Les français au pôle Nord

Part 14

Chapter 143,646 wordsPublic domain

«Bravo! s'écrie le lieutenant qui voit à travers la fumée une demi-douzaine au moins des animaux culbuter sur la neige.

--Mais, il y a des blessés! crie une voix.

«Deux!... trois... quatre...»

Un moment interdits par cette pétarade, les bêtes de meute regardent les hommes et leurs chiens, puis s'élancent vers les blessés qu'elles dévorent tout vifs, avec une incroyable furie d'affamés.

«Eh! pardieu! continue le lieutenant, ce sont des loups!

«Des loups chassant à courre... des...

--Des boeufs musqués, mon cher! interrompt le docteur.

--Des boeufs musqués! mais ils sont énormes.

«Ma parole, ils atteignent les dimensions d'une vache d'Europe.»

Les chasseurs s'approchent de leurs victimes et demeurent stupéfaits. Trompés plusieurs fois par le phénomène de réfraction qui leur faisait voir les objets beaucoup plus grands que leur taille naturelle, ils s'étaient crus le jouet d'une illusion analogue, au moment où ils déchargeaient leurs armes.

Mais la réalité ne leur laisse aucun doute sur l'opulence de leur capture, véritable trésor pour des gens depuis si longtemps condamnés à l'usage exclusif des conserves ou des salaisons.

Chaque sujet pèse approximativement cinq cents kilogrammes, et il y en a sept qui se tordent en proie aux dernières convulsions, sur la neige rougie de leur sang!

«Et c'est là, monsieur le dôtur, ce qu'on appelle boeufs musqués, sans doute pour la chose de l'ôdeur qu'il parfumait les substances que le guide il mettait son nez dessus.

--Parfaitement vrai, mon brave!

--Eh! tron de l'air, qu'est-ce qu'il fait là, lui, ce cannibale d'Esquimau?

Pendant que les chasseurs admirent et conversent, Oûgiouk s'est avancé vers un boeuf, lui a enfoncé son couteau dans le cou, puis a collé à la plaie ses lèvres qui aspirent, avec une sensualité gloutonne, le sang tout chaud de l'animal.

«Fichue cuisine! murmure le lieutenant.

--Bah! conclut le docteur, affaire de climat et d'habitude.

--Mais, dites donc, docteur, voyez comme ces coquins de loups qui nous ont rabattu ce beau gibier sont audacieux!

«Ils dévorent nos blessés à cent et deux cents mètres à peine.

«Si nous leur donnions la chasse!

--A quoi bon! Ne faut-il pas que tout le monde vive!

--Mais nos chiens!

--Nos chiens auront de quoi faire ici, avec les entrailles et les bas morceaux, une curée qui les rassasiera pour trois jours.

«Puisque, d'autre part, la chance, nous a si bien favorisés, il est, je crois, utile de travailler ce tas de viande et le mettre en état d'être transporté au navire.

--Vous avez pleinement raison, docteur.

«Sacrebleu! quelle aubaine! et quel régal monstre pour nos amis, là-bas!

--Sans compter le rôti que va nous accommoder, séance tenante, maître Dumas.

--Si vous voulez, monsieur le dôtur, je pourrai préparer un zoli plat de foie sauté pour tout le monde.

«Le foie, sauté, à défaut d'huile, dans cette belle graisse blance, il sera divin!

--Comme vous voudrez, mon brave.

«Je connais et j'apprécie vos mérites, suivez votre inspiration.»

De tous côtés, les matelots, devenus bouchers, travaillent la viande, selon l'expression du docteur.

Les boeufs sont ouverts, puis vidés, à la grande joie des chiens qui font ripaille, et du Groenlandais qui s'empiffre, à éclater, de viscères tout chauds.

Pendant ce temps, le docteur et le lieutenant causent à bâtons rompus, et naturellement les boeufs musqués font les frais de l'entretien.

«Je n'aurais jamais cru que des animaux de telle taille pussent vivre sous un pareil climat, où l'existence paraît, de prime abord, impossible.

--Vous oubliez, mon ami, qu'il y a ici des végétaux en quantité.

«Ils sont microscopiques, j'en conviens, mais ils surabondent.

«Aussi, un boeuf n'est-il pas embarrassé pour déjeuner d'une futaie, et souper d'un taillis.

--Et pendant l'hiver?

--Ils écartent la neige avec leurs pieds et broutent les mousses et les lichens.

--Ils peuvent supporter les terribles froids polaires?

--Comme les ours, les lièvres, les renards et les loups.

«Voyez cette fourrure plus épaisse, plus longue et plus fine encore que celle des bisons d'Amérique.

«Un pareil vêtement n'est-il pas capable de les défendre contre un froid de -40 degrés?

--C'est possible et cela doit être, puisqu'on en trouve jusqu'ici.

--Et même plus loin vers le pôle.

«Bien plus: les grands froids arctiques semblent à ce point favorables à leur reproduction, qu'ils se multiplient avec plus d'abondance au delà du soixante-dix-huitième degré!

--Ils doivent avoir pourtant des ennemis.

--A part les hommes, je ne vois guère que les loups.

--Les hommes! il y en a qui vivent dans cette région?

--Quelques nomades... au moins pendant l'été.

--Quant aux loups, je m'étonne qu'ils osent poursuivre et sans doute forcer des animaux aussi agiles, aussi vigoureux qui, s'ils voulaient bien, écraseraient comme des mouches ces pirates hyperboréens.

--C'est que le boeuf musqué, malgré son aspect rébarbatif et sa figure farouche, est le plus inoffensif des quadrupèdes.

«Du reste, son nom scientifique, admirablement trouvé, le dépeint on ne peut mieux: _ovibos moschatus_.

«_Ovibos_: un mouton-boeuf!

--C'est juste; quoique l'épithète de _moschatus_, musqué, me semble un peu exagérée.

--Vous vous apercevrez du contraire en le mangeant.

«Le guide esquimau ne s'y est pas trompé, lui.

--L'odeur, en tout cas, ne me paraît pas, à beaucoup près, aussi prononcée que chez certains crocodiles.

--Mais elle n'en est pas moins fort sensible et parfois très désagréable, au printemps surtout, et chez les vieux mâles.

«J'en reviens à la structure un peu paradoxale.

«Doit-on le comprendre dans cette espèce de moutons à longs poils, à queue très courte, et de la grosseur d'un cheval, que l'on rencontre au Nord du Mexique, sur les confins de l'Etat d'Arizona?

«Je le croirais volontiers, car, malgré sa grosseur, il est plutôt mouton que boeuf.

«Voyez, il n'a point, à proprement parler, de mufle, ou museau nu, puisque ses naseaux sont couverts de poils jaunâtres, ainsi que les lèvres et le menton. Il n'a pas de fanon sous la gorge, il n'a que deux mamelles, sa queue est imperceptible et ses pieds sont asymétriques, puisque ceux de devant sont arrondis et ceux de derrière pointus.

«Donc, il n'a aucun des caractères essentiels des bovidés; car son squelette lui-même diffère essentiellement de celui du boeuf.»

... Les bouchers amateurs avaient lestement accompli leur tâche pendant cette digression zoologique.

Les ovibos, décapités, puis vidés, étaient arrivés déjà sur les traîneaux, en prévision du départ qui devait s'effectuer le lendemain matin.

Les chiens repus, gonflés comme des outres, digéraient, allongés au milieu d'une épaisse litière de saules nains, en compagnie d'Oûgiouk, gavé à ne plus pouvoir respirer.

Le foie, accommodé par maître Dumas, fut déclaré succulent, malgré son odeur assez accentuée de musc, imparfaitement dissimulée par celle de l'ail libéralement prodigué.

Mais des voyageurs polaires réduits à la portion congrue de salaisons n'ont pas le droit de se montrer difficiles.

Et l'on fêta comme il convient la bonne aubaine en attendant le retour qui s'opéra sans incident.

III

Prisonniers dans les glaces.--Approches de l'hiver polaire.--Bombardement pacifique.--Falaise de glace.--Aménagement intérieur.--Programme d'existence.--L'ordinaire des hivernants.--Comment s'entretient la chaleur animale.--Faisons du carbone.--Aliments respiratoires.--Ne jamais absorber de neige.--Première étoile.--Que sera l'hiver 1887?--Menaces.--La tempête.--En péril.--Attente passive.

C'en est fait!

Le pâle et fugitif sourire de la nature arctique s'est évanoui. Plus de soleil, peu ou point de lumière. Plus de ciel bleu, plus de mer azurée, sur laquelle flamboient les icebergs. Pas une ombre, pas d'horizon. Tout est gris, terne, brumeux. La distance et la hauteur n'existent plus. L'atmosphère âpre et glaciale est saturée de vapeurs. De gros nuages bas flottent lourdement au-dessus de la plaine blanche, et se résolvent en averses de neige. Au loin, des bruits bizarres, incessants, retentissent. Saisie par le froid qui la pénètre à travers les crevasses, la banquise craque sans relâche, emplissant l'air d'un tumulte vague, ininterrompu. On est au 30 septembre, et le thermomètre ne s'élève jamais au-dessus de -17° centigrades.

C'en est fait, l'hiver est commencé, la _Gallia_ est captive.

En dépit d'une lutte farouche, surhumaine, elle s'est rendue, la vaillante, ou plutôt, elle a été prise de vive force, en plein combat.

Vainement l'intrépide capitaine et son héroïque équipage se sont acharnés avec l'énergie furieuse des désespérés, vainement ils ont livré à la banquise assaut sur assaut, brisé leurs outils, faussé leurs moteurs, presque épuisé leurs munitions et risqué cent fois leur vie. La brutale inertie des choses les a vaincus.

Les forces de l'homme, fussent-elles aidées par les engins les plus puissants, sont nécessairement limitées!

Et maintenant, les Français résignés, mais non abattus, se préparent à subir sur place les rigueurs de l'hivernage.

La _Gallia_, scellée dans la jeune glace qui recouvre le chenal, ressemble à un vaisseau de pierre. Agrès, manoeuvres, vergues, mâts, bastingages, tout disparaît sous une épaisse couche de verglas revêtu de givre. De longs stalactites pendent bizarrement en festons alourdis dont les pointes dentelées oscillent et claquent sous la poussée de la bise. Les embarcations, bien saisies et retournées la quille en l'air, ont perdu toute forme sous la neige et le verglas. L'hélice et la barre du gouvernail, retirées avant l'embâcle, gisent sur le pont, semblable lui-même à un hummock. Et n'était le filet de fumée noire qui s'échappe en épais tourbillons de la cheminée du calorifère, on dirait le spectre d'un navire échoué là depuis des années.

A moins de cent mètres, l'atmosphère est tellement épaisse, que l'on ne peut plus rien apercevoir. Pas même la _Germania_, immobilisée à deux encâblures de sa rivale, et dans une position identique. L'intervention prématurée de l'hiver, en arrêtant ainsi les deux antagonistes, les a rendus égaux devant un même insuccès.

Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu, à moins toutefois que l'expédition du chef, meinherr Pregel, n'ait été poursuivie beaucoup plus loin; ce qui est possible. Il est rentré depuis le commencement du mois, avec des traîneaux presque vides. Les marins de la _Gallia_ l'ont vu passer un matin avec ses compagnons et ses chiens paraissant exténués. Depuis ce temps, il n'a pas donné signe de vie.

Tant mieux! car le capitaine d'Ambrieux a l'horreur des relations forcées.

On n'a pas aperçu la chaloupe allemande, de l'autre côté de la banquise. Pregel l'a-t-il cachée dans quelque coin ignoré pour la retrouver après les grands froids!... Est-elle perdue?... C'est un mystère que nul ne se donne la peine d'approfondir.

Il est neuf heures du matin et les travaux préparatoires accomplis en vue de l'hivernage vont continuer.

Maintenant que la neige est assez abondante, il s'agit d'élever, au nord de la _Gallia_, une falaise, pour l'abriter contre les rafales accourues du pôle. La glace fournit les moellons, et la neige additionnée d'eau le mortier.

Chaussés de leurs bottes esquimaudes qui sont réellement incomparables, vêtus de fourrures légères pour éviter la transpiration, les marins, lestés d'un déjeuner substantiel, se mettent joyeusement à l'ouvrage.

Soudain le pack s'anime: la morne solitude retentit du bruit des instruments, des éclats de voix des travailleurs.

On équarrit à la scie d'énormes blocs, on les fait rouler sur des barres d'anspect, et on les met en place après les avoir vivement cimentés.

«Gâchez serré, les enfants, et du train! car le mortier prend vite.»

Malgré les moufles de peau qui protègent les mains, l'onglée survient.

«Branle-bas!» commande le capitaine.

Heureux comme des écoliers en récréation, les marins se dégantent, pétrissent des pelotes de neige et se séparent en deux camps.

Chaque homme a bientôt près de lui sa réserve de projectiles entassés comme des boulets dans un parc.

«Feu à volonté!»

Alors commence une lutte épique. Les pelotes volent de tous côtés, rebondissent sur les fourrures et parfois s'aplatissent sur un visage barbu drôlement hérissé de givre.

«A toi, Bigorneau!

--Pan! dans l'oeil, mon vieux Marche-à-Terre.

--Gare à ton nez, Guignard.

--A moi... touché!

--Sans rancune, hein!

--Comment donc, à ton service... eh, zou!»

Ce pacifique bombardement dure dix minutes, et tout le monde a chaud.

«Cessez le feu! à l'ouvrage, mes amis.»

Et chacun s'escrime soudain de la hache, de la scie, du pic, du ciseau.

Les cubes, équarris en un clin d'oeil, sont roulés sous les bigues demeurés en place, puis hissés sur la muraille qui monte rapidement.

En deux jours elle atteint la hauteur de sept mètres, plus que suffisante pour protéger très efficacement le navire contre les rafales et les projections de neige.

Cette opération, dont l'avenir montrera l'extrême urgence, étant terminée, le capitaine fait mettre la dernière main à l'aménagement intérieur du vaisseau.

Le pont, parfaitement étanche, a été préalablement recouvert de toiles goudronnées qui assurent et complètent son imperméabilité. La neige, tombée en abondance, s'accumula sur ces toiles et forma le meilleur isolant pour empêcher la déperdition du calorique intérieur. Pour plus de précaution, le capitaine fit d'abord tasser cette neige, afin de lui donner plus de corps. Elle fut ensuite poudrée de cendres et d'escarbilles, puis légèrement arrosée avec la pompe à incendie.

Cette couche rigide, parfaitement plane et pourvue d'aspérités destinées à empêcher les glissades, devint par la suite un promenoir pour l'équipage, quand la banquise fut devenue impraticable.

Il suffit, pour le conserver en état, de le débarrasser chaque jour de la neige nouvellement tombée.

Cette condition essentielle résolue, d'Ambrieux prit une autre mesure également urgente.

La cloison séparant le carré du poste aménagé comme l'on sait[8] fut abattue pour les besoins de la vie en commun de l'état-major et de l'équipage.

[Note 8: Voir la description au chapitre II de la première partie.]

Egalité pour tous, à la table, au lit, et devant le calorifère.

Pour pénétrer dans cette vaste cavité, éclairée à l'électricité, grâce aux accumulateurs logés dans la cale, il n'y a plus qu'une seule entrée, celle du panneau de l'arrière qui conduit à l'ancien escalier de l'état-major.

Comme il doit y régner une température constante d'environ 12 degrés centigrades, il est absolument indispensable d'éviter la brusque transition d'une atmosphère relativement chaude, à un froid terrible, et réciproquement.

En supposant à l'extérieur un froid de -45° ou de -50°, l'homme sortant du navire ou y rentrant subirait une variation instantanée de 60 à 62°, susceptible de produire une congestion mortelle.

Pour parer à cette redoutable éventualité, le capitaine fit établir au-dessus de l'écoutille fermant le panneau, une tente composée de deux toiles superposées, dans laquelle tout homme devra séjourner quelques minutes, avant d'entrer ou de sortir.

La température de la tente se trouvant sensiblement plus élevée que celle du dehors, l'homme pourra s'habituer progressivement à celle qu'il va trouver, et n'aura plus à souffrir de la transition.

C'est ainsi, d'ailleurs, que procèdent les plongeurs munis du scaphandre. Ils s'immergent lentement afin de subir peu à peu les pressions considérables qu'ils trouveront au fond de l'eau, et sortent avec les mêmes précautions, pour éviter une brusque décompression.

Plume-au-Vent donne à ce retiro le nom fort bien approprié d'_écluse_.

Les inconvénients du froid étant ainsi atténués dans la limite du possible, il fallut combattre préventivement l'humidité qui doit résulter de la réunion d'hommes enfermés dans un espace aussi restreint. Une prise d'air à laquelle on ajusta une manche à vent fut pratiquée dans le pont et à travers la couche de neige, de façon à obtenir instantanément un courant, tamisé par de l'étoupe. En outre, des récipients emplis de potasse et de chaux caustique furent installés aux encoignures pour absorber l'excès de vapeur d'eau et d'acide carbonique. Chaque jour, le poste devait être ouvert, si l'état de l'atmosphère le permettait, et les hamacs exposés à la gelée.

Enfin, comme il était impossible de garder les chiens à bord, il fut décidé qu'on leur construirait un abri à la partie septentrionale du mur de glace.

Bien que les chiens esquimaux possèdent une incroyable force de résistance au froid, leur quartier d'hiver fut rigoureusement clos, planchéié de sapin, et pourvu d'une solide porte en chêne, pour résister aux tentatives aux moins probables des ours en quête de gibier.

Restait à réglementer l'emploi du temps, l'hygiène et l'alimentation.

Il importe, en effet, pour les hivernants, d'avoir une vie active, une hygiène sévère et une alimentation spéciale, sous peine de contracter de graves maladies, notamment le scorbut.

Il est indispensable de réagir à tout prix contre la torpeur causée par le froid, dont l'action déprimante est d'autant plus dangereuse, qu'il faut une grande force de caractère pour la secouer.

D'abord et avant tout, la régularisation des heures de repos. Le hamac est l'ennemi de l'hivernant. D'accord avec le docteur, le capitaine réduisit à sept heures le sommeil de chaque matelot, sauf, bien entendu, en cas d'indisposition ou de fatigue.

En conséquence, coucher à dix heures, branle-bas à six. Les hamacs et leur literie roulés comme en route, en attendant l'exposition à l'air. Puis, la toilette. Un copieux lessivage à l'_eau froide_, dans des _tubs_ en caoutchouc disposés à la cuisine.

Une pompe forée dans la glace amène l'eau à bord en abondance. Cette pompe se compose de deux tubes concentriques isolés l'un de l'autre par de l'étoupe, de façon à éviter la gelée. Comme, cependant, elle pourrait, à un moment donné, ne plus fournir de liquide, ce qui en cas d'incendie serait désastreux, le carré est pourvu de deux extincteurs chargés d'acide carbonique.

Après la douche qui excite les vaso-moteurs, accélère la circulation et produit une réaction salutaire, le déjeuner: cacao, pain ou biscuit, jambon et beurre, thé bouillant, très sucré, à discrétion. A neuf heures, deux pastilles de jus de citron absorbées militairement, devant le docteur ou un officier.

A midi, soupe au riz; lard et boeuf conservé, choux au vinaigre ou raifort comme hors-d'oeuvre. Vin, café noir additionné de rhum ou d'eau-de-vie.

Le soir, viande ou pemmican[9], légumes secs ou poisson, beurre, un verre de vin et thé bouillant à discrétion.

[Note 9: Viande séchée réduite en farine et incorporée à de la graisse.]

Une pareille abondance de victuailles semblerait peut-être superflue, surtout pour des gens habitués à un régime frugal, et condamnés par la rigueur du climat à un sédentarisme complet.

Les matelots eux-mêmes s'en étonnèrent à ce point qu'ils en firent la remarque au docteur, déclarant qu'ils ne sauraient absorber et digérer un tel ordinaire.

«Vous!... mais avant un mois vous demanderez un supplément de ration, et on s'empressera de vous l'accorder.

--Pas possible! observa Plume-au-Vent, l'orateur en titre de l'équipage.

«Mais alors, monsieur le docteur, faudrait admettre que nos boyaux s'allongeraient comme ceux des Groenlandais.

--Non, mon garçon.

«Seulement, votre corps consommera le double, sous ce climat de fer, comme une machine soumise au tirage forcé.

--Faites excuse, monsieur, mais je ne comprends pas bien la chose... et les camarades non plus.

--Je vais vous l'expliquer brièvement, car il est essentiel que vous soyez bien édifiés.

«Voyons, Parisien, vous êtes chauffeur, n'est-ce pas?

«Que donnez-vous à votre machine, pour qu'elle produise de la chaleur et par cela même du mouvement?

--Du charbon, monsieur le docteur.

--Pour atteindre une égale pression, où consommera-t-elle une plus grande quantité de charbon, au pôle, où à l'équateur?

--Au pôle, sans contredit, à cause de la déperdition plus considérable de chaleur.

--Parfaitement raisonné! Vous avez en vous l'étoffe d'un mécanicien principal.

«Eh bien! mon garçon, le corps humain est, jusqu'à un certain point, comparable à une machine à vapeur.

«Il lui faut, comme à elle, du charbon pour produire de la chaleur.

«Non pas le grossier combustible que vous entonnez dans votre fourneau de chauffe, mais une substance plus en rapport avec sa délicatesse, et chimiquement identique.

«Quand vous absorbez, par exemple, un verre de rhum ou d'huile, une bouchée de lard ou un morceau de sucre, vous introduisez dans votre estomac une substance riche en charbon, ou en carbone, ce qui est la même chose.

«Ce carbone passe, au moyen de la digestion, dans votre sang qui le charrie au poumon. Là, il est mis en contact avec l'air, et se combine avec un de ses éléments, l'oxygène, qui le brûle.

«Bien que cette combustion s'opère sans feu, elle n'en donne pas moins lieu à un dégagement de chaleur suffisant pour conserver au corps sa température qui est de 37°7 dixièmes.

«C'est compris, n'est-ce pas?

--C'est dit si clairement qu'il faudrait être un calfat ou simplement un terrien pour ne pas saisir.

--Alors, continue le docteur flatté dans son amour-propre de professeur, de même qu'il faut à votre machine une plus grande quantité de charbon pour conserver sa pression sous les latitudes arctiques, de même votre corps a besoin d'un supplément de carbone pour se maintenir à sa température.

«Sinon...

--La machine s'éteint et le mathurin largue son amarre.

--Parfaitement!

«Tel est, mes braves camarades, le motif pour lequel on vous fait absorber une ration abondante et surtout riche en carbone.

«C'est pour vous permettre de porter en vous cette source constante de chaleur, c'est même pour l'exagérer, en vue des pertes énormes causées par le froid, que vous êtes soumis au régime du cacao, du sucre, du beurre, du lard, des légumes secs, du vin et de l'alcool.

«Cette nécessité de l'existence polaire est même si bien comprise ou sentie par les Esquimaux, que vous les voyez se gorger à satiété d'huile ou de graisse.

--Sans compter, monsieur le docteur, que je préfère, et de beaucoup, pour fabriquer le nommé carbone, votre procédé à celui d'Oûgiouk.

--Eh! mon garçon, sait-on jamais à quelle nécessité on peut se trouver réduit.

«Quant aux condiments comme choux confits, raifort et radis noir, ils doivent vous prémunir contre le scorbut, ainsi que les pastilles au citron.

«Nous en reparlerons plus tard, s'il en est besoin.

«Un mot encore.

«J'ai remarqué chez vous, pendant vos deux expéditions en traîneau, une tendance fâcheuse à vous désaltérer avec de la neige.

«Pardieu! je n'ignore pas que par les grands froids la soif est souvent intolérable.

«Alors buvez chaud; très chaud!... autant que vous pourrez le supporter.

«Le thé est le meilleur breuvage, et vous l'avez à discrétion.

«Quant à essayer d'étancher la soif avec de la neige, c'est un moyen déplorable qui produit des ulcérations de la langue et de la bouche, sans compter les maux de dents et les diarrhées rebelles.

«Du reste, le remède est pire que le mal.

«Par 35° ou 40° centigrades, la neige produit sur les muqueuses l'effet d'un métal brûlant. Elle les échauffe outre mesure, et augmente peu après le tourment de la soif.

«C'est ainsi que, pour vous réchauffer les mains, vous les frottez avec de la neige.

«Aussi les Esquimaux, instruits par l'expérience, préfèrent-ils s'abstenir de neige, quitte à souffrir d'une soif atroce.

«Tout cela est bien entendu, n'est-ce pas, mes enfants?

«Suivez à la lettre mes prescriptions, et vous vous en trouverez à merveille.»