# Les Fleurs du Mal

## Part 3

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--Nous mettrons noire orgueil à chanter ses louanges, Rien ne vaut la douceur de son autorité; Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude. Que ce soit dans la rue et dans la multitude; Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit: « Je suis belle, et j'ordonne Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau. Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. »

CONFESSION

Une fois, une seule, aimable et douce femme, A mon bras votre bras poli S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme Ce souvenir n'est point pâli).

Il était tard; ainsi qu'une médaille neuve La pleine lune s'étalait, Et la solennité de la nuit, comme un fleuve, Sur Paris dormant ruisselait.

Et le long des maisons, sous les portes cochères, Des chats passaient furtivement, L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères, Nous accompagnaient lentement.

Tout à coup, au milieu de l'intimité libre Eclose à la pâle clarté, De vous, riche et sonore instrument où ne vibre Que la radieuse gaîté,

De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare Dans le matin étincelant, Une note plaintive, une note bizarre S'échappa, tout en chancelant.

Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde Dont sa famille rougirait, Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde, Dans un caveau mise au secret!

Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde: « Que rien ici-bas n'est certain, Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde, Se trahit l'égoïsme humain;

Que c'est un dur métier que d'être belle femme, Et que c'est le travail banal De la danseuse folle et froide qui se pâme Dans un sourire machinal;

Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte, Que tout craque, amour et beauté, Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte Pour les rendre à l'Eternité! »

J'ai souvent évoqué cette lune enchantée, Ce silence et cette langueur, Et cette confidence horrible chuchotée Au confessionnal du coeur.

LE FLACON

Il est de forts parfums pour qui toute matière Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre. En ouvrant un coffret venu de l'orient Dont la serrure grince et rechigne en criant,

Ou dans une maison déserte quelque armoire Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire, Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient, D'où jaillit toute vive une âme qui revient.

Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres, Frémissant doucement dans tes lourdes ténèbres, Qui dégagent leur aile et prennent leur essor, Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.

Voilà le souvenir enivrant qui voltige Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;

Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire, Où, Lazare odorant déchirant son suaire, Se meut dans son réveil le cadavre spectral D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire; Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé, Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence! Le témoin de ta force et de ta virulence, Cher poison préparé par les anges! liqueur Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon coeur!

LE POISON

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge D'un luxe miraculeux, Et fait surgir plus d'un portique fabuleux Dans l'or de sa vapeur rouge, Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes, Allonge l'illimité, Approfondit le temps, creuse la volupté, Et de plaisirs noirs et mornes Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle De tes yeux, de tes yeux verts, Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers... Mes songes viennent en foule Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige De ta salive qui mord, Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord, Et, charriant le vertige, La roule défaillante aux rives de la mort!

LE CHAT

I

Dans ma cervelle se promène Ainsi qu'en son appartement, Un beau chat, fort, doux et charmant, Quand il miaule, on l'entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret; Mais que sa voix s'apaise ou gronde, Elle est toujours riche et profonde. C'est là son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtre Dans mon fond le plus ténébreux, Me remplit comme un vers nombreux Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux Et contient toutes les extases; Pour dire les plus longues phrases, Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui morde Sur mon coeur, parfait instrument, Et fasse plus royalement Chanter sa plus vibrante corde

Que ta voix, chat mystérieux, Chat séraphique, chat étrange, En qui tout est, comme un ange, Aussi subtil qu'harmonieux.

II

De sa fourrure blonde et brune Sort un parfum si doux, qu'un soir J'en fus embaumé, pour l'avoir Caressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu; Il juge, il préside, il inspire Toutes choses dans son empire; Peut-être est-il fée, est-il dieu?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime Tirés comme par un aimant, Se retournent docilement, Et que je regarde en moi-même,

Je vois avec étonnement Le feu de ses prunelles pâles, Clairs fanaux, vivantes opales, Qui me contemplent fixement.

LE BEAU NAVIRE

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; Je veux te peindre ta beauté Où l'enfance s'allie à la maturité.

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, Chargé de toile, et va roulant Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, Ta tête se pavane avec d'étranges grâces; D'un air placide et triomphant Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; Je veux te peindre ta beauté Où l'enfance s'allie à la maturité.

Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire, Ta gorge triomphante est une belle armoire Dont les panneaux bombés et clairs Comme les boucliers accrochent des éclairs;

Boucliers provoquants, armés de pointes roses! Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses, De vins, de parfums, de liqueurs Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs!

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, Chargé de toile, et va roulant Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent, Tourmentent les désirs obscurs et les agacent Comme deux sorcières qui font Tourner un philtre noir dans un vase profond.

Tes bras qui se joueraient des précoces hercules Sont des boas luisants les solides émules, Faits pour serrer obstinément, Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, Ta tête se pavane avec d'étranches grâces; D'un air placide et triomphant Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

L'IRREPARABLE

I

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords, Qui vit, s'agite et se tortille, Et se nourrit de nous comme le ver des morts, Comme du chêne la chenille? Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane Noierons-nous ce vieil ennemi, Destructeur et gourmand comme la courtisane, Patient comme la fourmi? Dans quel philtre?--dans quel vin?--dans quelle tisane?

Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais, A cet esprit comblé d'angoisse Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés, Que le sabot du cheval froisse, Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,

A cet agonisant que le loup déjà flaire Et que surveille le corbeau, A ce soldat brisé, s'il faut qu'il désespère D'avoir sa croix et son tombeau; Ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire!

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir? Peut-on déchirer des ténèbres Plus denses que la poix, sans matin et sans soir, Sans astres, sans éclairs funèbres? Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge Est souillée, est morte à jamais! Sans lune et sans rayons trouver où l'on héberge Les martyrs d'un chemin mauvais! Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge!

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés! Dis, connais-tu l'irrémissible? Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés, A qui notre coeur sert de cible? Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?

L'irréparable ronge avec sa dent maudite Notre âme, piteux monument, Et souvent il attaque, ainsi que le termite, Par la base le bâtiment. L'irréparable ronge avec sa dent maudite!

II

J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal Qu'enflammait l'orchestre sonore, Une fée allumer dans un ciel infernal Une miraculeuse aurore; J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal

Un être qui n'était que lumière, or et gaze, Terrasser l'énorme Satan Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase Est un théâtre où l'on attend Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!

CAUSERIE

Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose! Mais la tristesse en moi monte comme la mer, Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose Le souvenir cuisant de son limon amer.

--Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme; Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé Par la griffe et la dent féroce de la femme. Ne cherchez plus mon coeur; les bêtes l'ont mangé.

Mon coeur est un palais flétri par la cohue; On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux. --Un parfum nage autour de votre gorge nue!...

O Beauté, dur fléau des âmes! tu le veux! Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes! Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes!

CHANT D'AUTOMNE

I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres; Adieu, vive clarté de nos étés trop courts! J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère, Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé, Et, comme le soleil dans son enfer polaire. Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe; L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd. Mon esprit est pareil à la tour qui succombe Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone, Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part... Pour qui?--C'était hier l'été; voici l'automne! Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre, Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer, Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre, Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez mère Même pour un ingrat, même pour un méchant; Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.

Courte tâche! La tombe attend; elle est avide! Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux, Goûter, en regrettant l'été blanc et torride, De l'arrière-saison le rayon jaune et doux!

CHANSON D'APRES-MIDI

Quoique tes sourcils méchants Te donnent un air étrange Qui n'est pas celui d'un ange, Sorcière aux yeux alléchants,

Je t'adore, ô ma frivole, Ma terrible passion! Avec la dévotion Du prêtre pour son idole.

Le désert et la forêt Embaument tes tresses rudes, Ta tête a les attitudes De l'énigme et du secret.

Sur ta chair le parfum rôde Comme autour d'un encensoir; Tu charmes comme le soir, Nymphe ténébreuse et chaude.

Ah! les philtres les plus forts Ne valent pas ta paresse, Et tu connais la caresse Qui fait revivre les morts!

Tes hanches sont amoureuses De ton dos et de tes seins, Et tu ravis les coussins Par tes poses langoureuses.

Quelquefois pour apaiser Ta rage mystérieuse, Tu prodigues, sérieuse, La morsure et le baiser;

Tu me déchires, ma brune, Avec un rire moqueur, Et puis tu mets sur mon coeur Ton oeil doux comme la lune.

Sous tes souliers de satin, Sous tes charmants pieds de soie, Moi, je mets ma grande joie, Mon génie et mon destin,

Mon âme par toi guérie, Par toi, lumière et couleur! Explosion de chaleur Dans ma noire Sibérie!

SISINA

Imaginez Diane en galant équipage, Parcourant les forêts ou battant les halliers, Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage, Superbe et défiant les meilleurs cavaliers!

Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage, Excitant à l'assaut un peuple sans souliers, La joue et l'oeil en feu, jouant son personnage, Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?

Telle la Sisina! Mais la douce guerrière A l'âme charitable autant que meurtrière, Son courage, affolé de poudre et de tambours,

Devant les suppliants sait mettre bas les armes, Et son coeur, ravagé par la flamme, a toujours, Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes.

A UNE DAME CREOLE

Au pays parfumé que le soleil caresse, J'ai connu sous un dais d'arbres tout empourprés Et de palmiers, d'où pleut sur les yeux la paresse, Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse A dans le col des airs noblement maniérés; Grande et svelte en marchant comme une chasseresse, Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire, Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire, Belle digne d'orner les antiques manoirs,

Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites, Germer mille sonnets dans le coeur des poètes, Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

LE REVENANT

Comme les anges à l'oeil fauve, Je reviendrai dans ton alcôve Et vers toi glisserai sans bruit Avec les ombres de la nuit;

Et je te donnerai, ma brune, Des baisers froids comme la lune Et des caresses de serpent Autour d'une fosse rampant.

Quand viendra le matin livide, Tu trouveras ma place vide, Où jusqu'au soir il fera froid.

Comme d'autres par la tendresse, Sur ta vie et sur ta jeunesse, Moi, je veux régner par l'effroi!

SONNET D'AUTOMNE

Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal: « Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite? » --Sois charmante et tais-toi! Mon coeur, que tout irrite, Excepté la candeur de l'antique animal,

Ne veut pas te montrer son secret infernal, Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite, Ni sa noire légende avec la flamme écrite. Je hais la passion et l'esprit me fait mal!

Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa guérite, Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal. Je connais les engins de son vieil arsenal:

Crime, horreur et folie!--O pâle marguerite! Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal, O ma si blanche, ô ma si froide Marguerite?

TRISTESSE DE LA LUNE

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse; Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins, Qui d'une main distraite et légère caresse, Avant de s'endormir, le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches, Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons, Et promène ses yeux sur les visions blanches Qui montent dans l'azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive, Elle laisse filer une larme furtive, Un poète pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle, Aux reflets irisés comme un fragment d'opale, Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.

LES CHATS

Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également dans leur mûre saison, Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté, Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres; L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques, Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

LA PIPE

Je suis la pipe d'un auteur; On voit, à contempler ma mine D'Abyssienne ou de Cafrine, Que mon maître est un grand fumeur.

Quand il est comblé de douleur, Je fume comme la chaumine Où se prépare la cuisine Pour le retour du laboureur.

J'enlace et je berce son âme Dans le réseau mobile et bleu Qui monte de ma bouche en feu,

Et je roule un puissant dictame Qui charme son coeur et guérit De ses fatigues son esprit.

LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer! Vers ma pâle étoile, Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther, Je mets à la voile;

La poitrine en avant et les poumons gonflés Comme de la toile, J'escalade le dos des flots amoncelés Que la nuit me voile;

Je sens vibrer en moi toutes les passions D'un vaisseau qui souffre; Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffre Me bercent.--D'autres fois, calme plat, grand mimoir De mon désespoir!

SEPULTURE D'UN POETE MAUDIT

Si par une nuit lourde et sombre Un bon chrétien, par charité, Derrière quelque vieux décombre Enterre votre corps vanté,

A l'heure où les chastes étoiles Ferment leurs yeux appesantis, L'araignée y fera ses toiles, Et la vipère ses petits;

Vous entendrez toute l'année Sur votre tête condamnée Les cris lamentables des loups

Et des sorcières faméliques, Les ébats des vieillards lubriques Et les complots des noirs filous.

LE MORT JOYEUX

Dans une terre grasse et pleine d'escargots Je veux creuser moi-même une fosse profonde, Où je puisse à loisir étaler mes vieux os Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux; Plutôt que d'implorer une larme du monde, Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux, Voyez venir à vous un mort libre et joyeux; Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

A travers ma ruine allez donc sans remords, Et dites-moi s'il est encor quelque torture Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts?

LA CLOCHE FELEE

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter près du feu qui palpite et qui fume Les souvenirs lointains lentement s'élever Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, Jette fidèlement son cri religieux, Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie Au bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts, Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.

SPLEEN

Pluviôse, irrité contre la vie entière, De son urne à grands flots vers un froid ténébreux Aux pâles habitants du voisin cimetière Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.

Mon chat sur le carreau cherchant une litière Agite sans repos son corps maigre et galeux; L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière Avec la triste voix d'un fantôme frileux.

Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée Accompagne en fausset la pendule enrhumée, Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,

Héritage fatal d'une vieille hydropique, Le beau valet de coeur et la dame de pique Causent sinistrement de leurs amours défunts. J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. C'est une pyramide, un immense caveau, Qui contient plus de morts que la fosse commune. --Je suis un cimetière abhorré de la lune, Où comme des remords se traînent de longs vers Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, Où gît tout un fouillis de modes surannées, Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, Quand sous les lourds flocons des neigeuses années L'ennui, fruit de la morne incuriosité, Prend les proportions de l'immortalité. --Désormais tu n'es plus, ô matière vivante! Qu'un granit entouré d'une vague épouvante, Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux! Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

Je suis comme le roi d'un pays pluvieux, Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux, Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes, S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes. Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon, Ni son peuple mourant en face du balcon, Du bouffon favori la grotesque ballade Ne distrait plus le front de ce cruel malade; Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau, Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau, Ne savent plus trouver d'impudique toilette Pour tirer un souris de ce jeune squelette. Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu De son être extirper l'élément corrompu, Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent, Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux, Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

--Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

LE GOUT DU NEANT

Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte, L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur, Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur, Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.

Résigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur, L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute; Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte! Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur!

Le Printemps adorable a perdu son odeur!

