Les Filleules de Rubens, Tome I
Chapter 2
--Vous avez raison, mon maître; mais, objecta Rubens, qui se plaisait à ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le géant Christophe, portant le Christ enfant sur son épaule, est un saint apocryphe que le Martyrologe n'admet qu'avec défiance? Voyez dans ce tableau, cinq figures portant le corps de notre divin Maître. Je vous ai fait cinq Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a lieu d'être satisfait.
Mynheer Borrekens hocha la tête.
--Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens, laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer Borrekens le géant qu'il désire.
--Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre!
--Mais puisqu'il ne vous satisfait point?
--Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût.
--Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer Borrekens? Je ne m'en doute pas.
--Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez.
--Je vous jure que non, sur mon âme!
--Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet.
--Vous me rendrez service en me l'apprenant.
--Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets?
--Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez à Rubens; chaque volet a deux faces.
--Mylord, répliqua le bourgeois, je ne m'attendais point à cette objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entière est tant habituée à admirer la munificence, que la renommée en est arrivée jusqu'à un pauvre marchand d'Anvers comme moi.
--Bien riposté, sur mon âme! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon à entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la tête et du bonnet, au besoin.
--Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint Christophe; un vrai géant, un bâton à la main, un petit Jésus sur l'épaule, et passant une rivière à gué. Toutefois, je ne le ferai qu'à une condition.
--Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'écria Borrekens dont les yeux étincelaient de joie.
--Il s'agit de choses moins précieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des nôtres, et venez nous tenir compagnie, le verre à la main.
--J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment ne voulez-vous pas qu'on vous aime!
Et, saluant jusqu'à terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la ville d'Anvers.
Tandis qu'il se retirait, Buckingham échangea un sourire avec Rubens.
--Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les plus naïfs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme, la loyauté en personne, m'a, par dévouement au Serment auquel il appartient, extorqué un tableau par des moyens que ne désavouerait point le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improvisés, un beau matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas été longtemps la dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, à parler sérieusement, je n'étais pas fâché d'être agréable au Serment des Arquebusiers, dont mon père a plus d'une fois éprouvé la fidélité, lorsqu'il était conseiller au sénat d'Anvers.
--Rubens, Rubens, vous êtes plus grand seigneur que moi!
--Cet homme, continua Rubens, dont l'âpreté nous amuse, a, je le tiens pour certain, quelque bonne oeuvre secrète, quelque grande et noble action inconnue à laquelle il dévoue sa fortune et sa vie.
Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se rendait à son logis pour annoncer à sa belle-fille l'honneur qu'il allait avoir de dîner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui faisait l'orgueil de la ville d'Anvers.
Il trouva Thrée, comme d'habitude, assise près de la fenêtre, dans son grand fauteuil, et rêvant tour à tour aux chagrins du passé et aux joies de sa maternité prochaine.
L'oeil du vieux bourgeois étincelait tellement de satisfaction que la jeune femme lui dit, avec le sourire mélancolique et tendre qui séyait si bien à ses traits pâles:
--Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon père?
--Un grand honneur, du moins, répliqua Borrekens, sans songer à dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dîner aujourd'hui chez le chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent à peindre des volets pour notre tableau du Serment. Je t'ai déjà parlé de cette affaire, je te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de Malines, que je fasse honneur à mon hôte.
En ce moment, Simon van Maast passa devant les fenêtres de Thrée, et lui ôta respectueusement son chapeau; elle lui répondit par un signe affectueux de la tête.
Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la main à son ami, sans que celui-ci répondît.
--Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il.
Et il se revêtit, dans sa chambre, de ses vêtements de fête.
Quand il redescendit radieusement paré, Simon van Maast retraversait de nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thrée, sans apercevoir mynheer Borrekens.
--Par saint Christophe! voici un compère bien distrait! remarqua le bourgeois. Adieu, ma chère bru.
Et il s'élança dans la rue avec une légèreté de jeune homme! En quatre enjambées, il avait rejoint Simon, sur l'épaule duquel il frappa vivement.
Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme pris en faute.
--Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans me voir.
--Pardon, mynheer Borrekens, mais j'étais préoccupé et distrait.
--Il paraît toutefois que la préoccupation et les distractions ne sont que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant.
Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens était trop heureux ce jour-là, pour montrer même un peu de cruauté à l'égard du pauvre garçon.
--Ecoute, dit-il, parlons sérieusement. Nos veuves flamandes ne sont point si promptes que tu le crois à se consoler en secondes noces. Mon pauvre fils était le premier, le seul amour de Thrée; ils s'étaient fiancés l'un à l'autre cinq ans avant de s'épouser, et il n'a pas fallu moins de tant d'amour pour me décider à laisser partir mon fils pour la Frise. Plût à Dieu même que je n'y eusse jamais consenti! Peut-être en ce moment Thrée et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il y a, mon cher Simon, que tu es un brave garçon que j'aime et que je ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme averti en vaut deux. Te voilà averti, arrange-toi donc pour valoir deux hommes.
Là-dessus, comme il était arrivé devant l'hôtel de Rubens, il serra la main à Simon van Maast et le laissa là un peu étourdi et fort déconcerté.
Rien n'échappe à ce diable d'homme, dit-il: il a déjà lu mieux que moi dans mon coeur! Il a raison, Thrée ne saurait jamais m'aimer. Allons! je n'ai pas de bonheur, je ne puis réussir à rien. Il en sera de cet amour comme du reste de ma vie!
Notez que l'ingrat qui parlait ainsi était jeune, l'un des garçons les mieux tournés d'Anvers, d'une santé à toute épreuve, et qu'il jouissait d'une honnête aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie matérielle. Et il se plaignait du sort!
Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destinée, le coeur de mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage en trahît rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands seigneurs, où sa bonne figure n'était certes pas la plus mal encadrée, sans prétentions exagérées comme sans fausse humilité, il faisait preuve d'un tact extrême, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en montrant le rare mérite de rester fidèle à son caractère de bourgeois. Il ne s'en départit point un seul instant, et il sut si bien se gagner les bonnes grâces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir à table, placé à ses côtés.
Il réussit aussi bien près de madame Rubens, cette belle et poétique Isabelle Brandt, sortie elle-même de la bourgeoisie anversoise, et dont la merveilleuse beauté a été immortalisée tant de fois par le pinceau de son mari.
Le dîner touchait à sa fin, et déjà des choeurs de chanteurs et de musiciens commençaient à se faire entendre, lorsque tout à coup un des serviteurs de Rubens se pencha à l'oreille de mynheer Borrekens et lui dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit de la salle à manger dans un trouble extrême et sans même adresser ses excuses au maître de la maison.
Tandis que les convives de Rubens se préoccupaient d'un départ aussi prompt qu'imprévu, mynheer Borrekens, sans même se donner le temps de reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de course et avec une légèreté toute juvénile. Il entra haletant dans le parloir et demanda d'une voix à la fois douce et joyeuse à une petite vieille vêtue de noir:
--Eh bien! tout s'est-il heureusement passé, dame Pétronille?
Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux, détourna la tête et ne répondit point.
--Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il arrivé malheur à ma bien-aimée Thrée?
--Rassurez-vous, répondit la vieille, la mère se porte aussi bien que son état le comporte.
--Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce à l'espoir qui m'a si longtemps consolé de voir mon pauvre fils renaître dans un enfant!
Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la chambre.
Aussitôt mynheer Borrekens s'élança vers un petit berceau qu'il n'avait point remarqué dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait à trouver.
--Vous m'avez fait une belle peur, dame Pétronille, avec vos airs mystérieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les bienvenus qu'un seul? Dieu soit béni de me les avoir envoyés! Hélas! ce sont les seuls qui naîtront de mon pauvre fils.
En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux enfants pour l'embrasser, mais, à sa grande surprise, on les avait placés dans le même maillot.
--Que signifie cela? demanda-t-il à la garde: le linge et la layette manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux enfants dans le même lange? Voilà une singulière idée!
--On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa voix moitié miel et moitié vinaigre dame Pétronille.
--Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'écria Borrekens avec une voix passablement irrévérencieuse pour la sage-femme; car telle était la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre patience à un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillotés ensemble. D'habitude, on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous faire parler, vous restez muette comme un poisson.
--Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un monstre! riposta aigrement la sage-femme.
Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de désespoir, écarta les langes des jumelles. Elles étaient parfaitement conformées; seulement un ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre les unissait entre elles.
A cette vue, le brave homme pâlit, et il lui fallut quelques instants pour reprendre bonne contenance.
Après tout, que Dieu soit béni! reprit-il,--cette singularité n'a rien de difforme, et j'espère d'ailleurs que la science ne sera point sans remède contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout ceci?
--On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien fallu qu'elle l'apprît, un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua la sage-femme, dont la voix cette fois était tout à fait vinaigre.
Mynheer Borrekens ne lui répondit pas et entra dans la chambre de la jeune mère, qui, après avoir embrassé son père, demanda qu'on lui amenât ses enfants.
Maître Borrekens alla les lui chercher lui-même, et les déposant dans les bras de Thrée:
--Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre fils est ressuscité deux fois pour nous!
Pendant cet entretien de Thrée et de son père, Rubens, inquiet du brusque départ de son hôte, avait envoyé un de ses serviteurs chez le roi des Arquebusiers, dont le brusque départ lui causait une vive préoccupation.
Le domestique revint apprendre bientôt à son maître la naissance des deux jumelles, et le singulier phénomène qui les attachait l'une à l'autre.
Cette nouvelle, que Rubens raconta à ses convives, produisit une vive sensation parmi eux.
--Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche.
--Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort singulier, répondit le vieillard.
--Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres.
--Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je n'hésiterai point.
--Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens.
--Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge de lui faire voir les jumelles.
Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens.
Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses; l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay rentrèrent dans la salle à manger.
--Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi singulière naissance et d'une si merveilleuse opération.
--Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère, aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait tout bonnement un muscle à détacher.
--Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie encore plus complète, j'ai pris l'engagement d'être le parrain de l'une des jumelles. J'ai promis également, milord duc, que vous assisteriez au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour célébrer cette solennité.
--Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, répondit Buckingham.
Puis faisant signe à Covelay d'avancer, il lui plaça sur la poitrine une riche chaîne d'or qu'il détacha de son propre cou.
--Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille Angleterre, lui dit-il.
CHAPITRE III.
SIMON.
Il fallait des nouvelles moins importantes pour jeter une grande émotion et une profonde joie dans la famille Borrekens, et surtout dans le coeur du roi du Serment des Arquebusiers.
Ce dernier n'était point insensible aux jouissances de l'amour-propre: sans compter la reconnaissance que lui inspirait la résolution affectueuse de Rubens, il ne se sentait pas médiocrement fier, à la pensée de pouvoir appeler le chevalier Rubens son compère, et de recevoir chez lui les amis du grand peintre, surtout le duc de Buckingham.
Lors donc que, le lendemain, Simon van Maast vint pour complimenter Borrekens sur la naissance de ses petits-enfants, et s'informer de l'état où se trouvait l'accouchée, il vit le digne bourgeois qui, les manches retroussées jusqu'aux coudes, prenait des mesures et comptait avec soin combien de convives il pourrait placer dans la grande salle de la maison.
Borrekens raconta chaleureusement et en peu de mots à Simon toutes les joies, tous les honneurs qui lui étaient arrivés depuis la veille, et conclut en le priant de l'aider de son intelligence pour résoudre le problème qui le préoccupait, et qui consistait à placer à l'aise quarante personnes, là où l'on n'en pouvait mettre que trente.
Simon, inquiet de l'accouchée, ne parlait que de Thrée, et demandait avec instance à voir les deux enfants; mynheer Borrekens répondait par les quarante convives qu'il devait faire tenir dans sa salle.
Dame Pétronille, la garde-couche, rien que cela! daigna venir en aide au pauvre Simon: elle lui fit un petit signe mystérieux, et tandis que Borrekens continuait à chercher ses combinaisons, elle conduisit le jeune homme dans une pièce voisine, et l'amena devant le berceau où se trouvaient couchées les deux jumelles.
Simon, ému jusqu'à l'attendrissement, essuya une larme et glissa dans la main de dame Pétronille deux florins qu'elle fit à son tour glisser dans l'une des deux poches de sa jupe.
--Ainsi, dit Simon, pour mieux dérober son émotion à la vieille femme, ainsi, c'est le chevalier Rubens qui sera le parrain de ces enfants?
--De l'une seulement, maître Simon! L'autre doit être tenue sur les fonds par mynheer Borghest, le doyen du Serment des Arquebusiers, et qui a rempli deux fois les fonctions de Roi de ce Serment.
--Rien d'ordinaire ne doit avoir lieu dans la destinée de ces enfants, répliqua van Maast, le vieux Borghest est décédé ce matin, subitement, au sortir de la messe.
--Est-il Dieu possible? s'écria la garde-couche en se signant. Mourir ainsi tout-à-coup! Un beau vieillard bien vert et qui ne comptait pas plus de quatre-vingts ans! Ce que c'est que de nous!... Voilà un nouvel embarras pour mynheer Borrekens! Je ne sais pas trop comment il va pouvoir en sortir, attendu que le chevalier Rubens part prochainement pour Londres avec le mylord anglais, et a demandé que le baptême eût lieu après-demain lundi. Il faut que j'aille prévenir le pauvre homme.
Et avec l'empressement que jamais une commère de cette espèce ne manque de mettre à annoncer une mauvaise nouvelle, elle courut conter à Borrekens ce nouveau surcroît d'incident, ce nouveau problème à résoudre.
Borrekens en fut d'abord assez étourdi pour laisser échapper de ses mains l'aune avec laquelle, depuis une heure, il mesurait sa salle; mais il s'en remit bientôt.
--Dieu veuille avoir l'âme du bon et respectable Borghest! dit-il, en soulevant son chaperon; mais si je perds pour parrain un vieil ami, j'en ai là un jeune pour le remplacer, n'est-ce pas, Simon?
A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il s'écria en joignant les mains:
--Moi le compère de dame Thrée? Moi tenir sur les fonts une de ses enfants? Oh! c'est trop de bonheur!
--Eh bien! occupe-toi donc des dragées, mon garçon, et va faire une visite à ta commère, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtième fois la salle en tous sens.
Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il désirait tant, car, le lundi suivant, quarante convives, réunis dans cette salle décorée avec beaucoup de goût, ne se trouvaient pas trop étroitement assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois.
A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Au contraire mademoiselle Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, était bien ce que l'on peut se figurer de plus disgracieux et de plus décrépit. Et comme si ce n'eût point été assez pour elle de son grand âge, de ses infirmités et de sa laideur, elle avait jugé à propos de rehausser tout cela par du ridicule: non-seulement son costume était d'un recherché passablement bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tête du cortège pour se rendre à l'église faillirent faire éclater le dépit que ne réprimait déjà point sans peine Simon.
Donc, tout en donnant en lui-même au diable la vieille folle, il fallut que le plus beau et le plus galant garçon d'Anvers franchît le trajet de la maison Borrekens à l'église Notre-Dame et subît les éclats de rire et les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus que venaient ensuite, après lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville, qui avaient placé entre eux le grand-père des deux jumelles, revêtu de son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers.
Au sortir de l'église, où le clergé avait déployé toutes ses splendeurs, les parrains, suivant l'usage, firent des largesses à la foule et jetèrent des pièces de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens avait chargé de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient à pleines mains de petites pièces d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau, remplir ses poches, avant de se rendre à l'église, elles se trouvaient vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent terminé les distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humilié qu'il ramena sa commère chez mynheer Borrekens.
Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs cadeaux à l'accouchée et et à la garde-couche, lorsqu'ils prodiguèrent les dragées et les sucreries à tous les assistants, Simon, qui pourtant avait presque écorné sa petite fortune pour se montrer un parrain généreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit l'impuissance de ses efforts et fut forcé de reconnaître l'écrasante supériorité de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus à ses dépens, personne ne prenait plus garde à lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce beau et généreux cavalier, dont les nobles manières gagnaient tous les coeurs.
Il ne resta donc à Simon qu'à se retirer dans un coin de la salle et à se cacher dans la foule, triste et même un peu jaloux.
Peu à peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut avec Rubens, et il ne resta dans la salle où l'on venait de boire le vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le maître du logis et Simon.