Les fleurs animées - Tome 1

Part 11

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Un affranchi s'avance et ordonne qu'on porte au Tibre ces cadavres. Demain le fleuve les rejettera sur ses bords, et le peuple romain dira en les regardant: Locuste a essayé cette nuit ses poisons.

IV

PARIS

La foule se rue sur les quais, le peuple se précipite vers la place de Grève, l'échafaud est dressé depuis ce matin.

Qui va mourir?

Voici la charrette qui s'avance entourée d'archers. Le peuple crie, le peuple hurle, le peuple grince des dents; il jette des pierres, et à défaut de pierres, de la boue sur la victime.

Et pourtant cette victime est une femme.

Ses traits sont nobles et réguliers, ses longs cheveux flottent sur ses épaules nues, un air de dédain passe sur sa physionomie quand elle regarde la foule.

Un prêtre lui présente de temps en temps un crucifix qu'elle baise.

La voilà au pied de l'échafaud.

Elle gravit l'escalier en chancelant, elle pâlit, un tremblement convulsif serre ses lèvres. Elle a peur!

Quatre valets robustes la prennent dans leurs bras; elle est sur la plate-forme; on la montre au peuple; le peuple applaudit.

Quel crime a donc commis cette femme, qu'elle n'excite pas la pitié en un pareil moment?

On vient de l'attacher au billot; le bourreau a saisi sa hache. La tête est tombée avant que le peuple ait eu le temps de crier une seconde fois: Mort, mort à la Brinvilliers!

V

LE MÊME CŒUR DANS TROIS FEMMES

Xanthis de Thrace, Locuste la Romaine, Brinvilliers la Parisienne, ne sont qu'une seule et même femme: c'est la Ciguë qui a successivement animé ces trois corps.

La négligence de la Fée aux Fleurs lui a permis d'exercer plusieurs fois son affreux métier. Depuis la mort de la Brinvilliers, la Ciguë est entrée dans d'autres corps.

Nous voyons surgir de temps en temps quelques empoisonneuses qui indiquent clairement la présence de la Ciguë sur la terre.

Nous pétitionnons auprès de la Fée aux Fleurs pour qu'elle la rappelle dans son royaume, et la place pour l'éternité sous la surveillance de la haute police.

FILEUSE

LE LIN

AVANT de garnir nos quenouilles, le lin est une jolie fleur; on dit qu'elle a vécu sur la terre sous les traits d'une belle fileuse. Chantons, jeunes filles, chantons le lin.

Le lin, c'est la fleur du travail, la fleur mère des doux rêves et des bonnes pensées.

Vous connaissez l'histoire de Marguerite, celle que le démon tenta. Quand elle faisait aller son rouet, l'ennemi des âmes n'osait s'approcher d'elle.

Le jour, quand nous gardons nos troupeaux, le lin, notre ami fidèle, nous préserve de l'ennui; il tourne gaiement entre nos doigts, et mêle son doux bruit à nos chansons. Aimons le lin, jeunes filles, aimons le lin.

Les contes de la veillée nous paraissent plus amusants, quand le bruit de la petite roue les accompagne.

C'est en filant le lin que ma mère m'a bercée, et m'a appris à bégayer mes premières chansons.

Ma vieille grand'mère se sent encore joyeuse, et chante quelquefois en remuant la tête, lorsqu'elle prend sa quenouille.

Comme le tisserand fait aller joyeusement sa navette sur son métier! Il est blond comme le lin qui compose sa trame. Le tisserand est le roi des ouvriers; il doit faire bon ménage avec la fileuse. Ma mère, je veux épouser un tisserand.

C'est avec le lin qu'on tissera mon voile de fiancée, le lin le plus blanc et le plus pur.

En quoi sera le suaire dans lequel on m'ensevelira quand je serai morte? Filons, jeunes filles, filons le lin.

LE DERNIER CACIQUE

I

LES RICOCHETS

VERS le milieu du siècle dernier, la ville de Mexico s'ennuyait beaucoup. Depuis la mort de Havradi, le fameux toréador, les courses de taureaux étaient sans charme pour le public; la pluie empêchait toutes les processions; les vents avaient retardé l'arrivée de la flotte d'Europe. Les habitants déclamaient contre l'incurie des autorités qui ne cherchaient pas les moyens de les distraire. Le gouverneur don Alvarez Mendoça y Palenzuela en était venu à redouter une émeute.

Un jour qu'il s'était levé de plus mauvaise humeur que de coutume, il songea qu'il était temps de s'occuper des affaires d'État, et ordonna qu'on fît venir le commandant de la force armée, l'illustre don Gonzalve de Saboya, qui prétendait descendre, comme tous les officiers espagnols, de Gonzalve de Cordoue.

Le gouverneur avait son projet: il s'était dit que, depuis longtemps, la ville de Mexico n'avait pas eu d'auto-da-fé, qu'un pareil spectacle aurait le double avantage de faire cesser les murmures de ses administrés, et de le mettre bien avec l'Inquisition, qui l'accusait sourdement de tiédeur.

Au bout d'un quart d'heure, le commandant don Gonzalve de Saboya se présenta.

Le gouverneur le reçut dans la salle d'audience, couché dans un hamac et fumant une cigarette. C'était son attitude ordinaire quand il traitait les hautes questions de gouvernement.

Don Alvarez Mendoça y Palenzuela y Arnam daigna prendre la parole le premier.

--Je ne veux point, seigneur don Gonzalve, abuser de vos moments, j'irai droit au fait: le gouvernement est fort mécontent de vous.

Don Gonzalve devint pâle.

--Comment ai-je pu mériter ses reproches? demanda-t-il. Je m'acquitte avec zèle des devoirs de ma charge, j'ai fait pendre huit voleurs l'autre jour; on n'assassine plus dans les rues que passé huit heures du soir: grâce à ma vigilance, ces damnés bohémiens ont été expulsés de la ville. Peut-on désirer quelque chose de plus?

--Non, reprit le gouverneur: au point de vue du vol et de l'assassinat, vous êtes irréprochable; mais pourquoi faut-il que vous fassiez preuve d'une indulgence si coupable à l'endroit du soleil?

--M'accuserait-on d'entretenir des rapports séditieux avec cet astre?

--On vous accuse de fermer les yeux sur les menées de ses adorateurs. L'Inquisition est informée que plusieurs caciques se réunissent dans la campagne, pour adresser des prières au soleil et lui sacrifier des victimes humaines. Votre police doit être instruite de ces sacriléges. Il faut, à tout prix, y mettre un terme. L'Inquisition exige un auto-da-fé. Mettez-vous en campagne, et ramenez-nous à tout prix un cacique vivant, sinon je me verrai forcé de vous destituer, et l'on pourrait bien vous faire votre procès comme fauteur d'hérésie.

Après quoi, le gouverneur congédia le commandant, et sonna pour mettre sa perruque.

II

PREMIER RICOCHET

--C'en est fait, s'écria le commandant en rentrant chez lui, je suis destitué. Comment me tirer de là? Réfléchissons et voyons s'il n'y aurait pas moyen de m'emparer du cacique demandé, et de garder ma place.

Le colonel jeta son chapeau à plumes sur une chaise, défit son ceinturon et frisa ses moustaches, c'était sa manière habituelle de réfléchir. Or, comme il avait plus de moustaches que d'imagination, tout fait présumer qu'il aurait longtemps tortillé ses crocs sans rien trouver pour sortir d'affaire, si la Providence ne lui eût envoyé le capitaine Cristobal.

En l'apercevant, don Gonzalve bondit.

--Capitaine! s'écria-t-il enflammé de colère.

--Commandant, répondit Cristobal en reculant d'un pas.

--J'en apprends de belles sur votre compte.

--Comment de belles!

--Les caciques insoumis immolent des chrétiens au soleil à la barbe de l'Inquisition, et vous laissez faire.

--J'ignorais...

--Taisez-vous, n'aggravez pas votre situation, vous étiez instruit. Le grand inquisiteur me l'a dit; mais, à ma considération, il veut bien user d'indulgence pour cette fois. Vous pouvez encore sauver votre tête.

--Que faire?

--Vous emparer d'un de ces caciques dans les vingt-quatre heures. On veut faire un auto-da-fé. Partez et ne revenez pas sans cacique. Vous m'entendez.

III

DEUXIÈME RICOCHET

Une fois dans sa chambre, le capitaine Cristobal s'approcha de son miroir, pour voir si sa tête était encore sur ses épaules. Il savait qu'il ne faut pas badiner avec l'Inquisition. Sa préoccupation était telle, qu'il ne s'était point aperçu de la présence du sergent Trifon, qui, selon son habitude, était venu chercher le mot d'ordre.

Le sergent fit trois fois: Broum! broum! broum! A la troisième, le capitaine leva la tête.

--Que veux-tu?

--Capitaine, le mot d'ordre.

--Gredins de caciques!

Le capitaine se parlait à lui-même. Le sergent prit ses paroles au sérieux.

--Voilà tout de même un drôle de mot d'ordre, se dit-il; je voudrais bien savoir ce que les caciques ont fait à mon capitaine pour qu'il les traite ainsi. Ce sont de bonnes gens cependant.

--Tu connais des caciques? s'écria Cristobal, qui avait entendu ces dernières paroles de son subordonné.

--J'en connais un, répondit le sergent.

--Il se nomme?

--Tumilco. Pas plus tard qu'hier, nous avons bu une bouteille de Porto ensemble. C'est un brave homme, et pas fier, quoique descendant en droite ligne de Montézuma.

--Sergent Trifon, reprit Cristobal d'une voix solennelle, vous entretenez des relations avec des idolâtres, avec des gens qui adorent le soleil. Seriez-vous par hasard infecté de cette hérésie?

--Si c'est être infecté d'hérésie que de boire un coup avec un ami qui vient à Mexico se défaire du produit de sa chasse, j'avoue que je sens furieusement le roussi.

--Ne riez pas, sergent Trifon, la chose est plus grave que vous n'avez l'air de le croire. Depuis longtemps, l'Inquisition a les yeux fixés sur vous. On aurait pu vous faire saisir et conduire derrière l'Alaméda, près d'un certain mur où une dizaine de balles auraient fait justice d'un traître et d'un apostat; mais j'ai intercédé pour vous. On consent à vous laisser la vie, mais à une condition.

--Laquelle? demanda Trifon en tremblant.

--C'est que, dès ce soir, le cacique Tumilco sera sous les verrous du saint Office. Prenez quatre hommes et un caporal, et emparez-vous de lui.

--Mais, capitaine, songez que hier encore nos verres se sont choqués.

--Soit! ce scrupule vous honore; un autre prendra Tumilco; mais apprêtez-vous à aller faire ce soir une petite promenade forcée à l'endroit dont je vous ai parlé.

--J'obéirai, capitaine, j'obéirai, répondit Trifon en soupirant. Pauvre Tumilco!

Le capitaine courut apprendre cette heureuse nouvelle au commandant, qui s'empressa d'aller lui-même la transmettre au gouverneur, lequel en fit part immédiatement à la Grenadilla.

IV

GRENADILLA

Après le toréador dont on pleurait la mort, après les processions, après les courses de taureaux, après les arrivages de la flotte d'Espagne, ce que les habitants de Mexico aimaient le mieux, c'était la danseuse Grenadilla.

Seigneurs, bourgeois, matelots, soldats, tout le monde la connaissait, tout le monde l'admirait, tout le monde la respectait, et pourtant ce n'était qu'une pauvre danseuse des rues, une fille du peuple qui ne connaissait même pas sa famille, une bohémienne, une saltimbanque. Mais quand cette bohémienne, cette saltimbanque, se mettait à danser le fandango, il n'y a pas de duchesse qui eût l'air plus noble, la taille plus souple, les gestes plus fiers et plus gracieux que la Grenadilla.

Dès qu'elle paraissait, son tambour de basque ou ses castagnettes à la main, la foule s'amassait autour d'elle; on faisait cercle, on se disputait une place pour la voir danser. Le directeur du théâtre avait voulu l'engager, mais sans succès. La Grenadilla ne voulait pas être autre chose que la danseuse du peuple, aussi le peuple l'adorait. Malheur à celui qui eût osé toucher seulement un cheveu de la Grenadilla!

Le gouverneur faisait souvent venir la Grenadilla dans ses appartements. Il était grand amateur de fandango, et fort enthousiaste du talent de la danseuse. Plusieurs affirmaient même qu'il n'était pas insensible à ses charmes, mais que Grenadilla se moquait de lui.

Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'après le départ du commandant, la Grenadilla étant venue, selon sa coutume, danser sur la place du palais, un estafier du gouverneur vint lui dire que Son Excellence l'attendait. Après le fandango, il lui apprit qu'un auto-da-fé aurait lieu prochainement à Mexico; Grenadilla répandit cette nouvelle dans la ville. Le soir, le peuple se rendit en masse sous les fenêtres du palais, et fit retentir l'air de ses acclamations en l'honneur du gouverneur.

Don Alvarez Mendoça y Palenzuela y Arnam s'endormit en se disant qu'il était vraiment né pour le gouvernement et la politique.

V

LE DESCENDANT DE MONTÉZUMA

Pendant que toutes ces choses se passaient, le cacique Tumilco dînait tranquillement à la posada de la petite place San-Esteban.

Il était arrivé au dessert, et il demandait une seconde bouteille de vin.

Le cacique Tumilco avait de bonnes raisons d'être content: il s'était défait fort avantageusement de toutes ses marchandises, et il emportait le produit de sa vente en bons doublons à l'effigie du roi d'Espagne.

Le sergent Trifon entra comme l'hôte mettait la bouteille de vin demandée sur la table de Tumilco.

--C'est vous, sergent? dit le cacique.

--Moi-même.

--Vous arrivez fort à propos pour m'aider à vider cette bouteille. Mettez-vous là.

--Impossible.

--Comment, impossible! Je vous dis que vous boirez.

--Pas cette fois du moins. Il m'est défendu de boire.

--Alors que venez-vous faire?

--Hélas!

--Parlez.

--Je viens vous arrêter.

--Le seigneur Trifon est plaisant aujourd'hui.

--Il ne plaisante guère. Regardez.

Il montra au cacique la porte de la posada cernée par son escouade. Il lui fit signe d'entrer.

--Emparez-vous de monsieur, dit-il, en montrant le cacique.

Cette fois, Tumilco comprit qu'il s'agissait d'une affaire sérieuse, et il pâlit légèrement. Il avait eu dans sa vie quelques démêlés avec le fisc, et pour être vrais, nous devons dire que sur ce point sa conscience lui reprochait quelque chose en ce moment. Le descendant de Montézuma se mêlait peut-être un peu plus de contrebande qu'il ne convenait à sa noble origine.

Il fit cependant contre fortune bon cœur.

--Et de quoi m'accuse-t-on? demanda-t-il au sergent.

--C'est l'affaire du grand inquisiteur; vous vous en expliquerez avec lui.

--Du grand inquisiteur! s'écria Tumilco au comble de l'effroi; il ne s'agit donc pas de contrebande?

--Il s'agit du soleil. Il paraît que vous persistez à vouloir adorer cet astre, fort incommode par la chaleur qu'il fait aujourd'hui; mais je vous connais trop pour croire à cette calomnie, vous n'aurez pas de peine à prouver votre innocence. En attendant, suivez-moi.

--Où me conduisez-vous?

--Dans les cachots de la très-sainte Inquisition.

VI

LE PROCÈS

Une fois entre les mains du saint Office, le procès de Tumilco fut bientôt fait.

On le tint pendant un mois dans un cachot, loin de toute société, privé de la lumière du ciel, avec du pain noir pour nourriture et de l'eau.

Au bout de ce temps, on le fit venir devant ses juges.

Le président prit la parole pour l'interroger.

--Comment t'appelles-tu?

--Tumilco.

--Ton état?

--Cacique.

--Récite-nous un _Pater_ et un _Ave_.

Tumilco ne connaissait ni _Pater_, ni _Ave_, ni aucune espèce de prière.

Il garda le silence.

Les membres du tribunal se regardèrent les uns les autres, comme pour se dire: Voyez, nous ne nous étions pas trompés; c'est un mécréant, un hérétique.

Le président recueillit les voix.

Tumilco fut condamné à être brûlé vif sur la place publique de Mexico, la tête couverte d'un bonnet orné de diables rouges et le corps enveloppé dans un sac.

Les gardiens firent redescendre Tumilco dans son cachot; le lendemain on le mit en chapelle.

VII

L'AUTO-DA-FÉ

Cependant les Mexicains s'impatientaient.

On se demandait de toutes parts: A quand l'auto-da-fé? Est-ce pour demain, ou après-demain? Est-il convenable et juste de faire attendre si longtemps pour brûler un méchant petit hérétique? C'est montrer bien peu de zèle pour les intérêts de la religion et de respect pour les bons catholiques.

On répétait tous ces propos au gouverneur, qui répondait:

--Cela ne me regarde pas: il est entre les mains de l'Inquisition, qu'elle en fasse ce qu'elle voudra.

Le fait est que le gouverneur, épris plus que jamais des attraits de la Grenadilla, aurait peut-être adoré le soleil pour lui plaire; mais Grenadilla n'était pas capable d'exiger une telle énormité.

Un beau jour, enfin, les habitants de Mexico virent se dresser sur la place publique le bûcher si impatiemment attendu.

Les cloches sonnaient à toute volée, les confréries de pénitents, bannières en tête, se rendaient chez le grand inquisiteur pour lui faire cortége; une estrade lui avait été réservée sur la place publique en face du bûcher.

L'exécution devait avoir lieu à deux heures.

Bien avant dans la matinée la foule avait envahi la place; on voyait des têtes aux fenêtres, des têtes sur les arbres, des têtes sur les toits.

Cette multitude gesticulait, parlait, appelait le patient à grands cris.

Enfin, à l'extrémité de la place, on vit paraître le cortége: d'abord le clergé, puis les pénitents; à la fin, le patient au milieu des archers de la Sainte-Hermandad.

Ce fut un moment de calme et de solennelle attente.

Il faut vous dire que ce jour-là, le gouverneur avait ordonné qu'on fît entrer Grenadilla par l'escalier secret du palais. Il voulait que, cachée derrière une jalousie, elle pût jouir de tous les agréments de la fête sans être incommodée par le soleil, la poussière et la foule.

Grenadilla était trop bonne Mexicaine pour refuser sa part d'un auto-da-fé, aussi s'empressa-t-elle d'accepter l'invitation et de se rendre au poste qui lui était assigné.

Notre impartialité d'historien nous fait un devoir de convenir que le gouverneur se tenait à côté d'elle, et lui adressait une foule de galanteries auxquelles la danseuse semblait ne pas faire grande attention, et qu'elle recevait en femme qui a l'habitude de semblables compliments.

--Cruelle! lui disait le gouverneur.

Grenadilla riait.

--Ingrate!

Elle riait de plus belle.

--Tigresse d'Hyrcanie.

Le rire continuait.

--Mais enfin, que vous faut-il? Ma puissance, mes trésors, je mets tout à vos pieds. Que demandez-vous? parlez!

Si à cette époque-là on eût connu la fameuse romance:

La fortune Importune Me paraît Sans attrait, etc., etc.,

c'est avec ce refrain que Grenadilla lui eût répondu. Néanmoins, il est à supposer qu'elle avait trouvé l'équivalent.

Cette fois, le vice-roi avait employé les mêmes effets d'éloquence, et suivi la même progression.--Cruelle, ingrate, tigresse d'Hyrcanie, que demandez-vous? parlez!

Grenadilla se retourna vivement, et répondit en montrant Tumilco qui venait de monter sur le bûcher.

--La vie de cet homme.

VIII

LE GOUVERNEUR DANS L'EMBARRAS

--Oh! pour ceci, ma chère, s'écria-t-il, c'est impossible; Mexico me lapiderait; et puis, cela regarde le grand inquisiteur.

--Alors, reprit Grenadilla avec véhémence, laissez-moi partir, je ne veux pas être témoin d'un pareil spectacle. Adieu, vous ne me reverrez de ma vie!

Elle voulut partir. Le gouverneur la retint.

--Songez donc qu'il y va de ma place.

--Et moi de mon bonheur.

--Mais quel intérêt si vif prenez-vous à cet homme?

--Vous le saurez quand vous l'aurez sauvé.

--Je perdrai ma place.

--Ou moi. Choisissez.

Jamais gouverneur ne fut aussi perplexe. A la fin, il s'écria:

--Il me vient une idée. Qu'on fasse surseoir à l'exécution, et qu'on m'amène le cacique.

Il donna des ordres en conséquence. Il était temps; on allait mettre le feu au bûcher.

IX

UNE CONVERSION

On amena le cacique chargé de chaînes devant le gouverneur. Comme le temps pressait, celui-ci entra brusquement en matière.

--Cacique, dit-il à Tumilco, tenez-vous énormément à adorer le soleil?

Tumilco, étonné, le regarda sans répondre.

--Consentiriez-vous à ne plus lui immoler de victimes humaines et à recevoir le baptême?

--A quoi bon, puisque je vais mourir?

--Mais si l'on vous fait grâce?

--Alors, c'est bien différent.

Cette réponse laconique parut suffisante au gouverneur; il prit une plume et écrivit au grand inquisiteur:

«Notre sainte religion peut faire une grande conquête; Tumilco aspire à s'abreuver aux sources de la vraie foi. Sa conversion serait d'un bon exemple. Ce néophyte vous ferait honneur. Je demande sa grâce.»

Le grand inquisiteur était sur la place publique, fort incommodé de la chaleur; de plus, il n'avait jamais converti de cacique. L'idée d'en amener un dans le giron de l'Église lui sourit. Il écrivit au bas de la lettre: «Accordé.»

--Je triomphe, dit le gouverneur, tout le monde sera content.

Une immense clameur vint le troubler au milieu de sa joie. C'était le peuple qui murmurait et demandait à grands cris qu'on commençât l'exécution.

--Diable! diable! murmura Son Excellence, je ne songeais pas au peuple. Comment l'apaiser?

X

COMMENT ON APAISE LE PEUPLE

Comme le bruit augmentait sans cesse, et qu'on ramassait des pierres pour briser les vitres de son hôtel, le gouverneur parut au balcon pour haranguer la multitude.

--Senores, s'écria-t-il, la divine Providence a fait un miracle. Les yeux de Tumilco se sont ouverts à la lumière; il veut devenir chrétien. Nous lui avons fait grâce.

De sourds murmures couvrirent la voix de l'orateur; il se hâta de poursuivre:

--Mais vous ne perdrez rien pour attendre. Le baptême cacique Tumilco aura lieu dès demain. Pour célébrer ce grand événement, il y aura procession générale et course de taureaux.

Entre l'auto-da-fé et le baptême, le peuple hésita un moment, puis il se décida à accepter la compensation qui lui était offerte. Mille cris de joie témoignèrent de la satisfaction générale.

Aussitôt le gouverneur rentra pour jouir de sa victoire et des remercîments de Grenadilla, mais elle n'était plus là. C'est en vain qu'il la fit chercher dans tout le palais. Personne ne put lui donner de ses nouvelles.

XI

INTERMÈDE

Le lecteur s'est sans doute imaginé que Grenadilla, fière et belle comme la fleur dont elle porte le nom, a néanmoins un penchant secret pour le cacique, jeune et beau sauvage de vingt ans. Les lois du roman le voudraient ainsi, mais la vérité a ses droits qu'il nous faut respecter. Tumilco est laid, vieux, cassé, et si Grenadilla l'aime, comme le chapitre précédent nous en fournit la preuve, c'est que le cacique a pris soin de son enfance; c'est que, pauvre enfant abandonnée, elle fut recueillie par lui, et protégée jusqu'au jour où il fut obligé de s'expatrier pour des raisons qu'il serait trop long de rapporter ici.

Grenadilla venait de s'acquitter envers Tumilco en lui sauvant la vie.

Satisfaite d'avoir rempli son devoir, elle partit le soir même pour l'Europe. C'était le seul moyen de se soustraire aux poursuites du gouverneur.

Après trois mois de traversée, le vaisseau qui la portait fit naufrage. Le corps de Grenadilla fut porté par la vague sur le rivage d'Espagne.

La Fée aux Fleurs, qui se trouvait en ce moment dans ces parages pour surveiller le Jasmin, recueillit le corps de Grenadilla, et permit qu'on élevât, à l'endroit où elle l'avait trouvé, un magnifique bosquet de grenadiers dont les fleurs et les fruits réjouissent la vue, comme Grenadilla la récréait autrefois par sa beauté et ses talents.

XII

POUR EN REVENIR AU CACIQUE

Une fois baptisé sous le nom d'Esteban, il se fixa à Mexico, où il vécut d'une pension modique que lui faisait le gouvernement en qualité de descendant de Montézuma.

Des doutes s'étaient élevés plusieurs fois sur la sincérité de sa conversion, et on songeait à le faire passer de nouveau devant le saint Office, lorsqu'il tomba gravement malade. Il demanda à voir un médecin: ses voisins, plus charitables, lui envoyèrent un prêtre.

--Frère Esteban, lui dit le prêtre, le moment est venu de recommander votre âme à Dieu.

--Je ne m'appelle pas Esteban, dit le cacique, on me nomme Tumilco. Allez-vous-en.

--Songez à Dieu, mon frère.

--Ton Dieu n'est pas le mien, reprit Tumilco; qu'on ouvre les fenêtres.

On obéit à ce désir. Le soleil à son déclin brillait encore à l'horizon.

--Voilà mon Dieu, s'écria le cacique, c'est celui de mes pères. Soleil, reçois ton enfant dans ton sein!

Le prêtre se cacha les yeux avec la main, fit le signe de la croix et murmura: _Vade retro, Satanas_.

Tumilco était mort.