Les Filleules de Rubens, Tome I
Chapter 3
--La belle journée, hein? compère, s'écria Borrekens avec enthousiasme et en s'essuyant le front. C'est une fête qui marquera dans ma vie et dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour témoin, tout le Serment des Arquebusiers, vêtus de leur costume de fête et formant la haie! La femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des présents dignes d'un roi, et les acclamations de la foule! Ah! la belle journée, Simon, la belle journée!
--Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette splendeur! répondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne manquait pas d'amertume.
--Voilà bien les jeunes gens, répondit Borrekens, qui ne veulent rien accorder ni au talent, ni au rang, ni à la fortune! Dans nos réunions des Arquebusiers, quoiqu'un des derniers arrivés, n'es-tu pas écouté et considéré? N'y jouis-tu pas d'une supériorité marquée sur tous nos compatriotes? A chacun, garçon, à chacun sa supériorité et son mérite, laisse quelques-uns t'éclipser, toi qui en éclipses d'autres.
--Vous avez raison! mynheer Borrekens, répliqua Simon en soupirant. Et, néanmoins, cette journée m'a été douloureuse. Heureusement que dame Thrée ne m'a point vu donnant la main à dame Godecharles, au milieu des rires de chacun.
--Et si Thrée l'eût vu, mon ami, elle se fût dit: Voilà un bon garçon qui fait galamment son devoir, et, qui a la franche bonne volonté de m'être agréable. Allons! embrasse-moi, et un autre jour, montre-toi plus raisonnable, et ne sois pas mécontent de ton lot. Va! la place quotidienne qu'occupe, au coin de la cheminée, l'ami obscur, n'est-elle pas préférable au fauteuil doré où l'on assied l'hôte d'un soir?
Là-dessus, le digne bourgeois appela sa servante, et lui enjoignit de recouvrir sur-le-champ, avec le plus grand soin, les riches meubles sur lesquels s'étaient assis Rubens, Buckingham et dame Rockox.
Le lendemain, la maison du roi des Arquebusiers se trouva aussi calme qu'elle avait été bruyante la veille.
Sauf la servante, aidée de quelques femmes du voisinage, qui s'évertuaient à faire disparaître les dernières traces de la fête, à replacer dans les armoires la vaisselle des grands jours, et à fermer les appartements qui ne s'ouvraient que dans les solennités de famille, tout était solitaire et silencieux.
Simon arriva et fut reçu par Thrée qui, nonchalamment couchée dans un fauteuil, donnait aux travaux de la servante et de ses aides le coup-d'oeil de la maîtresse du logis, bien autrement perspicace que le regard du maître.
C'était le second jour qu'elle se levait depuis la naissance de ses filles, et ses traits encore languissants gardaient une empreinte de pâleur qui lui séyait à merveille.
Simon, qui ne s'attendait point à rencontrer la belle-fille de mynheer Borrekens, ne put cacher son émotion et se prit à rougir comme une jeune fille.
Thrée le reçut avec une bienveillance qui ravit le jeune homme et qui ne contribua qu'assez médiocrement à calmer son trouble.
--Eh! bonjour, compère, lui dit-elle; venez embrasser votre filleule, et dites-moi si vous avez vu un plus bel enfant.
Elle se pencha sur le berceau placé à côté d'elle, en souleva le rideau et lui montra les deux petites filles qui dormaient paisiblement.
--Par mon saint patron! dame Thrée, dit-il après avoir considéré quelque temps les jumelles, il me serait tout à fait impossible de distinguer ma filleule de sa soeur. Je ne le pourrais point, quand bien même mon salut en dépendrait.
--C'est comme mon père! c'est comme la sage-femme elle-même!... Ils ont besoin de regarder la cicatrice du bras de ces enfants, pour les distinguer! Moi, il me suffit d'un regard, et cependant, mynheer Simon, quelle ressemblance! On a séparé leurs deux corps qui n'en faisaient qu'un seul, mais leurs âmes sont restées étroitement unies. Elles s'éveillent et s'endorment à la même heure, crient ensemble, s'apaisent ensemble et approchent ensemble leurs lèvres de mon sein.
Je suis certaine qu'elles me souriront le même jour, que leur première dent éclora le même jour et qu'il en sera de même quand elles diront papa et maman. Ah! Dieu est bien grand et bien miséricordieux, dans les joies qu'il donne aux mères! Aussi, ajouta-t-elle avec exaltation, à mes enfants ma vie tout entière, à eux seuls et à toujours!
Elle se pencha pour déposer un baiser sur le front de ses deux petites filles. Elle ne vit point une larme mal réprimée qui s'échappait de dessous la paupière de Simon et glissait le long de ses joues.
Le jeune homme alla regarder par la fenêtre une voiture de brasseur qui passait et resta trois ou quatre minutes à contempler ce spectacle insignifiant, comme s'il l'eût intéressé de la manière la plus vive.
Rien, désormais, ne troubla plus le calme et le silence de la maison de mynheer Borrekens, si ce n'est, toutefois, une visite que fit Rubens à sa commère, ainsi qu'il se plaisait à la nommer. Rubens annonça à la jeune femme qu'il comptait repartir sous peu de jours pour Londres, avec le duc de Buckingham. La jeune femme le reçut avec timidité, rougit lorsque l'artiste entra, rougit chaque fois qu'il lui adressa la parole, et rougit surtout lorsqu'en prenant congé d'elle, il lui baisa la main avec autant de respect que si c'eût été une reine.
Au moment où Rubens quittait dame Thrée, Simon arriva chez cette dernière, qui le reçut avec affection.
--Ah! mynheer Simon, lui dit-elle en souriant, vous faites bien de venir me voir, pour me rendre un peu de gaîté et de calme. J'ai reçu la visite de mon illustre compère le chevalier Rubens; elle m'a toute troublée, j'avais beau me dire que j'étais une sotte; je me sentais émue sous son regard comme un enfant, quoiqu'il fît de son mieux pour se mettre à ma portée. Mynheer Simon! mynheer Simon! je préfère bien aux parrains riches et grands seigneurs les parrains modestes et de ma condition, comme vous.
Ce soir-là, le paradis fut dans le coeur de Simon, et jamais Thrée ne l'avait vu aussi heureux.
Une année s'écoula sans rien changer à la vie monotone de la famille Borrekens, si ce n'est toutefois que les deux petites filles commençaient à marcher, et que leurs lèvres roses bégayaient déjà quelques mots qui faisaient s'extasier leur mère, mynheer Borrekens et Simon van Maast.
Simon van Maast ne manquait jamais d'arriver, tous les soirs, à la même heure, chez mynheer Borrekens: il saluait Thrée avec la même inflexion de voix, s'asseyait invariablement à la même place, et sitôt qu'il était assis, tirait de sa poche quelque jouet ou quelque friandise; les deux petites jumelles étaient déjà là debout devant lui les yeux fixés sur les mains de Simon, et plus curieuses qu'avides de voir ce qu'il en allait tirer. C'étaient ensuite des cris de joie, des battements de mains, des baisers sans fin! Cette scène, pour recommencer chaque jour, n'en intéressait pas moins ses spectateurs et ses acteurs habituels: personne ne s'en fatiguait: et si elle n'eût point eu lieu, il eût manqué quelque chose aux deux petites jumelles et à dame Thrée elle-même.
Simon était devenu un membre de la famille. Il ne se donnait point un dîner chez le roi des Arquebusiers, sans que Simon n'eût sa place à table. Chacun l'aimait au logis, depuis le chien qui venait frotter sa robe soyeuse contre les jambes du jeune homme, jusqu'à mynheer Borrekens, à qui une journée sans voir Simon eût paru, ainsi qu'il aimait à le dire, longue comme un jour sans pain. Les enfants l'adoraient, dame Thrée elle-même regardait la pendule, quand par hasard Simon se trouvait en retard de quelques minutes. C'était donc une vie douce et heureuse dans son uniformité que menait cette famille. Chacun, du reste, vivait par Agathe et par Annetje: c'est ainsi qu'on nommait les deux jumelles.
Il était impossible de trouver une ressemblance plus absolue que celle qui existait entre ces deux enfants. Non-seulement leurs traits et leur taille se trouvaient identiquement les mêmes, mais encore le son de leur voix, leurs gestes et leur démarche! On eût dit que le lien mystérieux par lequel la nature les avait unies à leur naissance existait encore malgré l'opération audacieuse du chirurgien anglais. Elles se levaient ou s'asseyaient ensemble, agitaient les mains ensemble, formaient le même désir ensemble, agissaient, allaient, venaient, souffraient, souriaient, pleuraient ensemble! toujours ensemble! D'ordinaire elles se tenaient les bras passés autour du cou l'une de l'autre, comme à regret de ce qu'on eût coupé le noeud qui les attachait, et qu'on les eût séparées en deux. Simon van Maast, pas plus que mynheer Borrekens, ne savait distinguer la filleule de Rubens de la filleule du jeune homme, Annetje d'Agathe et Agathe d'Annetje. A vrai dire elles n'avaient qu'un seul parrain, Simon van Maast, et elles lui donnaient toutes les deux ce doux nom. Elles ne connaissaient point Rubens, qui depuis deux ans, depuis leur naissance, avait quitté Anvers. En revanche, elles adoraient l'excellent jeune homme, qui n'arrivait jamais près d'elles sans leur apporter un témoignage de sa sollicitude.
Au milieu de tout ce bonheur, de cette intimité qui lui avait donné une famille à Anvers, il manquait néanmoins quelque chose à Simon; il n'était pas heureux, il regardait parfois avec une tristesse profonde dame Thrée, qui ne vivait que par ses enfants et pour ses enfants, ne s'occupait que d'elles et semblait étrangère à tout ce qui n'était point elles.
Le grand secret de cette tristesse, c'est que Simon aimait éperdument dame Thrée, et que celle-ci, ou ne s'en apercevait pas, ce qui était fort triste pour Simon, ou feignait de ne point s'en apercevoir, ce qui était plus triste encore!
Un jour cependant, il s'enhardit, et osa faire l'aveu de son amour à dame Thrée.
--Simon, lui dit-elle, vous me faites du chagrin en me parlant ainsi; je vous aime comme un frère; comme un frère dévoué et tendre! Mais Dieu m'est témoin qu'il n'y a pas de place dans mon coeur pour une autre affection. Je ne saurais, sans impiété, oublier la tendresse et la reconnaissance que je dois au père de mes enfants. Il m'a aimée, il m'a épousée pauvre orpheline, réduite à vivre du travail de mes mains; il m'a donné son nom! je lui dois les saintes joies de la maternité, et vous voudriez que je portasse un autre nom, et que je pusse mêler à ses enfants des enfants qui ne fussent pas les siens! Non, Simon, non! Je serai fidèle à mon mari, et je ne donnerai point à son père le chagrin de voir la mémoire de son fils trahie par la bru qu'il a recueillie chez lui, et par l'ami qu'il aime comme un fils!
Simon écouta ces paroles de Thrée silencieusement, la tête baissée sur la poitrine et les yeux pleins de larmes.
Quand Thrée eut fini et qu'elle lui tendit la main en signe de bonne amitié, il porta cette main à ses lèvres, embrassa les deux enfants et sortit précipitamment, sans pouvoir proférer une parole, tant sa poitrine était pleine de sanglots!
Le lendemain, Simon van Maast ne vint point faire à la famille Borrekens sa visite accoutumée.
Le roi des Arquebusiers, inquiet de cette absence, alla, le soir même, s'informer chez son ami des motifs qui pouvaient le retenir chez lui.
Là il apprit que Simon van Maast s'était embarqué la nuit précédente pour le Nouveau-Monde avec un capitaine espagnol de ses amis, qui venait de mettre à la voile pour ces contrées découvertes par Christophe Colomb.
Quand il vint dire cette nouvelle inattendue à Thrée, elle fondit en larmes et elle se fit amener ses enfants qu'elle serra convulsivement dans ses bras en les couvrant de baisers.
CHAPITRE IV.
LE MÉDECIN DE LEYDE.
La vie est si calme et si douce dans la famille flamande, que son histoire en serait presque ennuyeuse à conter comme celle des peuples heureux, suivant l'expression de Montesquieu.
Mais, si le retour presque quotidien des émotions calmes et d'une profonde sérénité manque d'intérêt pour le lecteur, habitué aux drames de l'existence orageuse et passionnée des héros de romans, en revanche, c'est le bonheur pour ceux à qui la Providence a fait cette douce monotonie. Montaigne professe que l'habitude est une seconde nature, si ce n'est la nature elle-même. En Flandre, tout était alors habitude dans la famille bourgeoise.
Aussi, seize années après le baptême des deux jumelles et le départ de van Maast, rien n'était changé dans la maison de mynheer Borrekens, si ce n'est que l'âge avait blanchi les cheveux jadis grisonnants du roi des Arquebusiers; sa taille, autrefois droite et fièrement cambrée en arrière, commençait à se courber, et il lui fallait maintenant s'appuyer sur un bâton, pour achever lentement, sur le port, la promenade qu'il avait contracté depuis cinquante ans l'habitude d'y faire.
Dame Thrée, de son côté, avait éprouvé la modification du temps: sa beauté n'avait rien perdu de son éclat: seulement cette beauté avait pris un caractère imposant. A la timidité naïve qui, au moindre incident, couvrait ses joues, son cou et sa poitrine elle-même de la plus belle pourpre, avait succédé une assurance modeste et calme; sa taille, moins svelte, ne manquait pourtant point encore de souplesse, mais son bras était devenu plus potelé et sa main plus blanche. Il n'y avait ni une ride à son front, ni une trace de fatigue sur son beau visage, qui pouvait rivaliser, par sa pureté, avec les chefs-d'oeuvre de l'art antique. Les femmes de la Frise, ainsi que les femmes d'Arles, ont conservé, comme on le sait, ce type admirable dont Rome et Athènes se montraient si passionnément éprises.
Dame Thrée paraissait la soeur aînée de ses deux filles, dont la beauté était devenue populaire à Anvers. On accourait sur le seuil des maisons pour voir passer les deux enfants nées le même soir, qui n'avaient un instant formé qu'un seul être et dont la ressemblance était si grande, si identique, que leur grand-père lui-même ne pouvait distinguer Aegtje d'Annetje, diminutifs pleins de grâce, en langue flamande, des noms d'Anne et d'Agathe. Dame Thrée savait seule les reconnaître à de certaines inflexions de voix, à de certaines attitudes où d'autres ne pouvaient rien apercevoir.
Pour rendre l'illusion encore plus complète, Agathe et Annetje n'allaient jamais que vêtues exactement du même costume. Chaque jour, quand leur mère les conduisait à la messe, le dimanche aux offices et le soir à une promenade dans la partie la plus solitaire du port, on ne pouvait se lasser d'admirer le merveilleux de cette ressemblance! Toutes les deux semblaient mues à la fois par une même volonté; leur mère elle-même restait en extase devant cette spontanéité de sensation et de pensée. Elles se levaient en même temps l'une que l'autre, éprouvaient à la fois les mêmes émotions, souffraient ensemble, étaient toujours ensemble. Quand un sourire entr'ouvrait les lèvres d'Agathe, assise près de sa mère et penchée sur la dentelle dont elle entremêlait les bobines, le même sourire entr'ouvrait les lèvres d'Annetje également courbée sur son ouvrage. Si Annetje devenait rêveuse, la même rêverie jetait son voile sur le front d'Agathe.
Hélas! cette sympathie absolue, cette existence double ne se manifesta un jour que trop cruellement pour la pauvre mère. Un matin, les deux soeurs descendirent près de dame Thrée, tristes sans motifs et accusant chacune de vagues souffrances. Depuis lors, un mal mystérieux, et contre lequel vinrent échouer l'art et la science de tous les médecins d'Anvers, se prit à consumer lentement les jumelles. La maladie marchait avec une égale et régulière cruauté pour les deux pauvres enfants. Chaque jour, les mêmes symptômes alarmants se manifestaient chez l'une comme chez l'autre. Leurs pouls battaient des mêmes pulsations; quand la fièvre venait accélérer ces pulsations, le vieux médecin de la famille en comptait avec épouvante le même nombre chez Agathe comme chez Annetje.
Cependant la maladie prenait un caractère de plus en plus alarmant. Le vieux médecin n'osa plus garder seul une responsabilité qui commençait à l'inquiéter, et provoqua une consultation de médecins les plus éclairés de la ville. Nul ne comprit rien à ce mal qui ne ressemblait en rien aux affections produites par le climat humide et froid d'Anvers. C'était à la fois une fièvre dévorante et une langueur pleine d'accablement; aucun des moyens connus de la science ne pouvait parvenir à arrêter, ni même à diminuer les accès de ce mal étranger.
Chaque jour, le chagrin vieillissait d'une année le pauvre mynheer Borrekens, qui, jusqu'alors, avait si vaillamment résisté aux outrages du temps.
Un matin, il se rendit chez Rubens, pour lui demander conseil. Quoiqu'il le vît rarement, le grand peintre n'en était pas moins l'oracle et le suprême recours du vieillard dans les rares circonstances de sa vie, qui prenaient un caractère de gravité.
De grands changements étaient aussi survenus dans l'existence de Pierre-Paul Rubens. La douce et simple Isabelle Brandt était morte, et l'artiste avait convolé en secondes noces, avec la belle Hélène Froment. Cette alliance avait donné encore plus d'animation et de somptuosité à la maison déjà princière de l'illustre artiste.
Hélène, fière de sa naissance, de sa beauté, de sa fortune immense et de la gloire de son mari, se trouvait entourée d'une véritable cour, sur laquelle elle régnait en reine, et dont Rubens était le sujet le plus obéissant. Éperdument épris de la beauté et de l'esprit de sa femme, Rubens ne voyait que par les yeux d'Hélène, ne sentait et n'agissait que par sa volonté et eût offert sa vie pour éviter un chagrin à l'objet de sa passion.
Celle-ci, comme toutes les femmes comblées des trésors d'un immense amour, abusait un peu de l'empire qu'elle exerçait sur son mari pour le tyranniser de temps à autre, et lui faire sentir le poids du joug qu'il s'était imposé lui-même. Hélène, triste ou moins tendre, jetait Rubens dans un véritable chagrin; un mot caressant, un sourire d'Hélène consolait et enivrait Rubens. Ce sont seulement les nobles natures qui subissent ainsi avec faiblesse le joug de l'amour. «Agneaux près des femmes, lions devant l'ennemi,» avait coutume de dire Henri IV, qui se connaissait en ce genre d'agneaux et de lions.
Lorsque mynheer Borrekens arriva dans l'hôtel de Rubens, et qu'il demanda à parler à son compère, les valets que l'artiste avait amenés d'Angleterre et d'Italie reçurent avec assez d'impertinence le vieillard, et refusèrent de le laisser pénétrer jusqu'à leur maître.
Il fallut qu'il inscrivît son nom sur un registre, et qu'il revînt, le lendemain, savoir quel jour le chevalier Rubens pourrait l'admettre à une de ses audiences. Tels étaient les ordres que leur avait prescrits madame Rubens.
Mynheer Borrekens remit son chapeau sur sa tête pour s'en retourner chez lui; mais il pensa à la douleur de Thrée et aux souffrances d'Agathe et d'Annetje: il demanda à être admis près de madame Rubens.
Les valets se prirent à rire du bonhomme qui croyait arriver ainsi jusqu'à la plus grande dame d'Anvers.
--Le chevalier Rubens pourrait, seul, vous valoir cet honneur, lui dirent-ils, d'où venez-vous donc, mon brave homme?
Et un grand reître, chargé du soin des chevaux, se disposait à faire quelques plaisanteries brutales au vieillard, lorsque Rubens vint reconduire, jusque sur le seuil de son hôtel un visiteur de haut rang.
A la vue de mynheer Borrekens, il courut à lui, lui prit affectueusement les mains, et l'emmena dans son atelier, à la grande stupéfaction des valets.
--Et maintenant, dit Rubens, asseyez-vous là, mon compère, et tout en travaillant, permettez-moi de vous gronder de la rareté de vos visites. Voici près de trois ans que je ne vous ai vu!
--Mynheer le chevalier n'était point à Anvers à l'époque du nouvel an et de sa fête, répondit mynheer Borrekens.
--Et vous ne pouvez venir visiter votre compère à d'autres époques qu'en ces jours solennels? Eh! mynheer Borrekens, en sommes-nous à nous traiter avec tant de cérémonie?
Mynheer Borrekens eut bien envie de lui parler de l'accueil que la valetaille de l'hôtel venait de lui faire, et de l'impertinence du grand palefrenier reître; mais il fit réflexion qu'après tout il valait encore mieux garder le silence sur ce sujet, et il se mit à regarder avec une admiration qui pouvait faire admettre en ce moment un peu de préoccupation et de surdité la toile qu'achevait de peindre Rubens, et qui n'était rien moins que l'_Érection de la Croix_, ce divin tableau, comme l'appelle, à juste titre, le licencié Michel, historien de Pierre-Paul Rubens.
--Vous ne m'avez point dit le motif qui me valait votre visite, mon compère? dit Rubens. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être agréable?
--Je viens vous demander un bon conseil, mynheer le chevalier. Je ne sais plus à quel saint me vouer. Ma fille est au désespoir. Les deux enfants se meurent d'un mal inconnu, et contre lequel la science des médecins ne peut rien.
Rubens laissa le pauvre père entrer dans tous les détails que lui suggéra sa douleur. Ce coeur noble savait qu'écouter avec compassion ceux qui souffrent, c'est déjà les consoler.
--Mon compère, lui dit-il, tout n'est peut-être point perdu. J'ai ouï conter précisément, la semaine dernière, par un de mes amis qui arrivait de Leyde, qu'il se trouvait dans cette ville un médecin possédant un secret merveilleux pour triompher des fièvres les plus rebelles. Ce médecin arrive du nouveau monde que Christophe Colomb a découvert le siècle dernier.
Cet ami ne doit pas encore avoir quitté Anvers; je vais l'envoyer quérir, et il nous donnera les renseignements nécessaires.
--Je le savais bien, moi, que vous nous trouveriez une planche de salut! Béni soit le jour où je vous ai connu!
--Et où vous m'avez fait donner, au Serment des Arquebusiers, un tableau pour un terrain en litige, selon vous, et qui ne m'appartenait que trop légitimement.
Un sourire passa sur le visage attristé de mynheer Borrekens, qui feignit néanmoins, une seconde fois, de ne pas entendre et de s'absorber, plus que jamais, dans la contemplation de l'_Érection de la Croix_.
Cependant, Rubens avait donné l'ordre à un des élèves qui l'entouraient de se rendre près de son ami de Leyde et de le lui amener.
Une demi-heure après, l'étranger accourait avec empressement; Rubens, tout en faisant courir le pinceau sur la toile, lui exposa, en peu de mots, ce qu'il voulait savoir de lui.
--En effet, répondit le marchand, il se trouve à Leyde un médecin tel que vous le dites, si l'on peut appeler du nom de médecin un homme jeune encore qui vit dans une profonde solitude, et qui reste enfermé toute la journée dans une maison où personne ne pénètre.
D'où vient-il? On n'en sait rien! Un beau jour, il a débarqué à Amsterdam, est venu à Leyde, y a fait emplète d'une maison qui s'y trouvait à vendre dans un quartier solitaire, sans autre serviteur qu'un sauvage à peau rouge; encore cette peau était-elle peinte de la manière la plus bizarre; ce qui le fait ressembler à un démon plutôt qu'à un homme. Une vieille juive qui se mourait de misère et de faim a été recueillie par le médecin mystérieux, et elle est chargée de faire au dehors toutes les emplettes nécessaires au ménage. Enfin, on parle de bêtes étranges et inconnues, qui peuplent la maison du sorcier péruvien, comme disent les bonnes gens à Leyde.
--Et le remède pour la fièvre? demanda Rubens.