit, et le navire allemand, parfaitement visible sur le champ de neige, s'incline sur tribord, se couche, perd son point d'appui, et, ouvert sans doute par le choc, s'emplit, puis coule à pic.

En moins de dix minutes ses perroquets disparaissent.

La _Germania_ a vécu!

IX

Sombres pronostics.--Premiers oiseaux.--Constant Guignard la perle des factionnaires.--Epître à la pointe d'une baïonnette.--Poulet non comestible.--Entrevue.--Les deux rivaux en présence.--Proposition inattendue.--Meinherr Pregel ne dégèle pas.--Où l'Allemand parle d'affaires et le Français d'honneur.--Entre gens qui ne se comprennent pas.--Le bout de l'oreille.--Moment psychologique.--Les marins ont une tradition.--Fière réplique.

Ainsi la fatalité a déjoué les mesures du commandant français. Bien plus, ces précautions si sages qui devaient parer à toutes les éventualités d'un désastre, se sont retournées contre le prévoyant organisateur.

Pour une fois, la prudence n'a pas été mère de la sûreté.

Etant donnée la situation précaire, autant dire désespérée de la goélette, il ne pouvait cependant pas agir autrement. Car sur cent navires, dans une position identique, plus de quatre-vingt-dix eussent infailliblement péri.

La preuve, c'est que le chef de l'expédition allemande ayant perdu son bâtiment, a sauvé ses dépôts de vivres demeurés intacts sur la banquise.

Si des deux côtés la catastrophe est cruelle, on peut dire que pour les Français elle est plus terrible encore. Que faire, que tenter avec deux mois seulement de vivres? Sans parler du voyage au pôle irrévocablement arrêté, la _Gallia_ circonscrite par le pack, pourra-t-elle être dégagée avant l'épuisement complet des subsistances?

A quelle époque incertaine la débâcle lui ouvrira-t-elle la voie du retour? Se produira-t-elle même cet été, cette débâcle attendue parfois deux et même trois ans par certains explorateurs?

Faut-il battre en retraite avec les traîneaux, tenter de se replier au milieu d'obstacles infranchissables vers les établissements danois?... se résoudre au sacrifice le plus poignant pour des marins, l'abandon du navire?

Ces réflexions hantent depuis deux jours l'esprit des matelots, dont l'exaltation a fait place à cette résignation douloureuse qui succède aux grandes infortunes.

Le capitaine, toujours calme, silencieux, presque sombre, s'abstient de tout commentaire. Il a repris sa place habituelle dans le poste, comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé, employant presque tout son temps à étudier une grande carte des régions arctiques.

Le second, chargé du détail, a dressé un minutieux inventaire des ressources dont dispose l'expédition et le présente au chef qui approuve d'un signe.

A bord, le service a repris avec sa régularité habituelle. Toutefois, les rations sont mesurées plus parcimonieusement que jadis.

Cela se conçoit, et nul n'y trouve à redire. Chacun s'efforce même, dans la limite de ses moyens, d'augmenter l'ordinaire par la chasse et la pêche.

Oûgiouk cherche les trous à phoque et se met à l'affût avec sa patience de sauvage.

Dumas, le docteur et le lieutenant s'en vont en traîneau à la poursuite des ours.

A la furie de l'ouragan a succédé un calme étrange. Une sorte de courbature envahit les éléments naguère déchaînés. Le pack a repris son immobilité première, le vent s'est apaisé, le soleil flamboie sur les neiges qui tranchent crûment sous l'azur intense du ciel.

Le thermomètre marque -26° le 23 mars, mais malgré ce froid encore très vif, on sent arriver peu à peu la saison intermédiaire si favorable aux voyages en traîneau.

Bien qu'il faille s'attendre à de rapides et très considérables reprises du froid, on sent que la nature commence à sortir enfin de sa longue torpeur.

En effet, il n'est pas rare de voir, en avril, le thermomètre retomber à -30° et même -35°, parfois plus bas encore, comme le constatèrent les compagnons de Greely, Lockwood et le docteur Pavy.

Pour l'instant, la vue de mouettes qui tourbillonnent avec des cris aigus au-dessus du navire, produit à l'équipage l'effet de la première hirondelle aperçue chez nous.

Furtive apparition qui, en d'autres circonstances, n'eût pas manqué de soulever des éclats de folle gaieté, ou de provoquer une de ces fêtes qui égayèrent les rigueurs de l'hivernage.

Les mouettes disparaissent et retournent vers le Sud. Sans doute une avant-garde d'éclaireurs qui, après une pointe audacieuse, reviennent à des latitudes moins inclémentes.

Chasseurs et pêcheurs rentrent bredouille. Les phoques ne se montrent pas et les ours ont émigré.

Pronostic certain de froid, corroboré par la fausse sortie des oiseaux migrateurs.

24 mars. Rien de nouveau.

Même impassibilité chez le capitaine qui vient d'avoir un long entretien avec les officiers.

Conclusion de l'entretien: on verra demain.

A midi, on entend le bruit d'un colloque animé, sur le pont, où Constant Guignard est de faction avec un Basque.

Les deux marins ont vu arriver à pas lourds, sur la neige, un homme enveloppé de fourrures et se dirigeant vers la _Gallia_.

Le Normand s'assure que tout le monde est à bord, et que par conséquent l'homme dont la figure est dissimulée sous un capuchon n'est pas de l'équipage.

Comme il s'approche encore, Guignard, esclave de la consigne, met baïonnette au canon et interpelle rudement l'intrus de son organe camard.

--Halte-là!

«Qui que t'es, toi?

--Ami! répond l'inconnu, qui du reste ne porte pas d'arme apparente.

--Avance au mot de boniment.»

Comme on n'est pas en guerre, il n'y a ni mot d'ordre, ni mot de ralliement. Mais Guignard monte la garde, et pour lui, cette fonction est accompagnée d'une formule invariable.

L'autre, un peu interloqué, s'arrête, semble méditer la signification du «mot de boniment», puis ajoute:

--J'apporte une lettre pour son Excellence Herr commandant de votre navire.

--Ah!... t'es comme qui dirait vaguemestre...

«Eh ben, pique ton papier au bout de ma baïonnette, fais demi-tour, et attends à quinze pas la réponse... si y a une réponse.

«Toi, Michel, surveille-moi ce cachalot pendant que je vais porter la chose au capitaine.»

L'étranger, stupéfait du procédé, pique sans observation sa lettre à l'extrémité de l'arme tendue par-dessus bord, et Guignard, très fier de sa façon de comprendre la paix armée, se dirige vers la porte.

--Capitaine! c'est censément un particulier de là-bas qui vous apporte un mot de billet.

--Une lettre?... donne!

D'Ambrieux fait lestement sauter l'enveloppe et en tire un papier couvert de quelques lignes d'une longue écriture.

Puis, il lit d'un seul coup d'oeil, sans manifester le moindre étonnement à l'aspect de cette communication inattendue.

«Le soussigné, commandant de l'expédition allemande au pôle Nord, a l'honneur de solliciter du capitaine commandant la _Gallia_ la faveur d'un entretien.

«Dans l'intérêt des deux équipages et de leurs chefs, le soussigné prie instamment le capitaine d'Ambrieux de lui accorder cette entrevue.

«Avec l'expression de sa plus haute considération, le soussigné présente au capitaine d'Ambrieux ses hommages les plus empressés.

«_Signé_: JULIUS-A. PREGEL.»

--Tiens, Berchou, dit-il au second, lis-moi donc ce fatras amphigourique.

«Et vous aussi, Vasseur... et après, vous le docteur.

«Tu es là, Guignard?

--Présent! capitaine.

--Attends!... une minute.

Il prend une feuille de papier, écrit simplement ce qui suit:

«Le capitaine de la _Gallia_ recevra M. Pregel à deux heures.

«D'AMBRIEUX.»

Puis, il ajoute:

--Tiens, Guignard, donne ce mot à l'homme.

Arrivé sur le pont, Guignard toujours très rogue, enfile sur sa baïonnette la réponse, en hélant le marin allemand.

--Hé!... té... vaguemestre, v'là ton poulet... débroche-le...

«Et puis, bon vent!...»

En principe, le capitaine avait pensé que l'entrevue pourrait avoir lieu en présence de l'équipage, ou tout au moins de l'état-major. Mais, ignorant les intentions de son compétiteur, craignant qu'un mot mal interprété par ses hommes n'occasionnât un conflit, ou une manifestation hostile, il jugea plus prudent, toutes réflexions faites, de recevoir en tête à tête le visiteur inattendu.

Il fit, à cet effet, isoler avec une cloison mobile un coin de l'appartement commun et réunit son personnel au moment où les chronomètres marquaient une heure et demie.

--Mes amis, dit-il en s'adressant aux matelots, le chef de l'expédition allemande éprouve aujourd'hui le besoin d'entrer en communication avec moi.

«Le motif qui le fait sortir de sa... discrète réserve devant être impérieux, j'ai accepté sa proposition. En présence des événements douloureux dont il est, comme nous, victime, j'ai pensé qu'il pouvait être utile de nous concerter en vue de l'avenir.

«Dans une demi-heure il sera ici. Je n'ai pas besoin de vous recommander le calme absolu, la dignité silencieuse qu'il convient d'observer vis-à-vis d'un homme dont les circonstances font momentanément notre hôte.

«Ainsi, pas un mot, pas un signe! Demeurez impassibles, comme si vous étiez de service, à la réception d'un visiteur étranger auquel on ne rend pas les honneurs, ou, si vous aimez mieux, d'un parlementaire.

«Voilà qui est compris, et je compte sur vous, n'est-ce pas.»

... A deux heures moins cinq minutes, la vigie signalait un traîneau arrivant à toute vitesse, monté par trois hommes.

Meinherr Pregel, emmitouflé de fourrures, descendait gravement du véhicule et disait à ses compagnons, de ce ton rogue de l'allemand quand il parle à des subalternes:

--Demeurez ici, et attendez mon retour!

Le commandant de la _Gallia_ le recevait sur le pont, conformément aux usages, et répondait à son salut cérémonieux avec son exquise et un peu hautaine politesse de grand seigneur.

L'Allemand rompt le premier le silence au moment d'enfiler l'escalier que le capitaine lui désigne de la main.

--Avant d'entrer en matière, dit-il en s'inclinant de nouveau, permettez-moi de vous remercier pour votre bienveillant accueil à ma demande.

«En vérité, je craignais presque un refus.

--Et pourquoi, Monsieur?

«Sommes-nous ennemis, quoique rivaux?

«Du reste, il est mention, dans votre lettre, d'_intérêts communs_...

«A défaut de motifs d'ordre purement moral, ou si vous aimez mieux, sentimental, cela mérite considération.

--Vos manières d'apprécier ma démarche et d'envisager la question me met à l'aise, tout en me permettant d'abréger les préliminaires.

--J'allais vous en prier.

Après cet échange de phrases rappelant les premiers froissements de fer de deux adversaires qui se tâtent, l'Allemand et le Français descendent dans le poste et s'assoient face à face.

Le géographe reprend, en scandant ses paroles, comme s'il voulait éliminer tout détail superflu.

--Les circonstances, vous le savez, capitaine, m'ont été d'abord très favorables, depuis le jour où vous me proposâtes cette lutte courtoise, dont l'enjeu est la conquête du Pôle.

«J'ai trouvé, dès le premier jour, un équipage, un navire approvisionné de braves compagnons prêts à m'accompagner... à tel point que j'ai pu, grâce au concours d'incidents fortuits, gagner sur vous une année entière.

--Je vous en félicite, Monsieur, et sans arrière-pensée.

Pregel s'incline et continue:

--Ce n'est pas tout: le printemps exceptionnel de 1887 me permit en outre d'effectuer en chaloupe et en traîneau un voyage sans précédent jusqu'alors.

«C'est ainsi que, reprenant l'itinéraire de Lockwood, j'ai pu devancer de beaucoup l'officier du _Signal-Corps_, et remonter jusqu'à 86° 20´, comme le prouvent les cairns élevés pendant ce voyage.

--Vous avez obtenu là, Monsieur, un résultat magnifique.

«Trois degrés de plus que les expéditions américaine et anglaise!... c'est admirable!... et je suis heureux, vraiment, d'avoir à combattre un adversaire tel que vous.

«Je suis loin, quant à moi, de posséder, à mon actif, un tel chiffre de latitudes...

--Cependant la dérive...

--Voudriez-vous que je fisse entrer en ligne de compte cette translation fortuite et forcée sur un radeau de glace?

--Ce serait votre droit, et alors nous serions «dead-heat», comme disent les Anglais, puisque le mouvement de rotation du pack nous a entraînés au-dessus du 86e parallèle.

--Je me contenterais à peu de frais, si j'assimilais à un voyage de découvertes, cette course absolument stérile, qui ne m'a demandé ni risques, ni travail, ni fatigue.

«Je suis en quelque sorte resté immobile et la banquise a évolué pour moi...

«Donc, à vous, la gloire incontestée d'avoir parcouru et réellement trouvé des régions inconnues, jusqu'à présent inaccessibles.

«Ceci admis sans conteste, je vous écoute.

--Deux mots encore, je vous prie, sur ce voyage: ils se rattachent au sujet de ma visite.

«La chance, jusqu'alors si favorable, tourna bientôt contre moi.

«Mon compagnon tomba gravement malade et je fus atteint moi-même sérieusement; je perdis en outre ma chaloupe à vapeur qui fut broyée dans les glaces, et je revins à grand'peine, épuisé, mourant, au rendez-vous où je trouvai, par bonheur, la _Germania_.

«Vint l'hivernage.

«Mes hommes, bien que très vigoureux et professionnellement endurcis au froid, le supportèrent mal.

«Le navire, suffisamment aménagé pour une campagne de pêche, même très longue et très pénible, n'offrait pas les ressources d'un bâtiment construit et agencé en vue d'un séjour prolongé aux régions circumpolaires.

«Bref, nous souffrîmes rudement, au point qu'il y eut chez nous plusieurs cas de congélation et de scorbut.

--Mais, interrompt généreusement d'Ambrieux, il fallait si vous manquiez de médicaments, de vivres ou d'effets d'habillement, vous adresser à moi.

«Je me fusse fait un devoir de mettre au service de vos malades les ressources dont je disposais.

--Je n'y ai pas pensé! répond naïvement Pregel, indiquant ainsi que, le cas échéant, il eût été incapable d'un tel sentiment d'humanité.

«Maintenant, capitaine, veuillez me continuer, quelques minutes encore, votre bienveillante attention.

«Nous venons d'éprouver tous deux, un terrible désastre.

«Je suis sans navire... vous êtes sans provisions.

--Qu'en savez-vous?

--N'ai-je point assisté à l'engloutissement de vos dépôts?

--Du moins ignorez-vous si je n'ai point à bord de quoi continuer la lutte.

--Je suis certain du contraire.

«C'est à peine s'il vous reste pour attendre la débâcle et gagner les établissements danois.

--Peu vous importe, Monsieur.

«Ceci est affaire à moi et me regarde seul.

--J'y suis pourtant intéressé... plus peut-être que vous ne l'imaginez.

--Expliquez-vous.

--Il est bien certain que vous ne pouvez songer, dans de pareilles circonstances, à continuer votre voyage au Pôle, et que vous comprenez l'urgence d'un prompt retour en Europe, n'est-ce pas?...

--Veuillez continuer, ajoute froidement le capitaine refusant de s'expliquer.

--Dans ce cas, reprend l'Allemand, j'ose espérer que vous voudrez bien nous rapatrier.

--C'est là une obligation à laquelle je n'aurai garde de manquer.

--Capitaine, je suis heureux de vous trouver si bien disposé... veuillez croire à toute ma gratitude.

«Il est bien entendu que je ferai embarquer à votre bord la quantité de vivres largement nécessaire à vos hommes et aux miens, dès que la température sera devenue propice à ce retour.

--Cela me paraît équitable.

«Reste à fixer maintenant l'époque de l'appareillage.

--Mais... aussitôt la débâcle arrivée.

--Permettez: j'ai souscrit jusqu'à présent à toutes vos conditions, laissez-moi introduire dans la transaction une clause à laquelle je tiens essentiellement.

«La saison favorable aux explorations polaires commence à peine.

«Or vous devez penser que je ne suis pas venu jusqu'ici pour m'en retourner... bredouille.

--Je ne comprends pas.

--C'est pourtant bien simple.

«Etant privés, vous de navire, moi de provisions, je ne puis pas continuer mon exploration sans vous, mais vous ne pouvez pas rentrer en Europe sans moi.

«Je viens de m'engager à vous rapatrier; à votre tour fournissez-moi des provisions en quantité suffisante pour me permettre de pousser une reconnaissance vers l'extrême nord.

«Ces provisions vous seront payées ce que vous voudrez.

--De cette façon, nous serions condamnés à un second hivernage.

--... Que nous passerions ensemble sur la goélette et parfaitement à l'abri des intempéries.

«Quant à moi, je partirais sans délai pour le Pôle, avec la moitié de mon équipage, l'autre moitié resterait sur la _Gallia_ dont le second prendrait le commandement, et vous seriez libre de vous installer de suite.

--Mais, capitaine, mes hommes sont affaiblis... j'ai des malades... sous des huttes de neige... sans médicaments, sans médecin.

--Faites-les transporter ici; le docteur Gélin leur donnera ses soins et l'été achèvera bientôt leur guérison.

--C'est que leur état est bien grave, et j'appréhende qu'un séjour plus long en pareil lieu ne les fasse infailliblement succomber.

«Capitaine, au nom de l'humanité, modifiez vos intentions... renoncez, je vous on prie, à votre voyage, et consentez à appareiller aux premiers beaux jours.

--Je ne puis, Monsieur, m'expliquer une pareille insistance.

«Vos hommes ne sont pas des femmelettes, que diable! et je ne comprends guère qu'ils soient ainsi déprimés après une seule excursion.

«N'auriez-vous pas un motif beaucoup plus personnel pour me pousser de la sorte à quitter les régions arctiques?

--Mais...

--Par exemple, la crainte de perdre le bénéfice de votre victoire... représentée par une marche en avant de trois degrés.

--La question d'humanité... prime... vous pouvez m'en croire... les autres... celles de... mon intérêt particulier, balbutie Pregel embarrassé de se voir si parfaitement deviné.

--Eh bien, qu'à cela ne tienne! réplique d'Ambrieux en s'animant tout à coup.

«Oui, je le répète, ma situation est précaire, mais la vôtre l'est encore plus... car, si vous avez le gain de la première campagne, il vous est interdit de profiter de votre triomphe.

«Au lieu d'éterniser un débat stérile et de chercher les petits côtés d'une grande chose avec une ténacité indigne de gens comme nous, faisons mieux.

«Renonçons loyalement à nos mutuels avantages, ou plutôt, mettons en commun les éléments dont nous disposons.

«L'entreprise que nous poursuivons isolément est grandiose; sa réussite peut suffire à la gloire de deux hommes et de deux pays!

«Puisque les circonstances paraissent en ordonner ainsi, faisons taire nos rivalités, unissons nos forces, associons nos courages, cherchons en nous étayant l'un de l'autre la voie mystérieuse jusqu'alors inaccessible...

«En un mot, qu'une expédition franco-allemande s'en aille à la conquête du Pôle, et quand aura sonné l'heure du succès, offrons à nos patries respectives cette gloire issue d'épreuves redoutables, de périls mortels.»

On croirait volontiers que ces généreuses paroles, toutes vibrantes d'enthousiasme et de sincérité, pourraient vaguement dégeler le géographe d'outre-Rhin.

Ce serait une grave erreur.

L'Allemand laisse tranquillement passer la tirade, et fixant sur son interlocuteur un regard aigu, ajoute, après une pause: