Les Filleules de Rubens, Tome I

Chapter 8

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--Eh bien! marraine, n'embrassez-vous donc point votre compère, mynheer Simon van Maast, que vous n'avez point vu depuis bien des années?

La vieille fille grimaça de la façon la plus risible, un sourire qui eût fait horreur à un singe, et d'un effet si comique, qu'elle rendait la plaisanterie des jeunes filles presque excusable, même à Anvers, où le respect de la vieillesse se trouve dans les idées et la pratique de tous. Cependant dame Thrée s'interposa doucement entre les deux espiègles et la vieille demoiselle.

--Nous trouvons un grand honneur et un plaisir non moins grand à recevoir votre visite, dit-elle. Certes, c'est une preuve d'amitié que vous nous donnez, malgré votre grand âge et vos infirmités, que de vous déranger ainsi de vos habitudes pour venir prendre place à la table de vos amis et célébrer avec nous un anniversaire de famille! Merci encore, chère demoiselle Godecharles, merci!

--Je n'en vais pas moins, malgré mes quatre-vingts ans et ma paralysie, embrasser mon compère, dit Mlle Rose, car tel était le nom qu'elle avait reçu le jour de son baptême: venez, mon jeune compère, venez!

Et elle présenta avec une coquetterie comique sa joue à Simon, qui s'avança héroïquement, et s'acquitta de cette tâche avec un courage digne d'Hercule et de ses douze travaux, comme dit tout bas Rubens aux deux jumelles, déjà fort empêchées pour ne point mécontenter leur mère, en laissant éclater les rires qu'elles comprimaient à grand'peine.

Cet épisode terminé, mynheer Borrekens offrit la main à la vieille fille: deux valets la déposèrent près de Simon, Rubens conduisit dame Thrée à sa place, et les deux jeunes filles s'appuyèrent en folâtrant chacune sur le bras de van Maast.

--Pourquoi donc ces fêtes, ce souper, ces bouquets? leur demanda-t-il. Je suis tout étourdi de cette surprise, et n'en puis deviner la cause.

--Voilà qui est un peu fort! dit Annetje: il ne sait pas qu'on célèbre demain la fête de saint Simon son patron!

--Mais c'est votre fête! mon ami, reprit Agathe; votre fête, que nous célébrons en grande pompe! Voilà qui est gentil! Il avait reçu nos bouquets, il nous avait embrassées, et il ne savait pas que ce fût sa fête.

--Maître Bob eût été plus malin! objecta Annetje, qui n'avait point quitté l'écureuil, gravement couché sur l'épaule de la jeune fille, où il se tenait dans l'attitude que l'antiquité donne à ses sphinx.

Quant à Drinck, il avait regardé de ces gros yeux bonaces le mouvement inusité qui se faisait autour de lui, et avait fini par se coucher dans un coin du salon qu'il quitta, en chien prévoyant, dès qu'il entendit le bruit des assiettes. Alors il préféra occuper une place sous la table, et placer sa grosse tête sur les genoux d'Agathe.

Ce que ne pouvait reconnaître personne, Simon et Borrekens lui-même, maître Bob et Drinck le faisaient sans la moindre hésitation; Bob avait adopté Annetje, et jamais il n'allait à Agathe avec le même abandon qu'il témoignait à sa soeur. Drinck, au contraire, s'accommodait mieux du caractère un peu moins turbulent d'Agathe: il préférait les caresses aux jeux; maître Bob professait une doctrine tout opposée. Il lui fallait du bruit, de la gymnastique, des courses à travers le jardin, sur les arbres; il ne dédaignait même pas un peu de taquinerie, à quoi pourtant il préférait les fruits, les noix et les confitures.

CHAPITRE X.

LE BANQUET DE LA SAINT-SIMON.

Van der Helst et les peintres hollandais ont laissé d'admirables tableaux qui, mieux qu'aucune description, donnent une idée des repas flamands et hollandais au dix-septième siècle.

Nous demanderons seulement au lecteur la permission de lui faire le portrait d'un magnifique pâté de cygne, tel que nous l'avons vu exécuter, en réalité et en plein dix-neuvième siècle, d'après un tableau de Mieris, et surtout d'après la tradition, chez un de nos amis d'Amsterdan: cet ami joint à un grand savoir et à une haute position le bonheur d'avoir à la tête de ses cuisines un grand maître d'hôtel; un artiste aujourd'hui digne émule de Carême, dont il a été autrefois l'élève favori.

Ce pâté se composait d'abord d'un piédestal en croûte dorée, damasquinée et modelée de manière à faire honneur à nos plus habiles ornemanistes. Sur le devant apparaissait un bas-relief que l'on aurait pu croire ciselé par Dantan lui-même, et qui représentait les armes du Serment des Arquebusiers; à droite se trouvait l'écu de Rubens, à gauche une charmante figure d'Esculape, par allusion à van Maast.

Puis, au-dessus de ce piédestal, conçu avec un art merveilleux, se trouvait la peau du cygne, si habilement appliquée sur les viandes, que l'animal semblait encore vivant: les ailes déployées, il paraissait prêt à prendre son vol; une couronne de pierreries, sur laquelle se reflétaient les perles d'or de la lumière du banquet, scintillait au-dessus de sa tête.

Enfin, fièrement dressé et empanaché de rubans, il portait au cou un collier de fleurs à triple rangs, enfin une sorte de petit écu au chiffre de Simon van Maast sortait de son cou.

Et que ne puis-je aussi vous décrire les délicieuses pâtisseries de toutes les formes, de tous les goûts, façonnées par les mains des deux jumelles, qui se piquaient d'entendre aussi bien qu'aucune jeune fille d'Anvers l'art de façonner la pâte, de la dorer savamment aux ardeurs du four, et de la combiner, de mille manières différentes, avec les fruits, le miel et les confitures? Dès le point du jour, en corset et en jupon, elles s'étaient enfermées seules dans la cuisine, et là, de leurs charmants bras nus, elles avaient pétri la farine et préparé le dessert comme cette jeune princesse des contes bleus qui finit par laisser, dans un gâteau; une des bagues de ses beaux doigts en fuseaux.

Pour les vieux Flamands du seizième siècle, et un peu encore pour leurs enfants d'aujourd'hui, il n'est guère de plaisirs aussi vifs que les festins. Rubens lui-même, ce grand et noble génie, ne dédaignait point quelquefois les jouissances d'un banquet. Ce fut donc en homme qui sait apprécier la valeur artistique d'un pâté de cygne sauvage, qu'il découpa d'abord de sa main, et avec une dextérité de maître, qu'il loua ensuite en connaisseur émérite le petit monument élevé par les jeunes filles; il y revint à deux fois et gaîment, tandis que chacun des convives suivait cet exemple, et que dame Rockock, la femme du bourgmestre, déclarait que de sa vie, elle qui se piquait de savoir faire les pâtés de cygne sauvage, elle n'avait atteint à une pareille perfection.

C'était un spectacle charmant que cette fête de famille, où chacun remettait au lendemain les choses sérieuses, pour se faire bon convive, connaisseur gourmet et même un peu gourmand. Simon lui-même sentit son coeur se réchauffer à cette gaîté naïve et franche; il retrouva un peu des impressions de sa jeunesse en face des plaisirs du foyer; son front s'épanouit, le rire ouvrit plusieurs fois ses lèvres. Il sentait dans son coeur comme une chaleur douce.

Hélas! depuis longtemps, cette amère défiance, cette idée fixe tournant presque à la folie, cette inquiétude maladive de la pensée, cédaient la place dans son âme à ces trois dons divins qui résument le bonheur dans l'éternité et qui le donnent sur la terre: la foi, l'espérance, et la charité. Involontairement les mots de l'évangéliste: Aimez-vous les uns les autres, revenaient sans cesse à sa pensée; ses regards n'osaient chercher les yeux de Thrée, et cependant ils finirent par les rencontrer. Grâce à l'intuition des coeurs qui aiment, elle lut jusqu'au fond de l'âme de Simon, et le bonheur qu'elle en ressentit acheva de dissiper les restes de préoccupation que n'avaient encore pu chasser la gaîté de ses filles et les distractions de la fête. Sa beauté prit, dès-lors, un caractère de sérénité tout a fait céleste.

Ce fut pour Simon l'apparition de l'ange qui chasse l'esprit des ténèbres.

Cependant le repas se prolongeait, car dans les Pays-bas la bonne chère est exquise, les vins sont délicieux et les causeries à table fort prisées. Aussi onze heures venaient-elles de sonner à une grande horloge, quand Rubens, tenant à la main une magnifique coupe d'orfèvrerie, proposa la santé de mynheer Borrekens, élu sept fois roi des Arquebusiers, et à qui les membres de cette illustre corporation venaient encore de conférer le même honneur, ce qui était sans exemple dans les fastes de l'institution.

Chacun répondit par des applaudissements et en vidant son verre.

Le vieillard se leva pour répondre: une vive émotion se lisait sur ses traits vénérables, et à qui l'âge avait fait perdre un peu de leur expression futée, pour leur donner un caractère plus imposant. Ses beaux cheveux blancs, qui tombaient soigneusement peignés sur des joues sillonnées de rides; ses yeux un peu éteints, moins par les années que par le travail, le léger tremblement qu'avait pris sa voix jadis si vibrante, sa taille courbée, avaient opéré une véritable transfiguration dans toute sa personne.

Il se leva donc, et après avoir choqué son verre contre celui de tous les convives:

--Dieu soit loué! dit-il, qui m'a donné cette bonne fête! Dieu qui réunit autour de moi en ce moment, et mon ami le chevalier Rubens, et mon autre ami mynheer le bourgmestre Rockock! et mes enfants! Et Simon van Maast! Simon que la bonté divine m'a envoyé dans mes vieux jours, pour remplacer le fils que j'avais perdu dans la force de ma vie! Oui, ajouta-t-il, en prenant avec effusion la main de van Maast, oui, mon fils! Mon coeur ne fait pas de différence entre toi et celui que j'ai pleuré si longtemps! celui que je ne tarderai point, je le sens, à bientôt rejoindre aux pieds de Dieu. Deviens le chef et le protecteur de cette famille, et, le jour où je mourrai, je pourrai dire: Soyez béni, Seigneur, je remets avec joie mon âme entre vos mains.

Simon, les yeux pleins de larmes, baisa la main du vieillard, qui se jeta dans ses bras: il lui dit tout bas avec émotion:

--Je suis votre fils, et bientôt d'autres liens plus sacrés encore nous réuniront, j'ose l'espérer.

Les joues de Thrée se couvrirent d'une pudique rougeur.

Agathe et Annetje pâlirent.

CHAPITRE XI.

LES DEUX SOEURS.

Le lendemain matin, au point du jour, selon les naïves et pieuses habitudes de cette époque, deux hommes se trouvaient humblement agenouillés devant une des petites chapelles latérales de l'église de Notre-Dame d'Anvers. Confondus dans la foule des ouvriers et des marchands qui venaient, ainsi qu'eux, commencer leur journée par la prière, ce fut seulement au sortir et sur le seuil du porche que l'artiste et le médecin se rencontrèrent.

Rubens, le sourire sur les lèvres, alla au devant de Simon, et passant son bras sous le sien:

--Dieu soit loué, lui dit-il. Enfin, mon ami, la Providence va vous récompenser de vos longues années d'épreuves et de tristesse. Thrée vous aime, et hier le vieux Borrekens vous a laissé lire dans son coeur et vous a révélé la joie qu'il éprouverait à vous nommer son fils.

Simon secoua tristement la tête. Et comme Rubens le regardait avec surprise:

--Le coeur humain est fait de bien étrange façon! lui dit-il. Maintenant, Pierre-Paul, maintenant que je suis aimé de Thrée, que son père me tend les bras pour me nommer son fils, je me demande avec effroi si non seulement j'apporterai le bonheur dans cette famille, mais encore si moi-même je l'y trouverai.

Il se tut, et tous les deux marchèrent en silence l'un près de l'autre et le front baissé.

Ce fut Simon qui releva la tête le premier.

--A tout autre qu'à vous, mon cher Pierre-Paul, je craindrais de montrer les bizarres souffrances de mon âme, mais je ne vous cacherai rien! Écoutez-moi donc, mon ami, écoutez-moi! Jeune encore, presque enfant, Dieu a mis dans mon coeur l'amour de Thrée; la fatalité me sépara d'elle et je me jetai dans une vie aventureuse, emportant avec moi l'image de cette jeune femme. Au milieu des périls et des émotions que je trouvai dans le Nouveau-Monde, elle était toujours là, devant moi, radieuse et adorée. C'est ainsi que Pétrarque aimait Laure et notre vieux Dante sa divine Béatrice.

Quand je revins en Europe, dans les Pays-Bas, je n'étais plus l'enthousiaste qui en était parti quinze années auparavant; je ne rapportais que son amour pieux pour Thrée. Il ne me restait rien de ce jeune homme, de ses croyances, de ses idées. Il n'avait gardé que le culte de la sainte idole! Les désenchantements des rêves de la jeunesse s'emparent vite du coeur, dans une vie rude passée au fond de la solitude des savanes, au milieu des sauvages, et de pis encore, des soudards espagnols! Tout enfin, jusqu'aux études médicales auxquelles je me suis livré avec l'exaltation particulière à mon caractère, ont fait de moi un homme complètement différent. Dois-je associer, le puis-je sans crime, le scepticisme à la foi naïve? mon désenchantement aux illusions de Thrée? Dois-je la condamner au devoir pénible de consolatrice et lui apporter, au lieu du bonheur qu'elle attend, la triste mission de n'avoir que des douleurs à consoler, des douleurs bizarres, mystérieuses, insensées peut-être! Les comprendra-t-elle, les devinera-t-elle, même dans mon âme?

Rubens prit les mains de Simon dans les siennes.

--Pauvre fou, lui dit-il, ne voyez-vous point que ces chagrins qui vous poignent ne sont autre chose que les conséquences inévitables de l'isolement dans lequel vous vivez? Devant la tendresse de Thrée, devant son sourire chaste et tendre, tous les fantômes nocturnes, comme dit l'office du soir, s'évanouiront pour ne plus revenir! Vous n'avez jusqu'à présent connu de l'amour que ses agitations fiévreuses, que son anxiété maladive. Vous n'avez respiré que les parfums délicieux, mais enivrants, de ses fleurs! maintenant vous en allez savourer les fruits. Croyez-m'en, mon cher Simon, vous ne tarderez point à sentir vos idées se modifier, votre front brûlant se rafraîchir, et les palpitations de votre coeur devenir moins impétueuses. Telles sont les invariables conséquences de la vie domestique dans notre vieille et sage patrie. Peut-être ne rencontrerez-vous point chez Thrée une élévation de pensées et des aspirations aussi hautes que dans votre propre imagination, mais la tendresse et le dévouement sauront y suppléer et l'élèveront jusqu'à vous. Telle était la simple et douce Isabelle Brandt, mon premier amour, et que Dieu m'a enlevée avant le temps. Peut-être cette pauvre enfant timide s'entendait-elle mieux à lire dans mon coeur qu'Hélène elle-même, malgré la supériorité de l'éducation de cette dernière et l'éclat de son intelligence! Croyez-m'en, Simon, le bonheur et le repos vous attendent près de Thrée Borrekens.

A ces mots les deux amis se séparèrent, Rubens pour se rendre à son atelier, Simon pour aller donner des secours aux malades que l'épidémie ne cessait de frapper à Anvers.

Tandis qu'il s'acquittait noblement des devoirs de sa profession, Agathe et Annetje, assises près de leur mère et penchées sur leurs carreaux à dentelles, rêvaient toutes les deux, occupées d'une même pensée, et écoutaient une voix mystérieuse qui semblait redire constamment à leurs oreilles les paroles prononcées par leur grand-père, la veille à la fin du souper.

Chacune de ces jeunes têtes les commentait à sa manière, c'est-à-dire de la même façon.

Puis elles se regardaient ensuite avec inquiétude; sachant la ressemblance de pensées que la nature leur avait donnée, plus encore peut-être que la ressemblance de visage, elles cherchaient mutuellement à deviner, non sans terreur, si toutes les deux n'étaient point sous la même préoccupation.

Pour la première fois, un sentiment de défiance s'élevait entre ces deux soeurs.

Chacune d'elles, à mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour de Simon, prêtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, à chaque déception, se répandre sur ses joues une pourpre brûlante qu'elle eût voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brisée par ces émotions nouvelles et si douloureuses, elles se levèrent brusquement par un mouvement spontané, et coururent dans le jardin, où les rayons du soleil commençaient à jeter, pour la première fois, depuis l'hiver, leurs reflets encore pâles, mais que n'en savouraient pas avec moins d'empressement maître Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre, dans l'angle d'un mur exposé en plein midi, et abrité contre le vent du nord.

Psylla, fourrée entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa tête d'un jaune d'or éclatant, et couronnée de larges écailles. Drinck, tourné sur lui-même, tenait complaisamment sa tête écartée pour ne point gêner sa compagne; maître Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck à l'épaule de Toporoo, s'en éloignait de temps à autre pour tondre de ses dents quelque petit bourgeon douteux et précoce qui apparaissait sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite à l'Indien, sans se préoccuper autrement de la fumée qui sortait de la bouche du sauvage, et qui n'était pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient été les témoins, un médiocre objet de surprise et même d'effroi.

Toporoo passait des heures entières, comme en ce moment, à porter à ses lèvres un rouleau de certaines feuilles sèches, allumé par un bout dont il aspirait la fumée; fumée qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs et d'une odeur inconnue. Aussi, en général, les bonnes gens du peuple le regardaient comme un véritable démon, ne se nourrissant que de feu, et ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher à entrevoir ses cornes sous le bonnet orné de plumes qui couvrait son front tatoué de dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes molles.

Plus tard, les enfants de ces mêmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser d'être d'excellents chrétiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer une partie de leur temps à humer les vapeurs qui leur semblaient alors si diaboliques.

Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son _tabaco_: c'est ainsi que l'on appelait, à cette époque, un cigare. Il ne soulevait même pas ses paupières appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo était resté, en apparence, plus étranger à la famille Borrekens que la couleuvre Psylla elle-même. Au rebours du sauvage, la vieille Juive faisait partie de cette famille et avait trouvé moyen de se rendre indispensable à la dame Thrée, dont elle augmentait chaque jour les recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grâce à l'adresse avec laquelle elle s'entendait à satisfaire leurs moindres caprices. Habituée à une obéissance respectueuse envers leur mère et leur aïeul, Agathe et Annetje n'étaient point fâchées de trouver chez la vieille Aziza une complaisance un peu servile.

Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant à leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles: quant à maître Bob, il s'élança d'un bond sur l'épaule d'Annetje, pour laquelle il éprouvait, on le sait, une vive amitié, et allongea un coup de patte à l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe, avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'écureuil, habitué à se voir traité révérencieusement par tout le monde, excepté par elle. Il en résulta de cette aversion, nous l'avons déjà dit, que l'intelligent animal parvenait, toujours sans la moindre hésitation, à se montrer plus habile que son maître lui-même à distinguer les deux soeurs l'une de l'autre, tandis que souvent Simon et même le vieux Borrekens hésitaient entre elles. Maître Bob, du premier regard, savait s'il avait à faire à Annetje ou à Agathe. Dans le premier cas, il épanouissait sa queue, il la déployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en l'air: en présence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-même, s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue queue de manière à laisser le moins de prise possible aux provocations de l'ennemi.

En ce moment, Simon entrait dans le jardin.

--Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre Bob! Pourquoi donc cette guerre acharnée contre le malheureux?

--Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, répondit Agathe, qui tira si vivement la moustache de maître Bob, que celui-ci, furieux, imprima ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de quelques gouttes de sang.

--N'importe! dit Agathe. Tu me reconnais, Bob; il faudra que je tourmente notre ami, pour qu'il apprenne aussi à me distinguer de ma soeur!

--Et pourquoi donc apprendrais-je à vous distinguer de votre soeur, méchante enfant? pour qu'au lieu de deux filleules je n'en aie plus qu'une?

--Oui, mais du moins elle sera réellement la vôtre! reprit Agathe.

--Voilà bien un propos de jeune fille! N'occupez vous point toutes les deux la même place dans ma tendresse? Mon coeur vous sépare-t-il l'une de l'autre, vous que Dieu a faites si semblables? Vous qui ne vous quittez jamais? Vous voudriez donc que, comme maître Bob, j'en aimasse l'une davantage et l'autre moins? Agathe, je suis sûr qu'Annetje ne pense point ainsi!

Annetje détourna la tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait empêcher de couler sur ses joues.

--Voici déjà un heureux effet de vos paroles, Agathe! continua Simon: vous faites pleurer votre soeur! Allons! trêve à ces enfantillages; je ne saurais et je ne veux point vous reconnaître l'une de l'autre.

En achevant ces mots, il prit les deux soeurs par la main, les attira dans ses bras, et déposa sur le front de chacune d'elles le baiser qu'il leur donnait tous les soirs à son retour.

--Maintenant, fit-il, je ne saurais plus savoir laquelle de vous est Annetje ou Agathe.

Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Annetje appela maître Bob, qui s'était perché gravement sur une branche d'arbre pour regarder les jeux de son maître et des jeunes filles. Agathe montra du doigt sa soeur, et dit à Simon:

--Voici Annetje!

Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance à ce badinage. Toporoo, qui continuait à humer lentement son _tabaco_, suivit des yeux Agathe et Annetje.

Les deux soeurs, pour la première fois peut-être, marchaient l'une près de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul le jour de leur naissance. Pensives, la tête penchée sur la poitrine, elles suivirent lentement la longue allée du jardin, et arrivèrent sur le seuil du corps de bâtiment sans avoir échangé ni un mot, ni un regard! Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans le parloir où leur heureuse mère rêvait, avec une joie digne du ciel, à Simon, à Simon qui, tout à l'heure, était venu lui dire:

--Thrée! Thrée! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais à tenir fermés à la lumière. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui me conduira vers le ciel; vous me réconcilierez avec la vie et avec moi-même! Quand me permettrez-vous de vous mener à l'autel?

--Nous allons arriver aux premiers jours de Carême, dit-elle d'une voix tremblante: Vienne Pâques, et vous demanderez à mon beau-père Borrekens s'il consent à vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime, Simon!

--Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thrée! Pourquoi différer un bonheur si grand pour moi?

--Parce que l'Eglise ne célèbre point de mariages pendant le Carême, mon ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-même, j'eusse voulu vous imposer un nouveau délai? Sommes-nous donc si à plaindre, maintenant que vous croyez à mon amour, comme j'ai toujours cru au vôtre, Simon?

Elle s'inclina et lui présenta pudiquement sa joue: puis elle posa elle-même ses lèvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser qu'ils échangèrent.

Le coeur de dame Thrée était tellement plein de félicité, qu'elle ne remarqua point, à leur retour, la tristesse de ses deux filles.