Part 18
«Je prétends qu'ils savent leur alphabet, et je vais vous le prouver.
--Attention!
A ce mot, les chiens qui se sont levés, s'accroupissent de nouveau sur leur derrière et demeurent immobiles.
Plume-au-Vent leur met à chacun un morceau de sucre sur le bout du nez et commande:
--Bougeons pas!... A... B... C... D... E... F... G... Pompon, ton nez remue... H... Cabo!... I... ne nous pressons pas... J... K... L... M!...
En même temps, les quatre chiens donnent avec leur museau une brusque saccade, le morceau de sucre jusqu'alors d'aplomb sur leur nez jaillit en l'air, et retombe dans chaque gueule béante.
--Ceci, Mesdames et Messieurs, est pour avoir l'honneur de vous remercier, termine le professeur, dont la voix est couverte par des bravos retentissants.
Nouvel intermède pendant lequel on ne ménage ni les applaudissements, ni les commentaires, ni les toasts variés qui allument encore un peu l'assistance et la rendent singulièrement loquace.
Une fois n'est pas coutume.
Le programme annonce _Les Cerises_, chantées _sans accent_ par M. Dumas.
Certes le Provençal est doué d'un organe superbe et il expectore la romance avec une magistrale ampleur. Mais ses efforts pour atténuer ce diable d'accent donnent lieu à des effets tellement inattendus, que la langoureuse cantilène devient d'un comique achevé.
On dirait un Auvergnat qui veut singer le Provençal, ou un provençal imitant l'auvergnat.
C'est d'un cocasse inouï, et M. Dumas, qui est de très bonne foi, ne peut s'expliquer son formidable succès d'hilarité.
Maintenant, les DEUX AVEUGLES dont l'audition est impatiemment attendue.
Dumas-Patachon, «pauvre aveugle atteint de cécité et même privé de la lumière», apparaît, et entonne le couplet:
Dans sa pau...vre vi' malhûreuse, Pour l'aveugle pas de bonheur...
et soudain l'auditoire est pris d'un rire colossal, tordant, inextinguible!
Les chiens, demeurés près du calorifère, font chorus, et le poste est empli d'un vacarme tellement intense, que la représentation est interrompue.
Non! vraiment, c'est trop... Le rire, atteignant de telles proportions, est presque douloureux.
Et cette nouvelle explosion, quand Giraffier-Plume-au-Vent fait son entrée, avec sa pancarte: «_Aveugle par axidans..._» et ce dialogue épique entre les deux sycophantes, et cette romance de Bélisario, hurlée du nez par le Parisien:
Justinien, ce monstre odieux, Après m'être couvert de gloire, Il m'a dépouillé de mes yeux, Plaignez-moi, je n'y peux plus voir...
Ah! le bon moment d'oubli, après tant de fatigues!... la puissante diversion aux horreurs de l'hivernage!... la délirante gaieté, peut-être sans lendemain, hélas!
Amusez-vous, braves matelots que guette l'enfer de glaces!... soyez enfants pour quelques heures encore!... Fermez les yeux aux tortures de l'avenir, et faites en sorte de ne pas apercevoir le pli soucieux qui parfois assombrit le front de votre vaillant chef.
Oubliez et soyez tout entiers à cet instant de bonheur furtif!
Et maintenant que vous vous êtes grisés de gaieté, recueillez-vous avant d'entendre ce chant plein de colère et de regrets, qui va terminer votre fête.
LA VIEILLE ALSACE! Cette protestation indignée d'une infortune imméritée, cette fière bravade au vainqueur qui a volé le sol, mais n'a pas courbé les fronts.
Le Parisien, débarrassé de son grimage et de ses oripeaux, commence d'une voix sourde, un peu voilée, presque tremblante, et qui n'en est que plus sympathique:
Dis-moi quel est ton pays, Est ce la France ou l'Allemagne? C'est un pays de plaine et de montagne, Une terre où les blonds épis En été couvrent la campagne; Où l'étranger voit, tout surpris, Les grands houblons en longues lignes, Pousser joyeux au pied des vignes Que couvrent les vieux coteaux gris; La terre où vit la forte race Qui regarde toujours les gens en face!... C'est la vieille et loyale Alsace!
La voix du chanteur s'est bientôt affermie. Elle éclate avec une chaleur qui se communique aux matelots, les étreint, les fait frissonner et précipite les battements de leurs coeurs.
Dis-moi quel est ton pays, Est-ce la France ou l'Allemagne? C'est un pays de plaine et de montagne, Que les vieux Gaulois ont conquis Deux mille ans avant Charlemagne... Et que l'étranger nous a pris! C'est la vieille terre Française. De Kléber, de la Marseillaise!... La terre des soldats hardis, A l'intrépide et froide audace, Qui regardent toujours la mort en face!... C'est la vieille et loyale Alsace!
L'émotion grandit, et se traduit par un silence plein de recueillement. Nul ne songe à troubler d'un applaudissement cette héroïque protestation que sa simplicité rend plus poignante encore.
On croit entendre gronder l'âme d'un peuple vaincu, mais non asservi, tant la voix de cet enfant de Paris, tout à l'heure débordante de verve comique, se fait digne, émue, passionnée, tragique!
Dis-moi quel est ton pays, Est-ce la France ou l'Allemagne? C'est un pays de plaine et de montagne, Où poussent avec les épis, Sur les monts et dans la campagne, La haine de tes ennemis Et l'amour profond et vivace, O France, de ta noble race!... Allemands, voilà mon pays!... Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse, On changera plutôt le coeur de place Que de changer la vieille Alsace!...
Une sourde rumeur accompagne la fin de cette strophe. Puis le bruit d'un rauque sanglot échappé au mécanicien Fritz Hermann, le brave Alsacien.
Il se lève, sans chercher à dissimuler les larmes qui coulent sur son mâle visage, et serrant, à les briser, les mains du jeune homme, s'écria d'une voix entrecoupée:
--Merci, matelot!
«Tu as bien dit!... La France... Voilà notre patrie...
«Et l'Alsace... vois-tu... se reprendra!...
«Et nous _les_ battrons là-bas, après _les_ avoir vaincus ici.»
VII
Inaction forcée.--Brûlure par congélation.--Le plus grand froid de l'année.--Souffrances des chiens.--La maladie groenlandaise.--Premières victimes.--Courant circulaire.--La goélette revenue à son point de départ.--Aurores boréales.--Observations tirées de leur apparition.--Les crépuscules polaires.--Retour du soleil.--Phénomène de réfraction.--Premières tempêtes.--Nouveaux périls.--Situation critique de la _Gallia_.
Quoique la chose parût en principe impossible, le thermomètre descendit encore pendant le mois de janvier et la première quinzaine de février.
Le commandant Nares et le lieutenant Greely avaient observé, pendant leur hivernage, un abaissement de 58° au-dessous de zéro. Les marins de la _Gallia_ éprouvèrent, durant une semaine entière, un froid de -59°!...
Malgré toute leur énergie et leur formelle intention de réagir, ils demeurèrent claquemurés dans le poste, ne sortant qu'en cas de besoin absolu, pour recueillir la quantité de neige indispensable à la consommation quotidienne.
On avait dû renoncer provisoirement à aller chercher de la glace tant cette épouvantable température rendait difficile le travail des hommes et des chiens. Du reste, la fusion de la neige suppléait parfaitement à celle de la glace, tant pour la cuisine que pour la toilette. Malgré toutes les précautions et en dépit d'une active surveillance, la pompe gelée à fond ne fonctionnait plus. Mais comme il y avait surabondance de neige, cet inconvénient se trouvait en partie compensé.
La température du poste s'était légèrement abaissée. Grâce pourtant à la couche de neige sous laquelle disparaissait entièrement le navire et qui agissait comme isolant, grâce aussi au feu d'enfer entretenu sans relâche, elle ne fut pas inférieure à 3° au-dessus de zéro.
Inquiets pour la première fois d'une telle rigueur des éléments attribuée par eux à une sorte d'aberration de la nature, abrutis par leur claustration et la permanence des ténèbres, les matelots se sentaient devenir de jour en jour plus sombres.
--Allons, mes enfants, ne cessait de répéter le docteur, du nerf!... réagissons, morbleu!
«Un peu de patience et vous reverrez bientôt le soleil.
--Pas de refus, allez, Monsieur, gémissait une voix sortant d'un paquet de fourrures, car, y s'fait rudement espérer.
--Et dire qu'il y a des gens qui meurent en ce moment d'insolation.
--C'est égal, je ne peux pas croire que la chaleur puisse être aussi dure à supporter que ce froid noir.
--C'est ce qui vous trompe, mon garçon.
«On observe en Syrie, ou dans les steppes de l'Asie centrale, et en certains points de l'Afrique équatoriale, des chaleurs de 60 et 65° au-dessus de zéro.
«C'est une fournaise, un bain de vapeur qui congestionnent les gens et vous les assomment tout net.
--Ma foi, congestion pour congestion, j'aimerais encore mieux celle-là.
«Et puis, enfin là-bas, on voit du moins clair à son ouvrage...
--Plaignez-vous donc!
«Est-ce que vous n'avez pas déjà deux heures de crépuscule à midi. Les étoiles disparaissent pendant ce temps et vous apercevez un homme à plus de deux cents mètres!
«Et vous n'êtes pas contents!
--Faites excuse, monsieur le docteur, mais le mathurin quand il n'a rien à fiche de ses dix doigts pendant des semaines entières, y d'vient ronchonneur.
--C'est un tort!
«Car, enfin, vous êtes ici comme des coqs en pâte, et vous avez subi, sans l'ombre de maladie, les rigueurs d'un hivernage terrible.
«A peine quelques cas de gelure bénigne qui vous a bleui le bout du nez, tandis que vos prédécesseurs ne s'en sont jamais tirés sans ophtalmies graves, et sans scorbut.
«Allons! le plus dur est passé. Dans peu de temps le thermomètre va remonter et vous pourrez vaquer à vos occupations, en attendant le jour bienheureux de la débâcle.»
Malgré les encouragements du digne homme qui résiste moralement et physiquement à la dépression du froid avec un courage surhumain, la situation n'en est pas moins cruelle.
Pouvons-nous bien, en effet, imaginer des températures si effroyables, nous qu'un simple abaissement de 12 ou 15° embobeline de fourrures ou consigne devant le foyer.
59° au-dessous de zéro! Mais c'est à croire que la terre a cédé par rayonnement tout son calorique aux espaces célestes; que la masse atmosphérique accumulée à l'équateur par la force centrifuge n'est plus assez épaisse, au pôle, pour empêcher cette effroyable déperdition, et qu'il y a, là-haut, comme une déchirure à ce revêtement protecteur, une fuite par où s'en va la chaleur de notre planète. C'est à penser que toute source de calorique est à jamais tarie, et que la terre va prochainement se transformer en un colossal glaçon que le soleil n'échauffera plus.
Du reste, tout semble concourir, à chaque instant de leur triste vie, pour rappeler aux matelots l'implacable ennemi. La morsure tenace du froid qui les pénètre jusqu'aux os dès qu'ils s'aventurent au dehors, l'aspect désolé de l'espace environnant, la neige sous laquelle la goélette a cessé de faire saillie, la fine poussière qui tombe sans relâche, même par les nuits les plus sereines, et laisse apercevoir les astres comme à travers une gaze, la sonorité exaspérée des glaçons qui craquent sans trêve, les congélations partielles qu'on ne compte plus et jusqu'aux surprises occasionnées par le contact d'objets en apparence inoffensifs.
Un exemple entre cent. Un jour, Constant Guignard, après sa faction, voulut au moment de rentrer au poste, consulter le grand thermomètre à mercure, suspendu au-dessous du falot éclairant le pont.
Il marquait seulement -43°, tandis que le thermomètre à alcool placé à côté marquait -47°.
--Tiens! y radote, c'ui-là, dit le Normand à son camarade.
--P't'êt'e qu'il est gelé.
--J'vas y souffler dessus, ça le fera monter.
Et voila mon Normand qui s'époumonne à entourer des vapeurs de son haleine la boule de verre, sans autre résultat, d'ailleurs que de la couvrir d'une croûte de givre.
--T'as raison? il est gelé... mâtin!... même du métail qui sert à mesurer la fraid!...
«Si j'l'entonnais dans mon gant!»
L'enveloppement avec la fourrure n'ayant pas plus réussi, Guignard continue à tripoter l'appareil, tant et si bien qu'il lui glisse des mains et se brise sur la glace couvrant le pont.
O surprise! il s'échappe du tube un petit lingot métallique, solide et aussi luisant que de l'argent.
Comme un enfant qui veut esquiver les suites de sa maladresse, le premier soin du matelot est de saisir le lingot et de le réintégrer dans les fragments du tube.
A peine l'a-t-il serré entre le pouce et l'index, qu'il pousse un cri de stupeur.
--Quoi donc qu'y a? demande le camarade.
--Vingt-cinq noms d'un d'là!... c'est comme si que je tenais un fer rouge.
--T'es bête!...
--Ou! lè! là!... ou! lè! là!... ça me brûle jusqu'aux os... Il laisse enfin tomber le lingot, mais trop tard pour éviter une cruelle brûlure par congélation.
Arrivé tout penaud au poste, il cache sa main qui bientôt se gonfle et devient de plus en plus douloureuse.
--Qu'est-ce que vous avez encore, vous? demande le docteur auquel rien n'échappe.
--Rin! monsieur le docteur.
--Mais vous vous êtes brûlé! il faut panser cela!...
--Faites excuse, Monsieur, c'est pas une brûlure, c'est une chose arrivée censément par rapport à la fraid.
--Pas tant d'histoires!... la vérité!... sinon je serai forcé de vous abattre plus tard deux doigts.
«Ma parole, vous avez envie de vous en aller par morceaux et c'est à croire que vous collectionnez les avaries.
«Décidément, votre nom vous prédestine.»
Le matelot très effrayé confessa enfin sa maladresse et reçut des soins en conséquence.
Il jura, mais un peu tard qu'on ne le reprendrait plus à toucher avec ses mains nues tout ce qui est _métail_, et se vit condamné à une incapacité absolue de travail pendant plus de quinze jours.
Enfin, si les hommes souffrent si durement des rigueurs de l'hivernage, il n'est pas jusqu'aux chiens qui ne leur payent aussi un terrible tribut.
Pendant la cruelle semaine qui amena la dépression de -59°, les pauvres bêtes, jusqu'alors indemnes, sont tout à coup décimées par les ravages de la _maladie groenlandaise_.
En moins de trois jours, dix d'entre eux, après avoir refusé de boire et de manger, sont pris de convulsions terribles. Crispés, la langue pendante et injectée, la gueule souillé d'écume, le poil hérissé, l'oeil fou, ils poussent de rauques et sinistres aboiements.
Bien que la maladie ne se communique pas, dit-on, par la morsure, elle offre tous les symptômes de l'hydrophobie, et débute spontanément chez les chiens soumis à un froid exceptionnel.
Malheureusement elle est incurable comme la rage.
En dépit des soins les plus attentifs et les plus éclairés, les pauvres animaux succombèrent en moins de huit jours.
Par bonheur, les vingt qui restaient et parmi eux les favoris du Parisien, demeurèrent complètement à l'abri du fléau.
Si tous ces faits contribuent à assombrir les marins de la _Gallia_, il est un autre sujet de préoccupation bien autrement grave qui inquiète les officiers.
C'est la dérive du pack. L'implacable dérive dont la direction assez longtemps favorable aux explorateurs, se modifie pour la troisième fois.
Après être descendue franchement du nord-est au sud-ouest, et être remontée vers le nord, la banquise resta immobile pendant trois semaines environ, quand elle eut atteint le point le plus septentrional.
Déjà le capitaine espérait qu'elle était fixée enfin jusqu'à la débâcle, et qu'il pourrait, aux beaux jours, prendre de là son audacieuse envolée vers le pôle.
La goélette se trouvait alors à peu près par 86° de latitude nord. Par conséquent à 4° seulement de l'axe terrestre! C'est-à-dire à quatre cent quarante-quatre kilomètres... un peu plus de cent dix lieues.
Malheureusement elle abandonna peu à peu ce point mort où l'influence du courant était contre-balancée par une cause inconnue, et reprit son mouvement circulaire qui l'entraîna vers le nord-est.
Le capitaine, attentif à toutes les variations de latitudes, est édifié désormais.
Le courant océanique accomplit un cycle régulier dans le sens des aiguilles d'une montre et emporte avec lui, dans cette colossale circonférence, la barrière de glace.
Il n'y a plus de doute possible, le navire oblique maintenant vers le nord-est. Etant donnée sa vitesse de translation, il se trouvera, dans un mois, c'est-à-dire au 10 mars, à peu de chose près où il était avant l'hivernage. Avec cette différence toutefois que le vaisseau allemand sera placé au nord, et la _Gallia_ au sud, son avant dirigé vers le détroit de Robeson, puisque l'évolution aura été complète.
Oh! les désespérantes surprises ménagées aux téméraires qui l'osent braver par l'implacable région hyperboréenne!
Eh! quoi, tant de constance, tant d'efforts, tant de labeurs pour arriver, en fin de compte, à perdre un kilomètre! Ces travaux de géants accomplis sans murmure, cette lutte fiévreuse contre le pack, ce chenal, une merveille de patience et d'énergie, bref, tout ce que peut entreprendre et réaliser la vaillance humaine décuplée par l'espérance, tout cela se chiffre, comme résultat, par une quantité négative: -un kilomètre!...
Comment informer de ce lugubre incident les matelots énervés moralement par l'interminable hivernage, et déprimés physiquement par ce froid mortel!
Comment leur dire: «Nous combattons depuis dix mois et nous sommes vaincus à la fois par les hommes et les éléments!»
Toutes réflexions faites, il vaut mieux attendre le retour du soleil qui va succéder aux longs crépuscules. A ce moment, les hommes, soustraits à l'influence néfaste des ténèbres et de la claustration, auront partiellement récupéré leur énergie, et l'effet de la mauvaise nouvelle se trouvera notablement atténué.
Entre temps, les matelots toujours en quête de distractions, se complaisent au spectacle féerique des aurores boréales qui surabondent à cette époque de l'année.
Ces incomparables météores qui constituent l'unique manifestation extérieure de la vie, deviennent de plus en plus nombreux de janvier à mars, et se montrent souvent plusieurs fois en une seule nuit.
Bien que ces mystérieuses clartés soient trop faibles et trop passagères pour rompre d'une façon appréciable la triste monotonie des ténèbres polaires, elles n'en excitent pas moins une admiration toujours nouvelle, exempte de satiété.
Du reste, le capitaine sait tirer parti de leur apparition pour imposer à ses hommes une tâche qui les occupe. Tel est chargé de les signaler. Tel autre doit observer leur durée. Tel étudie les variations de l'aiguille aimantée. Les plus intelligents s'ingénient à les décrire, et tous de très bonne foi s'imaginent collaborer ainsi au grand oeuvre.
Généralement le phénomène a pour lieu d'élection la partie septentrionale de l'azur céleste.
On voit d'abord apparaître, dit le lieutenant Payer, un des plus consciencieux observateurs, sur l'horizon, un arc pâle qui s'élève peu à peu vers le zénith. Il est parfaitement régulier. Ses deux extrémités touchent presque l'horizon et s'allongent du côté de l'Est et de l'Ouest, à mesure que monte le météore.
L'ensemble présente une belle couleur tendre à peu près uniforme, d'un blanc diaphane légèrement teinté de vert, assez analogue à celui d'une jeune plante qui aurait poussé à l'ombre loin des regards du soleil. La clarté de la lune paraît jaune à côté de cette nuance délicate, très douce à l'oeil, et dont les mots ne sauraient donner une idée.
La largeur de cet arc peut atteindre le triple de celui de l'arc-en-ciel, et le scintillement des étoiles la traverse sans être affaibli.
Il s'élève de plus en plus dans une majesté tranquille; de temps en temps seulement, une onde lumineuse se meut lentement d'un côté à l'autre, et laisse apercevoir distinctement les hummocks.
Bien avant que la ligne cintrée ait atteint le zénith, un second arc naît, au Sud, du sombre segment primitif, puis est suivi après de plusieurs autres qui cerclent ensemble ou tour à tour le firmament, puis pâlissent et s'éteignent.
D'autres fois, ce sont des rubans lumineux de même couleur que les arcs, qui se déploient et se meurent en spires ondoyantes de droite à gauche ou de gauche à droite, pareils aux plis retombants d'un rideau. Souvent ces bandes de lumière se réunissent en un point commun du ciel.
La bizarre fantasmagorie peut enfin se compléter d'un jeu vigoureux de rayons qui convergent dans le sens de l'inclinaison de l'aiguille aimantée et embrasent littéralement de leurs trépidations et de leurs voltiges la voûte céleste.
C'est alors un véritable feu d'artifice, tel que l'imagination la plus hardie ne saurait s'en figurer. Involontairement l'on prête l'oreille comme pour saisir un pétillement, une détonation. Mais le plus profond silence ne cesse d'accompagner ces mouvantes illuminations dont un pinceau ne saurait jamais rendre la décevante beauté.
Les formes sous lesquelles se présentent généralement les aurores boréales sont trop fugitives et trop multiples, pour qu'on essaye de les caractériser. Généralement, elles affectent, soit des arcs lumineux, avec de beaux globes étincelants, soit l'aspect d'une sorte de voie lactée, ou de festons multicolores agités de frissons qui les font onduler sur l'écran bleu du firmament.
La plupart du temps, d'ailleurs, ces formes s'engendrent mutuellement et se confondent dans une radieuse féerie.
Très intrigués à l'aspect de ces fulgurations silencieuses, les matelots s'ingéniaient à en chercher la cause, et pour la première fois ne trouvaient pas chez le docteur leur impeccable Mentor, un «parce que» catégorique à leurs interminables «pourquoi»?
Bien qu'on leur attribue, en effet, une origine électrique, les aurores boréales sont influencées très notablement dans leur formation et leur développement par les vapeurs atmosphériques. Et il est tel ou tel observateur qui se trompe rarement à l'aspect d'une buée qui favorise ou non la formation du météore.
Elles ont également sur les variations de l'aiguille aimantée une action très variable. Cette influence presque nulle quand les arcs lumineux sont immobiles et peu éclatants, s'accroît avec l'intensité des couleurs et des vibrations. Les perturbations manifestées par l'aiguille aimantée se produisent toujours à l'Est.
Enfin, remarque très importante confirmée par des observations nombreuses, les aurores boréales sont presque infailliblement suivies de mauvais temps quand elles se développent avec leur émerveillante splendeur. Si au contraire leur éclat est modéré, si elles sont peu élevées sur l'horizon et si leurs vibrations sont peu accentuées, elles pronostiquent le calme.
* * * * *
Cependant les heures s'écoulent et la durée des crépuscules va croissant. Il fait grand jour à midi, au point que les hommes venant du poste sur le pont du navire ont les yeux affectés par le changement de lumière.
Au 2 mars on doit apercevoir pour la première fois la réfraction du soleil, et il y a fête à bord pour célébrer la résurrection du Dieu Lumière.
La température est épouvantable: -41°! Mais qu'importe! On est heureux quand même, tant ce retour est impatiemment attendu.
Le soleil devrait réellement émerger au-dessus de l'horizon à la date du 5 mars. Mais, par un effet de réfraction dû à cette basse température, il est donné aux hivernants de l'apercevoir trois jours plus tôt.
A quelque chose malheur est bon, et pour la première fois on est tenté de bénir l'austère frimas.
Silencieux, attentifs, recueillis, officiers et matelots, cramponnés aux agrès capitonnés de givre, attendent la première onde lumineuse qui va enfin animer la morne solitude.
Jamais naufragés ballottés à demi morts sur une épave, n'ont interrogé plus anxieusement l'horizon, au moment où retentit ce mot magique de: Terre! qui renferme à la fois l'espérance et le salut!