Les Fleurs du Mal

Part 4

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Et le Temps m'engloutit minute par minute, Comme la neige immense un corps pris de roideur; Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute! Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur,

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?

ALCHIMIE DE LA DOULEUR

L'un t'éclaire avec son ardeur L'autre en toi met son deuil. Naturel Ce qui dit à l'un: Sépulture! Dit à l'autre: Vie et splendeur!

Hermès inconnu qui m'assistes Et qui toujours m'intimidas, Tu me rends l'égal de Midas, Le plus triste des alchimistes;

Par toi je change l'or en fer Et le paradis en enfer; Dans le suaire des nuages

Je découvre un cadavre cher. Et sur les célestes rivages Je bâtis de grands sarcophages.

LA PRIERE D'UN PAÏEN

Ah! ne ralentis pas tes flammes; Réchauffe mon coeur engourdi, Volupté, torture des âmes! _Diva! supplicem exaudi!_

Déesse dans l'air répandue, Flamme dans notre souterrain! Exauce une âme morfondue, Qui te consacre un chant d'airain.

Volupté, sois toujours ma reine! Prends le masque d'une sirène Faîte de chair et de velours.

Ou verse-moi tes sommeils lourds Dans le vin informe et mystique, Volupté, fantôme élastique!

LE COUVERCLE

En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre, Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc, Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère, Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,

Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire, Que son petit cerveau soit actif ou soit lent, Partout l'homme subit la terreur du mystère, Et ne regarde en haut qu'avec un oeil tremblant.

En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe, Plafond illuminé pour un opéra bouffe Où chaque histrion foule un sol ensanglanté,

Terreur du libertin, espoir du fol ermite; Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite Où bout l'imperceptible et vaste Humanité.

L'IMPREVU

Harpagon, qui veillait son père agonisant, Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches; « Nous avons au grenier un nombre suffisant, Ce me semble, de vieilles planches? »

Célimène roucoule et dit: « Mon coeur est bon, Et naturellement, Dieu m'a faite très belle. » --Son coeur! coeur racorni, fumé comme un jambon, Recuit à la flamme éternelle!

Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau, Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres: « Où donc l'aperçois-tu, ce créateur du Beau, Ce Redresseur que tu célèbres? »

Mieux que tous, je connais certains voluptueux Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure, Répétant, l'impuissant et le fat: « Oui, je veux Etre vertueux, dans une heure! »

L'horloge, à son tour, dit à voix basse: « Il est mûr, Le damné! J'avertis en vain la chair infecte. L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur Qu'habite et que ronge un insecte! »

Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié, Et qui leur dit, railleur et fier: « Dans mon ciboire, Vous avez, que je crois, assez communié, A la joyeuse Messe noire?

Chacun de vous m'a fait un temple dans son coeur; Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde! Reconnaissez Satan à son rire vainqueur, Enorme et laid comme le monde!

Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris, Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche, Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix. D'aller au Ciel et d'être riche?

Il faut que le gibier paye le vieux chasseur Qui se morfond longtemps à l'affût de la proie. Je vais vous emporter à travers l'épaisseur, Compagnons de ma triste joie,

A travers l'épaisseur de la terre et du roc, A travers les amas confus de votre cendre, Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc, Et qui n'est pas de pierre tendre;

Car il fait avec l'universel Péché, Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire! --Cependant, tout en haut de l'univers juché, Un Ange sonne la victoire

De ceux dont le coeur dit: « Que béni soit ton fouet, Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie! Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet, Et ta prudence est infinie. »

Le son de la trompette est si délicieux, Dans ces soirs solennels de célestes vendanges, Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux Dont elle chante les louanges.

L'EXAMEN DE MINUIT

La pendule, sonnant minuit, Ironiquement nous engage A nous rappeler quel usage Nous fîmes du jour qui s'enfuit: --Aujourd'hui, date fatidique, Vendredi, treize, nous avons, Malgré tout ce que nous savons, Mené le train d'un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus, Des Dieux le plus incontestable! Comme un parasite à la table De quelque monstrueux Crésus, Nous avons, pour plaire à la brute, Digne vassale des Démons, Insulté ce que nous aimons Et flatté ce qui nous rebute;

Contristé, servile bourreau, Le faible qu'à tort on méprise; Salué l'énorme Bêtise, La Bêtise au front de taureau; Baisé la stupide Matière Avec grande dévotion, Et de la putréfaction Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer Le vertige dans le délire, Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre, Dont la gloire est de déployer L'ivresse des choses funèbres, Bu sans soif et mangé sans faim!... --Vite soufflons la lampe, afin De nous cacher dans les ténèbres!

MADRIGAL TRISTE

Que m'importe que tu sois sage? Sois belle! et sois triste! Les pleurs Ajoutent un charme au visage, Comme le fleuve au paysage; L'orage rajeunit les fleurs.

Je t'aime surtout quand la joie S'enfuit de ton front terrassé; Quand ton coeur dans l'horreur se noie; Quand sur ton présent se déploie Le nuage affreux du passé.

Je t'aime quand ton grand oeil verse Une eau chaude comme le sang; Quand, malgré ma main qui te berce, Ton angoisse, trop lourde, perce Comme un râle d'agonisant. J'aspire, volupté divine!

Hymne profond, délicieux! Tous les sanglots de ta poitrine, Et crois que ton coeur s'illumine Des perles que versent tes yeux!

Je sais que ton coeur, qui regorge De vieux amours déracinés, Flamboie encor comme une forge, Et que tu couves sous ta gorge Un peu de l'orgueil des damnés;

Mais tant, ma chère, que tes rêves N'auront pas reflété l'Enfer, Et qu'en un cauchemar sans trêves, Songeant de poisons et de glaives, Eprise de poudre et de fer,

N'ouvrant à chacun qu'avec crainte, Déchiffrant le malheur partout, Te convulsant quand l'heure tinte, Tu n'auras pas senti l'étreinte De l'irrésistible Dégoût,

Tu ne pourras, esclave reine Qui ne m'aimes qu'avec effroi, Dans l'horreur de la nuit malsaine Me dire, l'âme de cris pleine: « Je suis ton égale, ô mon Roi! »

L'AVERTISSEUR

Tout homme digne de ce nom A dans le coeur un Serpent jaune, Installé comme sur un trône, Qui, s'il dit: « Je veux! » répond: « Non! »

Plonge tes yeux dans les yeux fixes Des Satyresses ou des Nixes, La Dent dit: « Pense à ton devoir! »

Fais des enfants, plante des arbres ». Polis des vers, sculpte des marbres, La Dent dit: « Vivras-tu ce soir? »

Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère, L'homme ne vit pas un moment Sans subir l'avertissement De l'insupportable Vipère.

A UNE MALABARAISE

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche Est large à faire envie à la plus belle blanche; A l'artiste pensif ton corps est doux et cher; Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître, Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs, De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs, Et, dès que le matin fait chanter les platanes, D'acheter au bazar ananas et bananes. Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus, Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus; Et quand descend le soir au manteau d'écarlate, Tu poses doucement ton corps sur une natte, Où tes rêves flottants sont pleins de colibris, Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris. Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France, Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance, Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, Faire de grands adieux à tes chers tamarins? Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles, Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges Et vendre le parfum de tes charmes étranges, L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards, Des cocotiers absents les fantômes épars!

LA VOIX

Mon berceau s'adossait à la bibliothèque, Babel sombre, où roman, science, fabliau, Tout, la cendre latine et la poussière grecque, Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio. Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme, Disait: « La Terre est un gâteau plein de douceur; Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!) Te faire un appétit d'une égale grosseur. » Et l'autre: « Viens, oh! viens voyager dans les rêves Au delà du possible, au delà du connu! » Et celle-là chantait comme le vent des grèves, Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu, Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie. Je te répondis: « Oui! douce voix! » C'est d'alors Que date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaie Et ma fatalité. Derrière les décors De l'existence immense, au plus noir de l'abîme, Je vois distinctement des mondes singuliers, Et, de ma clairvoyance extatique victime, Je traîne des serpents qui mordent mes souliers. Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes, J'aime si tendrement le désert et la mer; Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes, Et trouve un goût suave au vin le plus amer; Que je prends très souvent les faits pour des mensonges Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous. Mais la Voix me console et dit: « Garde des songes; Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous! ».

HYMNE

A la très chère, à la très belle Qui remplit mon coeur de clarté, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité!

Elle se répand dans ma vie Comme un air imprégné de sel, Et dans mon âme inassouvie, Verse le goût de l'éternel.

Sachet toujours frais qui parfume L'atmosphère d'un cher réduit, Encensoir oublié qui fume En secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible, T'exprimer avec vérité? Grain de musc qui gis, invisible, Au fond de mon éternité!

A l'ange, à l'idole immortelle, A la très bonne, à la très belle Qui fait ma joie et ma santé, Salut en immortalité!

LE REBELLE

Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle, Du mécréant saisit à plein poing les cheveux, Et dit, le secouant: « Ta connaîtras la règle! (Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux!

Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété, Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe, Un tapis triomphal avec ta charité.

Tel est l'Amour! Avant que ton coeur ne se blase, A la gloire de Dieu rallume ton extase; C'est la Volupté vraie aux durables appas! »

Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime, De ses poings de géant torture l'anathème; Mais le damné répond toujours; « Je ne veux pas! »

LE JET D'EAU

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante! Reste longtemps sans les rouvrir, Dans cette pose nonchalante Où t'a surprise le plaisir. Dans la cour le jet d'eau qui jase Et ne se tait ni nuit ni jour, Entretient doucement l'extase Où ce soir m'a plongé l'amour.

La gerbe épanouie En mille fleurs, Où Phoebé réjouie Met ses couleurs, Tombe comme une pluie De larges pleurs.

Ainsi ton âme qu'incendie L'éclair brûlant des voluptés S'élance, rapide et hardie, Vers les vastes cieux enchantés. Puis, elle s'épanche, mourante, En un flot de triste langueur, Qui par une invisible pente Descend jusqu'au fond de mon coeur.

La gerbe épanouie En mille fleurs, Où Phoebé réjouie Met ses couleurs, Tombe comme une pluie De larges pleurs.

0 toi, que la nuit rend si belle, Qu'il m'est doux, penché vers tes seins, D'écouter la plainte éternelle Qui sanglote dans les bassins! Lune, eau sonore, nuit bénie, Arbres qui frissonnez autour, Votre pure mélancolie Est le miroir de mon amour.

La gerbe épanouie En mille fleurs, Où Phoebé réjouie Met ses couleurs, Tombe comme une pluie De larges pleurs.

LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE

Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève, Comme une explosion nous lançant son bonjour! --Bienheureux celui-là qui peut avec amour Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!

Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon, Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite,.. --Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite, Pour attraper au moins un oblique rayon!

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire; L'irrésistible Nuit établit son empire, Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage, Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

LE GOUFFRE

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant. --Hélas! tout est abîme,--action, désir, rêve, Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève Mainte fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève, Le silence, l'espace affreux et captivant... Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où; Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté, Jalouse du néant l'insensibilité. --Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Etres!

LES PLAINTES D'UN ICARE

Les amants des prostituées Sont heureux, dispos et repus; Quant à moi, mes bras sont rompus Pour avoir étreint des nuées.

C'est grâce aux astres non pareils, Qui tout au fond du ciel flamboient, Que mes yeux consumés ne voient Que des souvenirs de soleils.

En vain j'ai voulu de l'espace, Trouver la fin et le milieu; Sous je ne sais quel oeil de feu Je sens mon aile qui se casse;

Et brûlé par l'amour du beau, Je n'aurai pas l'honneur sublime De donner mon nom à l'abîme Qui me servira de tombeau.

RECUEILLEMENT

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille, Tu réclamais le Soir; il descend; le voici: Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées; Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

L'HEAUTONTIMOROUMENOS

A. J. G. F.

Je te frapperai sans colère Et sans haine,--comme un boucher! Comme Moïse le rocher, --Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara, Jaillir les eaux de la souffrance, Mon désir gonflé d'espérance Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large, Et dans mon coeur qu'ils soûleront Tes chers sanglots retentiront Comme un tambour qui bat la charge!

Ne suis-je pas un faux accord Dans la divine symphonie, Grâce à la vorace Ironie Qui me secoue et qui me mord?

Elle est dans ma voix, la criarde! C'est tout mon sang, ce poison noir! Je suis le sinistre miroir Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau! Je suis le soufflet et la joue! Je suis les membres et la roue, Et la victime et le bourreau!

Je suis de mon coeur le vampire, --Un de ces grands abandonnés Au rire éternel condamnés, Et qui ne peuvent plus sourire!

L'IRREMEDIABLE

I

Une Idée, une Forme, un Etre Parti de l'azur et tombé Dans un Styx bourbeux et plombé Où nul oeil du Ciel ne pénètre;

Un Ange, imprudent voyageur Qu'a tenté l'amour du difforme, Au fond d'un cauchemar énorme Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres! Contre un gigantesque remous Qui va chantant comme les fous Et pirouettant dans les ténèbres;

Un malheureux ensorcelé Dans ses tâtonnements futiles, Pour fuir d'un lieu plein de reptiles, Cherchant la lumière et la clé;

Un damné descendant sans lampe, Au bord d'un gouffre dont l'odeur Trahit l'humide profondeur, D'éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux Dont les larges yeux de phosphore Font une nuit plus noire encore Et ne rendent visibles qu'eux;

Un navire pris dans le pôle, Comme en un piège de cristal, Cherchant par quel détroit fatal Il est tombé dans cette geôle;

--Emblèmes nets, tableau parfait D'une fortune irrémédiable, Qui donne à penser que le Diable Fait toujours bien tout ce qu'il fait!

II

Tête-à-tête sombre et limpide Qu'un coeur devenu son miroir Puits de Vérité, clair et noir, Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal, Flambeau des grâces sataniques, Soulagement et gloire uniques, --La conscience dans le Mal!

L'HORLOGE

Horloge dieu sinistre, effrayant, impassible, Dont le doigt nous menace et nous dit: _Souviens-toi!_ Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi Se planteront bientôt comme dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse; Chaque instant te dévore un morceau du délice A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde Chuchote: _Souviens-toi!_--Rapide, avec sa voix D'insecte, Maintenant dit: Je sais Autrefois, Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!

_Remember! Souviens-toi!_ prodigue! _Esto memor!_ (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!

_Souviens-toi_ que le Temps est un joueur avide Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi. Le jour décroît; la nuit augmente, _souviens-toi!_ Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge, Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!), Où tout te dira: Meurs, vieux lâche! il est trop tard! »

TABLEAUX PARISIENS

LE SOLEIL

Le long du vieux faubourg, où pendant aux masures Les persiennes, abri des secrètes luxures, Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés. Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime, Flairant dans tous les coins les hasards de la rime. Trébuchant sur les mots comme sur les pavés, Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses, Eveille dans les champs les vers comme les roses; Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel, Et remplit les cerveaux et les ruches de miel. C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles Et les rend gais et doux comme des jeunes filles, Et commande aux moissons de croître et de mûrir Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir! Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes, Il ennoblit le sort des choses les plus viles, Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets, Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

LA LUNE OFFENSEE

O Lune qu'adoraient discrètement nos pères, Du haut des pays bleus où, radieux sérail, Les astres vont te suivre en pimpant attirail, Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,

Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères, De leur bouche en dormant montrer le frais émail? Le poète buter du front sur son travail? Où sous les gazons secs s'accoupler les vipères?

Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin, Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin, Baiser d'Endymion les grâces surannées?

« --Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri, Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années, Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri! »

A UNE MENDIANTE ROUSSE

Blanche fille aux cheveux roux, Dont ta robe par ses trous Laisse voir la pauvreté Et la beauté,

Pour moi, poète chétif, Ton jeune corps maladif Plein de taches de rousseur A sa douceur.

Tu portes plus galamment Qu'une reine de roman Ses cothurnes de velours Tes sabots lourds.

Au lieu d'un haillon trop court, Qu'un superbe habit de cour Traîne à plis bruyants et longs Sur tes talons;

Et place de bas troués, Que pour les yeux des roués Sur ta jambe un poignard d'or Reluise encor;

Que des noeuds mal attachés Dévoilent pour nos péchés Tes deux beaux seins, radieux Comme des yeux;

Que pour te déshabiller Tes bras se fassent prier Et chassent à coups mutins Les doigts lutins;

--Perles de la plus belle eau, Sonnets de maître Belleau Par tes galants mis aux fers Sans cesse offerts,

Valetaille de rimeurs Te dédiant leurs primeurs Et contemplant ton soulier Sous l'escalier,

Maint page épris du hasard, Maint seigneur et maint Ronsard Epieraient pour le déduit Ton frais réduit!

Tu compterais dans tes lits Plus de baisers que de lys Et rangerais sous tes lois Plus d'un Valois!

--Cependant tu vas gueusant Quelque vieux débris gisant Au seuil de quelque Véfour De carrefour;

Tu vas lorgnant en dessous Des bijoux de vingt-neuf sous Dont je ne puis, oh! pardon! Te faire don;

Va donc, sans autre ornement, Parfum, perles, diamant, Que ta maigre nudité, O ma beauté!

LE CYGNE

A VICTOR HUGO

I

Andromaque, je pense à vous!--Ce petit fleuve, Pauvre et triste miroir où jadis resplendit L'immense majesté de vos douleurs de veuve, Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile, Comme je traversais le nouveau Carrousel. --Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel);

Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques, Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts, Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flasques Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s'étalait jadis une ménagerie; Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux Clairs et froids le Travail s'éveille, où la voirie Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

Un cygne qui s'était évadé de sa cage, Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec, Sur le sol raboteux traînait son grand plumage. Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec,

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre, Et disait, le coeur plein de son beau lac natal: « Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal, foudre?

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide, Vers le ciel ironique et cruellement bleu, Sur son cou convulsif tendant sa tête avide, Comme s'il adressait des reproches à Dieu!

II

Paris change, mais rien dans ma mélancolie N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs, Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime: Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous, Comme les exilés, ridicule et sublime, Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous,

Andromaque, des bras d'un grand époux tombée, Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus, Auprès d'un tombeau vide en extase courbée; Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus!