Les Filleules de Rubens, Tome I
Chapter 11
--Rassurez-vous, ma mère, reprit Agathe avec fermeté, tandis qu'Annetje pleurait dans le sein de sa mère; rassurez-vous, nous serons ici les seules à souffrir.
--Mais ne me parlez donc point ainsi, je vous le demande à genoux, mes enfants! Ne pouvez-vous donc point servir le Seigneur dans le sein de votre famille aussi bien qu'au fond d'un cloître!
--Dieu nous a appelées à lui! murmura Annetje.
--Dieu ne veut point de partage! reprit Agathe.
Thrée s'élança près de la fenêtre, l'ouvrit et respira quelques instants l'air frais qui venait frapper son visage.
--Écoutez, dit-elle, après avoir réfléchi quelques instants; une telle résolution ne saurait exiger de trop mûres réflexions. Si vous m'aimez, je vous prie, mes enfants, de cacher à tout le monde ce que vous appelez votre vocation. Dans trois mois, si vous persistez encore dans votre résolution, je consulterai mon père, mon mari et notre ami dévoué Rubens. Venez m'embrasser, essuyez vos larmes, et que Dieu daigne vous éclairer!
Trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels ni Thrée, ni Simon, à qui sa femme avait confié le désir de ses filles d'entrer en religion, fissent la moindre allusion à cette confidence douloureuse. De leur côté, Annetje et Agathe gardèrent la même réserve. Rien en apparence ne paraissait changé dans l'intérieur de cette famille, dont tout le monde enviait le bonheur, et dans le sein de laquelle s'agitait sourdement, hélas! le désespoir.
Les deux soeurs, comme d'habitude, passaient une heure à se promener dans le jardin, tous les jours, après le dîner qui avait lieu à midi, suivant l'usage de l'époque. Elles y retrouvaient maître Bob et Toporoo, aux pieds duquel se tenaient assis Brinck avec la couleuvre Psylla entre ses pattes. Toporoo, toujours accroupi au pied, d'un arbre, chantait à mi-voix des airs indiens, mais sans les accompagner de paroles. I! semblait avoir oublié et les douleurs des jeunes filles et les consolations mystérieuses qu'il leur avait apportées. Retombé dans l'impassibilité somnolente qui lui était ordinaire, il n'en sortait que pour obéir à un ordre de Simon. Alors, il se levait brusquement, exécutait avec une extrême vivacité ce que lui demandait le médecin, revenait aussitôt reprendre sa place et recommençait à chanter.
Quand se furent écoulés les trois mois d'épreuves et de réflexions imposés par Thrée à ses filles, celles-ci descendirent un matin chez leur mère.
Thrée se tenait assise près de la fenêtre du parloir et paraissait plongée dans une profonde et riante rêverie. Un petit bonnet d'enfant qu'elle achevait de garnir de dentelles de Malines s'était échappé de ses doigts et gisait sur ses genoux. Autour d'elle, on voyait étalés tous les objets qui composent une layette de nouveau-né.
En effet, déjà de mystérieux tressaillements lui avaient révélé qu'elle ne tarderait point à devenir mère une seconde fois, et la pensée des joies saintes et sans nombre que la maternité lui préparait l'avaient jetée dans la rêverie où la trouvèrent ses filles.
Pendant quelques minutes, elles restèrent là, debout et tremblantes, sans que leur mère les aperçût. En les voyant, elle tressaillit et leur présenta son front pour qu'elles y déposassent le baiser du matin. Les deux jeunes filles, après avoir embrassé leur mère, se mirent à genoux devant elle.
--Bénissez-nous, ma mère, dit Agathe, tandis que sa soeur fondait en larmes; bénissez-nous! Les trois mois de silence et d'épreuve que vous nous avez prescrits se sont écoulés. Loin de s'affaiblir, la vocation que Dieu a mise dans notre coeur est devenue plus impérieuse. Permettez-nous, ma mère, d'entrer au couvent et de consacrer notre existence au culte du Seigneur.
--Ah! dit Thrée, vous ne savez point le désespoir que vous me causez! Que voulez-vous que je devienne sans vous?
--Dieu ne vous abandonnera pas, ma mère, reprit Agathe. Il vous tiendra compte du sacrifice que vous lui faites! Il vous comblera de consolations, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, et en portant les yeux vers la layette à laquelle travaillait sa mère.
Thrée jeta un regard de terreur sur les jeunes filles; la dernière parole d'Agathe avait failli lui faire entrevoir leur fatal secret; mais elle repoussa cette pensée comme impossible et folle!
--Puisque vous le voulez, dit-elle, allez vous-mêmes annoncer à votre grand-père le cruel dessein que vous avez arrêté. Je ne me sens point le courage de lui porter un pareil coup. Allez! s'il consent à votre départ, je vous réponds d'obtenir de votre beau-père qu'il ne s'oppose point à la résolution que vous avez prise.
Agathe et Annetje sortirent en se tenant par la main, et se dirigèrent vers le jardin où se trouvait mynheer Borrekens assis au soleil et, comme d'habitude, dessinant avec sa canne des arabesques sur le sable.
--Ma soeur, dit Annetje en arrêtant Agathe, ma soeur, je n'oserai jamais!
--Viens, ne manquons pas de courage à cette heure suprême! Viens!
--Ma soeur, il en mourra! Ce coup va le tuer.
--Ecoute, interrompit Agathe, je ne puis continuer à souffrir ce que nous souffrons depuis un an! Je préfère la mort! N'es-tu donc pas comme moi? Ne sens-tu pas mille pensées funestes s'éveiller dans ta tête, allumer ton sang et agiter convulsivement ton coeur? Il y a des moments où le désespoir me ferait blasphémer contre la volonté divine! Il y va du salut de mon âme. Allons, viens!
--Ah! vous voici, mes chères filles, dit le vieillard de sa voix chevrotante, et du plus loin qu'il les aperçut. Venez vous asseoir à mes côtés! Mais qu'avez-vous donc? l'une de vous est pâle et l'autre a les yeux pleins de larmes! Quel chagrin éprouvez-vous donc?
--C'est que nous craignons de vous faire de la peine, mon père!
--Ce serait la première fois de votre vie, vous qui êtes mon bonheur!
--Viens! fuyons! Ne lui dis rien! murmura Annetje.
Agathe saisit la main de sa soeur et la retint près d'elle.
--Mon père, dit-elle, nous venons vous prier de nous conduire au couvent des Soeurs Clairisses de Malines.
--Et pourquoi donc faire? demanda le vieillard surpris.
--Nous désirons, ma soeur et moi, passer quelque temps dans la retraite.
Le vieillard allait lui adresser une objection; elle se hâta d'ajouter:
--Nous avons le consentement de notre mère, si vous nous accordez le vôtre.
--Il y a dans tout ceci quelque chose que je ne comprends point, dit mynheer Borrekens: je vais aller trouver votre mère.
Il se rendit, en effet, près de Thrée, et revint quelques instants après, pâle et se soutenant à peine.
--Votre mère m'a tout dit! Puisque vous n'êtes plus heureuses près de moi, dans la maison où vous êtes nées; puisque vous voulez que je meure sans vous voir au chevet de mon lit funèbre, partez! Demain votre beau-père vous conduira à Malines, et vous entrerez au couvent des Soeurs Clairisses.
--O mon père! rétractez ces paroles sévères; dites-nous que vous nous pardonnez! dites-nous que votre bénédiction nous suivra dans notre exil! murmura Annetje.
Le vieillard fondit en larmes.
--Vous ne savez donc pas combien je vous aime! s'écria-t-il, à travers ses sanglots. L'isolement dans lequel vous allez me laisser sera ma mort!
A deux jours de là, une voiture attendait à la porte de la maison de mynheer Borrekens, et les deux jeunes filles, enveloppées de grandes failles noires, montaient silencieusement dans cette voiture. Annetje fondait en larmes: l'oeil sec d'Agathe était brillant d'une lumière fiévreuse. Sur le seuil, éclataient en sanglots Thrée et le pauvre Borrekens.
Simon prit place dans la voiture en face des deux soeurs; le confesseur de la famille, vieux moine aux traits vénérables, s'assit à ses côtés, et la lourde machine, qui n'était autre chose qu'un chariot recouvert de cuir, se mit brusquement en marche.
Disons, en passant, que cette voiture appartenait à Rubens qui l'avait prêtée pour le voyage à Malines. A cette époque, Anvers ne comptait point une seule voiture de louage; un coche faisait, tous les jeudis, la route d'Anvers à Malines: c'était les seuls moyens de communication qui existassent entre les deux villes.
Pressées l'une contre l'autre, Annetje et Agathe se tenaient la main et priaient tout bas. Simon se laissait aller à ses rêveries et à sa douleur. Car n'aimait-il pas, comme ses propres filles, ces deux enfants qui allaient à jamais s'ensevelir dans un cloître?
Le moine disait son bréviaire.
Le soir commençait à envelopper la ville, lorsque la voiture s'arrêta devant un grand édifice, sévère de lignes et sombre d'aspect.
--Nous voici arrivés! dit Simon de sa voix douce.
Les jeunes filles tressaillirent.
Simon, après un moment de silence, ajouta:
--Ecoutez-moi, chères enfants, écoutez la voix d'un ami, d'un père! Si vous éprouvez la moindre hésitation, si vous ne sentez pas la main de Dieu qui vous pousse irrésistiblement vers la vie monastique, étouffez un vain sentiment d'orgueil, songez à votre mère qui pleure dans votre chambre déserte! Songez à votre grand-père, pauvre vieillard, à qui vous avez enlevé la plus grande des joies qu'il ait en ce monde: votre présence.
Annetje ne put empêcher ses larmes de couler; Agathe laissa échapper un soupir.
--Dieu n'est-il point partout, près du fauteuil d'un vieillard malheureux comme dans un couvent? continua Simon.
--Mes enfants, dit le vieux moine, écoutez la voix de votre beau-père! si quelque motif humain et non la volonté divine vous porte à prendre le voile.
--Allons, un bon mouvement! s'écria Simon. Ramenez la paix et le bonheur à la maison paternelle.
Et, par un geste affectueux, il prit la main des jeunes filles dans les siennes comme pour mieux les retenir.
Elles se dégagèrent vivement.
--Dieu nous appelle! s'écria Agathe. Viens, ma soeur!
En achevant ces mots, elle se précipita hors de la voiture, sans attendre que Simon lut descendu pour la soutenir. Annetje la suivit, quoique avec moins de résolution; le moine descendit à son tour et agita le marteau de la porte. Le bruit du coup qu'il frappa retentit tristement dans le cloître, et fut répété par cent échos confus. Une vieille tourière vint ouvrir.
--A la vue du moine elle fit une profonde révérence, et après avoir échangé avec lui quelques mots à voix basse, elle l'introduisit et elle introduisit ceux qui l'accompagnaient dans un parloir froid, humide, dont les murs étaient couverts complètement par des boiseries de chêne. Un crucifix, une image de la sainte Vierge et une tête de mort étaient les seuls objets qu'on vît dans cette pièce d'un aspect lugubre.
Il n'y avait d'autres sièges que des bancs en bois de chêne comme le revêtement des murs;
Quelques minutes s'écoulèrent et l'abbesse parut enfin.
C'était une vieille femme à l'aspect sévère, courbée par l'âge, et qui ne pouvait marcher qu'à l'aide d'une canne. Elle fit en entrant une profonde révérence au moine, et jeta un coup-d'oeil froid et scrutateur sur les jeunes filles.
Le moitié emmena l'abbesse près de la fenêtre et eut avec elle une conférence assez longue, pendant laquelle la religieuse ne cessa de tenir les yeux attachés sur les deux soeurs. L'entretien terminé, elle s'avança lentement vers elles en marquant chacun de ses pas du bruit de son bâton.
--Mes filles, leur dit-elle de sa voix cassée, vous êtes bien jeunes pour avoir pris irrévocablement une résolution aussi grave. Vous avez dix-sept ans à peine! songez que votre existence peut être longue encore! La vie coule lentement ici, et cette vie, ajouta-t-elle en portant les yeux autour d'elle, serait bien austère pour celles dont la vocation ne se trouverait point véritable. Nous étudierons votre vocation. Mon père, bénissez ces jeunes filles.
Le vieux moine étendit la main sur la tête d'Annetje et d'Agathe, qui étaient tombées à genoux, et il s'éloigna vivement ému.
Simon van Maast le suivit le coeur brisé et les yeux pleins de larmes.
Quelques instants après, Annetje et Agathe entendaient la porte du cloître qui se refermait lourdement sur Simon, et qui les séparait à jamais de leur famille.
Il était une heure avancée dans la nuit quand Simon rentra chez lui. Une vive agitation régnait au logis, et une sage-femme se trouvait installée dans la chambre de dame Thrée.
--Mon fils! s'écria mynheer Borrekens du plus loin qu'il aperçut son gendre, c'est Dieu qui vous ramène et qui vous a inspiré la pensée de revenir ce soir.
--Votre femme vient d'être prise de douleurs qui semblent annoncer une prochaine délivrance.
Simon s'élança dans la chambre de Thrée. Au moment où il entrait, il entendit la voix de Toporoo qui chantait:
Pourquoi sommes-nous les seuls, Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir? Toi qui es au ciel, ô belle fille du Midi! Et vous autres, pâles filles du Nord! Et moi, moi qui gémis sur la terre étrangère! Moi qui pleure celle qui est mort et celles qui vivent! Pourquoi sommes-nous les seuls, Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir? Le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel!
CHAPITRE XV.
LA FIN.
L'ordre des Clairisses, dans lequel les deux soeurs avaient voulu faire leur noviciat, est la plus sévère de toutes les congrégations religieuses. Les nonnes, astreintes à une claustration absolue, ne se nourrissent que d'aliments maigres et cuits à l'eau, marchent pieds nus, et rivalisent presque de rigueur avec les trappistes.
Annetje et surtout Agathe, qui s'accusaient de leur amour pour leur beau-père comme d'un crime, se jetèrent avec la frénésie du désespoir dans les excentricités les plus violentes de cette vie d'expiation et de pénitence. Il fallut que l'abbesse modérât leur zèle fiévreux; il les entraînait au delà des bornes d'une règle qui pourtant dépassait presque les forces humaines.
Agathe marchait en avant dans cette voie, et sa soeur la suivait avec sa tendresse habituelle.
Naturellement, on devait craindre que des privations de toutes natures, les veilles, l'absence de distraction, des aliments grossiers et les rigueurs de la mortification n'achevassent d'altérer la santé déjà si frêle des deux jeunes filles. Loin de là, ces enfants, privées des soins et de la sollicitude de tous les instants dont les entouraient leur mère et chacun de ceux qui les approchaient, trouvèrent la force nécessaire pour ne point succomber sous le fardeau de cette nouvelle existence.
Une année entière s'écoula sans qu'elles reçussent une seule visite de leur mère et de leur famille, sans qu'une lettre leur parvînt, sans qu'un mot leur fût envoyé de tous les êtres aimés qu'elles avaient laissés à Anvers.
La règle le voulait ainsi.
Après cette année d'épreuves elles furent admises au noviciat.
L'abbesse les fit appeler près d'elle et les regarda quelque temps en silence, tandis que les deux soeurs, suivant la règle, se tenaient debout devant elle, les bras croisés sur la poitrine et la tête inclinée.
--Mes filles, leur dit enfin la vieille religieuse de sa voix lente, froide et sévère, l'année prescrite par notre règle vient de s'écouler pour vous. Persistez-vous à demander le voile de novice dans notre sainte maison?
Les jeunes filles s'inclinèrent profondément et dirent d'une voix ferme:
--Oui, ma mère, nous le requérons de votre bonté comme une grâce.
--Êtes-vous convaincues de la réalité de votre vocation?
--Oui, ma mère!
--La croyez-vous dépouillée de tout motif terrestre et humain? Ne me trompez pas, ne vous trompez pas vous-mêmes!
Elles gardèrent le silence.
--Je vous ai observées depuis votre entrée au couvent: il y a dans votre ardeur à la pénitence quelque chose de mystérieux! Comme votre mère spirituelle et votre supérieure, j'aurais le droit d'exiger de vous une confession complète et sans restriction: mais vous ne faites point encore partie l'ordre auquel j'appartiens; vous ne portez encore ni le voile blanc de novice, ni le voile noir de profès; je ne puis ni ne veux vous interroger à ce sujet! Vous pouvez encore rentrer dans le monde, et je n'ai que faire en ce cas de votre secret.
Agathe entr'ouvrit les lèvres pour parler, l'abbesse l'arrêta sévèrement:
--Silence! dit-elle; si j'avais voulu vous entendre, je vous aurais interrogée. Ecoutez mes ordres:
Avant de laisser prendre le voile de novice à une postulante, il est d'usage que celle-ci aille adresser ses adieux à sa famille, pour laquelle elle va mourir spirituellement, puisque désormais elle ne verra plus les personnes qui la composent, pas même sa mère! Tout entière au Seigneur, elle brise les liens terrestres, et peut à peine garder le souvenir de ceux qui furent ses proches par le sang. Vous allez quitter vos vêtements de postulantes et reprendre les habits mondains que vous avez quittés, il y a un an, quand vous avez été reçues dans cette maison. Vous partirez ensuite pour Anvers où vous passerez une semaine au milieu de votre famille. Si, pendant ce séjour, vous sentez dans votre coeur un regret, un seul, n'hésitez point! Pas de fausse honte! Songez qu'il y va de votre vie entière. Si, au contraire, au milieu du monde, de ses plaisirs et de ses attachements, votre âme aspire au cloître, si la pénitence, la solitude et la prière vous paraissent le souverain bonheur, alors venez à moi et au Seigneur, mes filles! Nos bras vous sont ouverts, et nos soeurs et moi nous élèverons avec joie vers le ciel un magnificat d'amour et de reconnaissance. Nous bénirons le bon Pasteur qui amène deux brebis de plus au troupeau de ses indignes servantes.
Annetje et Agathe s'agenouillèrent devant la supérieure, qui leur donna sa bénédiction, et qui les congédia par un geste silencieux.
Deux soeurs les attendaient à la porte de la cellule de l'abbesse, et les conduisirent dans une pièce voisine où elles les aidèrent à quitter leurs habits religieux et à revêtir les vêtements avec lesquels elles étaient arrivées au couvent.
Quand cette toilette fut terminée, un sourire éclaira le visage d'Annetje, une larme roula dans les yeux d'Agathe.
Arrivées au parloir, elles y trouvèrent leur confesseur, que l'abbesse avait fait prévenir. Le vieillard, à la vue des jeunes filles, ne put réprimer son attendrissement:
--Je n'ai point voulu prévenir votre mère, dit-il quand il se sentit un peu remis de son émotion; j'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser la joie complète de la surprise d'une visite aussi peu attendue et aussi ardemment désirée. Cruelles enfants! Vous ne savez pas la tristesse que votre départ a laissé derrière vous!
Elles montèrent dans la voiture, la même qui les avait amenées autrefois, et les deux vigoureux chevaux qui formaient l'attelage se mirent en marche avec une vitesse qui, pour secouer un peu les jeunes voyageuses, ne leur en était pas moins agréable.
Annetje prit la main de sa soeur, et se penchant à son oreille, tandis que le prêtre, suivant son habitude, récitait sa bréviaire:
--Ma soeur! lui dit-elle d'une voix tremblante; ma soeur, ton coeur bat-il comme le mien? Oh! j'ai peur que le courage me manque en revoyant ma mère et mon pauvre vieux grand-père!
--Tais-toi! tais-toi! Repousse ces fatales pensées! murmura Agathe. Comme toi, l'Ange rebelle me les suggère, mais prie Dieu de me donner la force de les vaincre.
Au moment où la voiture s'était éloignée du couvent, le ciel était bleu, et le soleil jetait quelques rayons joyeux sur la campagne dépouillée par l'hiver.
Après une heure de route, des nuages sombres s'amoncelèrent dans les airs; le soleil disparut, tout prit un aspect froid et sinistre. Puis on vit peu à peu quelques flocons de neige voltiger çà et là et saupoudrer la route de leur poussière blanche et glacée. Tantôt le vent balayait cette poussière et l'emportait au loin; tantôt il la rapportait en tourbillons qu'il soulevait d'une manière à la fois folle et menaçante sur le passage de la voiture. Après quoi la poussière blanche resta immobile sur le pavé, le vent cessa, les nuages s'abaissèrent, et la neige vomie de leur sein tomba avec une telle abondance, que bientôt elle couvrit la route d'une couche épaisse dans laquelle s'étouffait le bruit des roues de la voiture. Il fallut même que les voyageurs cherchassent un abri et demandassent l'hospitalité dans une ferme qui se trouva sur leur chemin. Le cocher ne pouvait plus conduire ses chevaux aveuglés, comme lui, par la neige.
Deux heures s'écoulèrent avant que la voiture pût quitter son asile. La neige avait cessé de tomber, mais les roues tournaient péniblement dans le lit de glace amoncelé sur le sol.
Il était nuit close qu'il restait encore plus d'un tiers du voyage à terminer.
Enveloppées dans un même manteau prêté par le fermier chez qui elles s'étaient réfugiées, les deux soeurs se tenaient pressées silencieusement l'une contre l'autre. Tout à coup, Annetje serra la main de sa soeur. Elle venait d'apercevoir, au loin, briller les lumières qui annonçaient la ville d'Anvers. Impuissante à maîtriser ses émotions, Agathe laissa sortir de sa poitrine un cri d'impatience et de joie, tandis qu'Annetje, les yeux pleins de larmes, laissait aller sa tête sur l'épaule de sa soeur.
Enfin la voiture franchit les portes de la ville et commença à traverser les rues sans produire de bruit, car il était tombé au moins autant de neige à Anvers que dans la campagne. A peine entendait-on grincer les roues qui ne tournaient que lentement!
Les voyageurs étaient arrivés devant la porte du pavillon habité par Simon, et il fallait qu'il fissent encore un grand détour pour atteindre la porte principale de la maison.
--Mon père, dit Agathe au vieux prêtre, nous pouvons entrer par ce pavillon chez notre mère. Ne vous exposez point à de nouvelles fatigues en nous menant plus loin, daignez recevoir l'expression de notre reconnaissance pour toute la fatigue que vous a causée ce pénible voyage.
Le moine, qui se mourait de froid et qui n'en pouvait plus de lassitude, étendit la main sur le front des deux novices inclinées devant lui, et celles-ci, le coeur palpitant, s'élancèrent de la voiture avec une légèreté pleine de joie et de trouble.
Ce fut Annetje qui souleva le marteau de la porte. Comme on tardait un peu à venir, Agathe impatiente renouvela deux fois cet appel.
A la fin, la vieille Juive arriva tout essoufflée.
--Que le Ciel soit béni! dit-elle. Votre arrivée va causer à vos parents autant de surprise que de joie! Je cours prévenir dame van Maast.
--Non! Aziza, non! interrompit Agathe, puisqu'on ne nous attend point, laissez-nous le plaisir de causer à nos parents la joie d'une surprise.
Et repoussant la lumière que leur présentait la vieille femme, elles se prirent par la main et parcoururent, dans l'obscurité, cette habitation dont elles connaissaient jusqu'aux moindres détours.
Au moment de leur arrivée dans le jardin, la lune se dégagea un instant des nuages qui la couvraient, et jeta un pâle et furtif rayon sur la maison, qui semblait enveloppée d'un suaire. Aucun bruit ne se faisait entendre. Aucun mouvement ne troublait le silence profond de la nuit. Tout à coup, la lune et sa lueur disparurent, et les jeunes filles, au milieu d'une épaisse obscurité, se hâtèrent de traverser le jardin et de gagner le corps principal du logis.
A peine en avaient-elles franchi le seuil, que la voix de Toporoo arriva jusqu'à elles et les fit tressaillir. L'enfant du Mexique chantait, ou plutôt murmurait, comme d'habitude, un air mélancolique et monotone.
Agathe arrêta Annetje. Toutes les deux écoutèrent la chanson de Toporoo: c'était une mélodie qu'elles n'avaient jamais entendue. Voici ce qu'il disait:
Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires! Ils coûtent assez de larmes pour que vous n'en soyez pas avares. Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires! Le bonheur que vous nous donnez est payé! Oui, il est payé par le désespoir!