Part 3
--Partout on voit mes blanches étoiles scintiller au milieu des branches; je laisse diriger au gré de l'homme mes rameaux souples et flexibles; on m'étend en palissade, on m'arrondit en tonnelle, on me déploie comme un rideau le long de la terrasse du château, on me fait serpenter autour de la fenêtre de la chaumière. Je me prête à toutes les exigences, je suis heureux dans toutes les situations. Je suis la fleur de l'amabilité, l'ami des papillons et des abeilles, le Jasmin!
Chaque fleur venait à son tour dire son mot à l'oreille de Jacobus.
--Parbleu! se dit-il, je serais un bien grand sot si je ne fixais sur le papier ce que je viens d'entendre. Avec toutes ces choses charmantes, j'écrirai un petit poème épique en seize chants, qui me vaudra la place de ministre ou tout au moins celle de premier valet de chambre du Roi.
Jacobus fit ce qu'il disait; il passa une grande partie de la nuit à écouter les fleurs. Comme elles s'exprimaient toutes en langage littéraire, c'est-à-dire un peu longuement, il prit le parti de résumer leurs discours, et comme c'était un esprit fort méthodique, il rédigea, par ordre alphabétique, les notes suivantes, qui devaient lui servir à composer son petit poème en seize chants.
A
Absinthe.--Absence. Ananas.--Perfection.
Acacia.--Amour platonique. Ancolie.--Folie.
Acacia rose.--Élégance. Anémone.--Abandon.
Acanthe.--Arts. Anémone des prés.--Maladie.
Achillée.--Guerre. Anémone hépatique.--Confiance.
Adonide.--Souvenir douloureux. Angélique.--Inspiration.
Adoxa.--Faiblesse. Ansérine ambroisie.--Insulte.
Agavé.--Sûreté. Argentine.--Naïveté.
Airelle myrte.--Trahison. Armoise.--Bonheur.
Alisier.--Accords. Arum commun.--Ardeur.
Aloès bec de perroquet.--Caquet. Arum gobe-mouche.--Piége.
Aloès soccotrin.--Amertume et Arum serpentaire.--Horreur. douleur.
Alysse saxatile.--Tranquillité. Asphodèle jaune.--Regret.
Amandier.--Étourderie. Astère.--Arrière-pensée.
Amarante.--Immortalité. Aubépine.--Espérance.
Amaryllis jaune.--Fierté.
B
Baguenaudier.--Amusement frivole. Boule-de-neige.--Ennui.
Balisier.--Rendez-vous. Bouquet.--Galanterie.
Balsamine.--Impatience. Bourrache.--Brusquerie.
Bardane.--Importunité. Bouton de rose.--Jeune fille.
Basilic.--Haine. Brize tremblante.--Frivolité.
Baume du Pérou.--Guérison. Bruyère commune.--Solitude.
Belle-de-jour.--Coquetterie. Buglosse.--Mensonge.
Belle-de-nuit.--Timidité. Bugrane arrête-bœuf.--Obstacle.
Blé.--Richesse. Buis.--Stoïcisme.
Bleuet.--Délicatesse.
C
Cactier.--Amour maternel. Circée.--Sortilége.
Camara piquant.--Rigueurs. Citronnelle.--Douleur.
Camélia.--Reconnaissance. Clandestine.--Amour caché.
Campanule.--Indiscrétion. Clématite.--Artifice.
Capillaire.--Discrétion. Cobée grimpante.--Nœuds.
Cardère.--Bienfait. Colchique.--Automne.
Célosie à crête.--Immortalité. Coquelourde.--Sans prétention.
Centaurée-amberboi.--Félicité. Coriandre.--Mérite caché.
Cerisier.--Éducation. Cornouiller.--Durée.
Chardon.--Austérité. Couronne impériale.--Puissance.
Charme.--Ornement. ---- de roses.--Récomp. de la vertu.
Châtaignier.--Équité. Crinole hybride.--Tendre faiblesse.
Chêne.--Hospitalité. Cuscute.--Bassesse.
Chèvrefeuille.--Liens d'amour. Cyprès.--Deuil.
Chicorée amère.--Frugalité. Cytise faux ébénier.--Noirceur.
D
Dahlia.--Nouveauté. Dictame de Crète.--Naissance.
Datura.--Charmes trompeurs. Digitale.--Occupation.
E
Églantier.--Homme poétique. Épine noire.--Difficulté.
Églantine.--Poésie. Épine-vinette.--Aigreur.
Éphémérine de Virginie.--Bonheur Érable champêtre.--Réserve. éphémère.
Épilobe à épi.--Production.
F
Fenouil.--Force. Fraxinelle.--Feu.
Ficoïde glaciale.--Glaces du cœur. Frêne élevé.--Grandeur.
Fleur d'oranger.--Chasteté. Fritillaire couronne impériale. --Puissance.
Fougère.--Sincérité. Fuchsia.--Frugalité.
Fraise.--Bonté. Fumeterre commune.--Fiel.
Fraise de l'Inde.--Apparence Fusain.--Portrait. trompeuse.
G
Galanth perce-neige.--Consolation. Giroflée des jardins.--Beauté durable.
Galéga.--Raison. Giroflée jaune.--Fidèle au malheur.
Garanée.--Calomnie. Giroflier.--Dignité.
Gattilier commun.--Froideur. Gnapale.--Souvenir immortel.
Gazon.--Utilité. Gouet commun.--Ardeur.
Genêt d'Espagne.--Propreté. Grenadier.--Fatuité.
Genêt épineux.--Misanthropie. Grateron.--Rudesse.
Genévrier.--Asile, secours. Grenadille bleue.--Croyance.
Géranium écarlate.--Sottise. Groseillier.--Reconnaissance.
Géranium rose.--Préférence. Gui.--Parasite.
Géranium triste.--Esprit Guimauve.--Bienfaisance. mélancolique.
Giroflée de Mahon.--Promptitude. Gyroselle.--Divinité.
H
Hélénie d'automne.--Pleurs. Hêtre commun.--Prospérité.
Héliotrope.--Enivrement d'amour. Hortensie.--Insouciance.
Hellébore de Noël.--Bel esprit. Houblon.--Injustice.
Hépatique.--Confiance. Houx.--Prévoyance.
I J
Ibride de Perse.--Indifférence. Jacinthe d'Orient.--Langage des fleurs.
If.--Tristesse. Jacinthe sauvage.--Jeu.
Immortelle.--Souvenir immortel. Jasmin commun.--Amabilité.
Ipomée écarlate.--Étreinte. Jasmin d'Espagne.--Sensualité.
Iris.--Message. Jasmin de Virginie.--Séparation.
Iris flambe.--Flamme. Jonc des champs.--Docilité.
Ivraie.--Vice. Jonquille.--Désir.
Jacinthe étalée.--Bienveillance. Jusquiame.--Défaut.
L
Lauréole bois gentil.--Désir de Lilas commun.--Première émotion plaire. d'amour.
Laurier-amandier.--Perfidie. Lin.--Bienfaiteur.
Laurier franc.--Gloire. Lis.--Majesté.
Laurier-rose.--Méfiance. Liseron des champs.--Humilité.
Laurier-thym.--Petits soins. Liseron pourpre.--Élévation.
Lavande aspic.--Méfiance. Lunaire.--Oubli.
Lierre.--Amitié. Luzerne.--Vie.
Lilas blanc.--Jeunesse.
M
Mancenillier.--Fausseté. Momordique élastique.--Critique, mystification.
Mandragore.--Rareté. Morelle.--Vérité.
Marguerite des prés.--M'aimerez-vous? Mouron rouge.--Rendez vous.
Marguerite reine.--Variété. Muflier.--Présomption.
Marronnier d'Inde.--Luxe. Muguet de mai.--Retour du bonheur.
Mélèze.--Audace. Mûrier blanc.--Prudence.
Mélisse citronnelle.--Plaisanterie. Mûrier noir.--Dévouement.
Menthe poivrée.--Chaleur de Myrobolan.--Privation. sentiment.
Ményanthe.--Calme, repos. Myrte.--Amour.
Miroir de Vénus.--Flatterie.
N
Narcisse des poètes.--Égoïsme. Nénuphar blanc.--Éloquence.
Narcisse des prés.--Espérance Noisetier.--Réconciliation. trompeuse.
Narcisse jonquille.--Désir. Nymphéa jaune.--Refroidissement.
Nélombo.--Sagesse.
O
Œillet de poète.--Dédain. Oranger.--Générosité.
Œillet des fleuristes.--Amour Ornithogale.--Paresse. sincère.
Œillet jaune.--Exigence. Ornithogale pyramidale.--Pureté.
Œillet-mignardise.--Enfantillage. Orobranche majeure.--Union.
Olivier.--Paix. Ortie.--Cruauté.
Onagre.--Inconstance. Osmonde.--Rêverie.
Ophrise-araignée.--Adresse. Oxalide-alleluia.--Joie.
Ophrise-mouche.--Erreur.
P Q
Pâquerette double.--Affection. Pied-d'alouette.--Légèreté.
Pâquerette simple.--Innocence. Pin.--Hardiesse.
Passiflore.--Croyance. Pissenlit.--Oracle.
Patience.--Patience. Pivoine officinale.--Honte.
Pavot blanc.--Sommeil du cœur. Plaqueminier.--Résistance.
Pavot coquelicot.--Beauté Platane.--Génie. éphémère.
Pensée.--Pensée. Polémoine bleue.--Rupture.
Perce-neige.--Consolation. Polygala.--Ermitage.
Persil.--Festin. Polytric à urne.--Secret.
Pervenche.--Doux souvenir. Primevère.--Première jeunesse.
Peuplier blanc.--Temps. Prunier.--Promesse.
Peuplier noir.--Courage. Prunier sauvage.--Indépendance.
Peuplier tremble.--Gémissement. Pyramidale bleue.--Constance.
Phalangère.--Antidote. Quintefeuille.--Fille chérie.
R
Raquette figuier d'Inde.--Je Rose en bouton.--Jeune fille. brûle.
Renoncule bouton d'or.--Perfidie. Rose jaune.--Infidélité.
Renoncule scélérate.--Ingratitude. Rose musquée.--Beauté capricieuse.
Réséda.--Mérite modeste. Rose mousseuse.--Amour voluptueux.
Romarin.--Baume consolateur. Rose panachée.--Feu du cœur.
Ronce.--Envie. Rose pompon.--Gentillesse.
Rose.--Beauté. Rose simple.--Simplicité.
Rose blanche.--Silence. Rose trémière.--Fécondité.
Rose capucine.--Éclat. Roseau.--Indiscrétion, musique.
Rose cent-feuilles.--Grâces. Rossolis à feuilles rondes. --Surprise.
Rose des quatre saisons.--Beauté Rue sauvage.--Mœurs. toujours nouvelle.
S
Safran.--Abus. Soleil ou hélianthe.--Fausses richesses.
Sainfoin oscillant.--Agitation. Souci commun.--Peine.
Salicaire.--Prétention. Souci pluvial.--Présage.
Sapin.--Élévation. Spirée ulmaire.--Inutilité.
Sauge.--Estime. Staticée maritime.--Sympathie.
Saule pleureur.--Mélancolie. Stramoine.--Déguisement.
Sensitive.--Pudeur. Stramoine fastueuse.--Soupçon.
Seringa.--Amour fraternel. Syringa.--Amour fraternel.
Silénée fleur de nuit.--Nuit.
T V Z
Tame commun.--Appui. Tussilage odorant.--Justice.
Thym.--Activité. Valériane rouge.--Facilité.
Tigridie.--Cruauté. Véronique élégante.--Fidélité.
Tilleul.--Amour conjugal. Verveine.--Enchantement.
Troëne.--Défense. Vigne.--Ivresse.
Tubéreuse.--Volupté. Violette blanche.--Candeur.
Tulipe.--Déclaration d'amour. Violette odorante.--Modestie.
Tulipe vierge.--Début littéraire. Zéphyranthe.--Douces caresses.
Le poète passa le reste de la nuit dans son fauteuil. Il rêva qu'on le couronnait au Capitole, et qu'il marchait revêtu d'une robe flottante, tenant à la main une lyre d'or.
En se réveillant, la première personne qu'il vit fut la Pensée, qui lui souriait. Il lui raconta ce qui lui était arrivé, lui demandant s'il n'était pas le jouet d'un songe, et si les fleurs pouvaient parler.
--C'est moi qui te parlais en elles, répondit la Pensée. Désormais tu vas dépasser tes rivaux; les secrets que je t'ai révélés, et que nul n'a connus avant toi, feront la source de toute poésie.
Jacobus baisa la main de la Pensée, et lui demanda la permission de relire les fragments écrits pendant la nuit.
A peine eut-il terminé sa lecture qu'il froissa le manuscrit entre ses mains et le jeta à la tête de la Pensée.
--Malheureuse! s'écria-t-il, c'est ainsi que vous reconnaissez mon hospitalité! Que voulez-vous que je fasse de toutes ces fariboles? Mais c'est tout bonnement le _langage des fleurs_ que vous m'avez révélé. Il y a plus de mille ans qu'il fut inventé en Perse par un académicien de Bagdad. Les petits enfants me riraient au nez si je leur parlais de ces balivernes. Sachez que nous avons changé tout cela; les fleurs ont maintenant une autre signification, et, pour commencer par vous, je vous dirai que vous n'êtes qu'une vieille intrigante: vous venez tout simplement de _paonsée_, à cause de la ressemblance qui existe entre votre forme, vos couleurs et celles du paon. Il y a très-longtemps que les savants ont découvert votre origine véritable. Ils s'occupent de décider maintenant à quelle fleur appartiendra le droit de représenter ce phénomène de l'intelligence qu'on appelle pensée; quant à cet autre phénomène de la pensée qu'on nomme souvenir, nous avons pour le personnifier le myosotis, que tous les gens éclairés prononcent _vergiss mein nicht_.
La mère Jacobus, attirée par le bruit, et voyant de quoi il s'agissait, mit prudemment de côté les œufs et le café à la crème qu'elle avait préparés pour le déjeuner de la voyageuse.--Ma mie, s'écria-t-elle, vous nous la baillez belle avec votre langage des fleurs. Vous nous prenez pour des Picards ou des Percherons, que vous venez nous raconter de telles sornettes. Je vois que vous n'êtes qu'une intrigante qu'il faut chasser; mais auparavant, pour vous montrer qu'on ne nous mystifie pas aussi facilement que vous le croyez, je vais vous narrer une toute petite histoire. Écoutez-moi, mon fils, vous allez enfin savoir pourquoi votre père a eu le bout du nez gelé.
Après avoir toussé et craché, la mère Jacobus entama le récit suivant.
II
OU L'ON PROUVE QUE LE LANGAGE DES FLEURS PEUT FAIRE PERDRE LE BOUT DU NEZ A UN HOMME
J'aimais Jacobus, et Jacobus m'aimait. Jeunes tous les deux, beaux tous les deux, sensibles tous les deux, nous nous étions promis de vivre l'un pour l'autre. Malheureusement la volonté de nos parents nous séparait. Notre seule consolation était de nous écrire.
Madame Jacobus poussa un soupir, puis elle reprit son récit:
O ma bien-aimée! me dit un jour Jacobus, nous sommes entourés de piéges; qui sait si on ne finira pas par découvrir le creux du hêtre où nous venons déposer nos lettres d'amour! Afin qu'aucun œil indiscret ne pénètre nos mystères, je t'ai apporté ce petit livre, qui t'enseignera une langue nouvelle inconnue au vulgaire. Apprends à la lire, et surtout à l'écrire correctement!
Je pris le livre; il était intitulé: _Cours de langage des fleurs, en douze leçons_.
Avec quelle ardeur je me livrai à cette étude! La langue des fleurs, à vrai dire, ne semble pas très-difficile au premier abord: le verbe n'a que trois personnes, la première, la seconde et la troisième, _je_, _tu_, _il_.
Voici comment il se conjugue:
«_J'aime._ On présente la fleur de la main droite et horizontalement.
«_Tu aimes._ Même fleur, de la même main, mais penchée à gauche.
«_Il aime._ Même fleur présentée de la main gauche.
«Deux fleurs indiquent le pluriel. Une fleur renversée, la négation. Ainsi, un asphodèle jaune, la tête en bas, la tige en l'air, signifie: _Je ne vous regrette pas_.
«Les temps sont au nombre de trois: le présent, le passé, le futur. Le _présent_ s'exprime en offrant la fleur à la hauteur du cœur; le _passé_, en la présentant le bras incliné vers la terre; le _futur_, en l'élevant à la hauteur des yeux.
«S'il s'agit d'un substantif au lieu d'un verbe, on conjugue la fleur avec un auxiliaire. Exemple: le jasmin est le symbole de l'amabilité; offert droit et de la main droite, il signifie: _Je vous trouve aimable_; penché à gauche et de la main droite: _Vous me trouvez aimable_. Combien votre père, ô Jacobus, était jasmin pour moi!»
L'amour eut bientôt gravé ces principes dans ma mémoire. L'été, un bouquet placé sur mon sein lui indiquait toutes mes pensées; l'hiver, quand les fleurs vinrent à nous manquer, leur nom tracé sur le papier nous instruisait de la situation de nos affaires. A cette époque-là, Jacobus se préparait à faire un voyage à Paris, pour voir un de ses oncles de qui dépendait notre union. Je me rappelle encore le billet qu'il m'écrivit à cette occasion:
«L'absinthe ne peut rien contre le véritable acacia. Tu le sais, j'ai arum serpentaire de l'airelle myrtille. Pas d'adoxa! Anémone hépatique, ton acacia en est agavé. Éloigne tout asphodèle jaune, et songe à l'armoise de nous revoir.
«Myrte à la hauteur du cœur et myrte à la hauteur des yeux _for ever_.
«JACOBUS.»
Je n'eus pas besoin de recourir au dictionnaire pour traduire immédiatement ce billet:
«L'absence ne peut rien contre le véritable amour. Tu le sais, j'ai horreur de la trahison. Pas de faiblesse! Aie de la confiance, ton amour est en sûreté. Éloigne tout regret, et songe au bonheur de nous revoir.
«Je t'aime et t'aimerai toujours.
«JACOBUS.»
Cette lettre tomba entre les mains de mon tuteur, mais il n'y vit que du feu.
Je bénissais le langage des fleurs, et je l'étudiais avec plus d'ardeur que jamais, lorsqu'il faillit à me priver d'un époux, ô Jacobus! et vous d'un père.
Ici Jacobus fils crut devoir essuyer une larme.
Quelques fleurs ouvrent leur corolle à une heure déterminée du jour, et la referment à une autre heure déterminée. Linnée en a dressé le tableau. C'est avec ce tableau qu'on compte les heures en langage des fleurs.
HORLOGE DE FLORE
MINUIT. Le Cactier à grandes fleurs.
UNE HEURE. Le Laiteron de Laponie.
DEUX HEURES. Le Salsifis jaune.
TROIS HEURES. La grande Dicride.
QUATRE HEURES. La Cripide des toits.
CINQ HEURES. L'Emérocalle fauve.
SIX HEURES. L'Epervière frutiqueuse.
SEPT HEURES. Le Souci pluvial.
HUIT HEURES. Le Mouron rouge.
NEUF HEURES. Le Souci des champs.
DIX HEURES. La Ficoïde napolitaine.
ONZE HEURES. L'Ornithogale.
MIDI. La Ficoïde glaciale.
UNE HEURE. L'Œillet prolifère.
DEUX HEURES. L'Epervière piloselle.
TROIS HEURES. Le Pissenlit taraxacoïde.
QUATRE HEURES. L'Alysse alystoïde.
CINQ HEURES. La Belle-de-nuit.
SIX HEURES. La Géranium triste.
SEPT HEURES. Le Pavot à tige nue.
HUIT HEURES. Le Liseron droit.
NEUF HEURES. Le Liseron linéaire.
DIX HEURES. L'Hipomée pourpre.
ONZE HEURES. Le Silené fleur de nuit.
Je me souviens que ce tableau me donna beaucoup de peine à apprendre. Il en fut de même des jours et des mois. Jacobus m'avait prévenue qu'en fait de jours chacun était libre de se faire un calendrier de fantaisie. Voici le nôtre. Vous pouvez vous en servir, ajouta-t-elle en lançant un coup d'œil sardonique à la Pensée.
SEMAINE DE FLORE
LUNDI. Baguenaudier.
MARDI. Boule de neige.
MERCREDI. Epine-vinette.
JEUDI. Lilas.
VENDREDI. Cyprès.
SAMEDI. Jonquille.
DIMANCHE. Giroflée.
Pour les mois, rien de plus simple; la nature, en faisant fleurir chaque plante à une époque fixe de l'année, s'est chargée de rédiger cette partie du calendrier.
CALENDRIER DE FLORE
JANVIER. Ellébore noir.
FÉVRIER. Daphné bois gentil.
MARS. Soldanelle des Alpes.
AVRIL. Tulipe odorante.
MAI. Spirée filipendule.
JUIN. Pavot-coquelicot.
JUILLET. Chironie petite centaurée.
AOUT. Scabieuse.
SEPTEMBRE. Cyclame d'Europe.
OCTOBRE. Millepertuis de la Chine.
NOVEMBRE. Ximénésie encéléoïde.
DÉCEMBRE. Lopésie à grappe.
Votre père était de retour de Paris, et mon tuteur me tenait renfermée. Je brûlais cependant de connaître les résultats de son voyage. Je séduisis un de mes gardiens, et j'écrivis la lettre suivante à Jacobus:
«Pleine d'aloès soccotrin et de balsamine, il me faut à tout prix un balisier. Mon tuteur assure que vous m'avez livrée à l'anémone; j'ai l'aubépine que c'est un infâme buglosse. Comme j'ai souffert depuis notre jasmin de Virginie! Votre présence me rendra le ményanthe. Nulle clématite ne troublera plus notre orobanche majeure. Je vous attends dans les ruines du vieux château, à salsifis jaune précis.»
Ce qui veut dire:
«Je suis pleine d'amertume et d'impatience. Il me faut à tout prix un rendez-vous. Mon tuteur assure que vous m'avez livrée à l'abandon; j'ai l'espérance que c'est un infâme mensonge. Comme j'ai souffert depuis notre séparation! Votre présence me rendra le repos. Nul artifice ne troublera plus notre union. Je vous attends dans les ruines du vieux château, à deux heures précises.»
Je m'en souviendrai toute ma vie; c'était un cyprès d'ellébore noir, autrement dit un vendredi du mois de janvier.
Je sortis pour me rendre dans les ruines du vieux château, où j'arrivai un peu avant que salsifis jaune, c'est-à-dire la deuxième heure, eût sonné au beffroi. J'attendis une heure, deux heures, trois heures, personne ne vint. J'appelai Jacobus, l'écho seul répondit à mes cris. Voyant la nuit tomber, je rentrai chez mon tuteur, me croyant abandonnée et résolue d'en finir avec la vie.
J'accusais votre père d'infidélité, ô Jacobus! et la seule coupable c'était moi, ou plutôt le langage des fleurs.
Comme je n'avais pas sous la main de poison assez subtil, je remis au lendemain mon suicide. Heureuse inspiration! car le lendemain j'appris que les pâtres de la vallée avaient trouvé à l'aube un homme gelé dans les ruines du vieux château. Cet homme, c'était votre père.
Au lieu de lui dire: Je vous attends à _épervière piloselle_, qui marque deux heures de l'après-midi, je lui avais donné rendez-vous à salsifis jaune, qui marque deux heures du matin.
Le langage des fleurs a manqué causer la mort de votre père et de votre mère. Voilà où l'étude des langues peut nous entraîner. Ceci vous explique pourquoi votre père a eu toute sa vie le bout du nez gelé, ce qui ne nous a pas empêchés d'être heureux et de n'avoir qu'un enfant.
Jacobus fils se précipita en pleurant dans les bras de sa mère.
--Maintenant que je lui ai fait voir que j'en savais plus qu'elle, dit la bonne dame en regardant la Pensée d'un air menaçant, laissez-moi prendre mon balai, que je mette cette misérable à la porte.
Mais la Pensée n'attendit pas le retour de la vieille; elle s'était déjà esquivée, consternée d'apprendre qu'elle venait de _paonsée_.
Au lieu de représenter la plus noble des facultés humaines, la pauvre fleur ne symbolisait plus que la beauté vaine et inutile. Il y avait là de quoi dégoûter de la terre une personne moins délicate que la Pensée.
Jacobus eut une attaque de jaunisse en songeant à la mystification dont il avait été un moment la victime. Il cherche toujours l'idée qui doit le faire ministre ou premier valet de chambre du Roi. La France, qui attend depuis si longtemps un poème, sera obligée de se contenter encore de _la Henriade_.
Le lecteur trouvera, dans le courant de ce volume, les éléments du langage des fleurs, parlé aujourd'hui par les hommes de fantaisie comme Jacobus.
GHASEL
LA FLEUR PRÉFÉRÉE
ON aime les fleurs, on en préfère une à toutes les autres.
C'est la fleur du souvenir, la fleur de l'amour, la fleur de la jeunesse; c'est celle qu'on cueille aux premiers jours du printemps de la vie.
On associe le nom et les traits d'une personne aimée à l'idée d'une fleur qui vous la rappellera toujours.
Pour les uns, c'est la rose, le jasmin, le lilas, l'héliotrope, la verveine; pour les autres, la pervenche, la violette ou la pensée. Pour tous, le souvenir d'une femme est inséparable de celui d'une fleur.
Le parfum de la fleur préférée donne une espèce d'ivresse qui laisse la tête et porte sur le cœur.
Sa vue vous arrache au présent; vous vivez dans le passé, vous revoyez l'étroit sentier où vous passiez tous les deux en frôlant les buissons chargés de rosée, le ruisseau qui reflétait son image; vous entendez sa voix, sa douce voix, qui vous appelle.