Les français au pôle Nord

Part 19

Chapter 193,625 wordsPublic domain

Enfin une bande cramoisie s'allume sur le fond rosé du ciel, baigne les crêtes des hummocks, flamboie à la cime des mâts et soudain apparaît, immense, démesuré, le soleil rouge comme un disque de métal.

Il monte lentement et en quelque sorte à regret, au-dessus de la plaine désolée, s'arrête un moment et commence à décliner.

A peine si les observateurs ont pu, de la place élevée qu'ils occupent, l'apercevoir en son entier...

Les ombres opaques des glaçons s'allongent sur le rose tendre qui colorent étrangement le champ de glace... L'or, le pourpre et le violet qui s'étalent sur le ciel en une merveilleuse teinte dégradée pâlissent... L'embrasement de la mâture et des manoeuvres s'éteint et la radieuse apparition s'enfonce derrière la muraille dentelée qui forme l'horizon polaire.

Contre toute prévision, les marins gardent un silence absolu. Pas un vivat, pas un cri, pas un mot!

Est-ce le regret de la vision trop vite évanouie?... Est-ce la désillusion qui succède au bonheur trop longtemps attendu et trouvé inférieur à l'espérance?... Ont-ils constaté pendant cette fugitive incandescence qui leur montre sous leur aspect réel les hommes et les choses, les ravages occasionnés par le ténébreux hiver?...

Peut-être!

Habitués à se voir sous la lumière artificielle qui pendant si longtemps fut leur soleil, ils n'avaient pas constaté cette lividité qui étendait sur leurs visages ses teintes blafardes; et ils se trouvaient tout à coup ressembler à autant de spectres, ou du moins de prisonniers en rupture de cachot.

Du reste, l'influence du jour qui, dès le lendemain, s'accrut notablement, fit disparaître cette première et néfaste impression. La joie revint et l'espérance avec elle.

D'autre part, quelque courtes que fussent pendant les premiers temps les apparitions du soleil, elles n'en produisirent pas moins une élévation assez notable de température.

* * * * *

... Allons, c'est fini. Si le thermomètre s'oublie parfois jusqu'à -35° pendant la nuit, il remonte pendant le jour à -28°.

Ma foi! il semble qu'on a chaud, même en plein air, du moins prétendent les optimistes.

Entre temps, les ours, éveillés aussi par le soleil, font leur apparition. Magnifiques aubaines pour les chasseurs et régal savoureux pour les estomacs.

Ah! si la damnée banquise n'était pas revenue à son point de départ, comme la joie serait complète!

Mais voici qu'après les ténèbres sans fin de l'hiver, on commence à pressentir les interminables clartés, qui dans deux mois vont rayonner sur le désert de glace.

A partir du 18 mars, les reflets roses du crépuscule se maintiennent longtemps sur l'horizon, à tel point qu'à onze heures du soir et à deux heures du matin, les lueurs sont comparables à celles de décembre.

Il n'y a plus guère que trois heures de nuit réelle.

Malheureusement cette élévation trop subite et beaucoup trop prématurée de la température est bientôt suivie de violentes perturbations atmosphériques.

Des vents terribles, singulièrement inconstants, soufflent avec rage et sautent brusquement d'un point à un autre. De grosses nuées grises, très basses, courent et tournoyent avec une vélocité prodigieuse, et se résolvent on colossales averses de neige.

Un jour terne, blafard succède aux premiers ensoleillements, et fait presque regretter aux marins des nuits d'antan, glacées, mais splendides sous leur scintillement d'étoiles.

En outre, le pack n'étant plus comme autrefois maintenu par l'implacable froid, s'agite en proie à des convulsions de mauvais augure. Sourdement travaillé par les vents et le courant sous-marin, il craque, détone, et semble repris de ses anciennes colères.

A ces trépidations caractéristiques rappelant à s'y méprendre celles des tremblements de terre, se joignent des pressions latérales amenant de brusques dénivellations auxquelles succèdent des ruptures.

Les glaçons, comprimés avec une violence inouïe, se soulèvent, sautent sur place et découvrent un abîme.

La goélette n'est jamais immobile. Secouée à chaque instant, elle gémit lugubrement, et suit passivement les capricieuses fluctuations du pack. Il arrive parfois qu'elle est soulevée de deux ou trois mètres sur une sorte de piédestal qui l'isole tout entière. Parfois aussi, elle s'abaisse comme sollicitée de haut en bas par une attraction mystérieuse qui menace de l'engloutir.

Le capitaine, de plus en plus inquiet, en arrive à craindre qu'elle ne soit ou disloquée, ou submergée sur place, tant ces révoltes de la barrière flottante sont rapides et irrésistibles.

Un jour, pendant que la moitié de l'équipage était à la chasse avec les chiens et les traîneaux, la muraille de glace élevée à l'avant du navire disparut soudain, comme escamotée, dans une faille instantanément creusée.

Deux heures plus tôt ou plus tard, les vingt chiens échappés à la maladie groenlandaise coulaient à pic dans leur chenil, adossé, l'on s'en souvient, à la massive construction.

La _Gallia_ soulevée par l'arrière piqua de l'avant, et demeura inclinée à 25° environ!

Malgré son intrépidité, le capitaine frémit en pensant que, si ce mouvement se continue, son navire va sombrer par l'avant.

Un cri d'angoisse échappe aux marins qui voient le péril, abandonnent précipitamment le pont et se pressent éperdus autour de leur chef.

VIII

Fractionnement des vivres.--Trois dépôts sur le pack.--En prévision d'un désastre.--Abnégation.--Temps affreux.--A propos d'un ours blessé.--Allemands et Français.--Collision évitée.--La retraite!--Bredouilles.--Encore l'ouragan.--Transes mortelles.--Agonie d'un navire.--Chute d'un mât.--Sauvée!--Signal involontaire.--Désastre.--Commencement de débâcle.--Perte de la _Germania_.

L'effroi grandit encore à l'aspect de la goélette qui s'incline de plus en plus.

--Courage, enfants! dit le capitaine dont l'admirable sang-froid ne se dément pas en présence d'un tel péril.

«Courage!... et je réponds de tout.

«Aux provisions!»

Devant la menace d'une catastrophe subite, il faut, à tout prix, et au plus vite, assurer la subsistance du lendemain.

Aura-t-on le temps matériel d'arracher quelques épaves à ce désastre, dont chacun prévoit l'épouvantable horreur!

Le premier en tête, l'intrépide officier s'élance vers la cale où sont emmagasinés les vivres, et, prêchant d'exemple, essaye d'enlever les tonneaux et les caisses.

Malheureusement, la température est très basse dans cette partie du navire. D'épaisses croûtes de glace formées depuis l'hiver aux dépens de l'humidité ambiante, tapissent la muraille de bois, encastrent les récipients et les soudent les uns aux autres.

Il faut la hache, la scie, le couteau à glace pour les dégager!

Aussi, que de temps perdu, que d'efforts écrasants pour arriver à sortir et à hisser un millier de rations!... de quoi ne pas mourir de faim pendant une vingtaine de jours.

Ce n'est pas tout. Ces rations, qui représentent peut-être l'unique ressource du lendemain, il est urgent de les déposer sur la glace.

Mais, comment? Par quel moyen?... Les cordages, encore encroûtés de glace, sont gros comme la jambe. Les poulies sont larges et épaisses comme des meules.

Impossible, en conséquence, de frapper un palan.

Les chasseurs arrivent enfin, apportant le secours de leur vigueur et de leur énergie.

La besogne est distribuée méthodiquement, et le navire, menacé de perdition, offre bientôt le spectacle d'une ruche en travail.

Travail convulsif, presque désespéré, nécessitant des efforts terribles sous lesquels succomberait l'organisme humain, si le devoir et la poignante nécessité n'en décuplaient la résistance.

La couche de neige tassée recouvrant le pont est attaquée à grands coups de pic, au niveau des panneaux de charge. Cordages et poulies sont débarrassées de leur enduit. On dégage, au prix de quelles peines! la chaloupe prise la quille en l'air, sous deux mètres de glaçons.

Fritz a reçu l'ordre de chauffer, afin de fournir assez de vapeur pour actionner le petit cheval.

Mais les chaudières ont été vidées avant les grands froids, on manque d'eau douce pour les remplir et les alimenter.

Le mécanicien fait installer une manche à air en toile partant du pont et débouchant dans la chambre. Ses hommes la remplissent de neige entonnée à pleines pelletées. On la fera fondre en bas, comme on pourra.

Chose à peine croyable, le brave Alsacien réussit en moins de trois heures à obtenir de la pression. Mais il est épuisé ainsi que son collègue et les deux chauffeurs qui ont dû rompre, avec des pics, le charbon des soutes gelé à fond et formant un bloc aussi compact, que le granit.

Enfin le petit cheval fonctionne et les élingues peuvent aller chercher, au fond des cales, ces mille et un objets disparates composant tout un monde.

Un premier dépôt est installé provisoirement à cent mètres du navire, en un point où la glace paraît n'avoir pas travaillé. Les traîneaux reçoivent directement les barils et les caisses, puis les transportent rapidement sous la tente.

Vingt-quatre heures s'écoulent ainsi au milieu d'angoisses mortelles, et sans que nul ait songé à prendre un moment de repos, car la situation, au lieu de s'améliorer, semble encore empirer s'il est possible.

L'équipage est divisé en deux bordées. L'une restera sous la tente, avec des sentinelles relevées d'heure en heure, pour signaler l'apparition très probable d'ours attirés par l'odeur des vivres et les émanations des hommes ou des chiens. L'autre couchera au poste, mais prête à évacuer le bord en cas de péril absolu. Malgré le fracas des vents et des glaçons, chacun s'endort d'un sommeil agité, peuplé de cauchemars.

Par prudence, le capitaine a fait éteindre le calorifère. Il gèle maintenant dans le dortoir, mais les hommes, blottis trois par trois dans les sacs de fourrures, n'ont pas à souffrir du froid. Du reste, leurs camarades, campés sous la tente, sont encore plus mal partagés.

Cette sage précaution de l'officier n'est point superflue. A une heure du matin, une secousse plus violente que les autres, et suivie d'un craquement sinistre, se fait entendre.

La goélette roule bord sur bord, prise cette fois d'un mouvement de roulis que rien ne faisait prévoir. Le globe de l'appareil électrique vole en éclats, et le calorifère désarticulé s'abîme sur le plancher.

Nul doute que, s'il eût été bourré de charbons incandescents, un terrible incendie se fût aussitôt déclaré.

Les hommes éperdus s'arrachent de leurs couches, empoignent leur carabine, le sac renfermant leur bagage et enfilent en titubant l'escalier.

La houle de glaçons oscille encore, mais plus faiblement. Allons! ce n'est qu'une alerte. Pas la dernière, hélas!

A quatre heures, les travaux reprennent avec la même ardeur. Les hommes, lestés d'un bon déjeuner additionné de copieuses rasades, envisagent plus froidement l'éventualité d'une catastrophe.

Ils ont lu, pendant l'hivernage, maintes relations de voyages arctiques et savent que souvent des marins, privés de leur navire, n'en ont pas moins terminé favorablement leur exploration.

De son côté, le capitaine, après mûres réflexions, s'est arrêté à un plan fort sage qui semble répondre à toutes les exigences.

Dans son esprit, la _Gallia_ est très gravement compromise, si elle n'est pas irrévocablement perdue. Si les pressions n'ont pas déterminé de voies d'eau dans sa coque, pourra-t-elle jamais se relever ou se dégager au moment de la débâcle!

Comme elle est approvisionnée pour trois ans et quelques mois, voici ce qu'il a résolu.

Trois dépôts de vivres, représentant chacun la ration de l'équipage pendant une année, seront installés en équerre sur le pack, autour de la goélette, et sur des points paraissant le moins menacés.

Chaque dépôt doit renfermer tout un approvisionnement en aliments, spiritueux, thé, café, médicaments, habillements, appareils de navigation, armes, outils, munitions, plus un traîneau et une embarcation. Bref, un matériel complet.

De cette façon, quand bien même la fatalité permettrait que non seulement le navire, mais encore, chose peu admissible, deux dépôts soient anéantis, il en resterait au moins un troisième, où les explorateurs trouveraient les moyens de se rapatrier.

En outre, comme il faut tout prévoir, même l'invraisemblable, le capitaine décide que la _Gallia_ conservera deux mois de vivres, au cas bien improbable où, contre toute précision, elle survivrait seule à un désastre complet.

Un approvisionnement de deux mois serait alors plus que suffisant pour permettre d'atteindre les établissements danois.

Enfin, au fractionnement de la cargaison doit correspondre un fractionnement de l'équipage. Quatre hommes commandés par un officier seront commis, avec six chiens, à la garde de chaque dépôt, du moins pendant la nuit.

Le capitaine, lui, reste à bord avec son vieux maître d'équipage Guénic Trégastel, Fritz Hermann le mécanicien, et deux chiens, sentinelles vigilantes dont le flair infaillible doit signaler les rôdeurs nocturnes.

Du reste, on est à portée de la voix, et il est impossible que l'alarme donnée par un coup de feu ne soit point entendue. Dans ce cas, ordre formel à tous les postes de se replier sur celui qui est en alerte, et de lui prêter sans retard main forte.

Ces différents travaux s'accomplissent dans un ordre parfait, et avec cette admirable discipline dont les marins offrent de si magnifiques exemples dans les situations les plus désespérées.

Le temps est toujours affreux. Le vent ne cesse de souffler en tempête, poussant les glaçons à l'assaut les uns des autres, prenant le pack en enfilade, le tordant sur les flots qui résistent et menacent à chaque moment de produire un gigantesque effondrement.

La neige tombe en flocons serrés, intenses, aveuglants. On ne voit rien à vingt mètres. Si parfois les nuages gris de plomb sont balayés par l'ouragan, la tempête redouble de rage, tant ces innombrables corpuscules paraissent, en dépit de leur ténuité, faire obstacle à sa fureur.

Alors on aperçoit brusquement un soleil aux lueurs crues, éblouissantes, qui affectent douloureusement les yeux et occasionnent des migraines atroces.

Chose bizarre, bien que cette incandescence n'élève pas sensiblement la température ambiante, elle produit sur la peau une sensation de chaleur très vive, presque pénible.

Aussi, arrive-t-il qu'un homme, immobile en plein soleil, se trouve gelé d'un côté et légèrement échaudé de l'autre.

Pendant la nuit, le thermomètre descend généralement à -30°, mais il marque pendant le jour, environ -20°. Ce qui, en somme, est supportable.

Du reste, les hommes, tenus en haleine par leurs travaux menés fiévreusement, n'ont point trop à souffrir. Le soir venu, ils s'endorment harassés, et s'éveillent avec cette sensation désagréable bien connue de ceux qui ont bivouaqué dans la neige. Il semble que les yeux sont gelés sous les paupières cerclées de glace, comme aussi les gencives qui demandent des frictions énergiques pour récupérer leur température.

Ils ont d'ailleurs construit des maisons de neige à la façon des Esquimaux, grâce aux conseils d'Oûgiouk passé architecte, et se trouvent aussi bien que possible sous ces abris primitifs.

Quand le temps est très clair, il arrive parfois qu'on regarde, d'une manière en quelque sorte inconsciente, du côté des Allemands dont, par un accord tacite, on ne parle jamais.

A peine si deux camarades, pendant une pause, se font un léger signe, accompagné d'un clignement d'yeux dans la direction de la _Germania_.

--C'qui est mauvais pour l'un, n'est pas bon pour l'autre, hein!

--Ils ne doivent pas s'amuser plus que nous.

C'est tout.

Un incident futile allait pourtant mettre en communication, avec eux, et pour un temps très court, les marins de la _Gallia_.

Le déchargement de la goélette, commencé depuis huit jours, était presque achevé. Restait à compléter l'agencement de chaque dépôt, de façon à empêcher les rapines des ours que la faim rendait de plus en plus audacieux.

Le Parisien et son inséparable Dumas se trouvaient occupés à ranger les caisses, quand ce dernier, se retournant brusquement se trouve en tête à tête avec un ours.

--Quésaco? s'écria le Provençal.

--Une visite!... ousqu'est mon fusil?

Plume-au-Vent, plus tôt prêt que son camarade, met en joue l'intrus qui détale, pris de peur, et lui envoie au bas des reins une balle qui le fait hurler de douleur.

Dumas fait feu à son tour. Mais l'animal, présentant aux tireurs une surface peu vulnérable, n'est point arrêté.

--Coquine de Diou!... il s'ensauve...

«Allons, Parisien! en çasse, mon bon... nous ne pouvons pas laisser perdre ainsi cinq cents kilos de viande.»

Et les voilà partis, toujours tiraillant sur l'ours qui traîne la patte et semble de plus en plus mal en point.

Par hasard, cette fuite éperdue le conduit vers la _Germania_, près de laquelle il s'en va tomber en beuglant comme un taureau musqué.

Très fiers de leur exploit, et croyant naïvement que nul ne saurait leur contester la propriété du gibier, les deux chasseurs, pressent le pas et arrivent époumonnés, au moment où cinq matelots allemands ont déjà opéré une prise de possession.

L'ours, égorgé d'un coup de couteau, est attaché, à leur nez, à leur barbe, avec un grelin, et va être halé vers le navire, distant de cent mètres à peine.

Plume-au-Vent, très calme, salue poliment, et dit:

--Pardon! Messieurs, vous semblez ignorer que ce gibier nous appartient.

Feignant non seulement de ne pas comprendre, mais encore de ne pas entendre l'observation du jeune homme, les Allemands s'attellent au grelin et tirent de toutes leurs forces.

Le Parisien, de son côté, empoigne une patte de la bête, et tire en sens inverse, pour bien montrer qu'il n'abandonne rien de ses prétentions.

Alors, un grand diable à tignasse rousse, une sorte d'hercule mal équarri, pousse un juron et lâchant le cordage, se rue sur le jeune homme, le couteau levé.

Prompt comme l'éclair, Dumas le met en joue et s'écrie d'une voix que la fureur fait trembler.

--Bas le couteau, coquin! ou je te fais sauter la face.

Le rustre intimidé crache une imprécation allemande et semble appeler à l'aide.

--Ah!... ah!... paraît que vous n'êtes pas assez nombreux encore...

«Pourtant, cinq contre deux!...

«Eh bien!... venez-y donc tous et nous allons rire.

--Parisien, mon bon, tu parles comme un livre!

«Le diable m'emporte si nous ne chambardons pas la sacrée cambuse.

--Malheur que mon pauvre Fritz soit pas là!

«Qué pétard!»

Une terrible collision va se produire, car le Parisien et le Provençal, supérieurement armés d'ailleurs de carabines à répétition, ne sont pas hommes à lâcher prise.

Trois hommes brandissant des fusils accourent de la _Germania_. Dumas pour la seconde fois met en joue, quand une forte détonation partie de la _Gallia_ retentit et se répercute avec fracas sur les collines de la banquise.

--Un coup de canon, s'écrie Plume-au-Vent.

--Pécaïre!... signal d'alarme.

--Matelot, rappliquons là-bas!

«C'est l'ordre...

--Allons, partie remise et rentrons bredouilles.

«Mais, nous nous reverrons, tas de...»

Furieux de ce contretemps, mais esclaves de la consigne, les deux Français font volte-face et regagnent en courant leur bord, poursuivis par les huées des pillards.

Cependant le capitaine, averti par les coups de feu tirés sur l'ours, a suivi, avec sa lorgnette, les péripéties de la chasse. Ennuyé d'abord en voyant la direction prise par l'animal blessé, trop éloigné pour crier à ses deux hommes d'abandonner la poursuite, il attend impatiemment la fin de l'équipée, ne pouvant pas croire, dans sa loyauté, à un pareil manque de courtoisie, de la part des Allemands.

Mais les affaires se gâtent. Le Parisien et son camarade ont la tête près du bonnet. Un conflit est imminent.

Sans perdre une seconde, le capitaine se précipite vers un des canons à signaux toujours chargés, fait agir le cordon tire-feu et provoque l'explosion.

Dix minutes après, Dumas et Plume-au-Vent, très penauds, se trouvaient devant leur chef.

Celui-ci, ne pouvant en bonne justice les réprimander, leur enjoint formellement, à l'avenir, d'éviter tout contact, même indirect avec «ces gens de là-bas», dont il n'y a rien de bon à espérer.

--Ainsi, c'est entendu, n'est-ce pas, matelots: sous aucun prétexte.

--Mais, capitaine, s'ils nous attaquent!

--Dans ce cas, c'est moi-même qui commanderai le branle-bas.

«Car je suis le gardien de votre honneur et de votre sécurité.

«Je ne permettrai donc pas qu'il y soit fait la plus légère atteinte.

«Mais, ne provoquez jamais!

--Foi de matelots, capitaine, nous vous le jurons!

«Nous ne sommes pas gens à chercher ces querelles idiotes si bien nommées «querelles d'Allemands».

«Après tout, ils nous ont volé un ours, grand bien leur fasse.

--Parfaitement raisonné, mon ami.

--Et puis, pour chaparder ainsi notre gibier, faut croire que leur cambuse n'est pas garnie comme la nôtre.

«Ils vous ont des figures de vent debout!

«Malgré ça, on a l'air de travailler ferme chez eux.

--A propos, puisqu'ils se posent d'eux-mêmes en ennemis, je puis utiliser les renseignements que vous avez recueillis pendant votre reconnaissance involontaire.

«Où en sont-ils?

--Ma foi, capitaine, ils ne sont guère mieux traités que nous par la banquise.

«Leur navire, au lieu de s'enfoncer par l'avant comme notre _Gallia_, se trouve droit perché sur un piédestal haut de plus de cinq mètres, ce qui lui donne un air tout drôle de champignon.

«Sûr qu'ils ont déménagé aussi, car il y a sur la glace quatre ou cinq maisons de neige qui m'ont l'air de magasins.

--C'est tout?

--Oui, capitaine.

--Très bien! Retournez à votre poste, et n'oubliez pas mes recommandations.»

... Les jours s'écoulent avec des alternatives de beau et de mauvais temps, plutôt mauvais que beau, et la situation générale ne s'améliore pas. Si la tempête semble s'apaiser pendant quelques heures, elle reprend avec une nouvelle rage après un calme subit, de mauvais augure.

On vit dans des transes continuelles, car le pack, n'étant plus soudé par les froids terribles de l'hiver, a perdu en grande partie sa rigidité.

Néanmoins, le service est fait avec une rigoureuse ponctualité, malgré les alertes, les craquements, les ruptures partielles, les enfouissements dans la neige, les attaques des fauves, et les difficultés de toutes sortes surgissant inopinément.

Sauf cinq cas d'ophtalmies légères produites par la réverbération du soleil sur la neige, la santé se maintient bonne.

On arrive à la date du 21 mars. Le jour béni où, malgré les giboulées, le doux mot de printemps est ici dans toutes les bouches, avec son exquise et bienfaisante saveur de renouveau.

Là-bas, sur la lugubre banquise, l'ouragan se déchaîne avec une épouvantable furie.

Jamais peut-être le fracas de la matière en révolte n'atteignit pareille intensité. Le pack tremble et oscille jusqu'à sa base, comme s'il allait être pulvérisé. On dirait qu'un volcan gronde sous l'énorme agglomération qu'il secoue et disloque, avec des grondements qui rappellent ceux du tonnerre de l'équateur.

En cinq minutes, des fractures balafrent en tout sens la glace qui s'écarte, se resserre, s'ouvre de nouveau, s'effondre et s'engloutit.

Aussi loin que la vue peut s'étendre, le spectacle est terrifiant.

Une houle de glaçons monstrueux, soulevée par les flots invisibles, monte, comme la vague d'un océan de pierres, et se rue, avec une force irrésistible, sur les collines qu'elle rase d'un seul coup.

Jusqu'à présent, la goélette, après avoir failli être dix fois submergée ou broyée, tient bon, par miracle.