Les fleurs animées - Tome 1

Part 9

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--O jeunesse, jeunesse inconsidérée! dit M. Coquelet en se parlant à lui-même. Avant de pousser cette exclamation, le rentier, prévoyant que son discours pourrait dépasser les bornes ordinaires, prit soin d'éteindre la chandelle.

M. Coquelet, entre autres vertus, possédait au suprême degré celle de l'économie.

Comme il allait reprendre le fil interrompu de son discours, la jeune fille se réveilla.

--Tiens! dit-elle en apercevant M. Coquelet, debout, les bras croisés; c'est vous?

--Moi-même, mademoiselle.

--Quelle heure est-il?

Mlle Pierrette se frottait les yeux en parlant ainsi.

M. Coquelet s'approcha de la fenêtre et tira le rideau.

--Regardez, dit-il d'un ton magistral.

La rue était pleine de bruit et de mouvement, un beau soleil de la fin du mois de février inondait la chambre de ses rayons joyeux.

--Voulez-vous bien fermer les rideaux! s'écria Mlle Pierrette d'un air d'impatience; pourquoi m'avoir ainsi réveillée?

--Je veux vous parler.

--Et moi je veux dormir.

Elle se retourna sur son fauteuil, et pencha sa jolie tête sur le dossier, comme pour mettre ses paroles à exécution.

Cette fois, M. Coquelet ne tint nul compte du désir de Mlle Pierrette; il prit devant elle une posture résolue, et lui dit d'un ton ferme et indigné à la fois:

--Jusques à quand, malheureuse femme, vous laisserez-vous aller à tous les caprices de votre légèreté? Jusques à quand votre inconduite fera-t-elle le sujet des conversations de tout le quartier? Quoi! ni la mine renfrognée du portier, ni les plaintes, ni les clameurs des locataires contre vous n'ont pu vous avertir!

--Aurez-vous bientôt fini votre sermon? demanda Pierrette en bâillant: je vous préviens que je tombe de sommeil.

--C'est cela, reprit Coquelet: quand on a fait de la nuit le jour, il faut bien changer le jour en nuit. Mais ne voyez-vous pas qu'à ce train de vie vous allez perdre votre jeunesse, ruiner votre santé?

--Qu'est-ce que cela vous fait?

--Vous me demandez ce que cela me fait, ingrate? Eh bien, apprenez...

--Quoi donc?

Avant de répondre, Coquelet se campa fièrement devant son interlocutrice.

--Quel âge me donneriez-vous?

--Soixante-deux ans.

--Je n'en ai que cinquante-huit; je possède une jolie place.

--Après?

--Je peux demander ma retraite.

--Et puis?

--Me retirer avec trois bonnes mille livres de rente.

--Ensuite?

--Les partager avec une femme, et faire son bonheur.

--Vraiment!

--Voulez-vous être cette femme? consentez-vous à devenir madame Coquelet?

Le vieux rentier songea un instant à se mettre à genoux; mais, comme il n'était pas sûr que Pierrette consentît à le relever, il aima mieux entendre la réponse sur ses jambes.

Cette réponse fut un éclat de rire. Après quoi, la jeune fille mit M. Coquelet à la porte.

C'est depuis ce jour que celui-ci s'était aperçu que Mlle Pierrette rentrait tard, qu'elle faisait du bruit, qu'elle l'empêchait de dormir.

Il donnait congé par vengeance.

III

OU L'ON VOIT QU'IL EST QUELQUEFOIS PRUDENT DE S'ENFUIR QUAND ON VOUS APPELLE

Après le départ de Coquelet, Mlle Pierrette voulut continuer son somme; mais cela lui fut impossible.

Elle essaya de travailler, mais cela lui fut bien plus impossible encore.

--Maudit Coquelet! s'écria-t-elle en tapant du pied; c'est pourtant lui qui me vaut cette insomnie. Je dormais si bien quand il est entré! Mais que faire, bon Dieu! que faire?

Me proposer d'être sa femme, à moi Pierrette! Mais il ne s'est donc jamais regardé dans sa glace, le vieux loup! Il a bien fait de s'en aller, car si je le tenais, je lui ferais bien expier sa sottise.

Et pourquoi n'essayerais-je pas? Il ne doit pas être bien loin. A ces mots, elle sortit de sa chambre et se mit à crier de toutes ses forces:--Monsieur Coquelet! Monsieur Coquelet!

Il n'était pas au bas de l'escalier; il leva la tête.

--Qui m'appelle?

--C'est moi, Pierrette.

Le cœur de Coquelet se dilata.

--Elle me rappelle, pensa-t-il; elle comprend tout ce que ma proposition a de flatteur et d'agréable pour elle. Vite, vite, remontons.

Il gravit les marches de l'escalier quatre à quatre.

Il était tout essoufflé, quand il se trouva en présence de Pierrette; il lui sourit néanmoins.

--Vous m'avez appelé, ma toute belle? lui demanda-t-il d'un ton doucereux.

--Oui, répondit Pierrette en prenant une contenance embarrassée.

--Que me voulez-vous?

Redoublement d'embarras du côté de Pierrette.--Pauvre petite! se dit Coquelet, elle n'ose m'avouer qu'elle veut devenir ma femme. Il faut l'encourager.

--Parlez, mon enfant, parlez sans crainte. Au point où nous en sommes, vous le pouvez.

--Je voulais vous dire que...

--Voyons.

--Vrai, vous désirez que je parle?

--Je vous en supplie, cruelle, ne retardez pas l'instant de mon bonheur.

--Eh bien! s'écria Pierrette en changeant tout à coup de ton, je voulais vous dire que vous êtes un monstre de m'avoir réveillée si matin, et qu'il faut que je me venge!

En même temps elle s'approcha de Coquelet, et le pinça de façon à lui faire pousser une clameur féroce.

Pierrette s'enfuit en riant, et courut se barricader dans sa chambre.

Coquelet sortit pour déposer sa plainte chez le procureur du roi.

IV

TIREZ LA CHEVILLETTE, LA BOBINETTE CHERRA

Frantz entendit tout ce tapage, et sortit de sa mansarde. Il avait entendu la voix de Pierrette et celle de M. Coquelet qui semblaient se quereller.

Il voulut connaître les motifs de cette querelle.

M. Coquelet, furieux, transporté, éperdu, refusa de lui répondre. Mlle Pierrette venait de s'enfuir.

Comment faire?

Il y avait bien un moyen: taper à la porte de Mlle Pierrette, mais Frantz était si timide!

A la fin, il se décida. Il était rouge, il était pâle, tant le cœur lui battait.

Il frappa discrètement, à peine si Mlle Pierrette put l'entendre. Nous ne savons comment cela se fit, mais il n'eut pas besoin de recommencer comme M. Coquelet: une voix douce lui dit tout de suite:--Entrez.

Et il entra.

Maintenant que nous avons disposé les divers personnages de ce drame d'intérieur, donné une idée de leur caractère, de leur position, de leurs mœurs, le lecteur doit être excessivement curieux de connaître les grands événements qui vont suivre. C'est pourquoi nous allons passer à une autre histoire.

AUTRE MARGUERITINE

LE TRÈFLE

CUEILLE le trèfle à quatre feuilles, m'a dit la vieille Marthe, c'est un talisman qui porte bonheur.

Et moi je me suis levée ce matin pour venir chercher le trèfle à quatre feuilles.

Je parcours en tous sens la prairie, et je ne trouve pas mon talisman. Rend-il riche? fait-il aimer? préserve-t-il des maladies?

Mon Dieu, que ce champ de trèfle est joli! comme ces festons découpés s'inclinent gracieusement sous la brise!

L'alouette a fait son nid au milieu des touffes de trèfle, les petites bêtes du bon Dieu se balancent sur ses feuilles, le papillon voltige autour de ses fleurs.

La perdrix et la caille y mènent promener leur jeune couvée: ils courent, ils jouent, ils se poursuivent au milieu de l'herbe épaisse.

Petits oiseaux, petites bêtes, papillons, le trèfle hospitalier accueille et protége les faibles et les timides. Il n'est pas jusqu'au lièvre paresseux et sybarite qui ne vienne s'endormir pendant la chaleur sous ces touffes fraîches et moelleuses.

Je comprends maintenant pourquoi la vieille Marthe m'a dit de cueillir le trèfle à quatre feuilles.

Être humble et charitable, aimer les pauvres et les opprimés, cela ne porte-t-il pas bonheur?

Montre-toi donc à moi, trèfle à quatre feuilles, mon cher talisman. Il y a bien longtemps que je te cherche. Loués soient Dieu et ma patronne! le voilà, je l'ai trouvé.

UNE LEÇON DE PHILOSOPHIE BOTANIQUE

I

MAXIME PROFONDE

TOUTE fleur est susceptible de culture, disait le savant docteur Cocomber à son élève le petit marquis de Florizelles, un jour qu'ils se promenaient ensemble dans les champs, à l'effet d'admirer le sublime spectacle de la nature.

On croyait beaucoup à la nature, au dix-huitième siècle.

--Voyez, ajoutait Cocomber, cet œillet que j'ai cueilli ce matin dans le parterre du château, il a commencé par être une petite fleur simple, sans conséquence, indigne d'attirer l'attention d'un savant docteur comme moi; maintenant je le mets à ma boutonnière, je m'en pare, mon nez peut le respirer sans se compromettre. Savez-vous pourquoi?

--Vraiment non, répondit Florizelles.

--Parce qu'un jardinier habile a pris cette fleur, l'a cultivée avec soin, et en a fait une fleur de bonne compagnie, brillante, agréable, offrant vingt aspects, ayant vingt physionomies différentes, et tout cela grâce à l'éducation. Que monsieur le marquis jette un coup d'œil sur ce chardon.

--C'est fait, répondit le marquis.

--Comment trouvez-vous cette plante?

--Horrible.

--Eh bien, je suis sûr qu'on parviendrait, avec du temps et de la patience, à lui faire porter des fleurs plus belles et plus parfumées que la rose. Retenez donc bien cette maxime, ajouta le gouverneur: Toute fleur est susceptible de culture.

Comme on entendit sonner la cloche du dîner, le docteur Cocomber trouva qu'il avait fait suffisamment admirer le spectacle de la nature à son élève, et ils prirent le chemin du château.

II

USAGE QUE FAIT DE CETTE MAXIME LE PETIT MARQUIS DE FLORIZELLES

Depuis longtemps Florizelles s'était aperçu que Toinette, la nièce du jardinier, était plus jolie, malgré sa jupe de bure, sa coiffe de percale et ses sabots, que les demoiselles du voisinage qui venaient visiter sa noble mère.

Il suivait Toinette aux champs, il l'attendait pour lui parler lorsqu'elle rentrait chez son oncle, au détour de la grande allée.

Un jour, il lui avait même dit:--Toinette, je t'aime.

--Et moi itou!

Voilà ce qu'avait répondu Toinette. Comme ils avaient été pour ainsi dire élevés ensemble, que la mère de Toinette avait nourri Florizelles, qu'ils avaient joué tous les deux sur les genoux de la bonne femme, qu'ils ne s'étaient pas perdus de vue un seul instant depuis leur enfance, ils ne pouvaient pas faire beaucoup de façons l'un et l'autre à se dire qu'ils s'aimaient.

Le docteur Cocomber était trop savant pour s'apercevoir de cet amour, et lorsqu'il s'en fut aperçu il n'y prit pas garde.

--Après tout, se dit-il, il n'y a pas grand mal à cela: à leur âge ça ne peut aller bien loin, et puis, quand même? De tout temps les Toinette ont été faites pour les marquis de Florizelles.

S'il voulait faire quelque folie, il me suffirait de lui débiter une ou deux de mes grandes maximes pour l'en empêcher.

Il s'endormait là-dessus, heureux que son élève allât faire l'école buissonnière, et lui permît de se livrer tranquillement à sa sieste habituelle.

Sur ces entrefaites, la mère de Florizelles mourut, et il déclara à son gouverneur qu'étant majeur et libre de son bien, il voulait aller vivre à Paris et emmener Toinette.

Emmener Toinette! Cocomber ne pouvait en croire ses oreilles.

--Mais, monsieur le marquis, disait le docteur, vous trouverez assez de jolies femmes à Paris.

--Je préfère Toinette.

--Une paysanne!

--Plus jolie qu'une reine.

--Une fille qui ne sait rien!

--Je ferai son éducation.

Cocomber haussa les épaules.

--Rappelez-vous, reprit le marquis, ce que vous me disiez l'autre jour:

Toute fleur est susceptible de culture.

III

TOINETTE

Florizelles ne se trompa pas à l'égard de Toinette. Au bout de trois mois de séjour à Paris, elle s'était complétement formée.

Elle chantait à ravir les airs du _Devin de village_.

Elle faisait d'admirables portraits d'épagneuls au pastel.

Elle écrivait de charmants petits billets.

Elle avait des airs de tête et des mouvements de corps d'une langueur adorable.

Quand le marquis donnait une fête, on faisait cercle pour voir Toinette danser le menuet ou la furstemberg.

Il fallait la voir avec ses mouches, ses petites mules mignonnes, ou ses petites galoches relevées, ses paniers, sa poudre et son éventail! Watteau voulut à toute force faire son portrait.

Florizelles passait pour un heureux drôle.

IV

FLORIZELLES

Florizelles s'ennuyait.

Non pas que Toinette manquât d'esprit avec toute sa beauté; au contraire, elle en avait autant, pour ainsi dire, que de grâce.

Sa conversation était animée, vive, étincelante: on admirait l'à-propos de ses reparties, l'heureux tour de ses expressions.

La fleur avait amplement répondu aux soins de l'horticulteur, et cependant l'horticulteur n'était pas satisfait.

Il regrettait la simple fleur des champs qu'il avait cueillie.

V

DES INCONVÉNIENTS DE L'ÉDUCATION

La beauté conduit à la coquetterie. L'éducation mène à l'orgueil.

L'orgueil est frère du dédain.

Une femme qui sait qu'elle est belle, qu'elle a de l'esprit, n'apprend ces choses-là que par l'éducation.

Une fois qu'elle les sait, il est impossible qu'elle ne se mette pas tout de suite à s'admirer elle-même, et à dédaigner les autres.

Rien ne fait plus souffrir qu'une femme dédaigneuse.

Or, le dédain, c'était le défaut de Toinette.

VI

OU LE DOCTEUR COCOMBER FAIT ENCORE PLUS VIVEMENT SENTIR LA VÉRITÉ DE CE QUE NOUS VENONS DE DIRE

Florizelles se promenait dans son jardin comme au commencement de cette histoire.

Il causait avec son ancien gouverneur qu'il avait invité à dîner.

Tous les deux parlaient de Toinette.

Vers la fin de l'entretien, le docteur Cocomber cueillit un œillet.

--Voilà, dit-il au marquis, la fleur qui m'a fait émettre la maxime qui vous a perdu. De toutes les fleurs, c'est celle qui est la plus susceptible de culture. Savez-vous ce qu'en a fait la sagesse des nations?

Le symbole du dédain.

VII

AUTRE VERSION

Il en est qui se contentent de faire de l'œillet la fleur des poètes, à cause de la fécondité et de la variété de ses produits: ceux-là ne s'aperçoivent pas qu'ils ne font que changer le nom, la chose reste la même. Mépriser les autres, rester en perpétuelle admiration de soi-même, se croire d'une race supérieure aux autres mortels, n'est-ce pas là en général le défaut des poètes? Ce défaut ne s'appelle-t-il pas aussi le dédain?

Donc, nous nous en tiendrons à notre premier symbole.

Florizelles ne se consola jamais de son abandon, malgré la beauté des maximes que Cocomber inventa pour le ramener à la sagesse.--La paysanne ignorante serait restée constante, pensait-il; la femme du monde m'a trahi; c'est ma faute. Oh! si c'était à recommencer!...

Il répéta cette phrase jusqu'à quarante ans, époque à laquelle il se maria.

VIII

POUR NE PAS FINIR SUR UN SYMBOLE

Nous dirons que Toinette quitta le marquis Florizelles pour un duc, et le duc pour un prince.

Elle se croyait au-dessus de tout le monde.

Ces perpétuels changements ne nuisirent ni à son bonheur ni à sa santé. Toinette vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans.

Il est bon de remarquer ici que presque toutes les femmes remarquables du dix-huitième siècle sont mortes fort vieilles et sans aucune espèce d'infirmité.

IX

AU LECTEUR

Tu as déjà compris, ami lecteur, que c'est la vie de l'Œillet lui-même que je viens de te raconter sous le pseudonyme de Toinette.

AUTRE GHAZEL

L'ALOÈS

LE jeune Ahmed-ben-Hassan, étudiant d'Alep, se promenait dans la campagne.

Comme la chaleur du jour devenait trop forte, il s'assit sous un buisson d'églantines.

On était au milieu de la lune de mai; les fleurs fraîchement épanouies répandaient une douce odeur. Ahmed-ben-Hassan savourait avec un égal plaisir le parfum du buisson et son ombre.

Comme il avait un cœur reconnaissant et une imagination aimable, la fantaisie lui prit d'adresser un ghazel à l'Églantine.

«L'Églantine naît au bord des chemins; on n'a qu'à étendre la main pour la cueillir.

«L'Églantine plaît à tout le monde pour sa beauté naïve; elle est le charme du cœur et des yeux.

«L'Églantine n'a pas besoin de culture, elle plaît d'autant plus qu'elle reste dans sa simplicité.

«Ainsi l'homme de génie naît dans le peuple, chacun le comprend et l'aime; il est d'autant plus fort qu'il n'emprunte rien à l'éducation, et reste lui-même.»

Après avoir composé ce ghazel, le poète le récita à haute voix, quoiqu'il n'y eût là personne pour l'entendre.

A peine avait-il achevé, qu'une voix douce et argentine retentit à son oreille. Il se retourna et vit une Églantine qui lui parlait.

«Ahmed-ben-Hassan, lui dit-elle après force compliments, regarde là-bas, au pied du rocher, l'Aloès aux branches épineuses.

«Ses racines ont mis près d'un siècle à percer la pierre dure; il a supporté le soleil ardent, le simoun plus ardent que le soleil, chétif, rabougri, avec un serpent à ses pieds.

«Ce serpent, c'était la misère.

«Bientôt une fleur magnifique s'épanouira au sommet de cette tige épineuse, et toutes les autres fleurs pâliront devant elle.

«Le serpent s'enfuira.

«Et quand la fleur sera flétrie, quand la tige tombera sur le sol, précieusement recueillie, elle formera un parfum qui durera toujours.

«Ce n'est pas l'Églantine, Ahmed-ben-Hassan, c'est l'Aloès qui est la fleur du génie.»

LES CONTRASTES

ET

LES AFFINITÉS

--SUITE ET FIN--

V

ON N'EST JAMAIS TRAHI QUE PAR SOI-MÊME

NOUS en étions restés à ce point culminant de notre histoire où Frantz pénètre dans la chambre de Mlle Pierrette.

Nous l'avons montré ému, rouge, palpitant; ce n'était point cependant la première fois que pareille chose lui arrivait.

Souvent, lorsque Mlle Pierrette, au retour de ses excursions nocturnes, voyait briller la lampe solitaire de Frantz, elle entrait chez lui pour allumer sa chandelle qui venait de s'éteindre.

De son côté, lorsqu'il entendait par hasard la jeune fille répétant les refrains d'une chansonnette, Frantz quittait son ouvrage et se rendait chez elle.

Nous devons dire à sa louange que c'était le seul motif qui pût lui faire abandonner son travail.

Mlle Pierrette n'était pas insensible à ces visites, et elle reconnaissait Frantz rien qu'à sa manière de frapper à sa porte.

Elle eut soin de faire disparaître sa défroque de bal avant l'arrivée du jeune homme.

Sa présence ne calma pas tout de suite la colère dans laquelle venait de la mettre l'offre du Coquelet. Frantz la trouva dans l'ébranlement nerveux que causent toujours les émotions fortes chez les femmes.

Il lui en demanda la cause.

--C'est ce monstre de Coquelet, répondit-elle; savez-vous ce qu'il me proposait tout à l'heure?

--Quoi donc?

--De l'épouser!

A ces mots, Frantz pâlit; il reprit presque en balbutiant:

--Et vous lui avez répondu?

--Ma réponse a été un bleu dont il se souviendra longtemps. Moi, devenir sa femme! Jamais!

Mlle Pierrette prononça ce mot avec une attitude tout à fait cornélienne. Frantz se sentit soulagé comme d'un grand poids; ses joues reprirent leur couleur naturelle; il saisit la main de Pierrette.

--Oh! merci, lui dit-il, merci!

Voilà une exclamation que notre héros aurait bien voulu retirer; mais, ma foi, il n'était plus temps; Frantz s'était trahi lui-même.

Ceci nous évitera une foule de préparations, de précautions, de circonlocutions, pour vous apprendre que Frantz aimait Mlle Pierrette.

Je parie que vous vous en doutiez!

VI

LES MENSONGES DE MADEMOISELLE PIERRETTE

Comment se fait-il, nous dira le lecteur, qu'un jeune homme posé, rangé, sage, laborieux, innocent, candide, une espèce de Grandisson comme M. Frantz, puisse éprouver de la sympathie pour une jeune fille dissipée, frivole, légère, peut-être même coquette, comme Pierrette?

A cela nous pourrions répondre par deux axiomes que, vu la gravité de la circonstance, nous ne traduirons pas en français.

Similia similibus, contraria contrariis.

Le vieux rentier est attiré par le vieux concierge, Coquelet par Jabulot: _Similia similibus_.

Le sage Frantz a un penchant pour la folle Pierrette: _Contraria contrariis_.

Cette réponse serait péremptoire; mais nous en avons une en réserve qui vaut peut-être mieux.

Frantz ne sait pas à qui il a affaire.

Si Mlle Pierrette rentre si tard le soir, et quelquefois pas du tout, c'est que l'ouvrage presse et qu'on la retient à l'atelier.

Si elle chante, c'est pour donner le change à de noirs chagrins qui l'obsèdent.

Si elle passe ses après-midi à dormir, c'est que son faible corps, vaincu par le travail obstiné de la nuit, ne peut résister à la fatigue.

Voilà ce que Pierrette a dit à Frantz, et il est reconnu qu'on croit tout de la femme qu'on aime.

VII

UNE CHOSE CONVENUE

Il est bien convenu, une fois pour toutes, que Frantz a avoué son amour à Pierrette le jour où il est entré dans sa chambre, après le départ de M. Coquelet.

Il est également établi que Mlle Pierrette a reçu cette déclaration avec infiniment plus de plaisir que celle du vieux rentier.

On est prié de se figurer le bonheur de Frantz: aucune plume humaine n'en saurait donner une idée.

VIII

REVENONS A M. COQUELET

Le procureur du roi refusa de recevoir sa plainte, ce qu'on nomme vulgairement un pince-sans-rire n'étant pas un délit prévu par le Code pénal.

Voilà donc Coquelet d'autant plus furieux qu'il est obligé de renoncer à sa vengeance.

En allant au parquet, il voyait Pierrette assise sur les bancs de la police correctionnelle; le ministère public concluait à six mois de prison et mille francs de dommages-intérêts.

Alors Coquelet se levait, promenait un regard assuré sur les juges et sur l'auditoire; tout le monde faisait silence, et il déclarait que si la coupable consentait à l'épouser, il retirait sa plainte sur-le-champ.

Pierrette se jetait à ses genoux et les embrassait en fondant en larmes; le ministère public lui adressait un _speech_ de félicitation sur sa générosité, et l'auditoire le couvrait d'applaudissements, malgré les avertissements du président, qui réclamait en vain le silence, toutes les marques d'approbation ou d'improbation étant sévèrement défendues par la loi.

Quelle différence au retour!

La réalité, et la réalité poignante, à la place de tant d'illusions!

Coquelet se voyait forcé de déménager, d'abandonner un logement où il avait passé des jours si heureux et si tranquilles, où ses serins étaient si bien acclimatés.

Il supputait les dépenses forcées et extraordinaires qu'occasionne toujours un déménagement.

Tout moyen de contraindre Pierrette à devenir sa femme était perdu.

On est supplié de se figurer le désespoir de Coquelet. Rien ne saurait lui être comparé.

IX

DISONS QUELQUES MOTS DE JABULOT

Je me trompe.

Le désespoir de Jabulot pourrait parfaitement approcher du désespoir de Coquelet.

Apprenez que la maison dont M. Jabulot est depuis quarante ans portier, cette maison qu'il regarde comme sienne, à laquelle il s'est identifié, dont il est l'âme, cette maison a changé de maître.

Le nouveau propriétaire a une de ses créatures à pourvoir; il lui a jeté en pâture le cordon de Jabulot.

L'infortuné a reçu, aujourd'hui même, l'ordre de partir dans les vingt-quatre heures; passé ce temps, on le fera reconduire, de brigade en brigade, jusqu'aux frontières de sa loge.

Dans tout autre moment, Coquelet eût partagé la douleur de Jabulot, il aurait mêlé ses larmes aux siennes; mais le malheur rend égoïste.

Il répondit d'un ton sec au portier, qui lui racontait sa mésaventure:--Que voulez-vous que j'y fasse!

X

LA VENGEANCE D'UN RENTIER

Frantz épiait le retour de M. Coquelet.

Parce que le rentier, en passant, lui disait quelquefois: «Il ne faut pas tant travailler, vous vous rendrez malade;»

Parce qu'en lui parlant il l'appelait toujours: «Mon jeune ami;»

Parce que de temps en temps il lui donnait quelques conseils au nom de sa vieille expérience,

Frantz regardait Coquelet comme un second père: les natures sensibles sont toujours dupes de leur sensibilité.

Il attendait donc le retour de son second père pour lui faire part de son bonheur, le charger d'aller de sa part demander à ses parents la main de Mlle Pierrette, et le prier de vouloir bien bénir leur union.

Coquelet était à peine rentré chez lui que Frantz se présenta et se jeta dans ses bras.

--O vous! s'écria-t-il, qui avez guidé ma jeunesse, soyez le premier instruit de mon bonheur. Elle m'aime!

--Qui, elle?

--Pierrette.

--Pierrette!