Part 4
D'autres fois encore, vous vous dites: C'était la fleur qu'aimait ma mère, ou dont ma sœur se parait.
Et vous pensez à votre enfance, à votre mère qui vous regarde d'en haut, à votre sœur, si chaste, si pure, si belle, que Dieu la prit pour en faire un de ses anges.
Malheur à celui qui n'a pas senti ses yeux se mouiller de larmes à la vue d'une certaine fleur! Celui-là n'a été ni un enfant ni un jeune homme; il n'a eu ni mère, ni sœur, ni fiancée; il n'a jamais aimé.
On porte la fleur préférée à sa boutonnière; on en suspend un rameau au chevet de son lit, on en envoie un bouquet à ses chers amis.
La fleur préférée porte bonheur.
Il faut avoir sa fleur sur la terre, et son étoile au ciel.
Méfiez-vous de ceux qui riront de cette superstition.
Ma fleur préférée, c'est le jasmin.
Pendant qu'il fleurit, il me semble sentir quelque chose de vif, de doux, de pénétrant au fond de mon cœur, une espèce de bien-être qui disparaît quand le jasmin commence à se flétrir.
Il existe comme une union intime entre moi et le jasmin. Il est vrai qu'il me rappelle tant de choses!... Mais ce n'est pas mon histoire que je veux vous raconter, vous la savez, parce que cette histoire est aussi la vôtre.
Fleur préférée, douce et charmante fleur dont on dit le nom tout bas, comme celui d'une femme aimée, le cœur qui ne subit plus ta mystérieuse influence est un cœur flétri à jamais. Il bat encore, mais il ne palpite plus; il vit, mais il a cessé de sentir.
Garde longtemps pour moi ton parfum, garde-le toujours, et qu'on grave ces mots sur ma tombe:
UN SEUL AMOUR, UNE SEULE FLEUR!
UNE MALICE
DE
LA FÉE AUX FLEURS
VOUS avez sans doute entendu dire que Christophe Colomb, débarquant à Cuba, vers l'année 1492, trouva tous les sauvages sur le rivage, un arc à la main, la pipe à la bouche.
Le naturaliste de l'expédition, chargé d'examiner la substance dont ces sauvages aspiraient le parfum, découvrit le tabac, qui ne portait pas encore ce nom; il lui vient de la ville de _Tabago_, où les cigarettes naissent toutes roulées sur les plantes.
Le tabac devrait s'appeler du nom du naturaliste en question; mais lui aussi trouva son Améric Vespuce dans le sieur Nicot (Jean), ambassadeur de S. M. T. C. François II auprès de Sébastien, roi de Portugal.
Les savants placent l'ambassade du sieur Nicot (Jean) dans l'année 1560.
Le tabac aurait donc été découvert vers la fin du quinzième siècle, et introduit en France un siècle après. Le moyen âge a fumé.
Les nez du temps de Louis XIII goûtèrent les premiers les ineffables douceurs du tabac à priser. La tabatière de Marion Delorme fit sensation en son temps. J'aime à croire qu'on l'a conservée au musée Du Sommerard.
M. de La Rochefoucauld excellait dans l'art de faire tourner une tabatière entre ses doigts et de la glisser ensuite dans la poche de son gilet, geste qu'imitèrent depuis avec tant de bonheur les premiers rôles de la Comédie-Française. C'est en prisant que M. de La Rochefoucauld écrivit ses _Maximes_.
Avec ces quelques détails, vous en savez assez pour vous faire une réputation d'érudit dans le monde; c'est pour cela que nous vous les avons donnés, car, pour notre part, nous ne les tenons nullement pour authentiques.
Nous assignons au tabac une origine entièrement différente. Que Jean Nicot ait fait hommage, à son retour de Portugal, d'une livre de tabac à Catherine de Médicis, ce qui fit surnommer cette plante _herbe à la reine_;
Que le cardinal Sainte-Croix et le légat Tornabone aient introduit le tabac en Italie, sous le double pseudonyme d'_herbe de Sainte-Croix et de Tornabone_;
Que le tabac ait été traité de poison, et porté ensuite aux nues sous le nom de _panacée antarctique_, d'_herbe sainte_, d'_herbe à tous les maux_;
Qu'on l'ait appelé _buglosse_, _jusquiame du Pérou_;
Que, vers 1696, les consommateurs, qui avaient lu la Botanique de M. de Tournefort, allassent dans les bureaux de tabac demander pour deux sous trois deniers de nicotiane;
Tout cela est fort possible.
Que le roi Jacques Ier ait écrit, en 1619, un livre contre le tabac, intitulé _Misocapnos_, auquel les jésuites du Portugal répondirent par un autre livre intitulé _Anti-Misocapnos_;
Qu'en 1622, Néandri ait publié la _Tabacologia_; en 1628, Raphaël Thorius, son poème _Hymnus tabaci_, et qu'en 1845, Barthélemy ait fait paraître son _Art de fumer_;
Que le pape Urbain VIII ait lancé les foudres de l'excommunication contre tous ceux qui feraient usage du tabac;
Que la reine Élisabeth ait défendu de priser dans les églises, et autorisé les bedeaux à confisquer les tabatières récalcitrantes;
Que le schah de Perse, Amurat IV et le grand-duc de Moscovie aient interdit l'habitude de fumer et de priser, sous peine d'avoir le nez coupé;
Qu'aujourd'hui, enfin, le tabac rapporte à l'État, malgré le _Misocapnos_, l'excommunication d'Urbain VIII et les édits d'Amurat, plus de cent millions par année;
Tout cela peut être de l'histoire; mais la vérité est que la Fée aux Fleurs ne pouvait se consoler du départ de ses compagnes.
Dans sa douleur, elle cherchait à leur jouer quelque bon tour de sa façon.
Les fleurs, se dit-elle, sont devenues femmes. Comme telles, les hommages des hommes leur sont nécessaires. Elles se dégoûteraient bien vite de la terre, si je trouvais un moyen de les leur enlever.
Elle songea alors à un Génie jeune, beau, brillant; Génie à bonnes fortunes, s'il en fut jamais, qui avait renoncé tout à coup au commerce des fées, et s'était retiré dans sa grotte pour se livrer tout entier au plaisir de fumer.
Il avait la plus belle collection de pipes qu'il fût possible de voir. Tantôt il fumait dans une perle, tantôt dans une émeraude taillée, tantôt dans une noix d'or vierge. Il avait un talent particulier pour communiquer aux pipes cette teinte chaude et foncée, cette espèce de cuisson dorée qui en rehausse tant la valeur. Rien ne résistait à ses aspirations savantes et mesurées. Pour nous servir du langage vulgaire, nous dirons que le Génie était parvenu à culotter le diamant.
Qu'est-ce que la femme en Orient, dans les pays où l'on fume l'opium? Un jouet, rien de plus. Les hommes, perdus dans les délices infinies de l'ivresse, ne songent pas aux femmes, ou s'ils s'en occupent, c'est pour en faire le jouet de leurs bizarres caprices. La Chinoise n'a plus de pieds, son teint disparaît sous une couche de plâtre, on lui rase les sourcils; c'est un animal curieux, une image de paravent vivante dont le maître s'amuse entre deux extases. L'opium n'est point approprié au climat de l'Europe, se dit la Fée aux Fleurs, remplaçons-le par le tabac.
En apprenant aux hommes à fumer, ils feront comme le Génie, ils s'éloigneront des femmes. J'ai trouvé ma vengeance. Et le tabac fut inventé.
Nous ne savons pas quels moyens elle employa pour révéler les vertus de cette plante à la terre; si elle se servit de l'intermédiaire des habitants de Cuba et de Jean Nicot. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'existe pas une femme aujourd'hui qui n'ait à se plaindre du tabac.
Le mari déserte le coin du feu et abandonne sa femme pour aller fumer au cercle ou à l'estaminet.
Les causeries de salon sont délaissées, tant les hommes ont hâte de rejoindre cet ami qui les attend à la porte de l'hôtel, le cigare.
Si le moment des reproches arrive entre un amant et une maîtresse, la malheureuse n'a plus la ressource des longues récriminations, des accusations amères. Qu'elle parle pourtant, on l'écoutera avec patience et résignation: on vient d'allumer un cigare.
Voyez ce jeune homme qui se promène rêveusement sous les arbres; est-ce le portrait de sa bien-aimée qu'il tient entre ses mains, et qu'il contemple si amoureusement?--C'est son porte-cigares.
Il est vrai que peut-être elle le lui a brodé. C'est le seul _souvenir_ qu'on accepte aujourd'hui.
Le tabac est le dieu de l'humanité. Si jamais le rêve des utopistes se réalise, si les nations de l'Europe finissent par ne plus former qu'une seule famille, voici à coup sûr quelles seront les armoiries adoptées par la société nouvelle: Une tige de tabac étendant ses racines sur une mappemonde écartelée de pipes, portant de cigares sur champ de blagues au narguilé embrasé.
Un moment la Fée aux Fleurs put croire à la réussite de son entreprise: les femmes étaient complétement délaissées, leur empire avait cessé d'exister. Quelques maris parlaient même déjà d'enfermer leurs femmes dans un sérail, de leur disloquer les pieds, de leur percer le nez avec des os de poisson, et de les peindre en bleu.
Mais les femmes ont conjuré l'orage, et leur abaissement n'a pas été de longue durée; elles ont bien vite trouvé un moyen de reconquérir l'homme: elles se sont mises à fumer.
La Fée aux Fleurs, si elle veut parvenir à son but, doit songer à faire mouvoir d'autres ficelles.
LIED
LA FLEUR DU PAYS
CHAQUE pays a sa fleur. La Bretagne a le genêt; l'Auvergne, la lavande; la Normandie, la fleur étoilée du pommier; le lis se plaît dans les vallons de la Touraine; les prés du Languedoc sont émaillés des plus belles marguerites, et les ruisseaux du Berri sont bordés des muguets les plus frais.
Connaissez-vous la cassie? C'est la fleur de la Provence, la fleur de mon pays.
Sa feuille est découpée comme une dentelle; elle fleurit à l'automne sur un buisson épineux. Quand les roses se sont fanées, quand le chèvrefeuille n'a plus de fleurs, quand le grenadier inodore arbore ses aigrettes éclatantes, la cassie répand son parfum pénétrant.
Sa tige est si courte qu'on n'en peut faire des bouquets; les jeunes filles la tiennent entre leurs lèvres vermeilles, sur lesquelles elle brille comme une petite boule d'or.
En voyant la fleur du pays, l'exilé songe au retour, et, en aspirant son parfum, il croit un moment sentir les brises de la terre natale.
J'ai vu des lis fleurir sur la rive étrangère: chaque fois que le vent courbait leur haute tige, il me semblait qu'ils inclinaient leur tête pour saluer un compatriote, un ami.
Pauvres lis! je les trouvais plus penchés, leur calice pâle était mouillé de larmes; on eût dit qu'ils regrettaient la France ainsi que moi.
Comme en entendant les cloches du lieu natal, ou le refrain d'une mélodie qu'on vous chantait dans votre enfance, on pleure à la vue de la fleur du pays!
Elle vous regarde, elle vous reconnaît, elle vous parle: Je suis ta sœur, ramène-moi sur la colline, dans le vallon, au milieu des prés, sur les bords du ruisseau où je suis née.
Là, les vents sont plus doux, l'onde plus fraîche, les bois plus murmurants, le chant des oiseaux plus harmonieux. Je languis loin de la patrie; emmène-moi, emmène-moi!
Voilà ce que dit la fleur du pays.
Heureux ceux qui la trouvent sur leur passage, car c'est la voix consolante du souvenir qui vous parle dans sa corolle parfumée.
Le genêt d'or, la lavande à l'épi bleuâtre, le lis penché, les blanches marguerites, les muguets frais et odorants croissent dans bien des lieux; mais il est une fleur qu'on ne trouve qu'en Provence: c'est la cassie, la fleur de mon pays.
LA SULTANE TULIPIA
I
LE RÊVE DE VAN CLIPP
PORTANT une riche cargaison de denrées coloniales, sucre, café, indigo, épices de tous les genres, le navire de mein heer Van Clipp filait ses douze nœuds à l'heure.
Tout présageait un heureux voyage. Assis à la proue, le digne armateur fumait tranquillement sa pipe, en songeant au moment où il reverrait sa petite maison de Harlem, si propre et si reluisante, son jardin si coquettement ratissé, et surtout ses chères tulipes.
Mein heer Van Clipp avait versé des larmes bien amères, quand il lui avait fallu quitter ses fleurs de prédilection. La mort d'un frère, dont il était l'unique héritier, l'avait conduit à Java. La succession liquidée, il revenait dans sa patrie avec sa fille, l'incomparable Tulipia. Son père avait voulu que la plus belle des filles portât le nom de la plus belle des fleurs. Elle le justifiait, du reste, d'une façon complète; car si ses couleurs fraîches et éclatantes, son port majestueux, excitaient l'admiration, elle manquait de cette vivacité, de cette ardeur d'esprit et de corps qui forme la grâce la plus séduisante de la jeunesse: la tulipe n'avait pas de parfum.
Tout en fumant sa pipe, Van Clipp repassait dans son esprit tous les plaisirs qui l'attendaient en Hollande. D'abord, les embellissements à faire à sa serre, sa collection de tulipes à augmenter; oh! pour cela, aucun sacrifice ne devait lui coûter; puis, mettant à profit ses loisirs, il terminait son grand ouvrage sur les tulipes, contenant l'histoire de cette fleur depuis la création du monde jusqu'à nos jours.
La matière était féconde, et Van Clipp en avait déjà traité une partie. Il apprenait d'abord comment on donne à la tulipe toutes les nuances du prisme, depuis la couleur la plus tranchée jusqu'au reflet le plus indécis; comment on en obtient de tachetées; comment les unes naissent mouchetées, coupées de zébrures, semées de flammes et de broderies; les autres, fouettées de vingt nuances, jaspées, panachées, parangonnées, couvertes de petits yeux.
Passant ensuite à l'histoire, Van Clipp racontait les mesures sévères adoptées par les états généraux pour interdire à tout Hollandais, sous peine d'exil et de confiscation de ses biens, le commerce des tulipes.
Il est vrai que le goût des tulipes avait été poussé jusqu'à la folie. Tout l'argent du pays s'engloutissait dans des pots à fleurs. Le _Vice-Roi_ avait coûté trente-six sacs de blé, soixante-douze sacs de riz, quatre bœufs gras, douze brebis, huit porcs, deux muids de vin, quatre tonneaux de bière, deux tonnes de beurre salé, cent livres de fromage et un grand vase d'argent. Dix ognons de tulipes, vendus aux enchères publiques, avaient produit quatre-vingt mille francs. Un amateur offrit douze arpents de terre pour un seul petit ognon. Un paysan, trouvant sur le secrétaire de son maître quelques ognons de tulipes, les mit en salade, croyant qu'il s'agissait d'ognons ordinaires: cette salade valait cent mille francs.
Il parlait de l'influence de la tulipe sur tous les peuples en général, et sur les Turcs en particulier, qui ont eu le bon goût d'emprunter la forme de cette fleur pour leur coiffure.
Un chapitre tout entier était consacré à la description de la _Fête des Tulipes_, qui se célèbre chaque année avec une grande pompe, au commencement du printemps, dans le sérail du Grand Seigneur. Le tout était écrit en latin, comme il convient à un livre de cette importance et de cette gravité.
Pendant que son père rêvait ainsi à la félicité future, la belle Tulipia dormait dans son hamac.
Van Clipp allait allumer sa seconde pipe, lorsqu'une violente détonation se fit entendre, et un boulet vint se loger dans les sabords.
--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Van Clipp.
--Cela signifie, répondit le capitaine, que nous sommes attaqués par un corsaire barbaresque.
--Il faut nous défendre.
--Avec quoi? avec cette longue vue?
Un second coup de canon partit, et un second boulet coupa en deux le mât de perroquet.
Le capitaine donna ordre d'amener le pavillon.
En une heure de temps, Van Clipp, sa fille, la belle Tulipia, son sucre, son café, son indigo, ses épices, passèrent à bord du corsaire. Un mois après, le digne Hollandais bêchait le jardin d'un vieux Turc, qui, en guise de tulipes, lui faisait cultiver des choux et des navets. Sa fille avait été réservée pour le harem du sultan.
II
LE HAREM
Le sultan Shahabaam, dévisageant, pour la première fois, la belle Tulipia de son regard d'aigle, s'écria tout de suite: C'est une Circassienne!
En conséquence, il la nomma sultane favorite.
Ce poste était brillant, mais glissant en diable avec un prince aussi fantasque, aussi capricieux, aussi avide de plaisirs que le sultan Shahabaam.
Aussi, le crédit de Tulipia, qui d'abord fut sans borne, baissa-t-il peu à peu. Shahabaam commença par lui préférer un ours, puis des poissons rouges. Au bout de trois mois, il n'était question au sérail que de la promotion prochaine d'une actrice des Variétés, captive depuis peu, au grade de sultane favorite.
Si Tulipia avait eu autant d'ambition que de beauté, elle eût longtemps conservé sa puissance; mais elle était nonchalante, son esprit manquait de mouvement; elle ne savait ni chanter, ni danser, ni faire des calembours, ni deviner des rébus, ce qui était un grave défaut aux yeux d'un maître aussi subtil que Shahabaam.
Les appartements de la sultane favorite donnaient sur un magnifique jardin. Les persiennes ouvertes laissaient parvenir la fraîcheur de la brise, qui se jouait dans les stores aux reflets éclatants. Tulipia, couchée sur son ottomane, versait des larmes, et prononçait le discours suivant en phrases entrecoupées:
--Pourquoi faut-il que le sort m'ait donné pour maître un sultan aussi spirituel que Shahabaam. Je suis belle, mais voilà tout. La Tulipe n'a pas d'autres avantages que la figure. J'avais déjà si bien choisi mon existence une première fois. J'ai voulu vivre et je me suis faite Hollandaise. Il semblait que le hasard eût pris à tâche de me favoriser encore en me faisant tomber entre les mains d'un corsaire barbaresque. N'avais-je point, en effet, toutes les qualités d'une odalisque, dont tous les devoirs se résument dans ces deux mots: Plaisir, beauté! Comme tout cela a mal tourné! Quelqu'une de vous connaît-elle la rivale que Shahabaam me préfère?
La Tulipe s'adressait à un groupe de femmes assises sur un tapis à ses pieds.
Comme le lecteur clairvoyant n'aura pas manqué de le deviner, ces femmes étaient autant de fleurs qui avaient choisi le sérail pour y fixer leur résidence: les unes, comme la Tubéreuse et la Capucine, par suite de leur nature ardente et voluptueuse; les autres par insouciance, comme l'Hortensia et la Boule-de-Neige.
--Tu as affaire à forte partie, ma chère Tulipe, répondit la Capucine: cette actrice des Variétés n'est autre que notre sœur la Rose-Pompon, dont vous connaissez la spirituelle gentillesse.
Je suis perdue! s'écria douloureusement la Tulipe. Avec tout autre que Shahabaam, je n'hésiterais pas à combattre la Rose-Pompon; mais avec lui, c'est impossible!
III
SULTAN SHAHABAAM
Le sultan Shahabaam, qui devait, quelques années plus tard, étonner les Parisiens par la force de ses reparties et la profondeur de son esprit, sortait à peine, à cette époque, de la première jeunesse. Aussi bon administrateur qu'habile politique, sa maxime favorite était celle-ci: Fais ce qui te plaît, advienne que pourra.
Après la passion d'assurer le bonheur de son peuple, Shahabaam n'avait pas de distraction plus grande que celle de faire des ronds en crachant du haut des créneaux de son palais dans la mer. Il tenait ce goût de son aïeul Shahabaam Ier, dit le Grand.
Un jour il fit cette réflexion, qu'un objet plus lourd qu'un peu de salive ferait, en tombant dans la mer, un rond plus grand, et, par conséquent, plus agréable à l'œil. Il chercha quel objet il pouvait choisir pour cet usage, et, insensiblement, ses idées se reportèrent sur la sultane favorite.
--Décidément, se dit-il, cette Tulipia est bête comme une oie; oui et non, voilà tout ce qu'on en peut tirer. Une femme sans esprit est comme une fleur sans parfum, ainsi que je l'ai dit dans la dernière séance du conseil d'État. Il me faut une autre sultane favorite. D'ailleurs, je soupçonne celle-ci d'entretenir des relations avec un jeune Grec. Je puis me tromper, mais il me plaît de croire que je ne me trompe pas: cela suffit.
Shahabaam manda le chef des eunuques, et lui dit quelques mots à l'oreille.
IV
UN ROND DANS LA MER
Le même jour il y eut fête au sérail, pour célébrer l'avénement de Rose-Pompon, la nouvelle sultane favorite. Danses, jeux de bague, tir à l'arbalète, loterie de macarons, ombres chinoises, rien ne fut épargné pour rendre la fête digne de celui qui la donnait et de celle qui en était l'objet.
Avant le coucher du soleil, Shahabaam, suivi de toute la cour, monta sur la tour la plus haute du palais. Quatre esclaves l'attendaient, tenant un sac de cuir dans lequel semblait se mouvoir une forme humaine. Les esclaves balancèrent pendant quelques minutes leur fardeau, et, sur un signe du maître, ils le lancèrent par-dessus les créneaux.
Shahabaam se pencha en dehors de la plate-forme, suivit du regard la chute du sac dans les flots, et, quand l'eau se fut refermée, il se retira en s'écriant: Oh! le magnifique rond!
Ce magnifique rond, c'était le corps de l'incomparable Tulipia qui l'avait produit en tombant dans la mer.
On se raconta pendant quelques jours l'histoire de la fin tragique de la pauvre sultane, puis on n'en parla plus; personne ne la regretta: la beauté sans intelligence laisse peu de traces dans le souvenir.
FRAGMENTS PRIS AU HASARD
DANS
L'ALBUM DE LA ROSE
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C'EST par une belle matinée de mai que je fis ma première apparition sur la terre.
L'air était plein de parfums et de doux murmures d'amour; les feuilles venaient d'éclore, l'alouette chantait dans un rayon de soleil, la bergeronnette trottait le long des buissons.
Je jetai les yeux autour de moi; un frelon doré se roulait sur le sein d'une rose entr'ouverte à l'aurore.
Pauvre sœur! me dis-je, elle n'a pas osé, comme moi, briser son enveloppe et s'élancer vers une nouvelle vie; elle est condamnée à subir les embrassements d'un insecte vulgaire; ce soir, ses feuilles souillées et flétries couvriront le sol autour d'elle.
Heureuse d'être femme, je poursuivis mon chemin.
--Où allez-vous donc si matin, la jeune fille aux fraîches couleurs? me dit un jeune paysan. Êtes-vous la déesse de Mai qui vient parcourir ses domaines?
--Holà! mon joli bouton de rose, me cria un beau cavalier, que faites-vous si tard sur la route? Ne voyez-vous pas que le soleil s'est levé? Ses rayons vont brûler votre teint vermeil; montez en croupe et venez avec moi: le galop de mon cheval est rapide, et le sentier qui mène à mon château est bordé d'arbres verts et d'aubépines en fleur.
Je suivis le beau cavalier.
Temps heureux de ma jeunesse, sous quelles riantes couleurs vous vous présentez à mon souvenir!
J'étais entourée d'hommages et de flatteries: mes moindres désirs étaient à l'instant satisfaits. On me disait sur tous les tons que j'étais belle; vingt poètes se disputaient l'honneur de m'adresser des sonnets. Je n'avais aucun vœu à former, et pourtant je désirais quelque chose.
A tout prendre, je n'étais qu'une reine champêtre, régnant sur de simples villageois et sur quelques vieux littérateurs retirés à la campagne. Il me fallait le bruit de la ville, les hommages de la cour.
Une nuit, je quittai le château pour suivre furtivement le gouverneur de la province, nommé à une des grandes charges de l'État.
Dire quelle sensation produisit mon arrivée dans la capitale, est chose impossible. Jamais rien de plus parfait ne s'est offert à nos regards, disaient les courtisans. Le roi demanda à me voir et devint éperdument amoureux de moi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bénie soit l'heure où j'ai quitté le jardin de la fée, me disais-je souvent; la rose sur sa tige reçoit le tribut d'admiration universelle, et moi, seule rose vivante, je lui dispute le sceptre de la beauté. Comme fleur et comme femme, mon amour-propre goûtait les douceurs d'un double triomphe.
Le roi s'épuisait pour moi en attentions délicates; il m'avait surnommée sa rose précieuse, et institua dans le goût des jeux Olympiques, sous le nom de _Jeux de la Rose_, un concours en mon honneur pour déterminer quelle était l'origine de cette fleur. Le vainqueur devait recevoir une couronne de mes mains et un baiser de mes lèvres.