Les français au pôle Nord

Part 10

Chapter 103,677 wordsPublic domain

--Et vous avez revu votre rival?

--Un de ses lieutenants.

«Meinherr Pregel est en route... vers le pôle.

--Et cela ne vous inquiète pas?

--En aucune façon, quoique mon adversaire ne soit pas à dédaigner, loin de là.

--Oh! je connais, comme vous, la ténacité allemande.

--Reste à savoir comment elle sera employée.

«Jusqu'à présent la mise en oeuvre des moyens d'action me rassure; car j'ai affaire à des hommes énergiques sans doute, mais suivant opiniâtrement les sentiers battus.

--Des hommes à système et à formule...

«Tant mieux! l'imprévu les déroute.

--Et moins désintéressés que nous, à coup sûr!

«Ainsi, concevez-vous qu'ils pensent à capturer des baleines, pour amoindrir leurs frais généraux, au lieu d'employer à se traîner là-bas tous les atomes des forces dépensées!

«Ils songent au retour, assurent leur retraite, économisent l'argent, hésitent à compromettre leur navire et ménagent leur peau!

«En un mot, ils font de l'exploration arctique comme on en a fait jusqu'à ce jour.

«Tandis que nous, docteur...

--Nous marchons sans regarder en arrière... en enfants perdus... à la française!

--Et tant que subsistera une planche de la _Gallia_, tant qu'un homme restera debout, tant qu'une pulsation battra au coeur du dernier d'entre nous, il y aura encore une pensée, un cri, un effort: en avant!

«Quelle force invincible, docteur, si, comme vous venez de le dire, on ne regarde pas en arrière, quoi qu'il advienne!... et quand on raye de son vocabulaire ce mot désespérant qui paralyse à demi les plus puissantes individualités: en retraite!

--Pardieu! s'écrie avec une entière conviction le docteur, ceux qui ne possèdent pas cette inébranlable résolution, n'ont qu'à rester les pieds sur les chenets et à ne point s'intituler: voyageurs arctiques.

--Aussi n'hésiterai-je pas à sacrifier, le cas échéant, ma chère goélette, que je veux conduire, à tout prix, là où jamais navire ne s'est avancé.

--Sir Georges Nares s'est arrêté, avec l'_Alert_, par 82° 24´, et nous sommes déjà par 81° 44´.

--Oh! si le commandant Nares, soucieux comme tout marin de la conservation d'un vaisseau de l'Etat, eût risqué seulement un de ses navires, je ne doute pas qu'il n'eût poussé beaucoup plus loin.

«Et c'est ce que nous allons tenter, sans désemparer.»

Après avoir largué les amarres qui la maintenaient collée à l'immense radeau de glace, la _Gallia_ suivit à peu près la route de l'_Alert_, cherchant la place où le commodore anglais a signalé, par 82°, d'immenses dépôts de charbon de terre.

Contre son attente, le capitaine trouve le détroit de Robeson, qui fait suite au bassin de Hall, débarrassé des glaces fixes, comme le canal de Kennedy.

Aussi, la goélette arrive-t-elle en moins de quinze heures aux couches de lignite[6] placées à fleur de terre, et mesurant une épaisseur de huit mètres.

[Note 6: Combustible fossile analogue à la houille, mais de formation postérieure au terrain houiller.]

Cette particularité rend l'extraction du combustible très facile, et le capitaine peut de la sorte remplir ses soutes aux trois quarts vidées pendant la seconde partie du voyage accomplie exclusivement à la vapeur.

Ce n'est pas tout. Comme il devra lutter contre le froid terrible qui sévit là-bas pendant l'interminable nuit polaire, il fait accumuler à bord une cargaison complète du précieux combustible.

Qui sait si, plus tard, après avoir demandé au charbon son calorique pour combattre la bise glacée, il ne l'emploiera pas pour se frayer un chemin à travers les murailles de glace inviolées jusqu'alors.

Pendant que les matelots, transformés en mineurs, désagrègent à la dynamite le banc fossile, et transportent lentement sur le navire les plus gros morceaux, le docteur examine en botaniste et en géologue ce gisement dont la vue semble un défi lancé à la réalité des faits actuels.

En effet, là où le regard interrogeant au loin l'horizon ne trouve que la morne et désespérante uniformité des glaces, le docteur reconnaît, à première vue, dans la masse carbonifère, des prêles, des fougères, des cicadées, des carex couchés de long et singulièrement conservés.

Bien plus! il aperçoit des dicotylédonées et notamment des peupliers, des sorbiers, des noisetiers, des plantes aquatiques, et dix espèces de conifères!

Cette étrange accumulation de végétaux, dans une région où l'herbe elle-même peut à peine sortir du sol, stupéfie le digne savant et lui montre quels durent être, postérieurement à l'époque tertiaire, les bouleversements dont cette région, elle aussi, a été l'objet.

Moins expert en sciences naturelles, et par conséquent moins intéressé par ce retour aux siècles évanouis, le capitaine surveille prosaïquement le travail de ses hommes et parfois s'écarte comme s'il cherchait quelque chose.

Au bout d'une heure à peine, il a trouvé.

Un morceau de papier gris renfermant dans ses plis quelques bribes de tabac, puis, plus loin, des empreintes de souliers ferrés, suivant un petit sentier à peine frayé, conduisant à la mer.

Pregel est venu, lui aussi, approvisionner sa chaloupe au banc carbonifère...

La journée du 22 juin fut tout entière employée à l'arrimage du combustible. Puis, la goélette, chargée comme un bateau charbonnier, reprit son envolée vers le Nord.

On sait que sir Georges Nares, monté un peu tardivement vers l'extrême Nord, en suivant la rive occidentale du détroit de Robeson, fut définitivement pris dans les glaces le 1er septembre 1875.

Profitant de l'expérience acquise par le célèbre navigateur anglais, d'Ambrieux, pressentant l'existence d'un courant circulaire produit par l'étroitesse du détroit de Robeson, obliqua franchement à l'Est, vers le point où le _Polaris_ hiverna en 1872.

Voici pourquoi. On sait qu'il existe un courant ininterrompu portant régulièrement du Nord au Sud, à travers les détroits de Robeson, Kennedy et Smith. D'autre part, les terres découvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely, affectent la direction du Nord-Ouest à l'Est du canal de Robeson. Tandis que la ligne de côtes, appelée Terre de Grant, qui suit à peu près le quatre-vingt-troisième parallèle, en s'infléchissant au point d'hivernage de l'_Alert_, se dirige d'Est en Ouest, comme l'a démontré le lieutenant Aldrich.

Or, il est à supposer que ce courant Nord et Sud, rencontrant les terres obliques de Lockwood, aura des tendances à être refoulé vers la partie septentrionale des Terres de Grant. Naturellement, les eaux, avant de pénétrer dans l'entonnoir du détroit de Robeson, entraîneront à l'Ouest des glaces en dérive, et les accumuleront au point si malencontreusement choisi par sir Nares, là où il crut découvrir le fameux océan Paléocrystique.

Ces glaces, qu'il regardait comme éternelles, ne seraient-elles pas plutôt arrachées aux glaciers qu'entrevit Lockwood par 83° 23´ et entraînées dans ce mouvement oblique de dérive, sur la dépression Nord-Est des Terres de Grant?

Car enfin, il est un fait indéniable: c'est que Markham, se dirigeant au Nord, trouva des blocs monstrueux qui l'arrêtèrent par 83° 20´ 23´´. Tandis que Lockwood, marchant au Nord-Est, à deux cent cinquante kilomètres de là, fut arrêté, par les eaux, en gagnant sur Markham 3´ vers le pôle.

Le capitaine de la _Gallia_ espérait donc, et selon toute probabilité, trouver la côte orientale du détroit de Robeson, de plus en plus débarrassée des glaces, à mesure qu'il s'élèverait vers le Nord.

Du reste, l'événement ne tarda pas à justifier ses prévisions.

La goélette aborda le 23 au lieu d'hivernage du _Polaris_, bien reconnaissable aux débris de toute sorte, et le capitaine se rendit, avec l'état-major, au «Repos de Hall» signalé par un cairn à moitié détruit.

La tombe de l'intrépide et malheureux explorateur est en bon état. L'épaisse planche de chêne dans laquelle son lieutenant Tyson a fait profondément graver quelques lignes n'a pas souffert.

Chose étonnante, un petit saule nain dont Tyson fait mention dans le récit des misères endurées pendant la retraite, existe encore.

Il se trouve au bas d'une stèle de pierre plate, derrière laquelle est appuyé le support qui maintient la planche.

L'inscription, très lisible, est ainsi conçue:

A LA MÉMOIRE

DE

CHARLES FRANCIS HAAL

_Commandant du steamer le_ «Polaris» _de la marine des Etats-Unis chef de l'expédition au Pôle Nord_.

MORT LE 8 NOVEMBRE 1871 AGÉ DE 50 ANS

Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi, Encore qu'il soit mort, vivra.

L'officier français et ses hommes se découvrirent avec respect devant la tombe de cette noble victime, tout émus, malgré leur fermeté, de cette mort si brusque, si inattendue, mais qui du moins épargna au vaillant Américain le spectacle de la lâcheté de son équipage, allemand, hélas!

Ce pieux pèlerinage accompli, le capitaine rallia la goélette non sans avoir constaté, près de la tombe solitaire, les vestiges du passage de quelques hommes.

A n'en pas douter, Pregel et ses compagnons, édifiés aussi par les travaux des Anglais et des Américains, suivent la direction choisie par d'Ambrieux.

XI

Au point où jamais vaisseau n'est parvenu.--La mer Paléocrystique de sir Georges Nares.--Conclusions prématurées.--Vérité aujourd'hui, erreur demain.--La mer des vieilles glaces n'existe plus.--Le second pack.--La goélette arrêtée par la banquise.--En traîneau.--Pour transporter les provisions, mais non les hommes.--Bain qui eût pu être mortel.--Quitte pour la peur.--Hygiène arctique.

«Capitaine! 83° 8´ 6´´!... s'écrie tout joyeux le second qui vient de faire le point.

--Bravo! mon vieux Berchou; ton calcul est d'accord avec le mien, et la goélette se trouve effectivement par 83° 8´ 6´´ de latitude.

--Et nous avons dépassé sir Georges Nares, dit à son tour le docteur accoudé à la table du carré.

--Oh! de si peu!... pas même d'un degré!

--C'est toujours cela!

«Du moins pouvons-nous dire avec fierté que jamais navire n'est allé si loin vers le Pôle.

--Vous oubliez, docteur, que selon toutes présomptions, meinherr Pregel doit, actuellement, posséder sur nous une avance notable.

--Ah! diable!... encore ce personnage qui m'inspire de confiance la plus franche antipathie.

--D'accord, mon ami.

«Cependant, cette antipathie ne doit pas aller jusqu'à méconnaître à l'homme une réelle valeur; car si sa chaloupe n'a pas les dimensions d'un navire, son mérite est d'autant plus grand, pour s'être avancé, sur une pareille coquille de noix, au milieu d'un tel chaos!

--Vous supposez qu'il nous précède, mais vous n'en êtes pas certain.

«Qui sait s'il n'est pas pincé au fond de quelque cul-de-sac, ou serré entre deux blocs!

--Nous avons passé en dépit de tout, donc il a pu et dû en faire autant.

«Croyez-moi, docteur, il n'est pas homme à s'être arrêté en chemin, quelque épouvantable que soit ce chemin.»

... On est au 26 juin, et les membres de l'état-major vont après l'observation rigoureuse du soleil qui leur a donné la latitude, savourer le menu élaboré par Monsieur Dumas.

Ils paraissent radieux en constatant que, en dépit des affirmations de sir Georges Nares, la _Gallia_ est arrivée là où le marin anglais déclarait qu'il y avait impossibilité matérielle.

La conversation continue entre le capitaine, le docteur, le second et le lieutenant.

Le docteur, habitué professionnellement à ne poser de conclusions qu'après certitude absolue, critique vertement le commandant de l'_Alert_ pour avoir affirmé, avec tant d'autorité, des faits démentis peu après par l'évidence.

«Peut-être êtes-vous un peu dur pour lui, docteur, hasarde le second presque timidement.

«Car enfin, sir Georges était de bonne foi, et tout autre eût pu se tromper à sa place.

--Mais, du moins, on ne se pose pas en arbitre impeccable et... décourageant.

«Avez-vous lu sa relation?

--J'attends l'hivernage pour l'étudier à loisir.

--Bon! laissez-moi donc vous en citer un passage, et vous jugerez combien sont imprudentes ses appréciations.

«Je cite textuellement, continue le docteur en tirant de la bibliothèque un volume qu'il ouvre à une page cornée.

«... Du haut de notre observatoire, dit sir Nares, l'interminable pack semblait consister en petits floes circonscrits chacun par sa barrière de débris entassés; dans l'extrême éloignement, il se confondait avec l'horizon.

«... C'est bien la _mer Paléocrystique_, ou mer des vieilles glaces...»

A ces mots, le lecteur s'interrompt.

--Moi, d'abord, je l'eusse appelée: _Paléocristallique_, en me conformant à l'étymologie tirée des deux mots grecs: [Grec: palaios], ancien, et [Grec: krystallos], cristal.

--Voyons, docteur, dit le capitaine, soyez plus indulgent... c'est là une vétille, que diable!

--Soit! je continue mon extrait qui condamne si bien son auteur.

«... Pas une flaque libre, pas la moindre vapeur d'eau dans notre champ de vision qui, cependant, pourrait embrasser un arc de cent vingt degrés!

«Nous sommes parfaitement convaincus qu'aucune terre élevée ne peut exister à une distance de quatre-vingts milles (cent quarante-quatre kilomètres) au Nord du cap Joseph-Henri; aucune certainement ne s'apercevait dans les cinquante milles qui formaient l'horizon de notre échauguette.»

--Cela, docteur, c'est de l'observation exacte, dit le second.

--Soit, mais la conclusion qui en découle est au moins prématurée.

«Ecoutez-la.

«... Nous tenons donc pour sûr, continue sir Georges, que depuis la côte de Grinnel, par 83° de latitude, jusqu'au quatre-vingt-quatrième parallèle, s'étend le formidable pack qu'ont eu à combattre Markham et ses compagnons.»

«Sir Georges aurait dû ajouter: à l'heure présente; puisque _rien ne subsistait de ce pack_, auquel il accorde de confiance un degré, soit 111 kilomètres d'épaisseur, alors que notre compatriote le docteur Pavy contemplait cinq ans après ce même horizon.

«Mais, ceci n'est rien, et vous allez voir si le commodore ne continue pas à se tromper tout comme un simple mortel.

«... A la sortie du détroit de Robeson, les rivages s'orientent à l'Ouest d'un côté, au Nord-Est de l'autre--ce qui est vrai--forment les bornes d'une étendue immense, dont toute la superficie connue jusqu'à présent consiste en floes énormes, dont l'épaisseur varie entre quatre-vingts et cent pieds (27 et 33 mètres). Ils s'exhaussent par l'addition des neiges des hivers successifs, aux couches supérieures; le poids surincombant s'accroît de plus en plus, et peu à peu change les névés en glaces.

«Nombre de raisons nous portent à assigner à cette mer de _vieux glaçons_--il y tient, le commodore--une superficie considérable. On n'y voit point d'oiseaux sauvages se diriger vers le Nord, comme ce serait le cas s'il existait, dans cette région, une terre de quelque étendue. En outre, un océan complètement couvert de glaces, et où les courants froids détruisent les animalcules dont se nourrissent les baleines, ne saurait servir d'habitation aux vertébrés amphibies ou marins... les faucons qui font leur proie d'espèces aquatiques ont disparu, etc.»

«Donc, au dire de notre auteur, une mer captive sous une voûte épaisse de cent pieds... des eaux inhabitées... une atmosphère déserte.

«Et comme conclusion, le morceau que j'offre à vos méditations:

«... Qu'il y ait d'ailleurs, ou n'y ait pas de terres dans l'espace compris entre la limite de notre vue et l'axe septentrional du globe, cela ne peut avoir aucune influence sur les voyages en traîneaux. Soixante milles (cent dix kilomètres) de ces glaces que nous savons maintenant s'étendre au Nord du cap Joseph-Henri, _présentent une barrière qu'il sera impossible de traverser_ par les méthodes actuellement employées: _aussi, je crois pouvoir affirmer, sans aucune hésitation, que jamais on ne pourra atteindre le Pôle Nord par la route du détroit de Smith!_...

«De sorte, continue avec animation le docteur, que si notre capitaine avait cru, comme article de foi, aux affirmations si catégoriques de sir Georges, la _Gallia_, ici présente, n'aurait eu qu'à faire machine en arrière, et rentrer au Havre, au lieu d'embouquer le détroit de Robeson.

--Mais, reprend le second, ennuyé de voir un marin se tromper, ce marin fût-il anglais, sir Georges Nares parle seulement de l'espace compris à l'Occident du 65e degré de longitude Ouest de Greenwich.

«Si nous avons pu nous élever jusqu'ici, peut-être les vieilles glaces sont-elles toujours là-bas, pour empêcher le passage entre 65° et 70° Ouest.

--J'ai prévu l'objection, et j'y répondrai par l'extrait d'une relation qui vaut bien celle du commandant de l'_Alert_.

«Voici ce que vit, cinq ans après, un des lieutenants de Greely, le docteur Pavy, un Français, celui-là. Parti le 31 mars 1882, en traîneau, de Fort-Conger, par un froid de -34°, Pavy arrive le 11 mars à la baie de Floeberg où hiverna l'_Alert_ en 1876. Il examine du haut de la falaise qui servit d'observatoire à sir Georges, le pack formé de blocs rudes, montagneux, mais ne _rencontre plus traces de ces banquises paléocrystiques_ épaisses de 25 et 30 mètres au moins.

«Vous entendez bien: plus traces de ces formidables amoncellements de glaçons sur lesquels Markham, après des fatigues inouïes, s'éleva d'un degré vers le Nord.

--C'est prodigieux! murmure Berchou ne pouvant croire à une pareille contradiction.

--Là où sir Georges Nares concluait à l'impossibilité absolue de la vie chez les animaux, Pavy trouve le passage d'un ptarmigan, d'un lemming, d'un lièvre, d'un renard.

«Bien plus, mon collègue voulant suivre la route de Markham en pointant droit au pôle, se dirige vers le cap Joseph-Henri. Mais à peine a-t-il parcouru un kilomètre, que son compagnon, l'Esquimau Jens, s'écrie: La mer!... la mer!...

«On voyait, en effet, distinctement, une rue d'eau qui partant du cap Joseph-Henri, s'ouvre dans la direction du cap Hécla, en traversant la baie de James-Ross. Sa largeur était d'environ un mille à l'origine, mais elle allait en s'élargissant au delà du cap où elle prenait une direction boréale. En même temps, se montraient, vers le Nord, des cumulus de forme particulière, qui, suivant l'opinion des Esquimaux, bons juges en pareille matière, indiquaient la présence de vastes étendues d'eau libre.

«La dislocation des glaces soi-disant éternelles était si complète, que la partie Est du détroit de Robeson se trouvait débarrassée à cette époque encore si rude--18 avril!

--Voilà qui est un peu fort, s'écrie le second abasourdi.

«Et pour un peu, ne fût-ce que par curiosité, je voudrais bien voir cela.

--Ne t'entête pas, mon vieux Berchou, interrompt le capitaine, car c'est absolument inutile.

«L'erreur du commandant Nares est établie d'une façon rigoureuse, irréfutable.

«De même que la mer libre de Kane, la mer esclave de sir Georges est une conception théorique appuyée sur des observations incomplètes. La vérité semble être une moyenne entre ces deux opinions extrêmes.

«J'ajouterai, pour terminer ce débat instructif, soulevé avec tant d'à propos par le docteur, que Pavy, qui atteignit 82° 51´, eut la chance de relever un fait zoologique très important. L'Esquimau Jens ayant poursuivi un phoque de l'espèce _hispidus_, nous pouvons conclure que cette mer ne diffère pas sensiblement de celles qui se trouvent au-dessous du détroit de Robeson. Car, le _phoca hispida_ ne s'y hasarderait pas, s'il n'y trouvait point des trous pour venir respirer, et des poissons pour sa nourriture.

«Mais notre situation n'en est pas moins difficile, car si nous avons pu trouver la mer hospitalière pour atteindre 83° 8´, nous éprouverons de grandes difficultés pour franchir la barrière qui se dresse devant nous.

--Vous avez raison, capitaine.

«A défaut de la mer Paléocrystique heureusement disparue, nous sommes en présence d'une jolie banquise large de trois kilomètres.

«Sacrebleu! l'éperon de la goélette, les scies, les haches et la dynamite auront fort à faire, si nous ne trouvons pas une faille.

--C'est ce passage qu'il faut chercher sans délai; et s'il n'existe pas, eh bien!... nous le pratiquerons.»

Les termes de cet entretien indiquent suffisamment les phases de la traversée opérée par la _Gallia_, depuis qu'elle a quitté le «Repos de Hall», pour qu'il soit utile d'en parler plus longuement.

Malgré les affirmations catégoriques du commandant de l'expédition anglaise, la _Gallia_ s'est élevée, à 15´ près, au point le plus éloigné atteint par l'homme sur la route polaire.

Malheureusement, elle vient d'être arrêtée dans sa marche par le pack, large de 3.000 mètres, aperçu par Pavy, et qui a survécu à la débâcle de la mer Paléocrystique.

Ce pack, en dépit de la chaleur ambiante--très relative en somme puisqu'elle ne dépasse pas +4° centigrades--fond avec une lenteur excessive. Il est du reste évident que ni la radiation solaire, ni la température de l'eau ne pourront en amener la fusion. Donc, s'il n'est pas et très prochainement disloqué par la tempête, ou lézardé par le courant, le travail de l'homme sera nécessaire.

Le capitaine fait préalablement sonder et trouve le fond à quatre cent cinquante brasses. Markham, en face du cap Joseph-Henri, l'avait rencontré seulement à soixante-douze. Le chiffre accusé par le sondage de la _Gallia_, réalise les prévisions de Lockwood, qui n'ayant que trois cent brasses de corde, ne put atteindre le fond.

L'épaisseur de la glace fut en outre évaluée à quatre mètres au niveau de l'anse où s'abrite la goélette.

Reste maintenant à examiner en détail le pack pour chercher une fissure transversale, ou, s'il y a lieu, un point où les glaces soient moins épaisses, dans le cas où le capitaine serait forcé de creuser un canal.

Comme la goélette est en sûreté dans son petit havre formé par une échancrure de la banquise, et comme il serait à peu près impossible, en présence des découpures nombreuses qui frangent son bord méridional, de la faire naviguer à travers toutes ces anfractuosités, le capitaine décide que l'inspection du pack aura lieu en traîneau.

L'hygiène des hommes et surtout celle des chiens exigeant de l'exercice, d'Ambrieux saisit avec empressement cette occasion pour essayer ses équipages, et s'assurer s'il peut compter, ultérieurement, sur ses auxiliaires à quatre pattes.

Ne voulant pas faire de jaloux parmi les braves matelots qui tous voudraient bien aller «à terre», c'est-à-dire sur la glace, le capitaine, bien qu'ayant le droit absolu d'ordonner, décide que les élus seront désignés par le sort.

Sept hommes, plus Oûgiouk, l'Esquimau, et lui, neuvième, feront partie de l'expédition. Encore, le docteur demandant une autorisation de faveur, six matelots seulement seront appelés à bénéficier du hasard.

Plume-au-Vent tire le premier dans le bonnet de Guénic un petit papier plié en quatre, et fait une triomphante cabriole.

Ce veinard de Parisien! il vient de lire: oui, sur son papier, et la cabriole s'accompagne d'une tyrolienne... je ne vous dis que ça! Puis, c'est Courapied, dit Marche-à-Terre, puis Nick dit Bigorneau, puis Le Guern, puis Constant Guignard, et pour compléter dignement ce groupe que l'on dirait trié volontairement, Mossieu Dumasse, avec sa bonne carabine, présent du docteur.

Les traîneaux sont approvisionnés pour quinze jours. On y entasse en outre les sacs de fourrures, pour camper sur la glace, et la tente. Les vivres comprennent: biscuit, conserves de viande, café, thé, poisson sec pour les chiens, et alcool pour alimenter les lampes spéciales servant à cuire les aliments, et à faire bouillir l'eau pour le thé ou le café. Chaque homme est pourvu en outre d'un vêtement complet de rechange, et emporte ses bottes groenlandaises imperméables à l'eau comme à la neige.

Tout ce matériel, qui serait encombrant pour d'autres voyageurs que des matelots, ces maîtres en arrimage, est emballé dans les prélarts goudronnés, puis solidement ficelé sur les traîneaux immobiles sur la banquise.

Les chiens, heureux d'être enfin soustraits à l'immobilité qui, depuis si longtemps, leur pèse, font entendre des jappements joyeux, et se laissent atteler fort docilement à leur «bricole» en cuir de phoque.