Part 3
Avant l’album, l’herbier florissait; depuis l’enfant de douze ans jusqu’à la femme de quarante ans, tous les âges avaient leur herbier comme ils ont aujourd’hui leur album. On faisait des parties d’herborisation, comme on fait des parties de campagne. On ne pouvait faire un pas dans les champs sans rencontrer des gens brandissant un scalpel ou des ciseaux. Des femmes qui se seraient évanouies en voyant écraser un ciron, des hommes qui, le matin même, avaient écrit des chapitres ou prononcé des discours contre les tortures infligées aux malheureux nègres, scalpaient, cisaillaient, écorchaient vivants de candides marguerites ou d’innocents muguets; on arrachait leurs feuilles une à une, on plongeait le poignard dans leur corolle, on coupait leur corps en trois ou quatre morceaux, on leur infligeait toutes les tortures, tous les martyres, afin, disait-on, de pénétrer les _secrets de la nature_. Toujours la nature! Maintenant il n’est question que de la science. Les femmes ne s’en mêlent plus, il est vrai, mais on commet les mêmes crimes par _amour de la science_. Si vous essayez d’élever la voix en faveur des plantes, on s’écrie que vous êtes un barbare, un ennemi du progrès, que vous voulez entraver les conquêtes de la _science_, que vous voulez faire rétrograder l’esprit humain jusqu’à cette époque de ténèbres où l’on punissait la dissection comme un sacrilége. La dissection! Mais faut-il, pour assurer les besoins de l’anatomie, permettre qu’on s’empare des gens pleins de vie, qu’on les tue pour les emporter à l’amphithéâtre? Est-ce que les plantes et les fleurs ne vivent pas comme les hommes? Ne sentez-vous pas, cruels _Amis de la science_, que vous n’êtes que d’abominables étouffeurs? Si la pâquerette pouvait crier, vous seriez obligés de jeter sur sa tête un masque de poix!
Ramassez au matin les morts de la prairie: hélas! l’orage, les insectes, l’ardeur du soleil, le sabot du pâtre font assez de victimes; l’autopsie du cadavre vous est permise, mais respectez les vivants!
Nous ne voulions parler que de l’esclavage des fleurs, l’indignation nous a fait jeter ce cri. Au surplus, nous ne nous écartons pas trop de notre sujet, puisque nous traitons du sort que les lois humaines font aux fleurs.
Il est certain que la traite des fleurs est aujourd’hui un fait patent. Le gouvernement la tolère et l’encourage. Chaque année il expédie, même sous le nom de _Voyageurs du Jardin des Plantes_, des espèces de corsaires qui vont çà et là sur tous les rivages, font des descentes, des expéditions dans l’intérieur des terres, et ramènent captives les fleurs dont ils ont pu s’emparer. On les transporte en France, on leur donne une case au Jardin du Roi, on les établit en familles; ces fleurs s’acclimatent, font des enfants, et, quand ils sont arrivés à un certain âge, le gouvernement les arrache au sein de leur mère, et les vend ou les donne à des particuliers.
Cela est affreux! Quand donc les fleurs trouveront-elles leur Wilberforce?
Fleurs infortunées! L’autre jour je passais sur la place de la Madeleine; il y avait là un beau lis qu’un vieillard marchandait.
La fleur paraissait souffrir dans sa pudeur de se voir ainsi regardée; parfois on voyait comme un frisson courir sur sa tige, et sa blanche tête se rejeter en arrière: c’était lorsque le vieillard la touchait.
Je regardai le lis; je crus voir une larme trembler au fond de son calice; il me sembla que la fleur me parlait.
--Achète-moi, disait-elle, ne me laisse pas tomber entre les mains de cet homme. Hélas! que va-t-il faire de moi? J’ai peur quand il me regarde, je tremble quand il me touche. S’il me faut le suivre, je mourrai.
--Je te sauverai, m’écriai-je, je te sauverai!
Le vieil acheteur se retourna vers moi d’un air étonné. Il fit signe à un domestique, qui s’empara de la fleur. Je m’adressai au marchand trop tard: il avait reçu le prix de l’esclave!
Je la suivis jusqu’à la porte de sa nouvelle demeure. De loin elle me remerciait d’un sourire doux et résigné.
Je la vis disparaître.
Le lendemain, j’étais devant l’hôtel, je voulais avoir des nouvelles de mon pauvre lis: un domestique jetait dans la rue une fleur flétrie.
Combien d’autres fleurs sont mortes ainsi!
BARCAROLLE
LA FLÈCHE D’EAU
Vogue, ma barque, fends le courant rapide: elle m’appelle à l’autre bord; j’entends sa voix qui me protége!
Ainsi chantait le pêcheur, et, s’appuyant sur sa rame, il divisait le flot en laissant après lui un sillon argenté. Sa barque volait comme l’hirondelle; déjà les saules du rivage laissaient voir leur chevelure verte. Le pêcheur redoubla d’efforts. Tout à coup il lui sembla que sa barque, rebelle à la rame, était entraînée doucement vers un point opposé. Au même instant la lune se voila; il vit, au milieu des joncs, se dresser lentement une belle femme, et il entendit une voix qui chantait:
«Où vas-tu, jeune pêcheur? Écoute, je suis la blanche reine de l’onde. La rive est pleine de désillusions; suis le courant qui t’entraîne vers moi; je te montrerai le chemin qui conduit dans mes bleuâtres royaumes, vers mon palais de cristal. Ne me connais-tu pas? Le soir, c’est moi qui t’endors au bruit de mes soupirs expirant sur la grève; c’est ma fraîche haleine que tu respires le matin sur le seuil de ta chaumière. Vois, ta barque d’elle-même marche vers moi. Laisse-toi aller, pêcheur, suis le courant qui te guide.»
Le pêcheur, pâle d’effroi, gardait le silence. Le malheureux s’était approché de cet endroit mystérieux où s’élève la flèche d’eau au milieu de mille plantes aquatiques. Les rameurs qui ont obéi à son appel n’ont plus reparu au village; on les a trouvés bien loin sur le rivage frappés de nombreuses blessures. La menteuse divinité les avait percés de ses dards.
Ces histoires se présentèrent à l’esprit du pêcheur, mais l’ondine chantait toujours, une fascination involontaire le privait de ses forces, il allait abandonner l’aviron.
Tout à coup, son nom répété trois fois retentit sur la rive.
--Vogue, ma barque, s’écria le pêcheur ranimé, fends le courant rapide: elle m’appelle à l’autre bord; j’entends sa voix qui me protége!
Il s’éloigne, et l’ondine disparaît, ne laissant après elle qu’un cercle d’argent sur l’eau.
LES FLEURS PERDUES
Les anciens, plus heureux que nous, connaissaient une foule de fleurs dont on ne trouve plus de traces sur la terre: elles ont disparu. La nature, en les supprimant, a voulu nous punir, sans doute, de la tiédeur de notre culte pour elles. Leurs charmes, leurs propriétés particulières, constituent une perte bien grande pour les commodités ou les plaisirs de l’humanité. Quel malheur, par exemple, pour les glaciers et les limonadiers, que nous ne possédions plus la _coracesia_, cette fleur qui, au dire de Pythagore, faisait geler l’eau! et l’_aproxis_, qui, s’enflammant au moindre contact, remplaçait si avantageusement les allumettes chimiques allemandes ou françaises! et le _baaras_, ce cierge embaumé des montagnes du Liban! L’historien Josèphe raconte que la longue tige du _baaras_ s’allumait d’elle-même, le soir, et brûlait jusqu’au matin sans se consumer. Quel bonheur si, au lieu de nos tristes réverbères, de nos becs de gaz puants, nous étions éclairés, en passant dans chaque rue, par une double rangée de beaux arbres enflammés! Pourquoi ne trouve-t-on plus de graine de _baaras_?
Épouses qui soupirez après un enfant, au lieu de vous confier à la vertu d’une eau sulfureuse et nauséabonde; et vous, vieillards, qui essayez en vain de combattre les ravages des années, que n’avez-vous un brin de ce fameux _dudaïm_, qui ne fleurit malheureusement plus que dans les livres hébreux, et qui rendait les femmes fécondes et les hommes éternellement jeunes!
L’existence de l’_achemys_ résoudrait bien mieux que les chemins de fer le problème de la paix universelle. L’_achemys_ avait la propriété de mettre en fuite ceux qui le touchaient. Comment songer à la guerre avec une arme qui disperserait les armées opposées et les empêcherait de se rejoindre?
Beaucoup de gens regretteront le _népenthès_, cette fleur, souvent consolante, qui faisait perdre la mémoire, surtout en songeant au _moly_, qui vous rendait à l’instant même le souvenir. Circé administra du _népenthès_ à forte dose aux compagnons d’Ulysse; celui-ci les guérit en leur faisant avaler à temps une contre-dose de _moly_.
N’oublions pas de citer le _sylphion_. Au mois de la floraison, cette plante laissait couler de sa tige une résine précieuse qui, séchée et réduite en poudre, guérissait tous les maux, même la colique et le mal de dents; c’est Pline qui l’assure. Cyrène était la ville où l’on cultivait le remède universel. César, en s’emparant de Cyrène, abandonna le trésor public à ses lieutenants, et se réserva la provision de _sylphion_ conservée dans le susdit trésor à l’égal des matières les plus précieuses.
Rappelons aux gastronomes le _borahmez_, cette fleur entièrement semblable à un agneau. Recouverte d’une blanche toison, elle reposait sur quatre tiges; ses feuilles laineuses figuraient les oreilles et la queue. A la moindre incision, une liqueur rouge comme du sang s’échappait de la plante; on voyait sa pulpe rose et sanguinolente comme la chair. Si on la mettait au feu, elle répandait tout de suite dans les airs un délicieux parfum de gigot rôti. Au moins, dans le pays où croissait le _borahmez_, les voyageurs n’avaient pas besoin de faire des provisions de route. L’histoire ne nous dit pas le nom de cette bienheureuse contrée où l’on pouvait ainsi cultiver des côtelettes sur la plante; ce doit être le pays de Cocagne, déjà connu de l’antiquité.
Les anciens possédaient aussi la fleur qui rend les amours éternelles.
La fleur qui donne la gaieté: les modernes s’imaginent l’avoir remplacée par le _hachisch_.
La fleur qui chante existait encore pendant le moyen âge. Albert le Grand affirme l’avoir entendue. Pendant les nuits sereines de l’été, au milieu du silence de la nature, on entendait tout à coup vibrer une voix pure et harmonieuse dont les notes montaient vers le ciel. C’était la mandragore qui chantait sa nocturne mélodie. Ceux qui l’écoutaient se sentaient saisis d’une émotion inexprimable; leur cœur battait avec une douce violence, des larmes de tendresse mouillaient leurs yeux. Quelquefois le rossignol essayait de lutter avec la mandragore; mais bientôt le charme agissait sur lui, ses roulades devenaient peu à peu plus lentes, sa voix plus faible, puis il se taisait pour écouter sa rivale victorieuse. La voix de la mandragore portait bonheur à ceux dont elle frappait une fois les oreilles; toute leur vie ils l’entendaient retentir au fond de leur cœur: c’était la Poésie qui leur avait parlé.
Hélas! les nuits d’été sont toujours sereines, les rossignols lancent encore dans les airs leurs mélodieuses fusées; mais la mandragore ne chante plus!
GUZLA
LE CYPRÈS
Enfant, je venais m’asseoir sous ton ombre, et mon âme, suivant le vol des colombes qui se dirigeaient vers le Bosphore, se perdait avec elles dans l’azur du ciel.
Maintenant, je m’avance d’un pas lent et fatigué, j’étends avec peine mes membres vers la terre, mon âme ne vole plus avec les colombes: l’enfant est devenu un vieillard.
Tu me prêtes encore ton ombre, beau Cyprès; ton tronc droit, élancé, me sert d’appui; je vois d’ici le tombeau de mon père, la place où sera le mien.
Le Cyprès monte droit vers le ciel, comme la prière du vrai croyant; il semble que la voix de ceux que nous avons aimés nous parle dans le murmure de ses branches.
Il y a bien longtemps que nous nous connaissons, vieux Cyprès; chaque jour je viens près de toi aspirer l’odorante fumée de mon narghiléh, et puis rêver en égrenant mon long chapelet. Tu connais toutes mes pensées; tu peux dire si jamais j’ai eu peur de la mort.
Je t’aime, au contraire, parce que tu m’y fais penser. Quelle idée plus douce que celle de la mort à l’homme qui a longtemps vécu!
Oh! quand mon âme pourra-t-elle s’envoler loin, bien plus loin que les colombes qui se dirigent vers le Bosphore, plus haut que les minarets de Sainte-Sophie, au delà des nuages, au-dessus du bleu firmament!
C’est là que nous attend le bonheur éternel! Viens, ange de la mort, viens frapper à ma porte, le vieillard est prêt à partir.
Brises qui chantez dans ce Cyprès, apprenez-moi l’instant de ma délivrance: chaque jour je viens vous le demander, et vous ne me répondez pas.
LETTRE CRITIQUE ET PHILOSOPHIQUE
DU
DOCTEUR JACOBUS
A L’AUTEUR
MONSIEUR,
Oubliant le respect que vous devez à un homme de mon importance, vous vous êtes permis, non-seulement de me faire figurer dans votre livre, mais encore de me prêter un rôle que ma haute position ne me permet point d’accepter. Vous prétendez que la Pensée errante, ayant reçu l’hospitalité chez moi, me révéla par reconnaissance le langage des Fleurs. S’il faut vous en croire, je me suis montré émerveillé de cette découverte. Pour qui me prenez-vous, Monsieur?
Il faut que vous sachiez que les esprits vraiment philosophiques de ce temps-ci ne considèrent plus depuis longtemps le prétendu langage des Fleurs que comme une puérilité, une faribole, une véritable mystification. Les grandes intelligences, dont je fais partie, se sont élevées à la seule conception qui puisse rendre un compte exact de la signification morale des Fleurs: cette conception, c’est l’analogie universelle.
La nature, Monsieur, a créé dans certains animaux et végétaux des images de nos passions. La vipère représente la calomnie, le chien, la fidélité; le gui est l’emblème du parasite. Ce sont ces rapports symboliques qui établissent l’état d’analogie entre l’homme et la création. Pour ne parler que des plantes, chacune d’elles est un miroir fidèle de nos sentiments et de nos passions. Un parterre est un musée où revivent en tableaux fleuris et animés nos vices et nos vertus.
La science qui doit expliquer ces ressemblances, c’est l’analogie ou physiologie comparée. Les anciens avaient entrevu cette méthode. Chaque chose inanimée, les fleurs surtout, renfermait une allusion aux choses animées. Mais les anciens méconnurent la réalité pour s’égarer dans le monde des fictions; ils furent poètes, mais non analogistes ou psychologues.
Vous avez suivi pas à pas les traces des anciens; aussi vous êtes non-seulement resté en arrière des notions nouvelles, mais encore vous avez commis des erreurs énormes, faute de recourir aux principes de l’analogie universelle.
Permettez-moi, Monsieur, de recourir à quelques exemples:
Je lis dans votre prétendu langage des Fleurs que la fleur d’oranger représente le mariage. Cela s’écrit et se débite depuis des siècles: une jeune fille ne se croirait pas bien et dûment mariée si, le jour de ses noces, elle ne portait pas une couronne d’oranger sur la tête. Je n’ignore point cela, mais quels rapports existe-t-il entre cette fleur et le mariage? On pourra faire à ce sujet, ainsi que vous l’avez tenté, beaucoup de poésie, mais voilà tout. La poésie ne donnera pas la clef de ce mystère. Recourez à l’analogie, vous trouverez tout de suite la plante qui symbolise le mariage.
Vous avez sans doute été frappé plus d’une fois de l’aspect lugubre que présente le grand iris tacheté de noir. Il montre orgueilleusement ses couleurs sombres, alliant à la fois la richesse à l’uniformité. N’est-ce pas là l’emblème de ces unions princières qui se concluent au milieu de la pompe, et qui se consument plus tard dans la monotonie de l’ennui? L’iris bleu, l’iris jaune, l’iris papillon, représentent au contraire les mariages heureux.
Deux corolles paraissent alternativement sur l’iris. La seconde ne paraît que lorsque la première est flétrie. C’est l’image du lien qui unit quelquefois un vieillard à une jeune fille: l’âge du bonheur commence pour l’une, et finit pour l’autre.
Le réceptacle d’étamines a la forme de chenille, en souvenir des calculs sordides qui président trop souvent au mariage. La feuille de l’iris commun est écrasée, en signe de la misère qui frappe les petits ménages; elle se termine par une pointe desséchée, comme pour montrer le résultat stérile des efforts de la pauvreté.
Vous voyez, Monsieur, par quelles puissantes raisons d’analogie la fleur du mariage doit être l’iris, et non pas l’oranger. Mais je continue l’examen détaillé de vos sophismes:
La rose, selon vous, représente la beauté. Erreur profonde, qui dénote en vous un jugement des plus superficiels et des plus routiniers. La rose, c’est la pudeur de la jeunesse.
Elle a toutes les couleurs du jeune âge, elle affectionne les lieux frais, en symbole de la fraîcheur de jeunesse dont elle est douée. Son parfum est un arome qui enivre doucement comme l’affection qu’inspire une jeune fille. La rose ne plaît véritablement que lorsqu’elle est demi-éclose; entièrement épanouie, elle paraît moins belle. Ainsi, l’innocence est préférable à la beauté.
Au mot _dédain_ correspond dans votre langage des Fleurs l’œillet. Qu’ont-ils ensemble de commun? L’œillet tombe et traîne à terre sa tige élégante; il faut qu’une main amie le soutienne, et lui donne pour appui une branche d’osier nommée tuteur. Les pétales de l’œillet brisent leur enveloppe et s’échappent en désordre. La main de l’homme doit aider à rompre les barrières du calice, et un ingénieux encartage favoriser le développement des pétales,--alors la fleur devient belle. N’est-ce point là le symbole le plus gracieux de la maternité?
Et le lis, Monsieur, qu’en avez-vous fait du lis? En vérité, c’est à n’y rien croire; il est pour vous synonyme de majesté. Observons les caractères distinctifs du lis. Sa tige est droite et ferme, elle est entourée de gracieuses folioles. Ainsi, l’homme véridique marche fièrement et posément, entouré de l’estime que font naître ses actions. La corolle du lis est un triangle sans calice; la vérité ne se cache pas, l’homme juste fuit le mystère. La racine bulbeuse du lis est ouverte de toutes parts, et laisse voir l’intérieur de l’oignon. L’homme véridique attire tout d’abord par le parfum de franchise qu’il exhale, mais on s’éloigne souvent pour toujours après s’être frotté à lui une seule fois. Le lis barbouille d’une poudre jaunâtre ceux qui s’approchent de lui, attirés par son odeur. La vérité ne peut vivre que dans la solitude: les femmes surtout la redoutent, ainsi que les riches et les gens du monde. On n’offre pas des bouquets de lis, on ne place pas cette fleur dans un salon. On la relègue dans quelque coin retiré de son parterre. Le lis ne paraît que dans les fêtes publiques; on en orne les statues des saints, on en met aux mains des enfants. Il n’y a qu’au ciel et sur les lèvres des enfants que se trouve la vérité.
Voilà donc, de compte fait, quatre articles importants: mariage, beauté, vérité, maternité, auxquels vous n’avez rien compris. Voyons si votre langage des Fleurs expliquera mieux l’article pauvreté:
Le buis habite les lieux arides et les terrains ingrats, comme l’indigent qui est réduit au plus chétif domicile. On voit les insectes s’attacher au buis comme au pauvre qui n’a pas le moyen de s’en garantir. Tel que le misérable qui endure patiemment les privations et se fixe au moindre gîte, le buis brave les intempéries, et s’attache fortement au mauvais sol où il est relégué. Pour l’indigent, point de joie: la nature a peint cet effet en privant la fleur de pétales, qui sont l’emblème du plaisir. Son fruit est une marmite renversée, image de la cuisine du pauvre. Sa feuille est creusée en cuiller pour recevoir une goutte d’eau, comme la main du pauvre qui cherche à recueillir une obole de la compassion des passants. Son bois est serré et très-noueux, par allusion à la vie rude et à la gêne du misérable chez qui règne l’insalubrité, figurée par l’huile fétide qu’on retire du buis. Cette plante, vous l’avez nommée _stoïcisme_; ne valait-il pas mieux l’appeler tout simplement _pauvreté_?
Au mot gui, par exemple, vous avez conservé sa signification véritable. Le gui, c’est bien le parasite; mais si je vous avais demandé pourquoi, auriez-vous su me répondre? C’est parce que le gui vit des sucs d’autrui, qu’il se développe indifféremment en sens direct ou inverse, comme l’intrigant qui prend tous les masques, accepte toutes les positions. Le gui figure par sa feuille la duplicité, et donne dans sa glu le piége où viennent se prendre les oiseaux, comme les sots aux flatteries du parasite.
Pour me faire cette réponse, il aurait fallu être initié aux lois de l’analogie universelle. Je prends en pitié votre ignorance, Monsieur, et je vais poser les bases de cette science sublime. Pussiez-vous marcher bientôt dans la voie que j’ouvre devant vous!
La forme, la couleur, les habitudes, les propriétés de la fleur, des graines, des racines, voilà l’étude par laquelle il faut commencer.
La racine est l’emblème des principes généraux qui composent le caractère.
La tige, emblème de la marche qu’il suit.
La feuille, emblème du genre de travail auquel se livre le caractère de la classe à laquelle il appartient.
Le calice, emblème de la forme et des influences qui agissent sur le caractère.
Les pétales, emblèmes de l’espèce de plaisir attaché à l’exercice du caractère.
Les pistils et étamines, emblèmes du produit que doit donner ce plaisir.
La graine, emblème du trésor amassé; le parfum, emblème du charme particulier qui découle du caractère.
Ainsi, pour nous résumer, nous disons: Racine-caractère;--tige-direction;--feuille-travail;--pétale-plaisir;--calices-influences extérieures;--pistils-produit;--graine-trésor;--parfum-charme.
Que d’erreurs vous auriez pu éviter si vous étiez venu me consulter avant de commencer cet ouvrage! mais vous avez préféré me tourner en ridicule. Armé du flambeau de l’analogie, toutes les ténèbres se seraient dissipées; plus de secrets pour vous, plus d’obscurités dans le grand livre de la nature. N’êtes-vous pas honteux de vous être trompé si grossièrement dans la signification des fleurs les plus vulgaires, la rose, l’œillet, le lis? Je me vois forcé entre mille autres de choisir la balsamine pour l’ajouter à cette liste. Ses feuilles finement dentées et symétriquement découpées sont un emblème de travail. Une touffe de feuilles surmonte les fleurs, comme le travail doit excéder la dépense. C’est ainsi qu’on brille sans s’appauvrir, de même que la balsamine, qui donne des fleurs nombreuses, brillantes, et qui se renouvellent en abondance. Les gens doués de cette prudence sont ambitieux et égoïstes. La balsamine par analogie refuse tout à l’homme. On ne peut saisir ses feuilles isolément par défaut de queue, collectivement par embarras de feuillage. On ne peut l’employer comme ornement. C’est une plante qui ne vit que pour elle, ainsi que le riche égoïste. Ce dernier sait se rendre nécessaire comme la balsamine, sans se faire aimer. Il s’installe dans toutes les avenues de la grandeur; la balsamine prend place dans les lieux les plus fréquentés du parterre, et, privée de parfum, elle y joue le premier rôle sans charme pour personne. Elle vient tard en automne, par allusion à ces thésauriseurs qui quittent tard les affaires, et dont la fortune passe à des héritiers dissipateurs; de même la graine de la balsamine s’échappe des mains lorsqu’on la cueille sans précaution. Et cette fleur, qui est le portrait frappant de l’égoïsme, vous l’avez donnée comme l’emblème de l’impatience. O insouciance!