Part 11
Tout est prêt. Le capitaine arbore sur le premier traîneau un petit pavillon tricolore et donne le signal du départ.
Le capitaine, le docteur et Oûgiouk marchent en tête; viennent ensuite Le Guern, Nick dit Bigorneau, et Mossieu Dumasse; puis, le Parisien, Constant Guignard et Courapied dit Marche-à-Terre, accompagnant, trois par trois, chacun des traîneaux.
Les chiens, dans le premier moment d'effervescence, donnent un furieux coup de collier et menacent de s'emballer. Mais d'un seul coup de fouet qui prend en écharpe son attelage, Oûgiouk a tôt fait de modérer cette ardeur intempestive. Le Guern et Plume-au-Vent, qui ont étudié la manoeuvre du fouet, l'imitent sans plus tarder, et obtiennent un succès analogue.
Du reste les éléments se chargent bientôt d'arrêter toute velléité d'émancipation, tant la vicinalité de l'endroit, comme le fait observer plaisamment le Parisien, a montré de négligence dans l'entretien des voies de communication.
«Oh! là... là...
«J'aimerais mieux être en enfer.
--A cause de quoi? demande naïvement Courapied, toujours prêt à se laisser mystifier.
--A cause des pavés, bêta!
--Comprends pas!
--Suis bien mon raisonnement.
«On dit et on répète que l'enfer est pavé de bonnes intentions...
«Eh bien! est-ce que nos traîneaux ne glisseraient pas mieux sur ce macadam perfectionné que sur ces blocs ronds, aigus, obliques ou coupants, entremêlés de flaques d'eau et de paquets de neige à demi fondue?
--Allons! v'là que tu te moques encore de moi.»
Le docteur qui a entendu cette plaisanterie monumentale, perd son sérieux et dit au capitaine qui, de son côté, rit de bon coeur:
«Le drôle a parfois de l'esprit, et ses saillies au gros sel avec ses comparaisons baroques sont vraiment amusantes.
--C'est là, d'autre part, un état moral bien précieux pour les membres d'une expédition comme la nôtre.
--A qui le dites-vous, capitaine!
«La gaieté à jet continu, l'entrain perpétuel sont la meilleure hygiène pour combattre la morne désespérance des nuits polaires.
«Un loustic de cette trempe vaut à lui tout seul une pharmacie.»
La voirie, pour employer l'expression du Parisien, devient absolument déplorable. Sur les parties les plus élevées où la glace est sèche, on trouve une couche d'efflorescences salines qui rendent le traînage pénible. Par contre, les parties basses sont recouvertes d'eau, ou plutôt d'une épaisse bouillie de neige à demi fondue dans laquelle on enfonce, les hommes jusqu'à mi-jambes, les chiens jusqu'au ventre.
N'était l'imperméabilité absolue des chaussures esquimaudes, chaque piéton voyagerait dans un bain de pied à zéro.
Pour la première fois le Parisien et ses camarades conçoivent l'usage et l'utilité du traîneau. Ils avaient cru jusqu'alors que les équipages de chiens, devant rencontrer des surfaces planes, serviraient à convoyer, avec leur prodigieuse vitesse, les voyageurs arctiques. Mais, pas du tout. Les hommes s'en vont à pied comme de simples mortels, et les toutous emmènent seulement le matériel et les provisions.
Plume-au-Vent n'en revient pas! Le voilà devenu tringlot... de la flotte, mais tringlot à pied! Chose qui ne se voit pas, même dans l'armée de terre, pour laquelle il professe, en sa qualité de navigateur endurci, un dédain plein de commisération.
Du reste, il n'est pas besoin de s'être avancé bien loin sur le pack pour comprendre qu'une excursion même d'agrément serait impossible. Les blocs, de plus en plus irréguliers, succèdent aux blocs. Il y a des roches, des collines, des ravins en miniature, mais dénivelant, comme à plaisir, la carapace de glace. Un homme, fût-il mâtiné de clown et de singe, ne pourrait jamais se maintenir sur le traîneau sans dégringoler à chaque pas.
Le véhicule, qui cependant n'est guère chargé, monte péniblement une pente à 45°, glisse à toute vitesse de l'autre côté, penche à droite sur un morceau de glace, culbute à gauche dans une fondrière, se remet tant bien que mal d'aplomb sur les patins, oscille de nouveau pour cahoter de plus belle... bref, avance de bric et de broc sans être jamais horizontal.
Entre temps, les hommes doivent le pousser par derrière, quand les chiens, roidissant leurs pattes, tirant la langue, ne peuvent le déhaler. Ou bien il faut le maintenir sur une déclivité, pour l'empêcher de glisser trop vite, ou le soulager pour le mettre en équilibre quand il rencontre une aspérité.
Parfois, le conducteur novice prend mal ses mesures et s'étale de son long à la grande joie des camarades, bientôt victimes d'un accident semblable.
Si ces chutes sont sans danger, il n'en est pas de même des immersions partielles qu'il importe d'éviter à tout prix.
La glace est loin d'être partout homogène et de posséder une égale rigidité. Celle qui provient de la congélation de l'eau de mer est souvent couverte d'une sorte de _saumure_ très épaisse, très riche en sel et qui ne se solidifie jamais complètement.
Elle recouvre traîtreusement les trous par lesquels viennent respirer les phoques, et si le voyageur n'y prend pas garde, il pourra être, à un moment donné, trempé jusqu'à la ceinture.
Ces fondrières glacées sont d'autant plus insidieuses, que rien ou presque rien ne les signale aux yeux des novices qui doivent peu à peu s'habituer à les reconnaître, comme les chasseurs de canards les vases molles perfidement dissimulées au milieu des marécages.
Pour ce motif surtout, les explorations en traîneau sont plus pénibles et même plus dangereuses pendant l'automne qu'au printemps. De plus, elles sont faites par des novices ignorant l'hygiène arctique, et ne sachant pas combien il importe d'éviter la transpiration.
Fort heureusement la vieille expérience du docteur supplée à tout, et des précautions, en apparence exagérées, évitent ces petits mécomptes si fréquents au début.
Néanmoins, la caravane avançait toujours en côtoyant le bord méridional du pack dont le capitaine relevait à chaque instant la configuration.
Jusqu'à présent, les accidents s'étaient bornés à des chutes et à des immersions partielles insignifiantes.
Mais, Constant Guignard, l'homme né sous l'étoile de la malchance, le Normand au nom prédestiné, devait bientôt légitimer l'influence de l'étoile et la prédestination du nom.
Le convoi s'en allait cahin-caha. Par prudence, le capitaine, sur les indications d'Oûgiouk, se retournait, et criait aux marins d'éviter tel ou tel point suspect.
Guignard, demeuré quelques pas en arrière pour renouveler l'indispensable paquet de tabac en carotte, courait sur une crête, en homme qui se joue des faux pas, quand tout à coup le pied lui manque, il glisse, et patatras! va s'asseoir au beau milieu d'une flaque.
Le bruit de la chute et le juron qui l'accompagne font retourner Plume-au-Vent et Courapied.
«Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain? s'écrie le Parisien en voyant son matelot barbotter en jurant.
«Ben voyons! faudrait pourtant voir à s'arracher de la limonade...
«C'est donc une passion, chez toi, le bain à zéro!
«Allons, attrape ce bout de filin... et hisse-la!...»
Constant Guignard, trempé jusqu'aux aisselles, se retire tout confus et déjà claquant des dents.
«Dis voir, t'as pas cassé le verre de ta montre?
--Mâtin! balbutie l'autre, qué lessive!
«J'ai froid jusqu'à la moelle des os.
--Stop! commande le capitaine.
«Tu es mouillé, garçon, il faut changer.
--Oh! merci, capitaine... c'est pas la peine.
«En marchant, ça séchera.
«Sauf vot'respect, à Terre-Neuve, j'ai été pas mal de fois saucé par la lame, et en grand...
«J'y ai pas... fait... attention.»
Le docteur est arrivé en courant.
«Déshabillez-moi ce lascar-là, dit-il brièvement, et frictionnez-le ferme... à tour de bras!
«Il était en sueur au moment du plongeon, et il est dans le cas d'attraper une congestion.
«Vite!... une lampe à esprit-de-vin... un morceau de glace dans une casserole.»
En un tour de main, Guignard, qui défaille pour tout de bon, est dépouillé de sa défroque déjà raide comme du carton.
Le capitaine, aidé de Plume-au-Vent, le frotte à lui enlever l'épiderme, puis quand, après cinq minutes d'une gymnastique enragée, le pauvre diable commence à respirer, on l'entonne dans un sac de fourrure.
Déjà l'eau bout, tant la lampe à alcool développe de calorique. Le docteur fait infuser, pour la forme, une pincée de thé, puis additionne le mélange d'une formidable dose de rhum.
«Tiens, mon gars, sirote-moi ça, dit-il au matelot dont les dents crépitent toujours comme des castagnettes.
«Tu n'en mourras pas, mais une autre fois, ne t'avise pas de faire le plongeon quand tu seras en sueur... autrement, gare à ta peau.
«Quant à vous, mes amis, écoutez-moi.
«Ne faites aucun effort violent susceptible de vous mettre en transpiration.
«Nous sommes dans une saison pire que l'hiver, surtout pour les novices qui ont des tendances à trop se couvrir pendant la marche.
«On s'échauffe sans même s'en douter, puis on se refroidit brusquement, et alors, gare aux rhumatismes et aux pleurésies.
«Et surtout, s'il vous arrive un accident comme celui-ci, pas de fausse honte... faites ce que je viens d'ordonner pour votre pauvre camarade qui pouvait très bien mourir là... sous vos yeux, sans reprendre connaissance.
--Pétard! murmure à part lui Plume-au-Vent, j'aurais jamais cru qu'un homme aurait pu être si vite «nettoyé».
«C'est pire qu'un coup de soleil sous l'équateur, et pourtant, Guignard, mon matelot, n'est pas une mauviette!»
Cet accident n'eut d'autre suite qu'un arrêt de deux heures, mis à profit pour déjeuner, mais il servit d'exemple aux matelots, imprudents comme de grands enfants et plus insoucieux qu'on ne saurait le croire.
Constant Guignard nanti d'un vêtement complet, bien sec, mangea de bon appétit, et reprit sa place à l'arrière-garde, mais évita dorénavant, avec le plus grand soin, les fondrières traîtresses.
La soir venu, c'est-à-dire l'heure à laquelle finit ordinairement la journée, puisque le soleil ne quitte plus l'horizon, la tente fut dressée sur le pack. Puis, après un solide repas auquel cette rude marche servit d'apéritif, les matelots se blottirent trois par trois dans les sacs.
Le capitaine eut le docteur pour camarade de lit, et Oûgiouk s'allongea simplement sur la glace.
On avait parcouru dix milles marins (18 kilomètres 570 mètres).
XII
Histoire du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes vertes.--Après six jours de marche.--Les traces du lieutenant Lockwood.--Document allemand.--Encore Pregel.--Pour une avance de deux cents mètres.--La voie du retour.--Pas de passage!--Aboiements dans le lointain.--_Halt!... wer-da!..._--La _Germania_.--La fête du 14 juillet sur la banquise.--Comment Plume-au-Vent perdit des illusions et gagna un sobriquet.
L'expédition, fort peu pénible d'ailleurs à cette époque, la moins inclémente de l'année arctique, se continue sans incidents remarquables.
Parfois la capture d'un phoque, subitement harponné au fond de son trou par Oûgiouk, vient rompre la monotonie de la marche et l'uniformité de l'ordinaire.
Parfois aussi, Dumas qui cuisine et chemine l'arme en bandoulière, fusille un ours alléché par l'irrésistible parfum des victuailles accommodées en plein vent.
Les chiens font une curée copieuse, les hommes se régalent d'un morceau de phoque à la tartare, ou savourent un gigot tellement imprégné d'ail, que le gosier vous en fume, prétend le Parisien. La santé se maintient excellente, sauf pourtant l'apparition d'ophtalmies légères, occasionnées par le rayonnement du soleil sur la glace.
Le docteur décrète que chaque homme sera pourvu d'une paire de lunettes vertes, et procède séance tenante à la distribution des instruments.
Plume-au-Vent, ravi, braque aussitôt les bésicles sur son nez, va s'admirer dans une flaque d'eau, en guise de miroir, et déclare que ça lui donne l'air d'un philosophe.
Dumas est superbe avec sa peau brune, sa barbe en éventail, et son vaste nez. Le Parisien trouve qu'il ressemble à un marabout.
Mais Constant Guignard, qui est affreusement camus, ne peut arriver à conserver les lunettes sur son rudiment de nez, ce qui amuse fort Plume-au-Vent.
«Mon pauv' vieux! tes lunettes ont besoin d'aller au manège.
--A cause?
--Pour apprendre l'équitation.
«A peuvent pas rester en selle!... qué que ça sera pendant la nuit!
--Hein?...
--Faut jamais les quitter!... même pour dormir... surtout pour dormir... le docteur l'a dit!
«Tiens!... c'est rigolo tout plein, de regarder là dedans!
«C'est joli comme tout!... on dirait des montagnes avec du gazon dessus.
«J' m'étonne plus si le Normand... un de tes pays, et un malin, faisait porter des lunettes vertes à des moutons.
--Des histoires!
--Que ma première chique me serve de poison si je ne dis pas la vérité!
«A preuve que mon Normand, ficelle comme pas un, donnait à manger des copeaux de menuisier aux pauv' bêtes qui les prenaient pour de l'herbe!»
Bref les bésicles défrayèrent pendant une journée la verve de l'intarissable loustic, et, sauf bien entendu les chefs, chacun, y compris Oûgiouk, eut sa ration de brocards.
De fait, le brave Esquimau avec sa face rondelette, plissée, grassouillette, prêtait singulièrement à la plaisanterie, quand les disques de verre, aussi vastes que ceux dont s'affublent les lettrés chinois, agrémentèrent son physique.
Plume-au-Vent n'ayant jamais fréquenté les potiches incassables du Céleste-Empire ne soupçonna pas l'analogie. Il prétendit simplement que le Grand-Phoque ressemblait trait pour trait à sa concierge. Seulement la dame du cordon était infiniment plus barbue que le guide Esquimau.
Pendant que les matelots rient et plaisantent, le capitaine est soucieux.
On marche depuis six jours et le pack orienté vers le Nord-Est ne présente aucune solution de continuité. Pas un chenal, pas une faille, pas une lézarde, rien!
Encore quarante-huit heures et il faudra songer à la retraite, car les vivres sont mesurés pour deux semaines, et le retour exigera le même temps que l'aller.
D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir, bien vague, du reste.
C'est que la banquise ne soit pas soudée au rivage des terres découvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely. Ces terres ne sont plus éloignées que de deux milles à deux milles et demi. Il faut s'en rapprocher au plus vite. S'il y avait une fissure, un vague sentier d'eau, comme il serait facile de lui donner les dimensions nécessaires au passage de la goélette!
Hélas! Plus on approche des falaises dont le gris jaunâtre apparaît çà et là, sous le revêtement de glace fondue ou décollée par endroits, plus la marche devient difficile.
Le pack se hérisse de monticules escarpés que séparent des ravins semés de blocs informes. Partout des couloirs anfractueux où l'on trouve à peine place pour poser le pied, où les traîneaux ne peuvent plus avancer. Partout le même chaos où s'accumulent de nouveaux obstacles.
Il faut dételer les chiens, hisser les traîneaux à force de bras, les pousser sur des crêtes vertigineuses, les descendre dans les déclivités, pour les hisser et les redescendre encore.
Comprenant bientôt l'inutilité d'un pareil travail, le capitaine commande la halte au milieu d'un vallon de glace. Ne voulant pas astreindre ses compagnons à d'inutiles fatigues, il part en découverte avec le docteur et le guide esquimau.
La marche des trois hommes n'étant plus entravée par le matériel s'accélère d'autant, et devient un simple exercice d'alpinistes. Ils s'aperçoivent alors que les falaises terminant les terres du Nord-Est, se prolongent dans la mer, en une série d'îlots circonscrits par la banquise. Ces pointes granitiques ont arrêté au passage les masses errantes qui se sont accumulées sur ce point en quantités innombrables, et se sont soudées malgré le courant, grâce à leur surabondance, et surtout grâce à cet arrêt.
Décidément il n'y a pas trace de chenal dans ce hérissement compact de glaçons cimentés par le froid. Là où Lockwood fut arrêté par une rue d'eau, en compagnie du sergent Brainard et du Groenlandais Christiansen, s'allonge l'immuable pack. Preuve évidente qu'entre les deux opinions extrêmes du docteur Kane et du commandant Nares, la moyenne est seule admissible.
En face du cap Wild, le docteur aperçoit les trois pitons de la petite île à laquelle Greely donna le nom de Lockwood, en souvenir de son intrépide lieutenant qui dut interrompre en cet endroit son admirable voyage.
On distingue à la lorgnette le _cairn_ édifié par les trois hommes, et comme jadis pour le tombeau de Hall, d'Ambrieux propose de visiter cet humble monument qui marque la dernière étape sur la voie polaire.
En une heure ils atteignent la pointe Nord-Ouest de l'île, s'arrêtent pensifs, devant le cairn et sont tout stupéfaits d'apercevoir, deux cents mètres plus avant dans la direction du Nord, un petit monticule élevé de main d'homme.
Ils s'approchent, constatent que ce cairn qui est formé de morceaux de charbon superposés, a été construit à une époque très récente.
D'Ambrieux fronce le sourcil et murmure, dépité:
«Pregel!... encore lui!... toujours lui!»
Le docteur et Oûgiouk écartent avec précaution les blocs de charbon et découvrent un épais bocal de verre parfaitement bouché.
Le récipient renferme un parchemin couvert de caractères anglais, français et allemands.
«Vous avez raison, capitaine, dit le docteur après avoir enlevé le bouchon, c'est signé: Pregel.
«Dois-je lire ce document?
--Lisez, docteur; il n'y a aucune indiscrétion, bien au contraire, car ces témoignages matériels du passage d'un explorateur sont laissés pour qu'on en prenne connaissance.
--Voici: «Le soussigné, commandant de l'expédition allemande au Pôle Nord, a élevé ce cairn en souvenir de son arrivée sur cet îlot. Il continue son voyage vers le Nord et édifiera, s'il plaît à Dieu, un autre cairn à dix milles de celui-ci.
«_Signé_: JULIUS H. PREGEL.»
«Le 18 mai de l'année 1887.
«C'est tout! grogne le docteur furieux.
«Pauvre Lockwood!... infortuné martyr du devoir!... battu d'une demi-tête par ce Teuton balourd, prétentieux et mystique.
«Voyez, capitaine, si ce n'est pas à faire suer par cinquante degrés au-dessous de zéro!
--Quoi?... mon cher docteur.
--Cette idée bien prussienne de venir s'installer deux cents mètres plus loin que son vaillant prédécesseur, afin de pouvoir dire: «Je suis le premier!»
«Ne point concevoir qu'une victoire comme celle-là ne compte pas et que le comble de la sottise est de faire entrer en ligne de compte un certain nombre de centimètres!
--Que voulez-vous, mon ami, l'Allemand, peu prodigue de sa nature, ne laisse rien perdre.
«Ce fait le peint tout entier.
--Un Anglais, un Russe, un Italien, un Français fût venu s'inscrire modestement près de Lockwood... il eût laissé un mot d'admiration pour le vaillant officier.
«Le Julius Pregel, qui s'intitule modestement: commandant de l'expédition au Pôle Nord, comme s'il y était déjà, essaye, lui, de dévaliser un mort!
«Pouah!... Tenez, capitaine, allons-nous-en!
--Pas sans réintégrer le document dans le cairn.
--Parbleu! Nous sommes d'honnêtes gens, nous!
«Et puis je ne voudrais pas priver les explorateurs futurs de ce témoignage de la bonne foi allemande.
--Bah! Ne vous occupez donc plus de cet incident.
«Du reste, mon concurrent signait ce papier il y a plus de cinq semaines: sa victoire doit être complète à l'heure actuelle.
--Oh! mais nous rattraperons le temps perdu, n'est-ce pas, capitaine?
--A qui le dites-vous, mon cher?
«Je n'en ai d'ailleurs jamais douté... vous entendez: jamais! Et nous en élèverons, nous aussi, de ces signaux de pierre... là-bas... plus loin... et plus loin encore!
--Quel malheur, que ce pack maudit refuse le passage à notre _Gallia_!
--Nous allons en pratiquer un, docteur.
--Mais, que de retards!
--Vous oubliez que meinherr Pregel, parti une année avant nous, n'a plus que cinq semaines d'avance.
--Tiens, c'est juste!
--Que son navire est peut-être encore à Fort-Conger à la recherche d'un lieu d'hivernage, et conséquemment distancé par la _Gallia_.
«Que Pregel sera forcé de le rallier avant les froids...
--De plus en plus juste.
--Supposez, chose fort possible, la _Germania_ incapable de s'élever jusqu'ici, alors Pregel perdra l'an prochain son avance.
«Mais assez d'hypothèses! Si j'oublie un moment que je suis sur la terre gelée, le froid aux pieds me rappelle au sentiment de la réalité.
«En route! Nous aurons fort à faire pour rejoindre nos compagnons qu'une plus longue absence inquiéterait.»
* * * * *
Cependant, le capitaine, voulant être absolument certain que le pack était bien homogène sur ses deux bords, ne prit point, pour revenir au bâtiment, la route précédemment suivie.
Il fit descendre sa petite troupe parallèlement aux terres de Lockwood, sans quitter la banquise, mais en côtoyant toujours les falaises.
La marche était plus rude, mais on avait toujours l'espoir d'une compensation apportée par la découverte d'une faille.
C'est ainsi que les explorateurs français, après avoir reconnu à la lorgnette le cap Washington, aperçu par le lieutenant de Greely, et le cap Alexandre-Ramsay, contournèrent l'île Murray, prirent connaissance du Fiord-de-Long, auquel Greely donna le nom de l'infortuné commandant de la _Jeannette_, et se dirigèrent sur la _Gallia_, en côtoyant le pack à sa partie méridionale.
Malheureusement un brouillard intense les enveloppe brusquement, alors que depuis cinq jours ils étaient en marche pour rallier le navire, qu'ils avaient quitté quatorze jours auparavant. La route devient forcément plus pénible encore, et les recherches également plus difficiles.
Bah! peu importe! dans trente-six heures l'expédition sera terminée. Si elle n'a pas donné les résultats qu'on était en droit d'attendre, on n'en travaillera que plus vaillamment à saper la banquise. Du moment qu'elle reste fermée à l'étrave de la _Gallia_ et qu'on est certain de ne pouvoir triompher autrement de sa résistance, en avant les grands moyens! Malgré le brouillard et les obstacles qui hérissent à chaque pas la voie du retour, on ne risque pas de s'égarer, tant le capitaine est sûr de sa direction.
Allons, encore douze heures d'écoulées... puis encore douze heures! c'est la dernière fois qu'on déploie la tente.
«En avant! garçons!... en avant et bon courage!... le but approche.»
Le capitaine, ordinairement si impassible, manifeste une hâte singulière.
Le docteur, qui est dans le secret de cette précipitation, car il y a un secret, excite également les matelots, prêche d'exemple, allonge les jambes et paraît oublier qu'il commence à transpirer comme un simple mortel.
C'est que voilà! On est au 14 juillet et le commandant veut faire une surprise à ses compagnons.
Berchou a reçu des ordres, tout doit être prêt à bord pour célébrer dignement la fête nationale: un festin de choix, du bon vin, des liqueurs, puis des divertissements variés dont l'organisation a été laissée à la riche imagination des matelots restés à bord.
Avec de pareils éléments de gaieté folle, d'entrain intarissable, de patriotisme ardent, cette fête, improvisée à moins de sept degrés du pôle, sur un navire français, sera complète, et unique dans son genre.
Aussi, le capitaine maugrée contre la brume qui cache le navire tout flamboyant de couleurs, sous le grand pavois.
On approche de plus en plus. Déjà les chiens tournent leur museau pointu vers le Sud-Est et aspirent bruyamment des émanations presque insaisissables.
L'un d'eux, Pompon, un des favoris du Parisien, pousse un hurlement auquel répondent, comme un écho lointain, des abois saccadés.
Brusquement la meute se met à vociférer en choeur, à la stupéfaction des hommes qui n'en peuvent croire leurs oreilles.
«Bah! opine gravement le Parisien, c'est quéque farceur, qui s'amuse là-bas sur le navire, à imiter mes toutous, histoire de leur faire entonner leur grand air.
«Allons, silence! les cabots!... Vous devriez savoir que c'est pas des animaux de votre espèce.