Part 13
Mais d'Ambrieux, pensant que le pack mesure environ trois kilomètres, il ne faudra pas moins de cinquante jours pour le couper entièrement. Encore, est-on sûr d'atteindre quotidiennement la moyenne de soixante mètres?
Même en l'atteignant, c'est un total de cinquante journées, pour arriver à la bordure septentrionale, si toutefois il ne survient pas d'accident.
Or, dans cinquante jours on sera exactement au 7 septembre, alors que les froids ont déjà repris avec intensité. A cette époque, les glaçons se forment rapidement sur les eaux libres, ceux qui viennent d'être coupés se ressoudent aussitôt, immobilisant la scie. Donc le chenal sera sans cesse obstrué, le sciage deviendra presque impossible.
Il faut à tout prix gagner du temps.
En conséquence, le capitaine décide que les travaux continueront jusqu'à nouvel ordre, sans interruption.
Le docteur, consulté sur la question d'hygiène, déclare que les matelots pourront supporter impunément ce surcroît de fatigue à la condition que leur ordinaire sera augmenté d'une demi-ration, et qu'ils feront le quart comme à bord.
C'est entendu.
Grâce à cette mesure et au prodigieux entrain du vaillant équipage, le chenal s'allonge, le 18, de cent mètres.
Le 19, on gagne cent dix mètres! La longueur totale est donc de deux cent soixante-dix mètres!
Mais aussi, que de difficultés, d'efforts et de fatigues!
Bah! on est Français, après tout, et on triomphe des difficultés par la constance, on aide aux efforts par une chanson, on nargue la fatigue par la gaîté.
Cependant, les Allemands, d'abord claquemurés comme des hiboux, commencent peu à peu à donner signe de vie.
On les voit sortir de leur trois-mâts, se promener sur la glace, patiner, faire courir leur traîneau, bref rompre insensiblement avec leur immobilité des premiers jours.
Ils ont même des tendances à s'approcher du chantier où les français travaillent à corps perdu.
«Diable m'emporte! grogne Fritz, le digne Alsacien qui ne mâche pas ses mots, les faillis chiens sont capables de venir se fourrer jusqu'au milieu de nous.
«Ah! mais, minute!
--Allons, mon camarade, un peu de calme, dit le second qui surveille la génératrice, et n'allez pas nous faire des histoires.
--Peuh! des histoires... je n'en demande qu'une seule...
«Fourrer cent kilos de dynamite dans les flancs à ce cachalot de malheur et y mettre le feu... dussé-je sauter avec lui.
--Diable! comme vous y allez!
--Que voulez-vous, moi, je me tourne les sangs, quand je vois ces corbeaux de Prusse...
«Et dire que je viens au pôle Nord pour me rencontrer avec eux.
«Tenez... quand je vous le disais...
--Ma parole! en voici deux qui se dirigent de ce côté.
--Eh bien! ils ont du toupet.
«Tonnerre! si j'étais à la place du capitaine, ce que je te les recevrais à coups de carabine!
--Mon vieux Fritz, encore une fois, du calme!
«Nous ne sommes pas en guerre... malheureusement!... sans ça...
--A la bonne heure!
«Je sais bien que vous ne les aimez guère, vous qui leur avez si rudement travaillé le coeur, dans des temps.
--Ma foi! ça y est!... les voici chez nous...
«Ils abordent le capitaine.
Correctement vêtus de flanelle bleu-marine, la tenue de bord adoptée généralement par les officiers de la marine marchande, deux personnages se sont approchés du commandant de la _Gallia_.
Celui-ci, qui n'est pas homme à autoriser des familiarités, ni à entamer des relations de voisinage, répond froidement à leur salut, et attend silencieusement.
«Herr capitaine, dit l'un d'eux, permettez-moi de venir vous rendre ici la visite que vous aviez bien voulu me faire à Fort-Conger, et de vous présenter le commandant de la _Germania_, herr capitaine Walther.
--Heureux et très honoré de faire votre connaissance, dit ce dernier, sans même attendre un mot de politesse.
«Et je suis très obligé à mon second, meinherr Vogel, d'opérer ce rapprochement entre des rivaux qui ne sauraient être des ennemis.»
Très ennuyé de l'incident, mais trop gentilhomme pour en laisser rien paraître, d'Ambrieux répond par une de ces banalités de bon ton qui dressent une insurmontable barrière entre des indifférents.
Puis il s'excuse de recevoir ainsi les visiteurs en plein air alléguant les travaux urgents qui exigent toute sa sollicitude.
«Mais, très honoré herr capitaine, répond Walther, nous serions désolés de vous causer le plus petit dérangement.
«Vous accomplissez là une oeuvre de géant... une merveille d'audace et de patience...
--J'essaye tout simplement de passer, interrompt d'Ambrieux.
--Votre modestie, Très Honoré herr capitaine, est à la hauteur de votre mérite.
«Car tenter un pareil tour de force avec si peu de monde n'est pas à la portée de tous.
--Croyez-vous qu'en dépit du petit nombre de mes auxiliaires, je ne réussirai pas?
--Dites plutôt que je le crains!
--Pas possible!
--Sans doute! car si, comme il est permis de le supposer ou même de l'admettre, je voulais bénéficier, pour m'élever au Nord, de cette voie si intrépidement ouverte...
--Ah! très bien... je comprends alors l'intérêt qui vous inspire «l'oeuvre de géant»...
«Je trace une route... je passe... suivez-moi si bon vous semble... libre à vous de profiter de notre ouvrage.
--Cependant, très honoré herr capitaine, je reconnais volontiers qu'il y aurait injustice à ne pas vous offrir une compensation.
--Monsieur, n'ayant jamais fait aucun négoce, j'ignore ce que peut être un salaire.
--Veuillez m'excuser si l'expression dont je me suis servi a rendu imparfaitement ma pensée.
«En ma qualité d'étranger, la langue française a des subtilités qui m'échappent.
--Où voulez-vous en venir?
--A vous faire une proposition.
--Une proposition?... à moi?... laquelle, s'il vous plaît?
--Mon intention, aussitôt le retour du chef de l'expédition, meinherr Pregel, étant de m'avancer dans votre canal, comme il y aurait, je le répète, injustice pour nous à être au profit, sans avoir été à la peine, j'ai l'honneur de mettre à votre service mon équipage tout entier pour aider le vôtre à couper le pack.
--Vos hommes!... avec les miens!...
«C'est impossible, monsieur.
--Ils vous obéiraient comme à nous-mêmes... du reste, nous serions là.
--Encore une fois, c'est impossible.
«Mon oeuvre est et doit rester exclusivement française.
«Pour cela, des Français seuls doivent y collaborer!
--Cependant, très honoré herr capitaine, veuillez considérer que nous passerons quand même après vous.
--Je le répète, vous êtes libres.
--Un dernier mot: Veuillez vous mettre à ma place.
«Si vous trouviez le chenal pratiqué dans la banquise par la _Germania_, en profiteriez-vous?
--Non!»
II
L'équipage français furieux de tirer les marrons du feu.--Sans-gêne allemand.--Ruse de guerre.--Pris au piège.--Abaissement de la température.--Pronostics fâcheux d'un hiver précoce.--Engelures.--Remède primitif et infaillible.--Expédition de chasse.--Meute sauvage--Massacre.--Les boeufs musqués.--Moutons géants.--La curée chaude.--Abondance de vivres frais.--Heureux retour.
Le capitaine de la _Gallia_ et son état-major admirent l'équipage dont la constance est magnifique. En vain chaque heure, chaque jour, chaque semaine--car le temps fuit avec rapidité--amènent leur contingent de fatigues; en vain les difficultés croissent à chaque instant, pour amener un résultat plus que médiocre; jamais une plainte, jamais un mot de découragement, jamais un geste de lassitude. Chacun paie de sa personne suivant son tempérament et son caractère, mais avec une égale vaillance. Les uns avec une gaieté communicative dont la source est intarissable, les autres avec une sorte d'élan rageur ou avec une ténacité froide, acharnée.
Le quart fini, lorsque les matelots de la bordée montante viennent remplacer ceux pour qui a sonné l'heure du repos, ces braves gens quittent à regret le chantier en criant: «Déjà!...»
Et pourtant, jamais labeur ne fut plus inusité pour des matelots, et en même temps plus ingrat ni plus excessif. Lutte sans merci contre les fragments rigides, contact incessant avec cette glace maudite en quelque sorte devenue un élément nouveau, barbotage dans la neige à demi fondue, chutes continuelles sur les surfaces glissantes, halage de blocs énormes à travers les sinuosités du chenal, rien ne manque à la série qui, pour être complète, exigerait une interminable description.
Tout cela pour une idée peu ou pas comprise; pour arriver à s'élever de quelques centaines de mètres vers le Nord, pour se rapprocher de ce point géographique perdu sur une mer gelée!
Mais, voilà! on s'est librement engagé à suivre le capitaine en quelque lieu qu'il lui plaira d'aller, et on le suit de confiance, par sympathie pour lui, par respect pour la promesse jurée, par amour pour ce pavillon qui ne descend jamais de la corne.
Car, on l'aime vraiment ce superbe officier, qui, tout gentilhomme qu'il est, ne craint pas, à l'occasion, de haler sur l'haussière, de raidir les jambes et de courber l'épaule quand la glace résiste. Et ce bon docteur, et ce brave second, et ce gentil garçon de lieutenant! Tous vont de l'avant et bûchent comme de simples matelots!
Mais, quel puissant encouragement, quand on voit l'état-major ainsi prêcher par l'exemple!
Et puis, il y a là les «Prussiens» qui poursuivent le même but.
Non seulement des étrangers, mais des «Prussiens». Vous comprenez!...
En conséquence, que ce soit pour aller au pôle ou au diable, ils n'arriveront pas les premiers!
Quant à cela, jamais! Cette rivalité avec l'ennemi séculaire met doublement en jeu l'honneur national.
Aussi, quelle explosion de colère, quand on les vit, avec leur habituel sans-gêne, venir un beau matin embouquer le canal pratiqué au prix de pareils efforts!
N'eût été le proverbial respect des matelots pour la discipline, cette audacieuse prise de possession amenait un conflit.
«Tonnerre! jure Plume-au-Vent exaspéré, on appelle ça tirer les marrons du feu!...
«Dans l'espèce, les marrons sont des glaçons, mais pétard de Brest! ça n'en est pas moins rasant.
--Pécaïré! rugit Dumas, que le capitaine dise un mot, et je les échenille à coups de carabine!...
--Caraï! grondent les Basques, à l'abordage!...
--L'abordage!... eh ben! j'en sis, mè, opinent les Normands.
--Malard'oué!... sabordons le cachalot, vocifèrent les Bretons.
--Allons, tais ton bec, les hommes, dit froidement Guénic.
«Fusillez rien!... abordez rien!... t'entends!...
--Voyons, maître, c'est-y pas bisquant, de voir des choses pareilles...
--Même à travers des lunettes vertes!
--Tais ton bec encore une fois, car je veux que ce bout de bitord me serve de cravate, si le capitaine n'a pas son idée.
--Ah! dame!... si le capitaine a son idée, c'est autre chose.»
Cette affirmation, d'une autorité aussi compétente que celle du digne Breton, calma, comme par enchantement, les susceptibilités de l'équipage.
On était alors au 12 août, et le chenal, après des alternatives de réussite et d'insuccès, atteignait environ seize cents mètres. A mesure que le soleil s'abaissait à l'horizon, le froid avait bien un peu repris, mais pas de façon à encombrer cette voie si intrépidement ouverte.
En conséquence, la _Germania_ quitta son ancrage et put, en moins de deux jours, s'approcher jusqu'à cinq cent cinquante mètres à peine de sa rivale.
Certes, si le procédé n'est pas rigoureusement d'accord avec les convenances, il est singulièrement expéditif et avantageux.
D'autant plus que la nuit suivante, une brise assez forte ayant soufflé du Sud-Ouest, la partie méridionale du pack se resserra au point de combler entièrement le chenal!
Vingt-quatre heures plus tard, l'accès en était fermé à la _Germania_ sans doute pour tout l'hiver!
Comme herr capitaine Walther dut bénir son étoile, et se moquer intérieurement du Français qui usait ainsi son charbon et courbaturait ses hommes pour lui ouvrir un passage!
Car le chenal fermé à sa partie méridionale, par la pression latérale des glaces, n'en restait pas moins libre au milieu, et herr capitaine Walther, bénissant de plus en plus son étoile, se promettait bien de suivre pas à pas le Français, au fur et à mesure que celui-ci continuerait sa tâche.
Mais, ce jour-là, c'est-à-dire quand la marche en arrière fut absolument interdite à la _Germania_, le capitaine d'Ambrieux, travaillé sans doute par son idée, modifia tout à coup sa façon de procéder.
Soit qu'il craignît d'épuiser sa provision de dynamite, soit pour tout autre motif entrevu par Guénic, il défendit de broyer avec la mine les bancs découpés à la scie.
Puis, il fit pratiquer, dans la rive droite du canal, un dock provisoire, dans lequel se rangea la _Gallia_, pour laisser passer le premier bloc, halé comme les autres par une partie des hommes.
Ce bloc, taillé un peu plus large que les précédents, et en forme de coin, vint boucher hermétiquement le canal, en raison de son évidement en biseau, de façon à interrompre toute communication.
Retenus par un reste de pudeur et bien loin de soupçonner cette manoeuvre originale, les Allemands n'osèrent, ou ne voulurent pas aller jusqu'au chantier français s'enquérir pourquoi on avait renoncé à la mine.
Ils attendirent douze heures.
Pendant ce temps, le capitaine d'Ambrieux et ses hommes firent tant et si bien, que huit blocs entiers, mesurant chacun environ quinze mètres, vinrent se buter au «bouchon».
Près de cent trente mètres de glace, épaisse de douze à quinze pieds, surajoutés un à un au premier, puis soudés pendant la nuit par la gelée, interceptèrent dorénavant la route entre les deux navires, à tel point que si herr capitaine Walther n'est pas muni d'engins aussi puissants que ceux de son rival, il est bel et bien prisonnier dans la banquise!
Pour être un bon tour, c'est un bon tour; et le plus subtil casuiste n'y pourrait, en aucune façon, trouver à redire, car, enfin, chacun est libre de travailler comme bon lui semble, et tant pis pour les intrus qui se trouvent pris au piège dressé par leur sans-gêne.
Aussi, quels lazzis, sur la _Gallia_, pendant que là-bas, sur la _Germania_, on épuise l'opulente série des jurons d'outre-Rhin!
«Pincées! mon vieux Fritz, pincées, les têtes carrées! hurle Plume-au-Vent qui exécute un cavalier seul épique.
--Oh! les coquins, gronde l'Alsacien, qu'ils y restent donc jusqu'au jugement dernier!
--Pour une fois, Parisien, interrompt Nick, c'est là une pièce bien mise, sais-tu?
--Diable et ta pièce! Plus de six mille mètres cubes de glace!
--M'a Doué!... dit en riant Le Guern, y z'en ont pour jusqu'à la fin de l'hiver, ou je ne m'y connais plus.
--Morale de l'histoire: fallait pas qu'y y'aillent.
--Au moins, à présent, on va pouvoir turbiner à son aise, en bons Français, et non pas pour le roi de Prusse.
--D'autant plus que les jours raccourcissent et que le temps passe.
--J'te crois!
«Le nommé soleil n'est plus si flambard... le v'là rose pâle comme une guigne pas mûre.
--Et y s'couche, comme pour nous jouer pièce!
--Et puis les nuits allongent... y gèle!...
--Sûr qu'à présent l'air est fraîche!...
--Si on n'allait pas avoir le temps de finir le canal!
--Faudra voir.
--Bah! Fini ou pas, les autres sont toujours pincés.»
Depuis près d'un mois que cet ingrat travail de percement est commencé, les conditions climatériques se sont modifiées avec une rapidité pour ainsi dire foudroyante.
Les nuits, qui d'abord n'étaient qu'un simple crépuscule, s'allongent et l'orbite du soleil s'abaisse visiblement chaque jour sur l'horizon.
Ce n'est déjà plus qu'un astre rougeâtre, clignotant, au disque prodigieusement élargi, qui semble s'élever à regret sur les terres de désolation.
Dans un mois, il n'y aura plus que douze heures de jour, y compris les crépuscules fort longs du matin et du soir, et quand, au 23 septembre, c'est-à-dire dans cinq semaines, le soleil aura dépassé l'équinoxe d'automne, le terrible hiver fera sentir ses douloureuses morsures.
Car, il n'y a pas, là-bas, ces transitions automnales si douces, sous notre zone tempérée.
Le passage du jour sans fin à l'interminable nuit est brutal, violent, sinistre.
La terre, à peine échauffée, se refroidit si vite, que d'épais brouillards flottent lourdement sur la banquise, tant que le soleil n'est pas monté à une certaine hauteur. Parfois il neige, et il gèle chaque nuit.
Tout cela depuis une dizaine de jours seulement, alors que la période de beau temps devrait durer près de trois semaines.
Bref, tout annonce un hiver précoce!
Une semaine se passe encore, et il devient impossible aux hommes de la _Gallia_ de fournir une égale somme de travail.
Le capitaine, voulant lutter quand même contre les éléments, contre la malchance, contre l'impossible, a fait monter deux lames de scie. Elles fonctionnent d'une façon à peu près satisfaisante, même pendant la nuit, grâce au fanal électrique remplaçant le soleil.
Mais les matelots, en dépit de leur indomptable énergie, commencent à être épuisés. Leurs mains et leurs pieds sont criblés d'engelures. Le docteur craint de les voir s'envenimer. Il a dû ordonner pour quelques-uns le repos absolu.
C'est que si le petit oedème phlegmoneux, connu sous le nom d'engelure, est ici un simple bobo, il n'en est pas de même là-bas, où il atteint des proportions énormes, et produit d'horribles plaies demeurant longtemps incurables.
Cinq hommes sont déjà réduits à l'inaction.
Le pauvre Constant Guignard, qui semble collectionner les avaries, est le plus maltraité de tous.
Un de ses pieds, devenu comme celui d'un éléphantiasique, n'a plus aucune forme. C'est une masse de chair tuméfiée, violette, couverte de nodosités et d'ampoules d'où suinte une sérosité jaunâtre.
Le docteur possède heureusement une panacée souveraine dont la matière première n'est pas près de faire défaut. C'est la glace pilée, appliquée en compresses _loco dolenti_, et sans cesse renouvelée jusqu'à résolution de l'oedème.
Remède simple, peu coûteux, d'emploi facile, et dont la préparation n'exige pas des connaissances pharmaceutiques très étendues.
Dans huit jours, les éclopés seront guéris.
Huit jours, soit! C'est court pour des malades, et bien long pour des gens pressés.
Mais il n'y a pas à s'insurger contre une formelle nécessité. Le capitaine le comprend tout le premier. Sous peine de compromettre gravement, à l'entrée de l'hiver, la santé de son équipage, il sent qu'il faut enrayer.
Et pourtant, il n'y a plus guère qu'un kilomètre de banquise à couper, pour que la _Gallia_ flotte sur les eaux libres!
D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir. C'est qu'il se produira dans l'état de l'atmosphère une de ces détentes assez fréquentes à la fin de l'été. Peut-être alors pourra-t-on recommencer la section des glaces.
Peut-être! Sinon la _Gallia_ restera, elle aussi, prisonnière jusqu'à la débâcle.
Ayant pris bravement son parti de ce contretemps, le capitaine pensa qu'il serait utile de distraire les hommes valides par un service modéré. Depuis longtemps les chiens sont inactifs, et les vivres frais font défaut. Si l'on faisait une petite excursion en traîneau? Une excursion dont la chasse pourrait être le prétexte.
Le docteur trouve excellente l'idée qui sera profitable aux gens, aux bêtes, au garde-manger.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Pour la seconde fois, les traîneaux sont approvisionnés et attelés. Le docteur, le lieutenant, Dumas, le Parisien, les deux Basques, l'armurier, le deuxième mécanicien et le Groenlandais sont de l'expédition. Le capitaine, le second, le maître d'équipage, le maître mécanicien restent avec les éclopés.
Le temps, bien que brumeux, n'est pas défavorable.
Surtout pas d'imprudence! Une dernière poignée de main, et bonne chance!
On part, on est parti!
La petite troupe se dirige, par le plus court, vers la partie méridionale des terres entrevues par Lockwood. Il suffit d'une journée pour les atteindre, si toutefois le traînage n'est pas trop difficile.
Allons, tout va bien! Les chiens ont du salpêtre dans les veines. Ils galopent comme des fous, et font voler les traîneaux sur lesquels, pour cette fois, les hommes se sont installés, car on emporte seulement des vivres pour quatre jours.
Grâce à cette vitesse désordonnée, on fut en vue des côtes bien avant le coucher du soleil, de façon à choisir sans peine, au milieu des roches, une cavité bien abritée pour passer la nuit.
Le lendemain, dès l'aube, les traîneaux escaladèrent, non sans difficultés, des pentes assez abruptes, mais heureusement recouvertes d'une couche de neige nouvelle suffisamment épaisse.
On atteignit de la sorte un vaste plateau élevé de cent vingt à cent trente mètres, garanti des vents du Nord par une série de montagnes qui se dressent à perte de vue dans le lointain.
Cette disposition permet à quelques représentants du règne végétal de croître, par quel prodige! au milieu d'anfractuosités, où la terre se compose de poussières à peine agglomérées. Non seulement des mousses, des lichens, noirs et jaunes, tapissent les roches du côté du Midi, mais encore on voit surgir des pavots, des saxifrages, des renoncules, qui jettent çà et là quelques points d'or et de pourpre sur la blancheur immaculée de l'interminable tapis.
Bien plus, des forêts véritables de bouleaux nains, au tronc gros comme une allumette mélangés d'airelles, et de saules à peine aussi élevés que des tuyaux de pipes, s'étalent en épaisses futaies jusqu'aux montagnes.
Pendant que le docteur, charmé de la trouvaille, examine avec la jubilation d'un savant féru de botanique le parterre boréal, le guide esquimau se met prosaïquement à quatre pattes, écarte la neige avec ses mains, colle son nez sur le sol, et fait entendre ces brusques aspirations familières aux limiers.
Très curieux de sa nature, Plume-au-Vent s'approche, regarde, fait un geste comique de dégoût, et s'écrie:
«En v'là une drôle d'idée, par exemple.
--Quoi donque? interroge Dumas qui regarde à son tour.
«Oh! le sale!...
«Tien!... mais... ça empoisonne le musc, continue le Provençal qui, en sa qualité de cuisinier, abhorre la parfumerie.
--Le musc! interrompt le docteur en s'arrachant à la contemplation de la flore arctique.
«Alors, le gibier n'est pas loin!
--Té vé!... monsieur le dôtur, lequel s'il vous plaît, de gibier?
--Mais, celui dont les _laissées_, comme on dit en vénerie, exhalent cette odeur.
«Un gibier de taille et de choix, mon camarade!
--Aussi, voyez avec quelle jubilation maître Oûgiouk se pourlèche les babines et se frotte la panse.»
Les chiens, qui ont également perçu les émanations, dressent la tête, pointent les oreilles et font entendre un brusque aboi, auquel répond un hurlement lointain.
«Eh! pécaïré!... on çasse aussi, là-bas... on dirait les cris d'une meute!»
Les hurlements, couverts parfois de mugissements étouffés, se rapprochent. Puis, on perçoit une sorte de roulement qui rappelle celui d'un peloton de cavalerie.
«Attention! commande le docteur en armant sa carabine.
«Lieutenant, ouvrez l'oeil... Dumas, mon garçon, il vous faut faire coup double.
«Visez au défaut de l'épaule.»
D'abord très excités, les chiens, soudain pris de peur, baissent la queue, serrent les oreilles, se collent les uns contre les autres, se font petits et tremblent de tous leurs membres.
Soudain, on voit accourir du fond du plateau un groupe compact d'animaux de nuance bise, et galopant avec une vélocité prodigieuse.
Derrière, un autre groupe de quadrupèdes beaucoup plus petits, mais infiniment plus nombreux, de couleur gris clair, et bondissant comme des lévriers, en hurlant à pleine gorge.
La première troupe passe à peine à vingt mètres des chasseurs accroupis, le genou en terre, l'arme à l'épaule.
«Feu!» commande le docteur.
Une dizaine de détonations éclatent, puis une seconde salve qui jette un désordre inouï au milieu du peloton.