Les Forestiers du Michigan

Part 4

Chapter 43,822 wordsPublic domain

Cependant ils n'avaient pas le choix, force leur était de marcher en avant. D'ailleurs, ce n'était pas leur première aventure de ce genre; en vrais forestiers aguerris, ils ne s'épouvantèrent pas trop de la situation.

Basil Veghte prit naturellement la tête de colonne, et se chargea de frayer la route dans la neige. Johnson le suivait à grand peine quoique une bonne portion de la besogne fût faite; des monceaux de verglas étant déjà écartés et brisés par son compagnon.

Basil, tout en cheminant, songeait à la jeune Indienne Mariami, et se soulageait, tant bien que mal, par de gros soupirs. Qu'était devenue l'ingrate fugitive? Était-elle vivante..., mourante..., morte...! ou bien avait-elle été recueillie par quelqu'un de sa race et emmenée au loin?... Toutes ces alternatives problématiques étaient de nature à exercer laborieusement l'imagination inquiète du pauvre forestier. Toutefois, ce labeur intellectuel ne lui déplaisait pas; il faisait une utile diversion à la fatigue corporelle; le temps et l'espace s'écoulaient plus inaperçus.

Tout à coup se présenta un obstacle considérable: c'était un cours d'eau rapide, profond et large. Au bruit de ses vagues tumultueuses et indisciplinées Basil s'arrêta:

--Qui sait si nous allons pouvoir le traverser? fit-il en se retournant vers Horace; quoiqu'il n'ait pas fait chaud cette semaine, il n'est pas sûr que le ruisseau soit couvert de glace.

--C'est possible, répondit Johnson d'un air désappointé; et dans ce cas que faudra-t-il faire?

--Ce n'est pas tout encore, vous allez voir, reprit Basil. Il est probable que les bords seront _pris_, le milieu sera dégagé de glace, et le courant n'en sera que plus inabordable, car il n'y aura pas moyen de naviguer au milieu des glaçons tranchants comme des rasoirs. Dans ce cas nous n'aurons d'autre ressource que de faire comme notre grand Georges Washington en pareille circonstance.

--Que fit-il?

--Il...--Ah! nous y voilà, interrompit Veghte en faisant un haut-le-corps pour franchir plusieurs arbres renversés; c'est bien comme je vous l'annonçais: glace au bord, vagues au milieu; et glace trop mince, trop fragile pour porter un homme, ajouta-t-il en rompant à coups de talons la croûte brillante, saupoudrée de neige.

Effectivement, tout le milieu du torrent, sur une largeur de plus de cent pieds, roulait avec rapidité ses flots verdâtres où se culbutaient de larges glaçons. Au premier coup d'oeil il était visible que la navigation serait dangereuse, pour ne pas dire impossible.

--Ça va mal! grommela Veghte, après quelques minutes de contemplation muette, si nous voulons arriver au Fort Presqu'île, il faut absolument franchir ce scélérat de ruisseau: mais comment faire...?

--Holà! est-ce que vous songeriez à traverser ce cours d'eau?

--Il n'y a pas d'autre parti à prendre. J'aimerais mieux en faire le tour; mais vous conviendrez avec moi que ce serait un peu long.

--Il faudra construire un radeau, alors?

Veghte, sans rien répondre, regarda çà et là autour de lui d'un air inquiet, comme s'il eût été en quête de quelque chose.

--Que cherchez-vous? demanda Johnson.

--Il y a généralement beaucoup de Peaux-Rouges dans ces parages, si je pouvais mettre la main sur un de leurs canots, ce serait parfait: leurs embarcations sont construites pour des cas semblables; elles sont à la fois des traîneaux et des barques.

--Vous dites là une chose fort juste; mais la difficulté est de découvrir quelque chose, sous l'épaisseur de neige qui couvre tout: il y en a au moins quatre pieds.

--Ils ont l'habitude de les mettre sens dessus dessous, le long du rivage; reprit Veghte continuant ses investigations. Je pense que l'élévation de la carène apparaîtra comme une éminence sur la neige et nous en facilitera la trouvaille. Inspectez les environs, d'un oeil perçant, Master Johnson; si vous découvrez quelque chose vous ferez une bonne action pour nous deux, car, je vous le jure, je suis fort embarrassé; et vous le savez, nous n'avons pas une minute à perdre.

Chacun d'eux se mit en quête avec une patience et une opiniâtreté de chat. Après des marches et contre-marches, Johnson signala un renflement de neige qui semblait annoncer l'objet tant désiré: mais c'était malheureusement sur l'autre rive; autant aurait valu ne rien voir.

--Non! non! répliqua Basil à une observation que fit Horace dans ce sens; non! ce que vous montrez là ne sera pas tout à fait inutile; ça me confirme dans l'idée que ces parages sont fréquentés par les Indiens.

A ces mots il se remit à fureter avec une nouvelle ardeur.

--Je vous le dis, Master Johnson! poursuivit-il, c'est plein d'Indiens par ici; il y aura des barques, n'en doutez pas. Le souvenir m'en revient maintenant; l'été dernier j'ai beaucoup voyagé dans ce territoire, à tous les pas je rencontrais des canots, et je m'en servais sans façon pour traverser la rivière. Si nous sommes de bons chasseurs nous dénicherons ce gibier là.

Tout à coup les yeux de Veghte brillèrent, il s'élança vers un bosquet de jeunes arbres, et, après un court examen, il poussa un cri de triomphe.

Johnson releva la tête, l'aperçut qui trépignait dans la neige comme un énergumène; il courut à lui et le trouva occupé à soulever le canot qu'ils placèrent aussitôt sur leurs têtes pour le porter à la rivière.

--Hein, que dites-vous de ça, Horace Johnson? s'écria Veghte au comble de la jubilation.

--Vous êtes un habile homme, camarade Basil!

--Heu! heu! ça m'arrive quelquefois. Ah! voici l'aviron.--Holà! holà! les Indiens, par le ciel! à l'eau! vite! vite!

Les détonations se firent entendre au milieu du silence de la forêt, et nos deux héros purent voir cinq Peaux-Rouges leur courant sus avec une vitesse effrayante.

Il y avait lieu de se hâter: Veghte, quoique empêché par le canot dont Johnson lui avait abandonné toute la charge, arriva le premier à la partie courante de la rivière.

--Allons donc! sautez! tombez là dedans! ils arrivent comme une avalanche de démons. Baissez la tête, voilà un de ces vagabonds qui vous vise.

Johnson, l'homme au fier sourire, était démoralisé; sa frayeur était telle qu'il baissa, non seulement la tête, mais tout le corps, et alla choir éperdument au fond du canot les cheveux hérissés, la poitrine haletante.

Veghte avait saisi le long et flexible aviron; il le plongea vigoureusement dans l'eau et le manoeuvra avec une telle ardeur que bientôt le léger esquif vola sur les flots clapotants.

Il était temps, les Indiens étaient sur le bord; et leurs balles sifflaient brutalement aux oreilles des fugitifs.

--Ah! il faut que ça finisse! s'écria Basil en déposant l'aviron pour prendre son fusil; en voici une qui m'a touché! et si l'affaire continue de cette façon, nous n'irons pas loin. Johnson, où est mon fusil? donnez-le moi.

Johnson fit son possible pour obéir, mais il tremblait si fort que le mousquet lui échappa; malgré les efforts désespérés de Veghte, l'arme chavira par-dessus le bord et disparut en un clin d'oeil dans le gouffre liquide.

Il serait inutile et impossible de reproduire les interjections avec lesquelles le Forestier accueillit ce fâcheux contre-temps.

--Enfin! ajouta-t-il, montrez-vous donc bon à quelque chose: prenez votre fusil et faites-en usage.

Au moment où Johnson épaula son mousquet, les Sauvages se laissèrent tomber dans la neige, comme si le coup fût parti et les eût tous renversés.

--Ne faites pas feu! s'écria Basil, ce serait une balle perdue. Attendez qu'ils se relèvent.

Les Indiens, au lieu de rester immobiles dans la neige, avaient rampé agilement dans son épaisseur, et s'étaient considérablement rapprochés du rivage. Quand ils reparurent à la surface, Veghte poussa une exclamation de dépit, et força de rames: cependant le courant l'avait aidé dans ses efforts; si les Indiens avaient couru, le canot avait glissé sur l'eau, et s'était dirigé obliquement vers la rive opposée.

La bande sauvage se mit à le suivre, courant sur le bord, et poussant des hurlements atroces; en même temps les Peaux-Rouges ne cessaient pas de fusiller la frêle embarcation.

La situation n'était pas gaie. Stimulé par les observations de Basil, Johnson essaya de faire feu: mais ce fut inutilement, son fusil vacillait entre ses mains, soit parce que ses mains tremblaient de terreur, soit parce que l'agitation de la barque sur les flots se communiquait à tout ce qu'elle contenait. La balle alla soulever la neige fort loin du but. Cette maladresse fut accueillie par de nouvelles clameurs à la fois menaçantes et dérisoires.

Veghte perdit patience; il arracha le fusil à Johnson, lui jeta dédaigneusement l'aviron:

--Essayez si vous serez moins maladroit à ramer, lui dit-il; je vois bien que vous n'entendez rien au maniement du fusil.

Horace saisit la rame d'un air contrit et s'en servit avec une telle ardeur qu'au premier coup il faillit la rompre; au second la barque fut sur le point de sombrer.

Veghte lança un regard qui ne présageait rien de bon:

--Encore une maladresse de ce genre, lui dit-il, je vous casse la tête comme à un chien, et je vous jette aux poissons.

Horace se modéra et fit marcher le canot convenablement; mais il était écrit que cette néfaste traversée serait entravée jusqu'à la fin: au moment où l'esquif allait toucher le bord opposé, la fusillade des sauvages envoya sur lui un ouragan de plomb.

Johnson se mit à crier qu'il était blessé aux deux bras, lâcha l'aviron et se laissa choir au milieu du bateau.

--Il n'y a plus moyen! oui Basil! murmura-t-il: je ne serai plus bon à rien. Je n'ai pas de chance aujourd'hui.

--Ouf! je ne perds pas grand chose, grommela Veghte en le poussant du pied pour dégager l'aviron sur lequel il était couché. Je me tirerai bien d'affaire tout seul, s'ils me laissent une minute ou deux de répit.

A ce moment, chose singulière, les Indiens cessèrent leur feu. Peut-être s'étaient-ils lassés de brûler leur poudre inutilement, ou croyaient-ils les fugitifs hors de portée.

Cependant, lorsque Veghte reprit l'aviron en main, trois coups de fusil retentirent, et les balles firent jaillir quelques éclats du canot.

Johnson se mit à crier lamentablement qu'il venait d'être blessé encore. Il n'y avait pas une seconde à perdre; Basil se cramponna à l'aviron avec une vraie furie et fut assez heureux pour joindre enfin le rivage. Le canot aborda avec une telle force que la proue vint s'engager de plus de trois pieds dans la glace.

Le Forestier bondit à terre:

--Allons! venez vite! dit-il à son compagnon, en retenant la barque de la main gauche, pendant qu'il lui tendait la droite pour faciliter son débarquement.

Johnson secoua mélancoliquement la tête:

--Impossible, camarade! ça ne se peut pas.

--Comment! y pensez-vous? Allons donc, Johnson; ces canailles vont nous fondre dessus, si nous ne décampons au plus vite. Et si vous tombez entre leurs mains, vous savez ce qui arrivera.

Basil compléta sa pensée par un geste expressif qui consista à faire tourner son doigt autour de sa chevelure.

--Ce sera malheureux, répondit Horace, mais je suis trop blessé pour pouvoir me remuer; prenez mon fusil et allez-vous en; sauvez-vous puisque vous le pouvez; laissez-moi.

Veghte le regarda pendant quelques instants d'un air indécis. Il ne pouvait se résoudre à l'abandonner.

Mais il fallait bien prendre une résolution: deux balles vinrent siffler à ses oreilles; les Indiens cherchaient sous la neige un canot, et semblaient sur le point de le trouver; le danger devenait pressant.

Johnson lui-même, sans s'effrayer de rester seul, lui renouvela l'invitation de partir et lui tendit de nouveau son fusil.

A la fin Veghte accepta; il prit l'arme et s'éloigna en disant:

--Adieu, vieux garçon! ayez bon courage; peut-être nous croiront-ils évadés tous deux, et ne vous inquiéteront-ils pas davantage.

Avant de quitter le canot, il avait eu soin de le tirer fort avant sur la glace, afin de le mettre le plus possible à l'abri des Indiens: sa conscience était donc tranquille à l'égard de l'homme qu'il abandonnait, et qui, après tout, loin d'être son ami, n'avait cessé de lui être suspect dès le premier moment.

Une fois engagé dans la forêt, et relativement en sécurité, Basil se rappelant qu'il avait été blessé, fit un examen rapide et superficiel de sa personne, jugea qu'il n'y avait rien de grave, et s'orienta pour continuer sérieusement sa route.

Au milieu de ses préoccupations, il remarqua que la fusillade des Indiens avait cessé: cette circonstance fut notée dans son esprit, quoiqu'il n'y attachât, sur le moment, aucune importance.

Et pourtant, s'il avait été à même de voir ce qui se passa derrière lui aussitôt après son départ, il aurait éprouvé une surprise sans égale.

Master Horace Johnson, après avoir attendu quelques moments pour être sûr que son compagnon était assez éloigné, se releva allègrement du fond du canot, et fit, de la main, un signal aux sauvages.

Cette pantomime télégraphique voulait dire sans doute: «_cessez le feu_,» et les Indiens avaient de bonnes raisons pour lui obéir docilement, car il ne fut plus tiré un seul coup de fusil.

Une chose bien plus curieuse! Johnson, le blessé! qui ne pouvait plus manier ni le fusil, ni la rame, lorsque Basil était auprès de lui; Johnson, le trembleur maladroit! dégagea son canot de la glace, avec une dextérité et une force herculéennes, prit l'aviron, s'en servit si adroitement et si vigoureusement que la barque bondit sur les flots, soulevée par ses bras d'acier. Enfin, chose inouïe! Master Horace Johnson revint en droite ligne vers la rive où se trouvaient les sauvages!

En vérité, il fut heureux pour le repos mental de Basil Veghte qu'il n'eût pas vu ce spectacle étonnant et gros de mystère. L'honnête Forestier aurait été obligé de laisser ce problème non résolu, et de convenir que, comme les femmes, les hommes étaient des «_choses bizarres_.»

Ce qui prouva l'innocence de son âme et la bonté de son coeur, ce fut un remords de conscience auquel il s'empressa d'obtempérer. Veghte n'avait pas fait un quart de mille qu'il se prit à songer qu'il était un vrai lâche, un vrai Judas! d'avoir ainsi abandonné son camarade: que si, d'un côté, le soin de sa préservation personnelle avait pu le solliciter dans le sens du départ; d'un autre côté, l'honneur, la loyauté, lui commandaient impérieusement de revenir auprès de Johnson pour l'arracher aux mains de ses ravisseurs impitoyables.

Basil ne tergiversa pas, il retourna en arrière. Accoutumé à être prudent, il s'approcha de la rivière avec les plus grandes précautions et gagna sans bruit les abords du lieu de son débarquement.

Là il eut beau écouter, épier du regard les rives du cours d'eau; le silence seul et la solitude répondirent à ses investigations: il n'y avait plus ni Johnson, ni canot, ni sauvages; plus rien que l'immensité neigeuse, muette, glacée, et le torrent bleuâtre dont les vagues folâtraient lugubrement entre elles.

--Ma foi! murmura-t-il en inclinant la tête avec mélancolie, voilà ce pauvre Horace enfoncé. Je ne l'ai jamais beaucoup aimé, cet homme, cependant je ne lui aurais souhaité aucun mal. Enfin! c'est pour tous la même loi; nous devons tous y aller tôt ou tard.

Sur ce propos philosophique, Basil tourna les talons et reprit diligemment la roule du Fort Presqu'île, où il arriva fort tard dans la soirée.

CHAPITRE VI

ÉCLAIRCISSEMENT.--SINISTRES NOUVELLES

Le Fort Presqu'île était situé sur l'extrémité méridionale du Lac Érié, près de l'emplacement actuel de la ville Érié.

Sur l'un de ses bastions avancés était une grosse citadelle en troncs d'arbres, une _Block-House_, comme on disait alors, spécimen favori des fortifications américaines à cette époque primitive de la civilisation. Elle avait deux étages de hauteur; celui de dessus excédant l'autre en diamètre, de telle façon que la garnison pouvait, au besoin, faire feu sur les assaillants, jusque sous les murs de la citadelle.

La toiture, formée de plaques d'argile cuites au feu, était à l'abri de l'incendie; et, par surcroît de précaution, au faîte de l'édifice se trouvait un vaste réservoir en bois, toujours rempli d'eau, en cas de besoin.

La position de ce fort n'était pas heureuse. On l'avait bâti sur une langue de terre avancée, entre les eaux du Lac et un petit ruisseau qui venait s'y jeter à angle droit. Mais, à environ cent cinquante pieds de la Block-House, s'élevait un monticule qui la dominait presque entièrement; c'était un point d'attaque formidable contre le Fort: de l'autre côté, le Lac fournissait toutes les facilités possibles pour une attaque par eau.

Les événements dont nous retraçons l'histoire, se passaient à l'époque éminemment critique pour les émigrants Européens, où le fameux Pontiac, le célèbre chef des Ottawas, faisait de gigantesques efforts pour exterminer les _Faces-Pâles_ dont l'irruption envahissante depuis la défaite du Roi Philippe[1] absorbait de jour en jour les territoires Indiens, et refoulait les _Peaux-Rouges_ dans le désert.

[1] Voir le 6e volume de la 2me série--Le Scalpeur des Ottawas--qui reproduit les phases émouvantes de la guerre du roi Philippe.

Ce chef habile, avec un corps composé de mille hommes d'élite, avait établi son quartier général au Détroit, dont il faisait le siége; pour coopérer à son oeuvre de destruction, toutes les peuplades, à cent lieues à la ronde, avaient envoyé leurs contingents dans chaque territoire occupé par les Européens, et leur faisaient une guerre héroïque.

Devant eux tombèrent successivement les forts nombreux établis sur une immense ligne de frontières: ces établissements militaires protégés par de minimes garnisons, furent saccagés au moment où leurs défenseurs y songeaient le moins. Les officiers supérieurs, isolés dans la solitude du désert, séparés les uns des autres par plusieurs centaines de milles, passaient souvent plusieurs mois sans recevoir aucune nouvelle de leurs plus proches voisins; leur désastre n'éveillait aucun écho; ils disparaissaient ignorés, comme avaient disparu leurs concitoyens, sans secours, sans consolations, sans aucune chance de salut.

Le fort Sandusky tomba ainsi au milieu de mai 1764. Le fort St-Joseph, à l'embouchure de la rivière Sainte-Marie sur le Lac Michigan, subit le même sort quelques jours après. Ensuite le Michilimackinac; l'Onataton sur l'Wabash; le Miami sur le Maumee. Nous verrons bientôt périr aussi le fort Presqu'île aux dernières péripéties duquel sont consacrés les récits qui composent cette histoire.

Cette esquisse générale terminée nous rentrons dans notre sujet.

Plusieurs mois s'étaient écoulés: par une belle soirée de juin, l'Enseigne Christie, commandant du Fort Presqu'île, debout devant la Block-House, sur le bord du lac, était en grande conversation avec notre ami Basil Veghte.

Christie était un homme robuste, musculeux, coulé en bronze, dont le visage calme et sévère avait un puissant cachet de détermination et d'intelligence; sa voix était vibrante et sympathique, sa conversation agréable; mais il avait, en parlant, une singulière contenance: il avait toujours les bras croisés, la tête basse; il ne remuait que ses pieds, fort occupés à lancer au loin des cailloux.

Veghte, suivant son invariable habitude fumait démesurément, armé d'une énorme pipe en racine de bruyère: lorsqu'il voulait gesticuler, il retirait invariablement sa pipe de sa bouche et la faisait participer à la pantomime qu'exécutait sa main.

Christie ne relevait guère les yeux; seulement, lorsqu'il était parvenu à hisser sur le bout de son pied un caillou convenable, il le suivait du regard après l'avoir lancé le plus loin possible.

Au contraire les yeux du Forestier étaient dans un mouvement perpétuel; sur le lac, sur les collines, sur les bois, devant, derrière, sur les côtés, ils étaient partout. Cette mobilité cauteleuse du regard, devenue une seconde nature, est le type caractéristique du _Frontiersman_; sa vie aventureuse l'a accoutumé à une vigilance forcée, permanente, infatigable.

--Oui... dit Christie, répondant après un long silence à une observation que lui avait faite son compagnon, je ne tire pas bon augure de cette tranquillité affectée des Indiens. Ils se sont éloignés du fort ostensiblement, pendant la journée, et pourtant, ce soir, je crois flairer des embuscades tout autour de nous. Oui, ce départ n'est pas naturel, je m'en méfie beaucoup.

--Je suis parfaitement de votre avis, ils ne sont pas loin, vous pouvez vous mettre ça dans l'esprit. Il y en a partout de ses vermines-là: en bon compte, c'est trop de moitié.

--Je voudrais avoir des nouvelles du Détroit, ajouta Christie après une nouvelle pose, il s'est présenté un Indien, la semaine dernière, alors que vous étiez en chasse, cet homme avait quelque chose à nous dire. Tout ce qu'on a pu saisir dans son baragouin a été ceci: «_Pontiac... Détroit..._» Sur le moment, je n'ai pas fait grande attention à ses paroles; mais depuis, j'ai réfléchi, il doit y avoir quelque mauvaise affaire dans l'air; je suis sûr que ce Sauvage avait des détails intéressants à nous donner.

--Vous pensez que le vieux chef aurait pris la place?

--Je le crains.

--Eh bien! pas moi. Lorsque je l'habitais, ce Fort me faisait l'effet d'être la plus forte citadelle qu'on pût désirer en cas de guerre Indienne.

--Cela pourrait être si ces sauvages combattaient comme les hommes blancs. Mais, Basil, vous savez aussi bien que moi leurs façons extraordinaires d'attaquer. Ce serait un jeu pour le Major Gladwyn de repousser un assaut livré ouvertement, en plein jour; mais je tremble toujours qu'ils ne le surprennent à l'improviste hors de garde.

--Je n'en disconviens pas: mais n'a-t-il pas fréquenté les bois autant que vous? Or, vous ne seriez pas homme à vous laisser surprendre.

--Ah! bien des circonstances sont venues m'instruire: j'ai peut-être plus d'expérience que lui. Peut-être m'y laisserais-je prendre, si je n'avais pas reçu vos leçons.

--Oh! je ne suis pas un savant, moi: seulement, je serais un triste imbécile si je n'avais pas un peu appris à connaître les Indiens, depuis le temps que je les fréquente.

--Vous rappelez-vous votre aventure avec Johnson, l'hiver dernier? cette nuit où vous sauvâtes une fille Indienne à demi-gelée?

--Je le crois bien! je ne suis pas près de l'oublier.

--Depuis, avez-vous eu des nouvelles de ce Johnson?

--Non. Le pauvre diable était bien bas quand je l'ai laissé; il était gravement blessé, les Indiens étaient sur ses talons, je ne sais trop comment il aura fait pour leur échapper; sa seule ressource aura été de sauter hors du canot et de se noyer pour ne pas tomber entre leurs mains.

--C'est bien lui qui était venu au fort plusieurs fois, dans le courant de l'été dernier?

--Oui, il est venu à diverses reprises.

--Eh bien! mon pauvre Basil, je l'ai revu l'autre jour, cet homme-là.

Le Forestier releva la tête avec une expression de surprise facile à comprendre. Christie lui adressa un paisible sourire.

--Oui! je l'ai vu, reprit-il, comme je vous vois en ce moment. Il n'était pas à cent pas de distance.

--Et où donc?

--Sur ce ruisseau même. J'étais allé à la chasse, vous vous en souvenez, mercredi dernier: j'avais remonté le cours d'eau sur un espace d'environ un demi-mille: tout à coup j'entends le bruit d'un canot courant sur l'eau; je me retourne à temps pour le voir passer, et pour distinguer parfaitement Master Johnson assis au gouvernail, avec le calme et la majesté d'un commodore.

--Ah! voilà qui est merveilleux! Je suis bien aise de cette nouvelle; car j'avais sur le coeur l'idée que cet homme avait péri malheureusement. Les Sauvages en auront eu pitié, l'auront soigné; il se sera ensuite arrangé de manière à leur glisser entre les mains.

--C'est possible; mais dans ce cas, il y en a un ou deux qui n'ont pu se décider à être séparés de lui. Il était en compagnie d'un superbe couple d'Indiens, peints magnifiquement en guerre.

Veghte regarda le commandant dans les yeux, pour se convaincre que ses paroles étaient sérieuses.