Les fleurs animées - Tome 1

Part 2

Chapter 23,905 wordsPublic domain

Comme elles se livraient à ces lamentations, une troupe de villageois parut sur la route. Tous ces braves gens, les mains pleines de rameaux verts, chantaient en chœur:

O jour heureux! jour d'espérance Qui nous rend la Reine de France, Célébrons...

Les cris mille fois répétés de: Vive Fleur de lis! vive la Reine de France! empêchèrent d'entendre le reste de ce chœur plein de poésie et de couleur locale. La Reine venait d'arriver.

Le seigneur, surpris, ne put lui offrir les clefs de son château sur un plat d'or, ce qui le contraria beaucoup. Le bailli, pris à l'improviste, se vit dans l'impossibilité de lui adresser un discours, contre-temps qui l'aurait rendu malade s'il n'avait pas dû se marier ce jour-là.

VIII

FLEUR DE LIS, REINE DE FRANCE

A la vue de la Reine, Bleuette et Coquelicot sentirent l'espérance renaître au fond de leur cœur.

La Reine était belle et jeune comme elles; sa taille élevée et flexible, son teint pâle, ses yeux d'une grande douceur, imprimaient à toute sa personne un charme secret et puissant. En la voyant on se sentait attiré vers elle.

Les deux bergères se précipitèrent à ses pieds, et baisèrent les pans de sa longue robe blanche. Toutes deux pleuraient.

La Reine les releva avec bonté, et leur demanda ce qui pouvait causer leur chagrin.

--Le seigneur du village veut me forcer à l'épouser.

--Il faut que je devienne la femme du bailli, répondirent à la fois Coquelicot et Bleuette.

La Reine en souriant reporta son regard des deux jeunes filles aux deux vieillards. Ce court examen lui suffit.

--Suivez-moi, dit-elle aux suppliantes, nous aviserons. Il ne sera pas dit que la Reine de France aura vu répandre des larmes sur son passage, sans chercher à les essuyer.

Aussitôt le cortége se mit en marche, et les paysans suivirent la Reine en faisant retentir l'air de leurs acclamations; ils chantèrent plusieurs autres chœurs de circonstance que l'on retrouvera facilement dans tous les opéras-comiques.

Fleur de lis avait, dans les environs, une maison de plaisance dans laquelle, chaque été, elle venait oublier les soins du trône et de la grandeur. C'est là qu'elle conduisit les deux bergères. Avant de se retirer dans ses appartements, elle fit venir le seigneur et le bailli. Au lieu de les accueillir durement, comme ils le méritaient, elle leur fit une petite semonce plus amicale que sévère, leur montra le danger des unions disproportionnées, leur fit voir tout ce qu'avait de criminel l'emploi de la violence en amour, et, ce discours achevé, elle leur permit, puisque le mariage paraissait leur convenir, d'épouser une de ses dames d'honneur qu'elle doterait richement. La plus jeune de ces dames d'honneur avait dépassé la cinquantaine.

Cela fait, elle ordonna qu'on la laissât seule avec les deux bergères.

--Comment, mes chères sœurs, ne me reconnaissez-vous pas?

A ces mots, Bleuette et Coquelicot levèrent la tête. Un secret pressentiment, un éclair rapide traversèrent en même temps leur esprit et leur cœur.

--Le Lis! s'écrièrent-elles à la fois.

--Moi-même, répondit la Reine, qui ai deviné tout de suite, sous ce costume de bergère, mes deux compagnes Bleuette et Coquelicot. Les fleurs se doivent un mutuel appui sur la terre; que je suis heureuse d'être arrivée à temps pour vous sauver des entreprises téméraires de ce vieux seigneur et de ce vilain bailli!

Les trois Fleurs se mirent alors à parler de ce qui leur était arrivé depuis qu'elles avaient quitté le jardin de la Fée. Bleuette et Coquelicot s'étendirent longuement sur le bonheur d'être aimées par des bergers tels que Blaise et Lucas.

--Aimée! murmura le Lis, oh! oui, ce doit être bien doux!

Bleuette et Coquelicot n'entendirent pas cette réflexion, elles ne songeaient qu'à complimenter Fleur de lis de la position brillante et du rang élevé qu'elle occupait dans le monde.

--Ne vous hâtez pas tant de me féliciter, reprit le Lis, écoutez auparavant mon histoire.

Il y a plusieurs années de cela, j'habitais, sur les bords d'un lac solitaire, un petit castel caché dans les arbres de la forêt. Le matin, je me levais avec l'aurore, et je saluais l'apparition du soleil; le soir, je le suivais à son déclin, et il me semblait que son départ m'enlevait la vie, comme s'il eût été l'unique principe de ma force; chacun de ses rayons, en disparaissant, me laissait plus inclinée vers la terre. Les étoiles scintillantes me rendaient ma vigueur; j'aimais, le soir, à rester assise sur ma terrasse, et à sentir sur mon front et dans mes cheveux trembler les perles de la rosée. Quelquefois, quand la chaleur était trop forte, j'aimais aussi à me pencher sur le lac et à respirer la fraîcheur de son onde qui me renvoyait mon image.

J'avais pour toute société une Hermine qui s'était retirée loin de tous dans cette solitude. Soir et matin, elle venait baigner dans le lac sa blanche et délicate fourrure. L'Hermine me dit qu'en me voyant elle s'était sentie attirée vers moi par une secrète sympathie; nous paraissions avoir le même goût de la solitude, la même horreur de tout vulgaire contact, la même pureté.

Sans trop m'en rendre compte, moi aussi j'aimais l'Hermine.

J'aurais pu vivre ainsi toujours heureuse, grâce au soleil, aux étoiles, à la rosée, à la fraîcheur du lac, et, je dois le dire aussi, grâce à l'amitié de ma sage compagne l'Hermine, lorsqu'un jour, un voyageur égaré vint frapper à la porte de mon castel. Je fus forcée de lui accorder l'hospitalité, attendu la violence de l'orage.

L'étranger était vêtu du costume de chasseur; il était jeune, il avait l'air noble et franc. Il m'apprit qu'entraîné par l'ardeur de la chasse, il s'était trouvé séparé de sa suite; ne pouvant retrouver sa route au milieu de la tempête, il s'était décidé à frapper à la porte de mon château, sans espérer, ajouta-t-il, y trouver aussi belle châtelaine.

Ces quelques mots me firent rougir.

Après lui avoir fait préparer un repas et tout ce qui convenait à sa situation, je voulus me retirer.

--Pardon, dit alors l'étranger d'une voix douce et vibrante, mais si vous me fuyez, je vais croire que, jouet d'une illusion douce et cruelle à la fois, j'ai vu passer une fée dans mes songes. Si vous êtes femme, restez.

Malgré moi je restai.

Comme nous allions nous mettre à table, un grand bruit de chevaux, de cors et de fanfares se fit entendre à la porte du château. C'était la suite de mon hôte qui s'était mise sur ses traces, et qui venait le chercher. L'inconnu, mes chères sœurs, c'était le roi de France.

Pour prendre congé de moi, il fléchit le genou, et, prenant ma main, il lui imprima un baiser en me disant tout bas:--Il faut que je vous quitte, ô la plus noble et la plus belle des belles, mais je reviendrai.

Il ne tint que trop sa promesse.

Je parlai à l'Hermine, ma confidente, des assiduités du roi et des offres de mariage qu'il me faisait.

--Songe, répondait-elle, que la véritable grandeur, la véritable pureté, ne peuvent exister que dans la solitude. Prends exemple sur le Lis, mon enfant. Il n'est si beau que parce qu'à sa beauté il joint un air de candeur et d'innocence qui ravit le cœur.

A cette allusion, je me sentis troublée. Hélas! pensai-je, elle ne connaît pas l'accès d'orgueil dont le Lis a été pris le jour où il a demandé à cesser d'être fleur. Je me promis bien cependant de suivre les conseils de l'Hermine.

Mais le roi mettait tant d'obstination délicate, tant de passion ardente à me convaincre, que je finis par consentir à le suivre. Je n'étais plus fleur, j'étais femme: ma faiblesse fut celle de mon sexe.

Le roi me parlait du bien qu'on pouvait faire sur le trône, du charme qu'il y a à se faire aimer. Puis il ajoutait que je devais porter bonheur à lui et à sa race. Je me laissai couronner.

Adieu, maintenant, au soleil, aux étoiles, aux perles de la rosée, à l'onde du lac; l'étiquette me gouverne et m'obsède, je languis au milieu de la foule des courtisans. Ma vieille amie l'Hermine, à qui j'avais fait accorder ses grandes entrées, ne vint plus au palais, crainte de se souiller. L'autre nuit, j'ai eu une vision menaçante. J'ai vu les Lis traînés dans la boue, et une jeune et belle Reine qu'on menait à l'échafaud.

Combien je regrette le temps où, simple fleur, j'étais le symbole chéri de l'innocence! On m'effeuillait alors sous les pas des vierges et des chastes épouses; les anges, porteurs des messages du ciel, s'arrêtaient un moment pour se reposer dans ma corolle, et le lendemain ils m'enlevaient avec eux dans leurs bras, et me présentaient aux hommes comme un gage nouveau de la bonne nouvelle qu'ils venaient leur annoncer. Je vivais d'air, de soleil et de lumière. Mes nuits se passaient à contempler les étoiles et à m'enivrer des concerts confus qui se chantent dans l'ombre, tandis que maintenant...

La Reine se mit à pleurer.

Bleuette et Coquelicot essayèrent de la consoler. Elles lui dirent qu'il ne fallait pas s'exagérer ses chagrins, que chaque position avait des inconvénients plus ou moins grands, et que le malheur pour elle avait été d'en choisir une trop élevée, après quoi elles se citèrent comme exemple. Si, au lieu d'être Reine, tu étais une simple villageoise comme nous, ajoutèrent-elles, tu ne te plaindrais pas de ton sort. Du temps que tu étais Lis, ma chère, tu étais un peu sujette au péché d'orgueil; ce défaut pourrait te jouer de vilains tours, il faut t'en méfier et prendre patience.

Ces choses raisonnables dites, Coquelicot et Bleuette demandèrent à la Reine la permission de se retirer, afin d'aller tirer d'inquiétude Blaise et Lucas. Cette permission leur fut octroyée. La Reine y joignit deux gros diamants pour elles, et deux paires de breloques pour Blaise et pour Lucas.

IX

LE RETOUR

Comme elles traversaient les cours du palais, les courtisans, qui se trouvaient là réunis en très-grand nombre, ne purent s'empêcher de s'écrier: Palsambleu! voilà deux jolies filles!

Coquelicot et Bleuette ne tournèrent seulement pas la tête, en entendant ces doux propos, tant elles avaient hâte de revoir Lucas et Blaise.

Elles se mirent à marcher, puis à courir; les voilà franchissant les hautes prairies de luzerne, foulant aux pieds le trèfle, effrayant dans le sillon l'alouette dans son nid, et la grenouille endormie sur le bord d'un ruisseau; elles vont, elles vont, reprenant haleine, marchant et courant tour à tour.

Si bien qu'elles arrivèrent au village avant la nuit.

Elles s'élancèrent vers la chaumière, croyant retrouver sur le seuil Blaise et Lucas résolus à mourir de désespoir sans quitter ces lieux chéris.

Elles rencontrèrent deux noces.

C'était Lucas qui se mariait avec Margot, la fille à Gros-Pierre, et Blaise qui épousait Flipotte, la nièce à Gros-Jean.

Les ingrats avaient encore à leur chapeau les rubans donnés par Coquelicot et par Bleuette.

En voyant la casaque bleu tendre et la casaque vert tendre aux bras de leurs rivales, Bleuette et Coquelicot se sentirent comme frappées de la foudre. Elles tombèrent pour ne plus se relever. Lucas et Blaise perdirent ce jour-là deux cœurs dévoués et deux jolies paires de breloques.

X

TUTTO FINISCE

Dans le cimetière du village on éleva une tombe modeste à Bleuette et à Coquelicot. Les amants des alentours y viennent chaque année en pèlerinage.

Des bleuets et des coquelicots croissent en abondance autour de cette tombe; nulle part leurs couleurs ne sont aussi vives et aussi tendres. On dirait que les fleurs ont retenu quelque chose du caractère des deux bergères.

L'histoire chercha longtemps en vain un modèle d'héroïsme amoureux à leur opposer.

La sauterelle et le grillon ont fixé leur séjour dans le haut gazon qui entoure le tombeau de Bleuette et de Coquelicot. Le jour et la nuit ils font entendre des chants tristes comme une complainte.

Un rossignol, caché dans les branches du saule voisin, vient aussi, avant le lever du jour, chanter ses adieux aux deux bergères.

Les papillons et les abeilles se promènent seuls au milieu des fleurs voisines; le taon indiscret, la mouche bourdonnante n'osent pas troubler du bruit de leurs ailes le silence du mausolée.

Toutes les fois qu'il traverse le cimetière, le magister ne manque pas de cueillir des fleurs sur le tombeau des deux victimes. «Mes enfants, dit-il à ses élèves en leur montrant le bleuet et le coquelicot, celui-ci signifie délicatesse, celui-là consolation.» Deux qualités qui n'ont pas un rapport des plus directs avec l'histoire que nous venons de raconter; mais nous devons nous incliner devant le magister: il connaît mieux que nous le langage des fleurs. La jeunesse du village ne s'en plaît pas moins à lui faire des niches, quand elle en trouve l'occasion.

Pour se disculper, aux yeux de la postérité, d'avoir causé la mort de deux bergères aussi charmantes que Bleuette et Coquelicot, Lucas et Blaise ont affirmé sous serment, à leur lit de mort, qu'ils avaient cru le mariage avec le bailli et le seigneur définitivement consommé.

Lucas et Blaise, bourrelés de remords, moururent cinquante ans après leurs victimes.

On écrivit sur leur tombe:

ICI REPOSENT BLAISE ET LUCAS. ILS FURENT BONS PÈRES, BONS ÉPOUX, BONS BERGERS. QUI QUE TU SOIS, ARRÊTE, ET DONNE UNE LARME A LEUR MÉMOIRE, UNE PRIÈRE A LEUR AME. R. I. P.

COMMENT LE POÈTE JACOBUS

CRUT AVOIR TROUVÉ

LE SUJET D'UN POÈME ÉPIQUE

Chapitre dans lequel se trouve résumé tout ce que les anciens et les modernes ont écrit sur le langage des Fleurs

I

OU LES FLEURS PARLENT

LA Pensée se promenait sur la terre, ne sachant où se fixer.

Elle avait successivement frappé à bien des portes sans être admise nulle part. D'abord elle s'était offerte comme dame de compagnie à un bas-bleu fort célèbre; elle avait essuyé un refus.

Un philosophe de grande renommée n'avait pas voulu de la Pensée, même comme femme de ménage.

Repoussée successivement par un académicien, par un ministre, par un prédicateur, par un peintre, par un romancier, par un sculpteur, la pauvre Pensée résolut de quitter la ville et de reprendre le cours de ses voyages.

Elle se mit donc en route par une belle matinée de printemps, peu chargée de bagage, mais ferme, résignée, prête à supporter courageusement tous les inconvénients de sa situation.

Enfoncée dans ses méditations, la Pensée marchait sans s'apercevoir de la longueur du chemin; le soir venu, cependant, la fatigue la prit, et, jetant les yeux sur les environs, elle chercha un endroit où elle pût demander l'hospitalité.

La façade d'un château brillamment illuminée resplendissait à quelques pas de la route. Elle se dirigea de ce côté. Le maître du château, la table dressée sur la terrasse, assis sous une tente de soie, chantait, buvait, mangeait, riait avec ses amis.

--Ouvrez-moi, fit une voix faible, qui parvint cependant jusqu'à l'oreille des convives.

--Qui êtes-vous? demanda le maître du château. Si vous êtes un gai compagnon, sachant charmer les heures lourdes de la vie, entrez.

La voix répondit:--Je suis la Pensée.

--Valets, fermez les portes, chassez cette hôtesse maussade, cette compagne importune qui fait qu'on se souvient. Oublions! oublions!

Le maître du château remplit sa coupe et but à l'oubli.

--J'aperçois là-bas une chaumière modeste, se dit la Pensée, qui, pour se délasser un moment, s'était accoudée sur un vase de marbre placé à l'entrée du château: les pauvres sont toujours hospitaliers. Allons leur demander asile pour la nuit; je suis fatiguée, et je commence à sentir les atteintes de la faim.

Elle prit le chemin de la chaumière.

--Pan! pan! pan!

--Qui va là?

--L'hospitalité, s'il vous plaît?

--Si vous voulez vous contenter d'un morceau de pain, d'un verre d'eau et d'un peu de paille fraîche, dites-moi qui vous êtes, et entrez.

--Je suis la Pensée.

--Arrière, maudite! tu viendrais troubler mon sommeil. J'ai arrosé le champ de mon maître de ma sueur, et maintenant il se réjouit dans la joie des festins, tandis que ma femme pleure et que mes enfants ont faim. Si demain je veux avoir la force de recommencer mon travail, il faut que j'oublie. Tu troubles le repos de l'âme et du corps; va-t'en, je ne t'ouvrirai pas.

Ainsi, ni le riche ni le pauvre ne voulaient de la Pensée. Elle s'assit au rebord du fossé et laissa tomber son front dans ses mains.

Un jeune homme vint à passer sur la route: il marchait en regardant les étoiles et en murmurant tout bas des mots et des phrases qui lui faisaient ouvrir énormément la bouche et écarquiller les yeux.

Un soupir étouffé que poussa la Pensée l'avertit qu'un être souffrant avait besoin de son secours. Il s'approcha de la voyageuse, lui prit la main, et, la voyant belle quoique toujours grave et recueillie, il lui demanda en grasseyant un peu pourquoi elle pleurait.

La Pensée lui répondit qu'ayant fait un long voyage, elle avait vainement demandé l'hospitalité à la chaumière et au château; personne n'avait voulu la recevoir.

--Pauvre enfant! reprit le jeune homme en accompagnant ses paroles d'un geste tragique.

Il passa un bras autour de la taille de la Pensée, et l'aida à se relever; puis il lui montra, dans un massif d'arbres, une petite lumière lointaine qui brillait.

--C'est la maisonnette que j'habite; venez, vous y passerez la nuit en sûreté. Sous quel nom faut-il que je vous présente à ma mère?

--On m'appelle, répondit-elle en hésitant, la Pensée.

Alors le jeune homme frappa des mains en signe de joie, passa le premier pour indiquer à la Pensée le chemin de la maisonnette.

A son tour, la Pensée voulut connaître le nom de son hôte.--Je suis, lui dit-il, un homme de fantaisie connu dans la contrée sous le nom de Jacobus le Poète.

Il vivait dans une maisonnette au milieu d'un bois, seul avec sa mère, qui lui racontait des histoires de fées et des légendes d'enchanteurs. Ces contes le charmaient encore, car Jacobus avait à peine dix-huit ans; ses joues étaient rouges, ses cheveux blonds, et ses gros yeux bleus brillaient à fleur de tête. On le trouvait beau dans la contrée.

La mère de Jacobus, quand elle sut quelle voyageuse il avait recueillie, voulut elle-même mettre le couvert de la Pensée.--Nous serons bien malheureux, se dit-elle, si elle ne donne pas à mon fils l'idée de quelque bon gros livre qui nous rapportera de l'argent, et le fera bien venir du prince.--Mais la Pensée s'opposa à ce qu'on fît trop de préparatifs. Peu de chose suffit à sa nourriture; elle eut bientôt repris ses forces, et elle se trouva en mesure de faire des observations sur tout ce qui l'entourait.

La salle où ils se trouvaient ressemblait à une serre, tant elle était pleine de fleurs et d'arbustes: ceux-ci grimpaient contre les murs, celles-là s'accrochaient en arabesques au plafond; il y en avait qui entr'ouvraient à peine leurs boutons à côté de leurs voisines épanouies; d'autres dont les feuilles déjà ternies se détachaient lentement, et pour cela n'en paraissaient pas moins belles. Des livres ouverts ou fermés, marqués à certains endroits de feuilles vertes, pour indiquer les passages favoris, étaient disséminés çà et là parmi les vases. Les rayons de la bibliothèque de Jacobus étaient des branches d'arbuste ou des touffes de fleurs.

Le regard attaché sur la Pensée, le poète oubliait de prendre son repas: jamais il n'avait vu de femme aussi belle, et d'une beauté si attachante! Il aimait surtout son œil calme et profond, qui semblait n'avoir qu'à se fixer sur un objet pour lui communiquer aussitôt un charme plus doux, une chaleur plus féconde.

La Pensée comprit qu'il était de son devoir de remercier son hôte; mais Jacobus l'arrêta au premier mot qu'elle voulut prononcer à ce sujet.

--La maison où vous entrez est bénie, s'écria-t-il, en ayant soin de suivre exactement la ponctuation et de scander chaque phrase; votre présence seule comble l'homme de tous les biens. C'est vous, ô Pensée, qui donnez la force à l'âme du jeune homme et qui rajeunissez le cœur du vieillard. Avec vous, les heures de la vie s'écoulent sans connaître la lassitude et l'ennui; sans vous, la durée des jours paraît trop longue, et le temps, qui n'a plus d'ailes, vous écrase sous son poids. Restez dans ma demeure, tout ce qu'elle renferme est à vous; fixez-vous près de moi, belle voyageuse; où seriez-vous mieux qu'ici?

Jacobus ne disait pas que les idées de sa mère germaient aussi dans sa tête, et qu'il espérait mettre à profit, dans l'intérêt de sa gloire, le séjour de la Pensée.

Elle sourit de la naïveté du jeune poète, ce qui ne l'empêcha pas de sentir vivement le bon accueil qu'il lui faisait. Elle résolut de se montrer reconnaissante.

Jacobus ne put fermer l'œil de toute la nuit: l'idée de recevoir la Pensée sous son toit lui donnait comme une espèce de fièvre. Son cœur battait, son front était brûlant, un feu étrange brillait dans ses yeux. Voyant qu'il appelait en vain le sommeil, il se leva et descendit dans la bibliothèque, pensant que la vue de ses fleurs le calmerait.

Il entra donc et s'approcha d'une Aubépine. Comme il s'inclinait pour aspirer son parfum, il lui sembla entendre une voix douce qui s'élevait du fond de sa corolle:

--Respire mon haleine, ami; une seule de mes branches, cachée au milieu des haies, suffit pour embaumer les environs: je suis la fleur des premiers printemps, je suis l'Espérance!

--Jacobus! Jacobus! fit une voix cristalline.

Le jeune homme se retourna et aperçut un Liseron qui le regardait avec ses petits yeux bleus et qui lui disait:--Moi, je me livre à tous les souffles qui passent, je cours çà et là à l'aventure, m'accrochant aux branches du chêne, serpentant dans la bruyère, vivant tantôt avec les grands, tantôt avec les petits; ne m'oublie pas, je suis le Caprice.

--Moi, je représente les liens d'amour, s'écria un Chèvrefeuille.

Une Clématite voulut prendre la parole, mais un Érable l'interrompit.

--Je suis l'Érable aux fleurs éclatantes, aux branches dures, le symbole de la réserve; écoute mes conseils, Jacobus. Méfie-toi de la Clématite qui grimpe sournoisement le long des murs, et montre sa petite tête aux rebords des fenêtres où les jeunes filles viennent rêver le soir: l'artificieuse Clématite surprend leurs secrets et va ensuite en faire des gorges chaudes avec son camarade l'Amandier étourdi et l'Ébénier perfide.

La Clématite voulait répondre, mais la Fougère l'en empêcha; elle se mit du parti de l'Érable. La sincérité de la Fougère est trop connue pour que la Clématite osât se mettre en lutte avec un tel adversaire; elle se tut.

Jacobus ne revenait pas de sa surprise; les fleurs vivaient, elles lui parlaient. Il ne pouvait se lasser de les entendre.

--Songe à moi, lui disait un Lilas: j'ai des feuilles verdoyantes et des grappes de fleurs parfumées; ma physionomie a quelque chose de naïf et de coquet à la fois, je fleuris vite et je dure; je suis le premier amour.

--La neige brille sur les rameaux noueux du chêne et sur le gazon de la prairie, et cependant une frange de fleurs borde le manteau blanc des prés. Est-ce déjà le printemps? est-ce encore l'hiver? C'est le temps où la Primevère ouvre ses houppes safranées. Venez cueillir la fleur de la première jeunesse.

--Aux premiers chants du rossignol, le Muguet répand dans l'air le parfum de ses fleurs d'ivoire. Frère du Lis, j'aime comme lui le bord des ruisseaux, l'ombre épaisse des bois, les solitudes de la vallée. En me voyant, l'homme songe au printemps écoulé, à sa félicité passée, et je le console, parce que j'annonce le retour du bonheur.

--Les abeilles viennent butiner sur mes fleurs, les jeunes couples aiment à errer sous mon ombre doucement parfumée; mes feuilles desséchées fournissent à l'homme un breuvage bienfaisant. En moi tout est douceur, bonté, utilité. Je suis le Tilleul, la fleur de l'amour conjugal.