Les Forestiers du Michigan

Part 9

Chapter 93,732 wordsPublic domain

--Ah! vous êtes Mariami?... cette jeune fille Indienne, n'est-ce pas?

--Oui.

--Le ciel me bénisse! Mais, depuis quand avez-vous appris à parler?

--Il y a plusieurs années, lorsque j'étais enfant.

--Hum! vous n'êtes pas bien vieille maintenant! Enfin, pourquoi ne vous êtes-vous pas servie des paroles, la nuit dernière, au lieu d'employer ces gestes auxquels je ne pouvais rien comprendre?

--Je vous dirai ça un jour: En ce moment je ne le puis. Pourquoi vous êtes-vous aventuré hors de la Block-House, ce matin?

--Pour m'informer un peu de ces Français et de ces Indiens dont nous redoutons l'attaque.

La jeune fille s'approcha du Forestier, jeta un regard soupçonneux sur tout ce qui les entourait, comme si elle eût redouté quelque oeil dangereux. Puis, se haussant sur la pointe des pieds pour atteindre à son oreille, elle murmura d'une voix contenue et basse comme un souffle:

--Les voilà qui viennent: ils sont cachés dans le bois en attendant; demain matin ils donneront l'assaut.

Basil fit un bond d'étonnement; la brusque annonce d'un danger aussi prochain le confondait: effectivement, les vérifications qu'il avait faites et les avis reçus avaient fait présager une attaque pour la semaine suivante au plus tôt.

--Et combien sont-ils? demanda-t-il brusquement.

--Des centaines! Ils veulent brûler la place comme ils ont fait pour Sandusky.

--Les femmes sont d'étranges choses! répliqua mentalement Basil; comment sait-elle tout çà?--Comment se fait-il que vous me disiez ces choses? lui demanda-t-il à haute voix.

Une expression de reproche traversa les yeux noirs de Mariami, elle les baissa en silence. Mais au bout d'une seconde elle répondit de sa voix douce et musicale:

--Vous m'avez sauvé la vie: est-ce que je pourrai jamais vous oublier?

Une indescriptible émotion fit frissonner Veghte; comme s'il n'eût pas compris la jeune fille, il lui demanda après un moment de réflexion:

--Enfin! venez-vous pour me sauver, ou pour sauver l'enseigne Christie et le reste de la garnison?

--Pour les uns et pour les autres. Mais je voudrais surtout vous sauver.

Sachant à peine ce qu'il faisait, Basil s'avança comme pour l'embrasser cordialement, en récompense de ses bons sentiments,--c'était tout ce que le brave Forestier pouvait imaginer de mieux.--A sa grande surprise elle se recula avec un petit air de dignité offensée.

--Non! non! dit-elle d'une voix effarée.

--Ah! ma foi! je ne voulais ni vous offenser, ni vous faire aucun mal, répondit-il tout mortifié.

--Je sais bien,... répliqua la jeune fille dont les joues devinrent pourpres, je sais bien que pour tout au monde vous ne voudriez me faire du mal, ni même me causer aucun déplaisir...

--Eh bien! alors?... murmura Basil tout interdit.

--On vous guette! prenez garde! interrompit l'Indienne pour terminer cette conversation qui les embarrassait tous deux: ils vous guettent! ils vous poursuivront partout dans les bois.

--Peuh! laissez-les donc faire! répartit Basil qui retrouvait toute son énergie et sa fierté sur ce terrain-là; laissez-les faire! je n'ai pas peur. J'ai été poursuivi, j'ai combattu toute ma vie; personne n'est arrivé à m'atteindre. Il faut bien des Français et bien des Indiens pour me vaincre; il en faut trop!

--Vous êtes un bon guerrier, fameux dans les combats: observa la jeune fille en levant sur lui ses grands yeux noirs empreints d'une admiration naïve.

La face bronzée du Forestier rougit d'aise à ce compliment: il resta quelques secondes sans savoir que dire.

--Voilà trente ans que je cours les bois: j'aurais été un grand sot de ne pas apprendre quelque petite chose en cette matière: répliqua-t-il avec une modestie d'enfant.

Tout à coup le souvenir de Johnson lui traversa l'esprit comme une flèche aiguë.

--Vous vous rappelez, lui dit-il, cet homme qui était avec moi dans cette fameuse nuit où je vous retirai de la neige,--on le nomme Johnson.--Le connaissez-vous?

La jeune fille parut embarrassée; elle resta muette, mais elle fit un signe de tête affirmatif.

--Eh bien! poursuivit Veghte, il a passé la nuit dernière à la Block-House.

Les yeux de l'Indienne se dilatèrent avec une expression de terreur; elle recula comme si un serpent eût surgi sous ses pieds.

--Qu'est-ce que c'est? fit Basil étonné: cet homme là n'est-il pas un ami?

--Ne le laissez plus revenir parmi vous! c'est un méchant!

--Ah! ah! je l'avais toujours pensé; mais je commence à croire que je ne m'étais guère trompé sur son compte. Mais vous le connaissez joliment bien? ajouta-t-il d'un ton soupçonneux: vous l'avez reconnu parfaitement, la nuit dont je parle, n'est-ce pas?

--Oui: répondit la jeune Indienne avec une expression de franchise et de dépit tout à la fois.

--Pourquoi n'avez-vous rien dit? Il m'a prétendu ne rien savoir à votre sujet; il me l'a même affirmé, le menteur!

--Ne feriez-vous pas mieux de rentrer au fort? demanda l'indienne après un moment d'hésitation, sans répondre à la question.

--C'est possible. Mais regardez-moi bien: êtes-vous une amie? êtes-vous pour ce Johnson? voyons, parlez franchement!

--Non! non! je ne serai jamais pour lui! je ne l'aime pas! s'écria Mariami, les yeux étincelants.

--Eh bien! venez par ici, avec nous, dans la Block-House. Vous vivrez avec nous.

Basil fit quelques pas, comme s'il s'en allait, pour lui montrer l'exemple. La voyant immobile, il réitéra l'invitation de sa voix la plus franche et la plus cordiale.

La jeune fille secoua la tête.

--Venez donc! reprit Basil; vous serez soignée, respectée, heureuse!

--Je ne suis pas dans cette intention, dit l'Indienne d'un air pensif; peut-être, un jour, je reviendrai et ce sera pour vivre parmi votre nation.

A ces mots elle tourna sur ses talons, et disparut comme un éclair dans la forêt.

Basil resta seul, noyé dans ses pensées.

--Les femmes sont d'étranges choses! murmura-t-il avec accablement; je donnerais gros pour en savoir davantage sur elle. Mais qu'a-t-elle donc voulu dire par ces paroles... «_--Je reviendrai peut-être, un jour, et ce sera pour vivre parmi _votre_ nation..._» Que, diable, veut-elle dire par là? «_vivre avec nous..._» Voilà qui est extraordinaire! Et pourquoi pas tout de suite?--Oh! il y a en elle quelque chose de plus étrange encore que chez les autres femmes! je saurai peut-être un jour ce que c'est... Mais, oui! les femmes sont de bizarres choses!

Sur ce propos, le Forestier se disposa au retour, méditatif et inquiet comme il était venu.

Heureusement pour lui, les yeux du corps veillaient tandis que ceux de l'âme s'égaraient dans la région des rêves, car il s'arrêta court devant des empreintes toutes fraîches et nombreuses indiquant le passage d'un détachement d'Indiens.

Il fallait un incident de cette importance pour rappeler Veghte à la réalité. Mettant aussitôt en jeu toute sa subtilité de chasseur, il parvint à suivre cette piste jusqu'au lieu du campement, et, chose suprêmement périlleuse, à se placer de façon à tout voir sans être vu ni entendu.

Les guerriers Indiens, au nombre de deux cents environ, tenaient un grand conseil; une douzaine d'hommes Blancs étaient mêlés parmi eux.

Veghte reconnut Balkblalk et Horace Johnson: ce dernier semblait parfaitement à l'aise en cette société.

Un chef inconnu au Forestier haranguait la troupe avec de grands effets d'éloquence. Quoiqu'il ne comprît pas un mot de son discours, Basil comprit aisément qu'il parlait du Fort Presqu'île: Ses gestes véhéments se dirigeaient sans cesse de ce côté. Du reste son discours paraissait plaire énormément à ses auditeurs, car de nombreux applaudissements l'interrompaient fréquemment.

Les Français causaient entre eux, mais à voix basse; de telle sorte que le Forestier ne put distinguer ce qu'ils disaient. Par une illusion d'esprit, peut-être, il crut reconnaître une douzaine de Faces-Bronzées comme ayant fait partie du détachement nautique avec lequel il avait eu affaire la nuit précédente.

--Ce qu'il y a de certain, murmura-t-il, c'est que nul de ces chenapans ne se doute avoir à portée de pistolet ou de tomahawk, l'homme qu'ils ont tant désiré de faire prisonnier.

Cette idée le fit sourire, malgré ses graves préoccupations: il resta aux écoutes pendant près d'une heure encore; puis jugeant qu'il avait assez vu et entendu, il se retira avec mille précautions, trop heureux d'avoir échappé aux yeux d'aigle et aux oreilles de lynx de cette meute altérée de sang.

Arrivé au Fort, il fit, sans perdre une seconde, son rapport au commandant Christie. Bien entendu, il lui raconta minutieusement son entrevue avec la jeune Indienne.

Comme on pouvait s'y attendre, le jeune officier fut vivement affecté de cette écrasante perspective d'une attaque aussi prochaine; c'était une question de vie ou de mort qui allait s'agiter, et malheureusement, les chances étaient par trop inégales.

Cependant, vers le soir, les deux amis trouvèrent encore le temps d'échanger quelques paroles. L'enseigne revint sur la fameuse question de la jeune fille.

--Vous êtes plus heureux que nous, Basil, mon brave et ingénu Basil! dit Christie en souriant.

--Comment cela?... que voulez-vous dire?... demanda le Forestier tout décontenancé.

--Oui, mon ami! vous avez des amours au désert... De grands yeux noirs, doux comme ceux d'une gazelle vous pleureront si vous mourez, vous souriront si vous reprenez connaissance après avoir été blessé, vous accompagneront si vous fuyez. ELLE vous aime, vieil enfant!

--Ciel! croyez-vous? bégaya Basil en pâlissant.

--Eh! pourquoi pas? vous le méritez bien: il n'y a pas là de quoi trembler comme vous le faites.

--Oh!... oh!... oui!... non!... Les femmes sont d'étranges choses! je n'y connais rien, moi!

Le commandant ne put retenir un éclat de rire, pendant que Veghte s'éloignait la tête dans ses mains.

Hélas! amitiés, sourires, pensées d'amour, souvenirs, espérances, tout allait disparaître dans le sang et l'incendie.

Le sommeil ne visita pas les habitants du fort pendant cette nuit à la fois trop longue et trop courte; chacun veilla, se préparant à une mort héroïque.

CHAPITRE XII

LE DERNIER JOUR

Le 15 Juin 1764, la croix rouge de Saint Georges flottait encore sur le fort Presqu'île.

Mais avant que le soleil eût paru sur l'horizon, des hurlements affreux, des feux assourdissants de mousqueterie, et une invasion furieuse de deux cents démons rouges peints en guerre vint s'abattre sur la malheureuse citadelle.

Le grand jour, le jour suprême était arrivé!

A la première alerte, le commandant Christie et ses hommes abandonnèrent les ouvrages avancés pour se retirer dans la Block-House où il était utile de concentrer leurs forces: là, chacun prit avec sang-froid toutes ses dispositions pour opposer une résistance désespérée.

Les Indiens s'avançaient rapidement, protégés par les grands arbres et les accidents de terrain: ils lancèrent bientôt sur le fort une grêle de balles, de grenades incendiaires et de flèches enflammées. Chaque meurtrière, chaque interstice entre les troncs d'arbres servait de cible à un courant continu de balles; si, par intervalles, un assiégé hasardait sa tête à quelque embrasure pour donner un rapide coup d'oeil au dehors, aussitôt vingt projectiles sifflaient autour d'elle; souvent le but était frappé, et la petite garnison comptait un défenseur de moins.

Il y avait un côté faible à la Block-House: le toit de son belvédère était construit en planches minces et sèches très-accessibles à la flamme; aussi prirent-elles feu tout d'abord. Avec la provision d'eau dont le réservoir était abondamment garni on éteignit plusieurs fois ces commencements d'incendie, mais on put bientôt prévoir le moment où l'élément destructeur ne pourrait plus être combattu.

Après plusieurs heures d'une lutte furieuse, les Indiens, toujours repoussés, eurent recours à une stratégie inquiétante. Roulant en amas énormes d'immenses troncs d'arbres très-proche de la forteresse, ils se construisirent sur trois points des redoutes fortifiées d'où ils pouvaient sans danger accabler les assiégés de leur mousqueterie.

Non contents de ce premier avantage, ils amoncelèrent des pierres, de façon à élever leurs postes au dessus des parapets du fort; par ce moyen, ils arrivaient à lancer sur les défenseurs un feu plongeant qui devait les foudroyer en peu d'instants, sans abri possible.

Plus d'un brave soldat pâlit à l'aspect de ce péril nouveau et inexorable: il ne restait plus qu'à mourir stoïquement en vendant chèrement sa vie.

Quand le réservoir d'eau fut vide, l'incendie recommença; la position n'était plus tenable. Il y avait bien un puits dans l'esplanade, mais on ne pouvait l'aborder sans courir à une mort certaine, le feu des Indiens sillonnait en tout sens cet espace découvert.

Il n'y avait plus qu'une ressource, c'était de creuser un puits dans la Block-House même. En conséquence, on défonça les planchers, et une partie de la garnison se mit à l'ouvrage. C'était un spectacle navrant de voir ces malheureux, noircis par la poudre, ruisselants d'une sueur sanglante, se courber sur le sol et le fouiller désespérément pendant que leurs compagnons continuaient le feu roulant de leurs décharges. Les canons de leurs fusils étaient devenus si chauds qu'ils brûlaient les mains des soldats et pouvaient à peine se manier.

Enveloppé par la fumée, inondé de transpiration, le désespoir dans l'âme, mais faisant bonne contenance, le commandant Christie se multipliait, ranimant ses hommes, prodiguant ses soins aux blessés, donnant à tous l'exemple d'un héroïque courage.

Le travail du puits, quoique poursuivi avec une activité surhumaine, semblait avancer bien lentement: Par intervalles une clameur s'élevait: «Le feu est au toit! Les madriers du belvédère brûlent!»

Alors quelque brave coeur se dévouait; on voyait un homme s'élancer au milieu des tourbillons de fumée, la hache à la main, pour couper les pièces de bois embrasées et circonscrire l'incendie. Souvent il n'arrivait pas au but; arrêté dans son élan par une balle, il retombait d'étage en étage et allait rouler jusque hors des parapets.

Les travailleurs du puits, accablés de fatigue, laissèrent tomber leurs outils avec découragement et reprirent leurs fusils. D'autres allèrent reprendre leur besogne et la continuèrent avec l'obstination machinale du désespoir.

Vingt fois l'incendie se ralluma sous une pluie de grenades et de flèches enflammées; vingt fois on parvint à l'éteindre en sacrifiant plusieurs vies précieuses.

Enfin un cri presque joyeux retentit des profondeurs de la fouille: «Voilà l'eau! Dieu soit loué!...»

Mais au même instant un autre cri lugubre lui servait d'écho: «Le feu! le feu est au toit! le feu est au belvédère!»

Il fallut ainsi soutenir jusqu'à la nuit ce double combat contre les hommes et contre l'élément destructeur.

Mais, au moment où les assiégés espéraient prendre quelques minutes d'un triste repos, la tempête de poudre et de feu surgit de nouveau; il fallut recommencer cette lutte insensée, cette agonie héroïque.

Les assaillants avaient reçu des renforts de troupes fraîches; elles prenaient la place de ceux qu'avaient lassés les assauts de la journée.

Au point du jour une effroyable détonation glaça d'effroi les plus hardis défenseurs du fort. Pendant l'obscurité l'ennemi avait pratiqué une mine; son explosion venait de faire sauter les ouvrages extérieurs de la citadelle.

Ce fut un instant horrible; des blocs énormes volèrent au loin, se tordant en l'air comme de gigantesques serpents de feu, puis ils retombèrent au milieu d'une grêle de débris fumants et d'étincelles tourbillonnantes; leur chute s'opéra à droite et à gauche avec de sinistres craquements, et tout rentra dans un morne silence.

Les assiégés restèrent un instant immobiles et stupéfaits sous cette pluie de cendres et de feu: mais revenant à eux aussitôt, ils recommencèrent la fusillade avec une fureur convulsive.

A leur grand étonnement, les assaillants répondirent à peine, et au lieu de s'approcher s'éloignèrent successivement à quelque distance.

La petite garnison sut bientôt à quoi s'en tenir sur ce calme inexplicable. Le géant Français qui, la nuit précédente, avait capturé Basil Veghte, se montra portant le drapeau blanc du parlementaire.

Il fit signe de la main qu'il voulait parler: aussitôt on cessa le feu, et on prêta l'oreille.

--Braves officiers et soldats! dit-il en mauvais Anglais; je désire épargner un sang précieux: je vous préviens qu'une nouvelle mine est pratiquée jusque sous les fondations de votre citadelle: une mêche allumée, un geste! et c'en est fait de vous! Capitulez; vous sortirez avec armes et bagages, vous conserverez votre drapeau!

Le commandant Christie ne répondit rien d'abord, et se retourna vers ses hommes pour prendre leur avis.

Ils étaient tous, serrés les uns contre les autres, se soutenant mutuellement pour ne pas tomber de fatigue et d'épuisement: les blessés se cramponnaient à leurs compagnons pour faire bonne contenance jusqu'à la mort.

Sur tous ces visages ruisselants de sueur et de sang, sillonnés par la poudre, le feu, les cendres brûlantes on lisait une sombre et implacable résolution.

Ils ne dirent pas un mot en réponse à la muette interrogation du commandant: chaque homme, le doigt sur la détente de son rifle, se tenait prêt à recommencer le feu.

Un frisson douloureux traversa l'officier... il ne lui restait plus que la mort ou l'humiliation à proposer à ses frères d'armes.

Il ne put parler: une grosse larme déborda de ses yeux et roula en un sillon livide sur ses joues pâles!

Le Français, qui s'était approché, avait pu suivre toutes les phases de cette muette angoisse. Avec la chevaleresque et loyale franchise de sa nation, il salua ces nobles débris de la garnison et reprit la parole:

--Je vous rends les honneurs de la guerre, braves Anglais; recevez le salut de Louis de Vegras, le neveu, le fils d'adoption de Montcalm: au nom de la France, au nom de mon général, je vous déclare que votre honneur est sauf. Capitulez, vous dis-je! abandonnez ce fort qui, dans quelques secondes, ne sera qu'un monceau de ruines.

Christie lui rendit tristement son salut et regarda de nouveau ses hommes: quelques blessés étaient morts, leurs mains crispées les retenaient suspendus aux vêtements de leurs camarades: plusieurs agonisaient, respirant à peine: les hommes valides se tenaient toujours prêts à faire feu.

Le commandant prit son épée par les deux bouts, la rompit sur son genou, en jeta les tronçons dans le feu; puis, d'une voix caverneuse, il jeta à la garnison le commandement suivant:

--Bas les armes! je vous ordonne de capituler.--Ma mort prochaine effacera, et Dieu me pardonnera cette honte, murmura-t-il à Veghte qui se tenait debout près de lui; je ne devais pourtant pas les sacrifier ainsi! mais je crois faire mon devoir.

Les soldats avaient exécuté son ordre.

--Nous sommes prêts, monsieur, dit-il au Français.

Celui-ci appela quelques-uns de ses compatriotes qui attendaient à distance. Ceux-ci accoururent et se rangèrent sur le passage des Anglais pour leur rendre les honneurs de la guerre.

L'évacuation du fort s'opéra avec ordre; la garnison emporta ses blessés et alla se former en bataillon carré sur le bord du Creek, à une assez grande distance du fort.

A peine s'étaient-ils arrêtés qu'une détonation foudroyante ébranla la terre et le lac; un nuage obscurcit l'horizon, une grêle de débris fumants couvrit le sol à la ronde.

Lorsque cet ouragan de feu se fut dissipé le fort Presqu'île avait disparu: à sa place, l'oeil attristé ne voyait qu'un ravin noirâtre marbré de sang.

Quelques minutes s'écoulèrent dans un sombre silence; les Anglais se comptèrent, ils n'étaient plus que cinquante: c'était tout ce qui survivait d'une garnison de deux cents hommes.

Absorbés dans leur douleur et les tristes soins que réclamaient leurs blessures, les assiégés n'avaient pas pris garde que la troupe Indienne s'était insensiblement répandue autour d'eux; formant une galerie effrayante d'yeux noirs qui étincelaient dans les buissons.

Basil poussa soudain une exclamation, et tira si violemment Christie qu'il le renversa par terre avec lui:

--Garde à vous! murmura-t-il, nous sommes morts.

Deux cents coups de feu retentirent au même instant; une grêle de balles s'abattit sur tous les Anglais qui tombèrent foudroyés.

La meute indienne terminait le combat à sa manière, sans aucun souci des lois de la guerre, de l'honneur et de l'humanité.

Les Français poussèrent un grand cri de douleur et s'élancèrent pour protéger leurs vaillants adversaires.

Mais il était trop tard; quelques blessés s'agitaient dans les convulsions de l'agonie. Bientôt les derniers gémissements s'éteignirent: le Fort Presqu'île et son héroïque garnison avaient vécu.

--Race infernale! grommela le chef Français en montrant le poing aux Sauvages: si j'avais seulement ici un bataillon de mon régiment, vous me paieriez cela cher!

--Bast! dit Master Johnson en le rejoignant, c'est la loi du désert, c'est dans leur nature, vous n'y pourrez rien changer; ce qui est fait est fait.

Le Français lui jeta un regard hautain et méprisant, puis lui tourna le dos sans répondre.

En ce moment quelques sauvages, Balkblalk en tête, vinrent rôder autour des morts pour les scalper.

L'officier bondit sur le plus proche,--c'était Balkblalk,--le saisit dans sa main herculéenne et lui appuya sur la poitrine la pointe de son épée:

--Si une Peau-Rouge scalpe un mort, dit-il en langue indienne, Balkblalk sera tué!

Son énergique contenance en imposa à ses farouches alliés; ils se dispersèrent dans les bois après avoir pillé tout ce qu'ils purent découvrir dans les ruines de la citadelle. Ensuite, comme une horde de loups affamés, toute la bande se mit en quête d'un autre fort à détruire.

Les Français s'éloignèrent à leur tour, après avoir recouvert de quelques branchages les corps des Anglais.

La nuit vint, silencieuse, sombre, étendre ses voiles sur ce champ de mort et de ruines.

ÉPILOGUE

Par une belle journée d'automne, un chasseur américain longeait la rive septentrionale du lac Érié.

C'était Basil Veghte: il était seul, n'ayant rencontré aucun homme de sa couleur depuis plus d'une semaine. Il avait, au contraire, passé fort près de plusieurs campements de Peaux-Rouges: mais il s'était bien gardé d'en approcher, car dans le désert le sauvage et l'homme blanc étaient toujours d'implacables ennemis.

Le Forestier paraissait sérieux; évidemment il avait un grand poids sur l'esprit.

Debout sur le rivage, si près de l'eau que les lames venaient baigner ses pieds. L'oeil rêveur, la tête légèrement inclinée, il regardait vaguement dans l'espace, d'un air absorbé et mélancolique.

Parfois il poussait un profond soupir, rejetait d'une main à l'autre son fusil sur lequel il s'appuyait, puis il se replongeait dans l'abîme de ses pensées.

--Peuh! dit-il enfin, l'existence ne vaut pas une peau de castor moisie! Depuis cette mauvaise journée où l'enseigne Christie et moi nous sommes échappés du milieu des morts, j'ai marché de solitude en désert, de regrets en ennuis... seul,... toujours seul!...--Quelquefois, par-ci par-là, un Indien... un sauvage ce n'est pas un homme, ça! vraiment, je m'ennuie du lac, des bois, de la terre et de l'eau. Le ciel me plaît mieux; j'aime sa couleur bleue, ses petits nuages roses; quand je regarde là-haut, j'y crois voir bien loin une bonne vieille figure qui me sourit,... la bonne vieille figure de ma mère:... Dieu la bénisse! Elle m'a bien soigné, bien aimé quand j'étais petit. Ah! si toutes les femmes étaient comme elle!--C'est un malheur pour moi d'avoir rencontré cette fille sauvage, cette Mariami! Je voudrais bien ne l'avoir jamais vue... je voudrais... Ah! je suis fou!

Et il se redressa avec impatience. Bientôt ses mélancoliques pensées lui revinrent, il continua de rêver tout haut.